LE COST
DE L' E M PIRE OTTOMAN
DECRIT
PAR L'ABBÉ CHARLES MAGNETTI.
V, 3
INTRODUCTION
DESCRIPTION DE L'EMPIRE OTTOMAN.
our rendre aussi complette qu'il nous sera possible la descrip-
tion que nous allons donner du costume des peuples de la Turquie
Européenne , ou plus proprement encore de l'empire Ottoman , il est
nécessaire que nous présentions d'abord à nos lecteurs uq aperçu ra-
pide des hommes et des évènemens principaux , qui ont le plus con-
tribué à faire tomber sous la domination d'une nation étrangère une
îles parties les plus célèbres de l'Europe. Heureusement que l'auteur
des lettres sur la Morée et Coustantinople et sur les mœurs des
Ottomans, nous offre pour cela des lumières qui nous seront d'un
grand secours. C'est pourquoi nous ne ferons que réunir ici , mais
encore plus en abrégé, les notions intéressantes qu'il a rassemblées
dans son ouvrage.
L'origine des Turcs, comme celle de presque tous les autres Origùt»
peuples, est enveloppée d'épaisses ténèbres. Les uns les font de- incertaine.
scendre des Tartares du Caucase, les autres des anciens Partbes ,
plusieurs des Scythes ou des Tartares-Nomades qui se trouvent entre
la Sarmatie et le Ta nais , lesquels après avoir parcouru toute l'Asie
subjuguèrent le Turkestan , d'où leur est venu le nom de Turcs ,
auquel ils préfèrent aujourd'hui celui d'Ottomans. Quelle que soie
leur origine, il est certain que s du tem's de Mahomet, les Turcs
se confondaient avec cette multitude innombrable de Barbares, qui
refluant les uns sur les autres dans les vastes déserts de la Tarta-
rie appelée le Turkestan, s'entre-détruisaient sans bisser aucune
trace de leur existence, et qui ne se sont réunis en corps de na-
tion, qu'après avoir embrassé la religion de ce hardi novateur. C'est
ici le lieu de dire quelque chose de cet étonnant personnage , à
la fois prophète et conquérant , que ses sectateurs ont rendu si cé-
lèbre , et dont le nom et les armes ont imprimé tant de terreur
en Europe.
Mohamed Abul-Casem, connu parmi nous sous le nom de Ma- àmmmnmtju
foomet , naquit à la Mecque le 10 novembre de l'an 570 , d'une àe MAho"let-
Ï^SLQ
8 Introduction a la description
des premières et des plus anciennes familles de cette ville, et resta
orphelin dès son bas âge. Doué d'un extérieur avenant et d'un esprit
entreprenant, auquel se joignait une ambition démesurée, il se li-
vra à l'étude des langues, observa les mœurs des peuples, et retira
de ses entretiens fréquens avec les Juifs et les Chrétiens la connais-
sauce du dogme de l'unité d'un Dieu, doctrine qui lui parut sur
ce point la meilleure de toutes. A l'âge de quatorze ans il avait déjà
fait un voyage en Syrie avec son oncle Âhu-Taleb, et porté les
armes contre deux tribus ennemies de celle des Corasites qui était
la sienne. Peu favorisé des biens de la fortune il entra chez une
veuve nommée Cadidinn, qui fesait un riche oommm-oe en Syrie:
cette veuve lui confia le soin et la conduite de ses chameaux , et
en fit pour ainsi dire son ag^nt. Ses bonnes manières, son assiduité
et son zèle lui plurent tellement, qu'elle se détermina à l'épouser.
Jusqu'à l'âge de quaraute ans, Mahomet ne parut occupé que du
commerce et des intérêts de sa bienfaitrice. Pendant ce lon^ inter-
vale de terris il vécut retiré, et tint une conduite propre à cap-
tiver l'admiration des esprits vulgaires. Tous les ans il passait un
mois dans une grotte du mont Era , d'où il disparaissait souvent
pour faire croire qu'il avait des rela'ions intimes avec PEtre su-
prême et avec ses ministres. L'ascendant qu'il s'acquit par ce stra-
tagème sur les principales tribus, fut le premier motif qui le porta
à publier sa doctrine, qui s'étendit ensuite selon que la situation et
les affaires de l'Asie lui furent pins ou moins favorables.
Habitant pour la plupart sous des tentes, contens du peu qu'ils
recueillaient dans quelques espaces cultivables de leurs déserts , ainsi
que du produit île leurs palmiers et de leurs troupeaux, et n'ayant
alors point de religion fixe, les Arabes mêlaient à la connaissance
d'un Etre suprême toutes les erreurs, qui sont le fruit de l'ignorance
et de la crédulité. Ajoutons à cela , que chaque tribu avait sou lan-
gage et sa divinité, et que du sein des dissensions violentes qui ré-
gnaient alors entre les sectes dominantes parmi ies Chrétiens , il s'éle-
vait sans cesse des novateurs dangereux. Le temple de la Mecque
était généralement: regardé depuis très-long tems comme le sanc-
tuaire de la religion des Arabes: c'était le but de tous leurs pè-
lerinages, et la garde en était confiée à la tribu des Corasites.
Mahomet tenta d'arracher les h ibhans de cette ville à l'idolâ-
trie; mais ses premiers efforts furent inutiles, malgré l'attente où
étaient alors les Arabes d'un réformateur , qui devait leur être
de l'empire Ottoman. 9
envoyé d'en haut. Quelques vers prophétiques attribués à Gahb
un de ses ancêtres , portant que Y Envoyé serait un Corasite , et qui ,
transmis de père en fils , formaient toute la science de ces hordes
de pasteurs , telles furent les circonstances à la faveur desquelles
il osa se donner lui-même pour être cet Envoyé Céleste.
Ses parens et ses esclaves furent ses premiers disciples. Son épouse
Cadidiaa n'eut pas de peine à voir un Prophète dans l'homme qu'elle
regardait déjà comme un Dieu ; et elle se confirma encore bien
davantage dans cette croyance, après avoir appris de lui, qu'une
nuit étant sur le rnont Era , il avait entendu une voix céleste qui
lui disait: O Mahomet, ta es V apôtre de Dieu, et je suis Gabriel»
Il n'avait alors que seize disciples, du nombre desquels étaient cinq
femmes, savoir; la sienne, une cousine, une esclave et une richs
dame de la Mecque. La persécution s'étant allumée eontr'elles, il
les envoya prêcher sa religion en Ethiopie , et resta seul à la Mecque ,
où il lutta contre ses ennemis et fit de nouveaux prosélites. Omar son
persécuteur , s'étant lui-même converti , devint un des plus fermes ap-
puis de cette secte naissante. L'espèce de confession de foi qu'il fît qu'il
n'y a qu'un seul Dieu, lequel n'a point de compagnon dans sa Di-
vinité, et, que Mahomet est son serviteur et son Prophète , excita des
transports d'admiration et de joie, qui se firent sentir jusque dans le
temple des idolâtres, et furent justifiés par la réponse mystérieuse que
le Prophète fit à l'avis qu'on lui donna de cette nouvelle : « Il y
a bien loug-tems que j'avais vu dans ma prière ce qui arrive à pré-
sent „. Néanmoins le nombre de ses ennemis l'emportait encore ,
lorsque ses disciples se répandirent dans Médine et y formèrent une
faction imposante. Condanné à mort à la Mecque , il se réfugia à
Mé.iine. C'est de là que date l'Egire des Musulmans ou fuite de
Mahomet arrivée le i5 juillet de l'an 622 de l'ère Chrétienne,
ainsi que l'époque de sa gloire et de ses triomphes. Depuis lors,
sa vie n'est plus qu'une suite d'évènemeus extraordinaires, de mira-
cles et de prospérités.
Mais laissons là le Prophète propager son Islamisme par le fer
et le feu , bâtir des mosquées , massacrer les caravanes , prêcher
à ses soldats le fatalisme pour les rendre plus terribles, exiger une
foi aveugle dans son .Àlcoran , et nommer Emirs ou Princes les de-
scendant de son cousin Ali et de sa fille Fatime ; laissons-le au
milieu de ses quinze femmes et d'un nombre encore plus considé-
rable de concubines, dans les bras desquelles il expire enfin en
Europe. Fol. J. P. III. a
IO INTRODUCTION A LA DESCRIPTION
disant : « que l'ange de la mort était venu lui demander la per-
mission de s'emparer de son ame, comme un privilège qui lui avait
été accordé à lui seul et non à d'aulres créatures (i)»> e* passons
en revue ses successeurs, jusqu'à celui qui conquit la ville de Cons-
tantin.
ç>u< succède Après Mahomet vînt Abubeker l'auteur du Sunnaa, livre con-
à Mahomet. '
tenant ce que le Prophète a dit et fait de pins remarquable, et pour
lequel les Musulmans ont autant de respect que pour .TAlcoran-.
Abubeker anéantit le parti de Mosaîmalaa dernier rival du pro-
phète, soumit le reste de l'Arabie, l'Iran et la Syrie au de là de
Damas et défit Heraclius. Mort au bout de quatre ans et demi,
il laissa à Omar l'empire des Califes, c'est-à-dire des vicaires du
prophète. Omar joignit au titre de Calife celui d'Empereur des
croyans, Sous son règne furent conquis' la Palestine, le reste de
la Syrie, de l'Egypte, Tripoli avec sou territoire en Afrique,,
ainsi qu'une partie du pays de Bircaa , du Corasan , de l'Armé-
nie, et de la Perse $ et l'on croit, non sans fondement, que la fa-
meuse bibliothèque d'Alexandrie fondée par les Ptolémées, ou au
moins ce qui était resté de l'incendie dont elle fut la proie du
tems de César, fut brûlée à la même époque, Au bout de dix ans
de règne, Omar fut assassiné par un esclave sans avoir indiqué un
successeur, laissant ainsi le droit de l'élire aux six compagnons dii
Prophète, qui étaient encore vivans. Assaa , qui était devenue l'épouse
de Mahomet à l'âge d'environ neuf ans , parvint à faire exclure de
nouveau Ali par ses intrigues, et Othman fut élu à sa place, Ses
successeurs achevèrent ia conquête du Corozan et de la Perse, pri-
rent Rhodes dont ils abatireut le fameux colosse , envahirent la
Nubie, et chassèrent d'Alexandrie l'Empereur des Grecs.
Othman périt victime de celle même qui l'avait élevé, et tous
■■les yeux se tournèrent aussitôt vers Aii , lequel monta avec une ré-
puguance simulée sur ie trône des Califes. Assaa son ennemi?, ju-
rée fit exposer dans le temple de la Mecque la robe ensanglantée
d'Othman, dont elle accusa Ali d'être l'assassin. L'opinion dont eile
jouissait comme mère des croyans, et comme ayant été l'épouse fa-
vorite du Prophète, lui attira un nombre de partisans assez oonsi-
(i) Mahomet , après une longue agonie , mourut â Médine l'an 63a
àe notre ère , et le onzième de 1 egire f et fut , comme il l'avait ordonné ,
enterré §ou§ Je Ut o$ il était expiré,
Mahometans
en deux secces»
DE L*EMPIRE OlT OMAN. ITI
•durable pour en faire une armée, dont elle prît elle-même le
commandement. Les deux parti* en vkireut aux mains près do
Bissora. Malgré la voleur intrépide qu'elle déploya dans cette af-
faire, Assa.a fut prise et conduite devant le calife, qui } loin de
l'outrager, la traita avec tous les égards dus à la veuve de son maî-
tre , en l'obligeant cependant à vivre désormais dans la retraite et
l'obscurité. Ali, après un règne orageux , finit également par être
assassiné dans une mosquée à l'âge de soixante-treize ans, et le
quara ite-sixième de l'égire.
loi commence la division des Mahometans en deux sectes , l'une Division ,h
des Alides, et l'autre des Sunnites. La première cornpieod les Per-
sans et autres peuples Musulmans, qui regardent Ali comme le seul
et légitime héritier de Mahomet, qui traitent d'usurpateurs les trois
premiers Califes, et rejettent le Sunnaa écrit par Abubeker. La
seconde se compose des Turcs et des Musulmans , qui reconnaissent les
trois Califes avant Ali, et admettent le Sunnaa. Depuis Ali jusqu'à
Athman ou Oihrnan premier Empereur Turc il y a eu vingt Califes,
qui , malgré les divisions intestines et le peu de durée» du règne
de chacun d'eux, d'un côté soumirent la Perse, la Svrie et le»
pays voisins de Constantinople , et de l'autre, après avoir traversé
1 Egypte, parcouru l'Afrique, les iles de la Méditerranée et s'être
établis en Espagne , poussèrent leurs excursions jusqu'en France (ï).
Les Musulmans n'éfaient pas encore chassés de ces deux dernières
légions lorsque les Turcs , peuples barbares et encore idolâtres sor-
tis du Turk^stan , s'avancèrent dans l'Arménie qu'ils dévastèrent;
et de là pénétrant dans l'Ibérie et daus la Thrace , portèrent la ter-
reur de leur, armes jusqu'au sein de la capitale des Empereurs d'O-
(i) Il n'est pas aisé d'indiquer l'origine du nom de Sarrazins qui a
été donné à ces peuples. Elle parait néanmoins très-ancienne : les uns
prétendent qu'elle Tient des Arabes issus d'Ismaël fils d'Agar , appelé
pour cette raison Ismaélites ou Agarénens , lesquels ne trouvant pas ce
nom assez honorable l'ont changé en celui de Sarrazins, de celui de Sara
femme d'Abraham: voyez Sozom. V'I.e liv. chap. 8; les autres le font
dériver de la position même du pays qu'ont habité ces peuples , lequel
est tourné à l'orient: cette opiniou est partagée par d'autres érudits , se-
lon lesquels les mots Sarrazins et orientaux ont la même signification ; et
en effet Ludwig in Vita Justiniani M., chap 8, paragr i'38\ a.* 847 ,
dit: Sharak O riens , Saraceni Orientales unwersim incola e praeserùitn
jirabiae.
&(sil'4inaiis.
ia Introduction a la description
rient. Les Musulmans, dont ils embrassèrent le culte, les appelèrent
à leur secours dam le neuvième siècle. Cet appel fut comme le si-
gnal de leurs conquêtes en Europe ; car après avoir essuyé quel-
ques revers de la pirt des Chrétiens, et leur avoir rendu la Géor-
gie et l'Arménie 5 ils s'avancèrent jusqu'aux portes de Constantinople.
La terreur que cet événement répandit à la cour de l'Empereur
Alexis et parmi les Chrétiens de la Palestine, fit assembler à Cler-
mont un Concile, où if fut résolu de faire en Terre Sainte une
expédition , à laquelle concoururent plusieurs peuples de l'Europe,
et où les Français eurent la principale part, Après une suite al-
ternative de succès et de revers, les Chrétien? durent laisser Jéru-
salem au pouvoir des Turcs; et l'inutilité de leurs efforts pour re-
couvrer depuis ces contrées, reçut comme le dernier sceau pir la
mort déplorable de Louis \% Roi de France, qui entreprit la
dernière de ces funestes expéditions,
QuattA Ce fut à cette époque que les Turcs jetèrent les fondemens de
%Pnnwl ïftur <5ïtat politique ?ous le commandement d'Athman , donl le nom
changé en celui d'Ottoman , est devenu depuis l'an j 3oo de notre
ère et 700 de l'Egire, celui de ses successeurs et de l'empire Turc.
Ottoman avec quelques soldats que flattait l'espoir du pillage et du
martyre, enleva Gogni aux Tartares, et profita de la mauvaise in-
telligence dans laquelle vivaient les deux .\ndroniques qui régnaient
à Constantinople, pour les empêcher de s'opposer à ses projets. La
fin de son entreprise fut l'envahissement de la Bythinie. Nous obw
serverons ici que, dès l'an i£i/|8 , les Sarrazins ou Mahométans de
l'Asie avaient été détruits par les Tartares , et que ces derniers
s'étaient déjà aperçus, à la corruption qui régnait à la cour des Ca-
lifes , que la dynastie des Àbbassides touchait à son terme. Orcau ,
uon moins vaillant que son père, lui succéda à l'âge de trente-cinq
9ns, et porta le faste et la magnificence à un point jusqu'alors incon»
îiu. Il prit le titre de Sultan , iit battre monnaie à son effigie , per-
fectionna la discipline militaire, attira sous ses drapeaux déjeunes
Chrétiens renégats, qui devinrent ses meilleurs troupes et le plus
ferme soutien de ga puissance , assigna une solde à l'infanterie ? et
forma de ceux de ses sujets en état d'entretenir un cheval un corps
de cavalerie , auquel \\ donna le nom de spahi, et qui subsiste encore,
Androliique , Empereur des Grecs, s'opposa on va in aux incnr-
gions- des Turcs $ il fut défait et blessé par Qrcan , qui , dans cette
DJonpture » s'empara de ^icomèdje et de I^icée, de la Natolie et des
de l'empire Ottoman. i 3
cotes de l*Hel1espont. Orcan brûle du désir d'anéantir les Grecs en
Europe ; et So.imàn son fils, non moins habile ni moins courageux que
lui , à défaut de tant autre moyen d'embarquement , se jette avec qua-
tre-vingt de ses compagnons les plus hardis sur trois radeaux qu'il
avait fait construire dans la nuit, et met le pied sur le sol Euro-
péen. A force de promesses et de menaces il se fait remettre les
navires qui étaient sur les cotes; quatre autres mille Turcs y sont
aussitôt embarqués , et suivis d'un grand nombre d'autres. Avec ces
forces réunies il prend une forteresse, assiège et emporte Gallipoli
qui est la clef de l'Europe. Profitant ensuite rie la mésintelligence
qui régnait entre le jeune Empereur Grec Paléologue et son tuteur
Cantaouzène , Orcan et Soliman se rendent maîtres de toute la
Thraee ou Roman ie.
Orcan ayant perdu deux mois avant sa mort Soliman son fils jmuna.
aîné, le second lui succéda sous le uom d'Amurat. Ses premiers
soins par rapport à l'Europe, furent de s'arranger avec Paléologue,
et d'établir sa résidence à Andrinople. Ensuite il prit la ville de
Sères , qui est le boulevard de la Macédoine, et battit le despote de
la Servie, auquel il fit grâce, à condition que ce Prince lui don-
nerait sa fille en mariage. Il imposa des taxes personnelles sur ses
nouveaux sujets Chrétiens, et lit spahis ceux qui ayant servi mili-
tairement se firent Mo-ulmans. Ea i63i il créa le corps des Ja-
nissaires , dont il prit un cinquième dans les prisonniers qui avaient
embrassé l'Islamisme. Ce corps qui fut tantôt le soutien et tantôt
la terreur de ses maîtres, n'était pas composé de plus de dix mille
hommes dans sou origine, mais ce nombre varia et s'accrut consi-
dérablement dans la suite. Un fils d'Amurat et un autre de Paléo-
gue , tous les deux enorgueillis de quelques succès, se révoltent con-
tre leurs pères, et tombent au pouvoir de l'inexorable Arnurat; ils
devaient être l'un et l'autre privés de la vue; mais le fils de celui-
ci ne l'a que légèrement offensée , et celui de Paléologue n'a qu'un
œil arraché. Emmanuel, autre fils de cet Empereur, est associé
par sou père à l'empire à la place d'Andronique son frère rebelle;
mais ayant couspiré contre le Sultan, il se retire à Tessalonique.
Privé bientôt de tout secours , il laisse la ville à un de ses géné-
raux, et va se présenter en suppliant à Arnurat dont il implore sa
grâce. Thcssalonique est cédée ; et Paléologue ne pouvant plus ar-
rêter les progrès des Musulmans en Europe, se détermine à al-
ei solliciter l'assistance de divers Princes d'Occident , dont il
Bajazet I.
14 1KT aoaucT ION A LA OESCaipTlON
n'obtient que des refus. Cependant l'Albanie et la Servie tom-,
bent au pouvoir des Turcs par l'effet de la- révolte de Lazare des-
pote de cette dernière province , qui est ensuite fait prisonnier et
immolé à l'ombre du Sultan , lequel avait été tué en traitre par
un Servien qui était déjà étendu sur le champ de bataille.
L'armée proclame de suite Empereur sou? le nom de Bajazet T.er
l'aîné des fils d'Amurat , qui ne tarde point à signaler son carac-
tère ambitieux et sanguinaire. Il passe de l'Asie en Europe pour
faire front à Etienne Prince de la Moldavie , qui avait déjà triom-
phé des Polonais, des Hongrois et des généraux d'Amurat. Lui
ayant livré bataille, les Moldaves sont vaincus et mis en fuite;
mais Etienne ne pouvant supporter la honte d'une défaite rallie
les siens, et quoique inférieur en nombre va à la recherche des
ennemis, les surprend au milieu même du pillage, les taille en piè-
ces, et les chasse des pays dont ils s'étaient emparés. Néanmoins
Bajazet se rend ensuite maître de diverses places le long du Da-
nube, et presque de toute la Valachie. Allarmé du voisinage d'un
ennemi aussi redoutable , Sigismond Roi de Hongrie invite les
Princes Chrétiens à s'opposer aux progrès du Sultan; il est bat-
tu avec une armée de cent mille hommes par Bajazet qui n'en
avait que soixante mille , et a peine à se sauver déguisé et à la
faveur des ténèbres. Tout semblait flatter le désir qu'avait ce con-
quérant d'étendre encore sa domination en Europe. L'Empire d'O-
rient était désormais réduit à la seule ville de Coustautinople :
Jean, fils d'Androuique , invoquait contre son oncle Emmanuel la
protection de Bajazet , sous la promesse de lui céder Constantino-
ple. Emmanuel prévoyant la chute prochaine de l'empire Grec ,
avait déjà remis à Jean les clefs de cette capitale qui regorgeait
d'ennemis et de ..uitres étrangers; mais voilà que tout à coup Ba-
jazet est obligé de tourner ses armes contre le fameux Tamerlan.
Maigre les pro liges de valeur qu'il fait dans cette nouvelle guerre ,
il tombe vivant entre les mains des Tartares , et meurt de chagrin
quoique traité en Roi dans sa prison.
Soliman Soliman, que Bajazet avait fait sauver avant sa défaite, lui
et Moussa. a •
succède au trône dans la ville d'Andrinople , du consentement d'Em-
manuel ; mais s'étant rendu odieux par son mépris pour la loi de
Mahomet et par ses débauches, il est abandonné des siens qui
se déclarent pour son frère Moussa , et est tué dan? un village. Moussa
partage l'eaipire avec son frère Mahomet, auquel il cède les posses-
DE L'EMPIRE OïTOMAK. J 5
6Îons d'Asie , en exigeant de lui une renonciation entière à celles
d'Europe. Il marche ensuite contre Sigismond , qu'il défait dans une
bataille rangée, s'empare de plusieurs places dans la M orée , sou-
met la Servie , et laisse enfin à ses généraux le soin de faire la
guerre dont il était fatigué, pour aller se livrer à la mollesse dans
son palais d'Andrinople. Mahomet au contraire ne s'occupait que
du soin de faire vivre en paix et heureux ses peuples en Asie. Ce
contraste odieux pour le premier et glorieux pour le second , fit
naître à deux Généraux de Moussa le désir de < hanger de maître.
A leur instigation, et sous le prétexte de venger la mort de son
frère Soliman, il vole en Europe: Moussa contraint à prendre la
fuite finit par avoir un bras coupé, et perd la vie avec son sang.
L'avènement de Mahomet au trône fit naître les plus bel-
les espérances. Dès que sa domination fut reconnue tant en Asie
qu'en Europe, il restitua à Emmanuel ce qui lui avait été iniosîe-
ment enlevé, accueillit avec bonté les députés de la Valachie de
la Bulgarie et de la Moldavie, et accepta leurs tributs en les assu-
rant de sa protection. Il réduisit plusieurs princes à l'obéissance,
envahit les états de quelques-uns, en rendit d'autres tributaires,, et
vit à ses pieds divers princes Grecs , qui se croyaient déjà presqu'in-
dépendans. Mais la fortune ne lui fut pas aussi favorable sur mer
que sur terre. La république de Venise, qui était alors très-puis-
sante, absorbait tout le commerce de l'Europe, depuis Capo-d'Is-
tria jusqu'à Constantinople ; elle inquiétait les Turcs dans leurs pira-
teries par ses galères qui détruisirent la flotte Ottomane. Dans ces
entrefaites un nouvel imposteur se met à prêcher à main armée
contre les M.ihométans , les traite d'infidèles et de blasphémateurs
massacre ceux qui refusent de le suivre , et arrive à se faire un
nombre si considérable de prosélytes, que Mahoment prend la ré-?
solution de faire marcher des troupes contre lui. Son fiis Amurat
âgé de douze aos seulement, se met en marche à la tête de soixante
mille hommes, et après bieu du sang de répandu, le prétendu en-
voyé est pris et mis en croix. Cet imposteur mort,, il eu parait aus-
sitôt un autre, qui, à, la faveur d'une ressemblance frappante avec le
frère même de Mahomet, Mustapha qui avait été tué à la bataille
d'Ancyre , et fi!s aine de Bajazet leur père dont il avait pris le
nom , ne tendait à rien moins qu'à se frayer une route au trône.
Ayant donc rassemblé un certain nombre de troupes, il se présenta
sous les murs de Thessaîonique pour y attendre Mahomet. Mais la
Mohomel.
16 Introduction a la description
tenue se déclara contre lui: ses prosélytes furent dispersés ou mas-
sacrés, le faux Mustapha dut se sauver avec Sineïs son séducteur
près de l'Empereur Grec, et ils furent ensuite, du consentement
du Sultan , relégués l'un et l'autre dans une île de l'Archipel. A
peine M ahomet commençait à respirer de ses fatigues militaires,
qu'un flux de sang le conduisit en peu de. teins au tombeau à l'âge
de quarante-sept ans , après un règne non seulement exempt de
violences et de cruautés, mais même illustré par des actes de jus-
tice et par des faits qui n'ont pa9 donné peu de lustre à l'empire
Ottoman.
Amurei II, A murât II, déjà accoutumé à commander sous les ordres de Ma-
homet son père, prit les rênes du gouvernement. Il eut dans les cora-
msncemens quelque différend avec Emmanuel , qui envoya lui de-
mander ses deux frères puînés , comme leur tuteur expressément
nommé par Mahomet même. N'ayant pu les avoir, Emmanuel lui
suscita un puissant adversaire dans la personne du faux Mustapha ,
dont il vient d'être parlé. Cet homme adroit sut non seulement ga-
gner à son parti le Visir qu'on avait envoyé pour le combattre , mais
encore les troupes qui étaient sons ses ordres; il fut si heureux, que
de Gallipoli dont il était déjà maître, il marcha sur Andrinople où
il entra aux acclamations du peuple. Mais lorsqu'il s'agit de céder
quelques places d'après les conventions qui avaient été stipulées pour
les secours que lui avaient prêtés les Grecs, il refusa de les évacuer
et aigrit Emmanuel contre lui. Cette opiniâtreté fut la cause* de sa
ruine, car il fut abandonné non seulement des Grecs qui l'avaient
suivi , mais même de Sineïs son plus ferme appui et d'une grande
partie de l'année, qu'Amurat avait subornée par de grandes nrn-
niesses , et fut réduit à s'enfuir avec un petit nombre des siens,
et à mettre fin à ses jours par une mort ignominieuse, dans cette
même ville d'Andriuople , où, peu de teins auparavant, il était
entré triomphant. Délivré de ce dangereux antagoniste Amurat
déclare la guerre à Emmanuel, envahit la Thes^alie , la Macé-
doine et la Thrace , et menace Constantinople. Jl prend d'assaut
Thessalonique sur Jean Paléologue successeur d'Emmanuel s fait
la paix avec les Vénitiens, soumet les rebelles, combat Ladis-
las Roi de Pologne et de Hongrie, conclut une trêve de dix aus
avec Hunniade Vaivode de Transylvanie, reprend les armes contre
Ladislas, qui au mépris des traités, était rentré en lice à la tête
d'une armée que lui avaient fournie divers Princes Européens , lui
de l' £ m p i r e Ottoman. i 7
livre bataille clans les environs de Varna, et remporte une victoire
complette dont il est redevable à la fermeté de ses Janissaires s et
dans laquelle le Roi de Hongrie reste mort sur le champ de ba-
taille. Fatigué des soins du gouvernement il abdique en faveur de
son fils Mahomet, qui n'était encore que dans sa quinzième an-
née, et le fait reconnaître Empereur dans la ville d'Àndrinople ,
puis il se retire dans celle de Magnésie pour y passer le reste de
ses jours dans le repos et les plaisirs. Mais sa retraite fut de peu
de durée: car les factieux ne tardèrent pas à abuser de la jeunesse
du nouvel Empereur pour l'entraîner à toutes sortes de désordres, et
pour avoir ainsi le moyen de troubler une antre fois la paix. Amurat
cédant aux sollicitations qui lui sont faites remonte sur le trône : son
premier soin est de réduire les factieux, et (l'envoyer son fils à Ma-
gnésie pour y apprendre à régner. De nouvelles inquiétudes lui sont
alors susciiées par un de ses confidens les plus intimes , qui est le fa-
meux Scanderberg, fils de Castrio Prince de l'Epire, lequel par dépit
d'avoir été oublié à l'occasion de la vacance de la principauté do
cette contrée, leva l'étendard de la révolte, et fil aux Turcs des
maux incalculables. Le chagrin qu'il en ressentit fut radouci en par-
tie par l'humiliante ambassade que lui envoya Paléologne Empereur
Grec , pour lui demander son assentiment sur son élévation au trône,
et par la victoire qu'il remporta à Gassovie sur les Hongrois et le
brave Hutîniade qui les commandait. De refour à Audrinople, il
marie son fils, et est presqu'aussitôt après saisi d'une maladie dont il
meurt en trois jours , âgé seulement de quarante-neuf ans et après
plus de trente et demi de règne.
Il était réservé à son fils Mahomet II de transporter le siè^e de
l'empire Turc dans la capitale de l'empire d'orient , qui était jadis si
puissant. Ce prince barbare , qui avait signalé la première année de
son règne par l'assassinat d'un de ses frères encore en ba3 â<?e
s'était procuré une artillerie formidable, et avait fait bâtir sur le
détroit des Dardanelles un fort , qui lui assurait une position impor-
tante: ce dont l'Empereur Grec s'était plaint, mais euvain ; car au
lieu de lui donner satisfaction, Mahomet fit ravager par ses trou-
pes la partie de la Morée qui était restée aux Grecs, puis ayant
fait transporter à grands frais son artillerie sur les hauteurs qui do-
minent Gonstantinople, il cerna cette ville avec une armée de trois
cent mille hommes. Tout ce qu'elle renfermait d'habitans, Véni-
tiens, Génois, citoyens, soldats et l'Empereur lui-même, concourt
Europe. Fol. I. P. Ul. 3
Mahomet IL
i8 Iktboouction a la description
à m défense; mais tou3 c^s <e&brî3 ne font qu'échauffer davantage
le fier Sultan dans son entreprise. Quatorze batteries sont dressées
du côté de terre où l'assaut ne se trouvant pas praticable, on le
tente du côté de la mer; n'ayant pu s'ouvir l'entrée du port,
l'ennemi se rachète en partie de cet échec par la prise du fan-
bourg de Galata , qui est en face de Constantinople. La consterna-
tion devient générale à la vue des barques et «les ga'ères Turques
amenées de nuit et portant des balistes avec des tours de bois,
d'où se fait un feu continuel de mousqueterie et pleut une grêle
de dards. Des brèches sont enfin ouvertes de tous côtés: exténués
de fatigues et réduits à un petit nombre , les Grecs ne suffisent
plus à la garde des remparts: les fossés sont presque comblés , la
population est dans l'abattement, et la crainte de la famine la réduit
au désespoir. Accablé du poids de tant de disgrâces Constantin
s'abaisse aux prières et offre de payer un tribut, mais il n'est pas
écouté. Dès ce moment il prend la résolution de combattre glorieu-
sement pour l'état s ou de périr avec lui. Mahomet brûlant du désir
d'exterminer jusqu'au dernier des Grecs se dispose à donner un as-
saut géuéral ; à cet effet il serre de plus près la ville , dont il pro-
met le pillage à ses troupes; il met eu avant les plus mauvaises
pour fatiguer les assiégés, et réserve ses Janissaires pour porter le
coup décisif. Pris entre deux feux sur la brèche où il fesait des
prodiges de valeur, Constantin quitte son armure et se précipite
dans le plus épais des Janissaires, où il est taillé en pièces sans être
reconnu. De toutes parts les Turcs inondent la ville, et leur inva-
sion est accompagnée du pillage, de la mise des prisonniers en es-
clavage, de l'incendie, de profanations de rout genre, ainsi que
de la mort du premier officier de l'empire Grec, et de celle du
Visir, qui fut soupçonné par son maître de quelqu'intelligence avec
ses ennemis. C'est ainsi que Constantinople passa sous la domination
des Ottomans le 29 mai i4$3, 1128 ans après sa fondation. Lors-
que Mahomet y entra il n'y avait plus un Grec: son premier soin,
fut d'aller à Sainte-Sophie s qu'il convertit en Mosquée , en y fe-
gant faire aussitôt la prière selon l'usage de la loi Mahométaue ; en-
suite il se rendit au palais impérial , où il déploya toute la cruauté
et la brutalité de son caractère. Tant d'horreurs, dont il fut la
pause, n'empêchèrent pas cru'un Dervis, prophète ou Santon, mu
par un lâche et vil intérêt, ne le préconisât comme l'envoyé de Dieu,
$$419 | peine §e fat-il emparé de cette ville, qu'il sentit la npces*
exerce
plusieurs
cruaulas.
DT l'eJUIRE Ol'TOMAlf. 1 9
site, pour ne pas eu faire un désert, d'y rappeler les Grec», aux-
quels il accorda quelques églises et le libre exercice Je leur religion,
Cette expédition achevée, Mahomet repart aussitôt pour Au-
driuople dans la vue de poursuivre le cours de ses conquêtes. IL
éprouve quelque résistance de la part de Scanderberg , qui meurt
bientôt après. Divers Princes de l'Europe cherchent à former uue
ligue pour s'opposer aux progrès du Sultan -9 mais il prend lui-mê-
me PofF.Mjsive en mettant le siège devant Belgrade , dont il est re-
poussé avec perte par le vaillant Hunuiade. 11 tourne alors ses ar-
mes vers la Morée, s'eti empare entièrement , et y réunit la pro-
vince d'Athènes. Irrité des entraves que les Chevaliers de Rho-
des mettaient au commerce des Turcs, il prend la résolution de
s'assurer des îles de Lesbos et de Negrepont , d'où ce3 chevaliers
pouvaient tirer des secours , pour les eu chasser ensuite plus faci-
lement. Il parvient à mettre le pied dans la première par trahi-
son, et oblige la seconde, qui appartenait alors aux Vénitiens, à
capituler. Il exerce dans l'une et l'autre des cruautés inouïes cou- Mahomet
tre les habitans; et au mépris de ses sermens , il fait scier entre
deux planches par le milieu du corps les premiers officiers de Ne-
grepont. Pendant ce teras, les chevaliers ne négligèrent rien pour
se fortifier dans leur île j mais le Sultan ayant fait la paix avec les
Vénitiens, il accorda aussi aux premiers une trêve de trois mois. Djus
cet intervalle de tems les chevaliers coururent de toutes les parties
de la chrétienté se renfermer dans Rhodes, dont Mahomet 3 pour
qui le repos commençait à avoir des charmes, confia le siège au
Pacha Paîéologue renégat Grec, et de la famille des derniers Em-
pereurs. La ville fut attaquée par une flotte Turque portant une ar-
tillerie formidable, dont le feu était terrible et bien dirigé. Les
Turcs furent néaumoins les premiers à perdre courage. Le Pacha
désespérant de réduire cette place par la force, tenta de faire
empoisonner le Grand Maître d'Aubussou qui la commandait, et
n'ayant pu y réussir, il chercha pour la seconde fois à entrer eu
accommodement. Ses propositions furent rejetées ; et à la suite d'un
second assaut où d'Aubusson est blessé , les Turcs entrent dans
Rhodes. A cette vue chevaliers, soldats, habitans se précipitent
avec fureur sur les infidèles,, les chassent de la ville et des retrari-
chemens , et les obligent à se rembarquer. Le renégat Paîéologue
ayant perdu tout espoir _3 reprend la route de Constantinople , avec
le peu de forces qui lui restaient, en songeant aux moyens de prou-
2.0 Introduction a la description
ver à son maître que Rhodes était inexpugnable. Mais bien loin de
se laisser persuader , Mahomet, dans le premier transport de sa co-
lère voulait faire étrangler le chef et les officiers de cette expédi-
tion : cependant il se contenta de destituer le premier de sa dignité ,
et de le reléguer à Gallipoli. Impatient néanmoins de réparer l'échec
que ses armes venaient d'essuyer, le Sultan rassemble deux armées
nombreuses, dans l'intention d'entreprendre avec l'une la conquête
de l'Asie, et d'envoyer l'autre en Europe sous la conduite de ses
H mm- Généraux. Mais la mort l'ayant enlevé le fa juillet T481 à l'âge
de cinquante-trois ans, et après un règne de trente, l'idée de ses
vastes projets périt avec lui, Mahomet est regardé par les Turcs
comme le plus grand de leurs Empereurs, et il l'est en effet sous
le rapport des entreprises militaires, ayant conquis deux empires,
douze royaumes et peut-être trois cent villes ; miis considéré com-
me prince, ce fut sans contredit un des plus perfides et des plus
sanguinaires qui aient jamais affligé l'humanité,
Après cet aperçu rapide sur le caractère et le costume géné-
ral des Turcs , devenus Européens après avoir fait de Conitantinople
leur capitale, nous allons traiter des diverses particularités qui ont
le plus de rapport avec le but de cet ouvrage (1).
Selon la Géographie de Guthrie les limites de la Turquie sont,
au nord la Hongrie et la Russie Européenne ; à l'ouest la mer
Adriatique; au sud la Méditerranée; et à l'est la mer de Mar-
mara et la mer Noire. Pour qu'il n'y ait pas de confusion dans la
nomenclature des pays formant l'empire Ottoman , et en même
îems pour ne rien omettre de ce qui peut contribuer à nous en
faire connaître l'étendue , nous avons formé trois tableaux des pro»
l'inces qui le composent 3 tant en Europe, qu'en Asie et en Afrique,
(1) Ceux qui désireraient avoir des notions plus étendues sur l'histoire
clés Turcs pourront consulter les Annales Musulmannes écrites par Jean
Bapt. FLampoldi. Milano , imprimerie de JFelix Ruseoni.
p e l' empire Ottoman.
21
Situation.
Provinces Européennes.
Villes principalfs.
Sur les côtes nord
de la mer Noire.
Au nord
du Danube.
Sur la mer
Adriatique.
Au sud
du Danube.
Sur le Bosphore
de l'Hellespont.
A^ sud du mont
Rhodope ou Argent
partie nord
de l'ancienne Grèce.
L'ancienne Crimée.
Le Chersonnèse Taurique.
La Tartane.
Le Budziac (i).
La Bessarabie.
La Moldavie , ancienne Dacie.
La Valachie, autre parlie de l'an-
cienne Dacie.
La Croatie.
La Dalmatie.
La république de Raguse.
La Bulgarie, partie orientale de l'an-
cienne Mysie.
La (Servie , partie occidentale de
la Mysie.
La Bosnie , partie de l'ancienne
Illyrie.
La E.omanie , anciennement la
T h race.
La Macédoine.
La Thessalie, maintenant Jannina.
L'Achaïe et la Béotie, maintenant
la Livadie.
Sur îa mer Adriatique , [ T ,„ .
ou Golfe de Venise J L EPire-
ancienne Illyrie.
Dans la Morée ,
ancien Péloponnèse.
L'Albanie,
La Corinthie,
L'Argolide.
Sparte.
Olympie.
L'Arcadie,
Elide.
{ L'Elide ou Belvédère.
Precop.
Bochaserai.
Caffa.
Oczakow.
Bender.
Bialogrod.
Jassy.^
Choczim.
Falczin.
Tergovisk.
Vihitz.
Mostar,
Raguse.
Viddin.
Kicopolî.
Silistra.
Scopia.
I Belgrade.
' Semendrje.
JSissa.
■ Serajo.
Constantinople.
Andrinople.
S tri mon.
Contessa.
Salonique,
Larissa-
Athènes.
Thèbes.
Lépanto,
Chimera.
Butrinto.
Escodar.
Durazzo.
Corinrhe,
Argos.
Napoli "de Remanie.
Lacédémone ; à présent
Misitra,
Olympe , ou Langanico.
Modon.
Goron.
Patras,
(0 En i785 les Russes s emparèrent de la Crimée, et la cession leur en fut faite
par les Turcs en vertu d un traité conclu le 9 janvier de l'année suivante /ainsi que
des des de Taman et du territoire en deçà du Caban 5 ensorte qu'il n'est resté à ces
derniers au delà de cette rmére et en deçà de la mer Noire , que des hordes Tartares
En 1792 les Turcs durent encore céder à la Russie Oczakow et tout le pays compas
jentr.e le Bog et le Njester. r ' *
22
Introuuctiox a. la, description
La Grèce fut divisée en quatre provinces ou juridictions
de Pachas à trois queues de la manière suivante:
Situation.
Phovinces Européennes.
Juridiction
du Pacha de Salonique.
Du Pacha de Jannina.
Du Pacha d'Egrippe.
Du Pacha de Tripolizza.
ÎLa Macedoi
L'Yamoli.
La Verie.
ÎLa Thessal
L'Epire.
L'Albanie.
{
oine ou sont
La Phocide.
La Béotie.
La Livadie.
La Morée où sont
La Corinihie.
L'Argolide.
L'Elide.
L'Arcadie.
La Laconie.
On comprend dans ces provinces les îles de la Grèce , et celles de
l'Archipel près dé la Turquie. Autrefois on y comprenait aussi les îles
de la mer Ionienne, qui , en 1798, furent cédées au gouvernement Fran-
çais, et qui reprises par les Russes et les Turcs en 1799, formèrent Ta
république des sept îles sous la protection de ces deux puissances. Cette
république est aujourd'hui sous celle de la Grande-Bretagne.
de l'empire Ottoman.
33
La Turquie Asiatique confine au nord avec la mer Noire et avec
la Tartarie Russe j à l'est avec la Peise; au sud avec l Ara*
bie et la mer du Levant; et à l ouest avec l'Archipel et la
mer de Marmara qui la séparent de TEurope. Elle est divi-
sée comme il suit.
Situation.
Provinces.
Villes fuincipales,
A l'ouest Natolie
divisée
en sept gouvernemens.
A l'est.
Au sud-est.
Au sud-ouest Syrie
divisée
en quatre juridictions
de Pachas.
Les Côtes de Natolie.
Kiitaïch.
Si vas.
T rébison de.
Konich.
Marasch.
Aclena.
Arménie.
Turquie.
Curdistan.
Irac-Arabi.
Diarbeck ou Aldgezira.
Alep.
Tripoli.
Damas.
S l Jean d Acre.
La Palestine ou Terre-Sainte.
Dans la mer du Levant. { L'ile de Chypre.
Smirne.
Kutaich.
Sivas.
Trébisonde.
Konich.
Marasch.
Adena.
Erzerum.
Kars.
Betlis.
Bagdad.
Bassora.
Diarbekir.
Alep.
Tripoli.
Damas.
Acre.
Jérusalem.
Nicosie.
Famagouste.
Outre ces provinces en Asie , la Turquie a encore quelques
possessions dans le pays occupé par de petites peuplades du Caucase
et du Caban, dont une partie a été cédée dernièrement à la Rus-
sie, ainsi que dans la Circassie , dont une partie est sujette à la
Russie, et l'autre indépendante. La Circassie est fameuse par la
singularité que présente sa population , dont les hommes sont ex-
trêmement laids, et les Femmes se vendent aux Turcs et aux Per-
sans pour leur rare beauté. A ces possessions la Turquie joint une
puissance fort étendue en Afrique. D'abord elle tient sous sa haute
protection les régences de Maroc, de "Fez, d'Alger, de Tuais et
û4 Introduction a la description
de Tripoli; et en second lieu elle exerce une domination absolue
sur l'Egypte, qui est partagée en trois parties, lesquelles sont sub-
divisées en treize provinces, savoir; la Basse Egypte ou Bahri au-
trefois Delta, où sont Alexandrie, Rosette , Damiette , et Mehellefc
ou Elkebir; l'Egypte du milieu ou Voatani où se trouvent le Caire
capitale de toute l'Egypte, et Suez; et la Haute Egypte ou Saïd ,
autrefois la Thébaïde , qui comprend Girgé, Siutb anciennement
Licopolis, et Asna , autrefois Sienne. Viennent ensuite la Nubie
septentrionale, le Barca oriental, et la côte septentrionale d'Ahex.
deZlf^Se ®n Pourrait s'attendre à trouver indiquée ici la population de la
cstu population Turquie, comme cela est d'usage dans tous les traités de {réo^ra-
de ta '1 urrjuie. -• . . ■ O "S
plue; mais nous nous croyons à bon droit dispensés de cette obli-
gation d'après la réflexion judicieuse que fait M.r d'Ohsson , de
qui nous avons pris toutes les notions que nous allons donner « Les
préjugés de la religion, dit-il, ne permettent pas de tenir des re-
gistres des naissances et des décès, et par conséquent de la popu-
lation de l'empire Oitomau. Les sectateurs de Mahomet croiraient
s'ériger parjà en censeurs des opérations de la providence, et de
transgresser le précepte d'une aveugle résignation à ses décrets.
D'après cela on ne saurait comprendre sur quel fondement on veut
donner, dans la Géograpbie de Guthrie , une population de seize
millions d'à mes à la Turquie Européenne.
Le costume des peuples qui font partie de cet empire en Asie , en
Afrique. et en Grèce ayant été décrit dans l'histoire que nous avons
déjà donnée du costume de ces régions , nous ne ferons pour le mo-
ment que jeter un coup-d'osil rapide sur le pays qui tient plus
spécialement aux Turcs Européens, et en indiquer les particula-
rités les plus remarquables.
aimât. La Turquie jouit des dons les plus précieux que puisse accor-
der la nature: un air pur et sain qui excite l'imagination, et dont
la salubrité dépose vainement contre les effets de la malpropreté des
Turcs dans leur manière de vivre; un sol extrêmement fertile,
quoique mal cultivé; des saisons agréables et régulières; des sources
Fcgé'.aux. fraîches et limpides, tels sont les avantages dont le ciel semble avoir
voulu particulièrement favoriser cette belle contrée. Quelles en se-
ront les productions? Des herbages d'une excellente qualité, des
oranges , des citrons, de? grenades, des raisins et des figues d'un
goût exquis, des amandes, des olives, beaucoup de drogues qui ne
croissent pas dans le reste de l'Europe, des cotons très-est i mes , des
DE L* E M P I B £ Ol'TOMAN. 2,5
carrières de marbres précieux , et des mines de toutes sortes. Quant
aux animaux, les chevaux Thessaliens ou Turcs ne le ce. lent point
en beauté ni en utilité à ceux des pays qui fournissent les plus
estimés, et l'on trouve dans celui-ci du bon bétail, toutes sortes
de volaille, et surtout des chèvres. Les gros aigles des environs
de Bagdat sons recherchés des Turcs à cause de leurs plumes
dont ils arment leurs flèches. La Turquie fournit au commerce
diverses qualités de soie, de laine, de poil de chèvre et de cha-
meau, ainsi que du coton écru et filé, de la cire, de l'huile,
du séné, de la noix de galle, du bétail, du bois de teinture et
de construction ; ex elle retire de grands avantages de ses cuirs
et de ses maroquins , de ses teintures en laine et en soie qui
sont d'un luisant et d'une durée inestimables , et enfin de ses ta-
pi* qui, s'ils ne sont pas les meilleurs pour le dessin, sont néan-
moins très-recherchés pour leur qualité et la beauté du travail. Nous
ne parlerons point des rnonumens rares répandus dan? cette contrée
et qui fout l'admiration des connaisseurs, non plus que de ses ri-
vières, de ses lacs, de ses mers, de ses montagnes et de ses vallées,
attendu qu'il a été fait mention ailleurs de ces differens objets :
c'est pourquoi nous porterons nos regards sur d'autres points, que
nous parcourrons de même rapidement.
Les provinces de la Turquie sont arrosées par divers fleuves
qui sont, le Danube, la Save, le Dniester, le Niéper et le Don.
Dans la Bessarabie ou trouve Beuder qui en est la capitale, et la
résidence d'un pacha: cette ville est célèbre par le séjour qu'y
fit Charles XII depuis 170g jusqu'en 171,3 après avoir perdu la ba-
taille de Pultava. Elle est forte, considérable, et en graude partie
peuplée de Juifs et d'Arméniens qui y font un commerce assez va-
rié. Akerman ou Biologrod , ville située sur la mer JNoire à l'em-
bouchure du Niester , a quelques chantiers et un port où peuvent
hiverner les petis bâtirnens. A l'embouchure septentrionale du Da-
nube est Kili ou Kilia-Nuova, où aborde tous les ans un grand
nombre de vaisseaux venant des villes de la mer Noire, de l'Egypte ,
de Venise et de Raguse , pour y faire des chargemens eu cire et
en cuirs. L'avantage de sa position et son commerce y ont fixé des
Juifs , des Arméniens et des Turcs. Autrefois il y avait un boa port ;
mais par un effet de la négligence naturelle aux Turcs, les bâti-
rnens ne trouvent plus assez d'eau en plusieurs endroits: cette ville
a aussi été sous la domination Russe depuis 1770 jusqu'en 1774. Is-
Europe. Fol. I. P, III. .
jinlmaux*
Fl'uvet.
Bessarabie.
Flths.
2.6 Introduction a la description
mail eut en 1790 sa garnison massacrée par Sirvrarow, pour avoir
fait une belle défense, La population de Iyawehan ou Cauochan est
composée de Tartares, de Persans, d'Arméniens , de Juifs, qui y ont
leurs mosquées, leurs églises et leurs synagogues.
Mairie. La Moldavie s'étend entre la Valachie, la Hongrie, la Tran-
sylvanie, la Pologne et les provinces de Bessarabie et de Bulgarie.
L'air dans cette contrée est chaud et malsain , ce qui fait qu'il
y règne des fièvres malignes et contagieuses, presqu'aussi dange-
reuses que la peste. Du coté de l'ouest vers les frontières de la Bu-
c bovine et de la Valachie, elle est dominée par de hautes montagnes,
( qui lui avaient fait donner par les Romains le nom de Dicie mon-
tueuse ), dont les flancs et le sommet sont revêtus d'arbres fruitiers ar-
rogés à leur pied par des ruisseaux limpides, qui descendent du haut
des monts avec un doux murmure, et font de ce séjour un lieu de
délices. Ges montagnes à leur milieu sont toujours couvertes de nei-
ges j et n'en ont point sur leur sommet qu'on croit s'élever au des-
sus des nuées. C'est vers les confins de la Moldavie, de la Pologne
et de la Transylvanie que se trouve le mont luenl , où l'on recueille
en mars, avril et mai ayant le lever du soleil une rosée ou espèce
de manne, qui a la consistance du beurre. Les rivières qui prennent
leur source dans cette montagne charrient des paillettes d'or, dont
les Tsiguènes fesaient leur profit moyennant un tribut annuel de
quelques milliers de drachmes, qui était pour la femme de VOspo*
Rioièrauz. dcuf. Il y a dans cette province d'abondantes raines de sel , qui , au
bout de vingt ans d'exploitation, se retrouvent dans leur premier
état : on y trouve rnème des montagnes de cette substance qui y est
recouverte d'une couche de terre, et qui, lorsqu'elle est mise
à nu , leur donne l'éclat du verre : partout aussi on fait du nître.
Les paysans font usage, pour graisser les roues de leurs chars, d'un
bitume ou d'une résine grasse qui sort d?une source avec l'eau,
Les plaines sont encore plus fertiles que les montagnes, s'il est
^rai comme on le prétend que le froment y rende le 2,5 pour cent,
la seigle le ;3o , l'orge le 60, et le mil jusqu'au trois cent pour
cent. Le sol est parsemé çà et là de vignobles et ombragé de fo-
rêts d'arbres fruitiers, On trouve dans les bois des daims, des cha-
mois, des renards, des loups?cerviers et des loups, et dans les
montagnes à l'ouest le tsimbro , animal aussi gros que le taureau ,
fnais qui 3 la tête plus petite, le cou alongé , le corps efflanqué
Jes jambe? Longues 9 les cprpes minces, droites , très- pointues et un
de l'empue Ottoman. 27
peu arquées ; il est d'une agilité extraordinaire et grimpe sur les
rochers comme le chamois. On donne sur les frontières la chasse
aux chevaux sauvages, qu'on prend vifs ou morts. On élève des
boeufs qui sont petits sur la montagne et gros dans la plaine, des-
quels on envoie tous les ans plusieurs milliers à D.intzic : on ven-
dait aussi p^r le passé à Constantinople une grande quantité de
"bêtes à laine, qu'on dirige aussi maintenant sur la première ville,
sans préjudice pour la consommation du pays, où un mouton ne
coûte pas plus de trois francs.
Quel dommage que les habitans de cette belle contrée aient Les Turcs
si peu de goût pour l'agriculture et le commerce ? Quelles sources industrieux
de richesses et de prospérité sont perdues pour eux ? Leur indo- MotdaZs.
lence et leur apathie avaient fait passer tout leur commerce entre
le^ mains des Turcs , qui à cet égard avaient encore bien plus
d'industrie qu'eux : car c'étaient les Turcs qui exportaient leurs
laines, leur beurre , leur suif, leur lin, leur chanvre, leur bé-
tail , leurs viandes salées qui se débitent dans toute l'étendue de
la mer Noire, ainsi que leurs peaux, leurs bois, leur goudron
et leur cire qui est d'une belle qualité. Ce riche pays fut occupé
par les Russes depuis 1769 jusqu'en 1774 " ensuite la Buchowine
fut cédée eu 1777 à l'Autriche , et le reste est retourné en r8o(?
à la Russie , qui y a mis un gouverneur dont la résidence est à
Jassy: depuis cette époque les Turcs n'ont plus aucune relation de
commerce avec cette contrée. Malgré l'air de souveraineté qu'af-
fectait le prince par cette formule, Nous N< N., par la grâce de
Dieu Ospodar de la Moldavie, lorsqu'il était dans la dépendance
de la Porte il n'avait pas le droit de faire la guerre ni la paix ,
de contracter des alliances ni d'envoyer des ambassadeurs aux puis-
sances étrangères. Combien cet Etat n'est-il pas déchu de ce qu'il
était auparavant? De cent mille hommes qu'il pouvait meitre au-
trefois sous les armes, à peine a-t-il pu en armer huit mille dans
ces derniers tems.
La Valachie qui, depuis 1774 jusqu'en 1812, fut assujetie à Vaiachie.
la Russie, et qui depuis lors est rentrée sous la domination de son
ancien maître, confine au nord avec la Moldavie et la Transylva-
nie 9 à l'est et au sud avec le Danube, et à l'ouest avec la Tran-
sylvanie. Elle fesait partie de l'ancienne Dacie , et a pris le nom
qu'elle porte des Va laques ou peuples errans , qui en ont fait la
conquête sur les Romains. Cette province n/est pas moius riche que
Croatie.
jSu/gqrie.
Ifospisalilé
exemplaire
fi.e quelque/;
J}ahilun$.
û8 Introduction a. la description
la Moldavie en grains et en bétail , et l'air y est plus sain et plu3
tempéré. Elle a des bains , des mines de sel et de soufre, et quel-
ques rivières dans le sable desquelles il se trouve quelques paillet-
tes d'or, La Valachie est gouvernée par un prince particulier sous
le titre A'Ospodar , lequel est tributaire de la Porte et fait sa ré-
sidence à Bucarest, Cette ville, qui est grande et forte, a un
couvent de moines, une académie, un temple de Luthériens, de
beaux édifices publics et de magnifiques auberges qu'habitent de
riches marchands, chez lesquels on trouve des marchandises de tous
\<*s pays du monde: elle est aussi la résidence d'un Archevêque
Gren. Les Valaqnes sont grevés d'impositions; et à la religion près,
ils ressemblent parfaitement aux Turcs dans leur habillement et
leur manière de vivre.
Le Turc n'a de la Croatie que la partie en deçà de la Save,
qui est comprise dans la juridiction du Pacha de Bosnie. La ville
de Bihacs qui, avaut l'an i5q$ qu'y entrèrent les Turcs, était une
place forte, se trouve au pied d'une montagne dans une île formée
par la rivière Unna. La Porte n'a également en Dslraatie que l'Her-
zégovine, dont Mostar est la capitale et la résidence d'un Pacha.
La Bulgarie appartient à un seul maître , et a pris son nom des
Bulgares du Casan, qui s'y établirent dans le septième siècle. Elle
est bornée au nord par le Danube, au sud par la Macédoine et
la Roraanie , à l'est par la mer Noire et à l'ouest, par la Servie.
Son sol, quoique marécageux, produit en abondance du blé et du
vin dans les vallées et dans les plaines, et ses montagnes mêmes
renferment d'excellens pâturages; les environs de Babadaghi sont
peuplés d}aigles, dont les fabricans d'armes de la Turquie et de La
Tartane viennent acheter les plumes pour en garnir les flèches. On
trouve près d'une des montagnes qui séparent la Bulgarie de la Servie
une source d'eau tiède , et à soixante pas de là une autre source
d'une eau extrêmement Ijmpide et au^si froide que la glace. Le
pays qui s'étend depuis Silistrie ou Dristra jusqu'à l'embouchure du
Danube est habité par une espèce de Tartares venus de l'Asie, les-
quels sont renommés pour leur hospitalité envers les voyageurs, Lors-
qu'il s'en présente quelqu'un 9 de quelle que nation et religion qu'il
soit, les pères et les mères de famille vont au devant de lui, et
l'invitent de la manière la plus affectueuse à s'arrêter chez eux et
à prendre part à leurs provisions telles que Dieu les leur a données,
§1 l'étranger accepte ¥ M est imnrï pendant trois jours ainsi que
Servie,
D£ i'emîibe OitomaS, 29
«es chevaux s'il n'en a pas plus de trois. La nourriture qu'il y trouve
est du miel , des œufs et du bon pain cuit sous la cendre ; et il
est logé dans une petite cabane où il y a des lits, et qui est desti-
née à cet usage. La Bulgarie compte plusieurs villes dont quelques-
unes sont remarquables, telles qu^ , Nicopolis qui est célèbre par la
victoire que remporta Bajazet I.ei Empereur des Turcs sur Sigismond
Roi d'Hongrie, ainsi que par le massacre d'un grand nombre de gen-
tils-hommes Fiançais qui allaient au secours des Chrétiens _9 et par
l'émigration de gens de lettres Grecs qui se réfugièrent en Italie ; Si-
listrie, dans les environs de laquelle on voit encore les ruines de l'an-
cienne muraille, que firent élever les Empereurs Grecs pour se mettre
à l'abri des incursions des Barbares ; et Tomiswar , autrefois Tomis,
îieu où fut exilé Ovide , qui l'a décrite sous des couleurs peut-être
trop noires, sans doute par opposition aux grandeurs et aux plaisirs
de Rome , dont le souvenir lui était encore présent.
Que dirons-nous de la Servie , qui ayant secoué le joug de
la Porte pour se rendre indépendante, est, depuis la paix conclue
en 1811 entre la Russie et la Turquie, abandonnée à ses propres
forces? Tout ce que nous en savons, c'est que cette province jouit
d'un climat très-sain , que le sol en serait fertile s'il était cultivé ,
qu'on y élève une quantité de bétail , et qu'il s'y trouve des mines
d'argent. La Bosnie a pris ce nom de la rivière Bosna qui la tra-
verse : elle confine au nord avec l'Esclavonie, à l'est avec la Ser-
vie, au sud avec l'Albanie et à l'ouest avec la Croatie. La qualité
de son sol et ses mines la font comparer sous ce rapport à la Ser-
vie. Sa capitale est Bosna-Serai , et ses revenus forment l'apanage
de la mère du Sultan : l'activité du commerce que font ses ha bi-
lans donne à présumer qu'ils sont riches, et que par conséquent ces
revenus sont considérables.
La Romanie ou Koumili mérite plus qu'aucune autre des pro- Bornant*
vinces que nous venons de parcourir de nous intéresser, taut par
son étendue que par sa célébrité. On donne plusieurs raisons du
changement de nom de cette province, qui s'appelait anciennement
la Thrace, en celui de Romanie qu'elle porte aujourd'hui : les uns
croient que c'est parce qu'elle renferme la ville de Constantiuople,
qu'on nommait anciennement la nouvelle Rome , les autres parce
qu'elle a été la dernière possession que les Romains ont conservée
en orient. Quelle que soit l'origine de son nom, cette contrée a pour
limites \ savoir y au nord le mont Hemus , au sud l'Archipel , à
Bosnie.
3o Introduction a la description
Test la mer Noire, l'Hellespont ou détroit des Dardanelles et la
Propontide ou mer de Marmara , et à l'ouest la Macédoine et
la rivière Strimon. On y voit s'élever les crêtes de quelques mon-
tagnes } entre lesquelles se trouvent quelques endroits froids et peu
fertiles ; mais dans les plaines et vers les mers voisines le ciel est
serein , le sol se couvre d'abondantes moissons surtout en riz , la vi-
gne est chargée de raisin , et l'on y recueille les meilleures produc-
tions de l'Europe et de l'Asie, ainsi que la soie et le coton; mais
la qualité inférieure de cette dernière denrée ne permet pas de la
mettre en commerce , et ne la rend propre qu'à faire de la toile à
voiles pour les vaisseaux.
Consianïmopie Constat! tinople , que les Arabes, les Persans et les Turcs ap-
pellent Stamboul , est la capitale de l'empire Ottoman , et la résidence
du Grand Seigneur et d'un Patriarche Grec. Cette ville s'élève sur
la côte Européenne du Bosphore, dans l'emplacement le plus ma-
gnifique et le plus agréable qu'on puisse imaginer. Ei!e a la figure
duo triangle, qui tient par sa base au continent d'Europe, et dont
les deux autres côtés , au sommet desquels a été bâti le sérail ,
avancent dans la mer vers l'Asie: d'un côté elle domine sur la mer
de Marmara, de l'autre sur la mer Noire, et à l'est sur ce der-
nier continent; son port, qui a trois lieues de logueur sur une de
largeur , est un des plus grands et des plus sûrs qu'il y ait au monde.
Cette ville fut bâtie sur les ruines de By'sance par Constantin , qui
n'avait rien moins en vue que de l'élever au niveau et même au
dessus de Rome ; mais combien n'est-elle pas déchue aujourd'hui
de son éclat et de sa grandeur primitive? Parmi le grand nombre
de monumens antiques dont elle était décorée, on compte encore
la fameuse colonne qui y fut transportée du temple de Delphes
par son fondateur. Cette colonne fut, dit-on, consacrée par les
Grecs à Apollon, en mémoire de la défaite de Xerxès , et elle est
composée de trois serpens entrelacés, qui soutiennent sur leurs têtes
parfaitement sculptées un trépied d'or. La ville est actuellement
divisée en trois parties. La première , appelée Constantiuople 3 ren-
ferme deux grandes constructions, qui sont, l'une le palais du Sul-
tan , et l'autre le sérail dont l'enceinte a deux lieues d'étendue et
neuf entrées, à l'une desquelles on voit une porte de bronze avec des
bas-reliefs très-estimés pour la finesse du travail (i). On y voit encore
(i) Quelques-uns prétendent que c'est de cette porte de bronze , que
de l'empire Ottoman. 3i
les sept tours , château fort où sont gardés les prisonniers d'état. La
seconde partie , qu'on nomme Galata , est habitée par les négocians ,
et la troisième, qui est Pera , par les ambassadeurs Européens. Le
mur qui entoure le sérail a trente pieds de hauteur; il est percé de
crénaux et d'embrasures, et flanqué de tours. La ville est égalemeut
entourée d'une épaisse muraille avec des tours et un fossé garni
d'un revêtement, mais peu profond. Vue du dehors , l'œil se promène
avec une espèce d'enchantement sur des groupes de palais et de
mosquées, et sur une quantité innombrable de petites tours et de
minarets surmontés du croissant. Mais quand ou entre dans la ville Vimèneur
,,....,, . i, , • i , ne répond pas
lillusion s évanouit , et 1 on n y trouve plus que des rues étroites, à V extérieur.
sales et mal éclairées, des maisons de bois et mal construites quoi-
que peintes au dehors, dont les étages supérieurs , par leur extrême
saillie sur la rue, interceptent la lumière et empêchent la circu-
lation de l'air au rez-de-chaussée: on rencontre en outre des espa-
ces encombrés de ruines , on dont les propriétaires ont été enlevés
par la peste. Pour respirer un air libre on est obligé de se trans-
porter au Bésestin , où les marchands ont leurs boutiques qui sont
rangées avec beaucoup d'ordre , ou bien à l'hyppodrome où les Turcs
s'exercent au manège , ou enfin au Meidan qui est une grande place
où se fait la parade , et où se rendent en foule des gens de foutes
les classes. L'afrluence des étrangers 3 que le commerce 3 la politique,
la curiosité ou autres motifs attirent dans cette ville y a fait for-
mer des établissement publics pour l'exercice des différens cul-
tes ; et outre le grand nombre des mosquées qu'on y voit_> elle ren-
ferme encore des synagogues pour les Juifs et des églises pour les
Chrétiens. On y conserve encore le tombeau de Constautin. L'église
de Sainte-Sophie bâtie par l'Empereur Justinien , y a été conver-
tie en mosquée ; on donna à sa coupole i85 pieds de hauteur et 44
de diamètre : quelques-uns prétendent que , sous certains rapports ,
elle surpasse en magnificence Saint-Pierre de Rome. Le goût des
Turcs pour l'oisiveté et leur aversion pour l'étude n'ont cependant
pas empêché de penser à leur fournir des moyens d'instruction, car
il y a à Constantinople plusieurs bibliothèques publiques, entr'au-
tres celle qui a été fondée par le Visir Raghib, laquelle est très-
élégante , et celle de Sainte-Sophie qui est magnifique : il est mê-
la cour Ottomanne a pris le nom de sublime Porte. D'autres donnent à
cette dénomination une autre origine , comme nous le Verrons plus loin.
3a Introduction a la description
me de précepte que chaque mosquée ait une bibliothèque et une
école publiqie ou medras. La peste, dont on ne cherche point à
se garantir par un principe de fatalisme attaché à la religion ,
et les fréquens incendies qui sont occasionnés dans cette ville autant
par les machinations des Janissaires que par la petitesse des rues et
la mauvaise construction des maisons, ne permettent pas à la po-
pulation de s'augmenter beaucoup: les uns la font monter à six
cent, d'autres à cinq cent mille individus: quelques-uns la rédui-
sent même au dessous de ce nombre.
En face du sérail, sur la côte d'Asie , et à un peu plus d'un
mille et demi de l'autre côté du détroit est Scutari , où se trouvent
Une mosqnée impériale et une maison de plaisance du Sultan, ï es
rrm'sons de cette ville offrent an loin l'aspect de la plus b^Ile ver-
dure , et il y a une colline d'où la vne s'étend sur les mers du Bos-
phore et de la Propontide. et sur les maisons de plaisance qui em-
jfndHnopie. bellissent les deux rivages. Andrinople , appelée par lés Turcs A i-
dranah, se trouve dans l'intérieur de la Komanie au confluent de
l'Arde avec le Moritz. Cette ville, bâtie ou restaurée par l'Empe-
reur Adrien , est entourée d'un mur flanqué de bastions. On y voit
encore le palais où quelques Sultans ont fait autrefois leur résidence;
il est situé sur une hauteur, d'où la vue se promène sur des plaines
riantes et embrasse le cours de l'Arde qui les sépare de la ville.
Ses mosquées , dont quelques-unes sont couvertes en cuivre , avec leurs
minarets élevés et d'une élégante construction , leurs galeries déco-
rées de colonnes enrichies d'ornemens en bronze, leurs portes d'un
beau travail, leurs fontaines, leurs portiques, les boules dorées qui
couronnent leurs coupoles , ses fabriques de tapis qui ne manquent
pas de goût, sa navigation sur le Moritz, qui y facilite le trans-
port des marchandises de divers pays, enfin l'activité et la richesse
de sou commerce en font une ville des plus considérables. On ne
PhUippopolis. peut pas en dire autant de Philippopolis , aiusi appelée du nom de
Philippe le Macédonien son fondateur: cette ville est grande mais
mal bâtie; elle est le siège d'un Archevêque Grec, et a dans ses
environs un petit territoire où Pou recueille une quantité prodi-
GaïUpoii. gieuse de riz. Gallipoli a plus de droits à notre attention par sa
population nombreuse et la grandeur de son port. Elle a donné son
nom an fameux détroit qui sépare l'Europe de l'Asie: c'est la pre-
mière ville d'Europe dout se soient emparés les Turcs, et elle est
encore aujourd'hui le lieu de la résidence de leur grand Amiral,
de l' empire Ottoman. "33
L'entrée de l'HHtfspoiît, plus communément connu de? Européens
sous le nom «le détroit des Dardanelles, y est défendue par deux forts
appelés de Romélie et de Natolie , dont l'un est en Asie et l'autre
en Europe, et qui se nommaient autrefois Sestos et Abydos. Gal-
lipoli fait un gros commerce de laine et de coton, et l'on y voit
sur un rocher une ou pour mieux dire deux tours , qui servent
de fanal aux navigateurs, et de vedette à une garde Turque. Au
pied du château des Dardanelles sur le continent d'Europe est le
bourg de Darda-nus , où Ton construit de petites barques, et où l'on
fabrique des toiles à voiles. Nous ne dirons rien de la Macédoine
ni des îles nombreuses qui sont à l'ouest et au sud de la Turquie
Européenne, non plus que de celles de l'Archipel, dont les unes
ont appartenu et les autres appartiennent encore à l'empire Otto-
man , attendu qu'il a déjà été parlé de leurs habitai» dans le Cos-
tume de la Grèce ancienne et moderne , et que, quant aux îles et
à la partie continentale de l'Asie sujette au Turc, nous en avons
également donné la description dans le Costume particulier de l'Asie.
Il ne nous reste donc maintenant qu'à traiter du gouvernement ,
de la religion, des mœurs et des usages des Turcs dans quelque
pays que ce soit qu'ils habitent ; vet c'est cette tâche que nous al-
lons commencer.
GOUVERNEMENT DES OTTOMANS»
Je chef suprême des Musulanns doit professer la doctrine Oeç^bdroia
de l'Àlcorau , être de sexe masculin, majeur (i), ^ain d'esprit et KulLfdL
de condition libre. Comme vicaire du prophète et premier Imam, M"sul"tans-
il est le dépositaire du livre sacré et le conservateur des lois canoni-
ques: comme revêtu de la dignité sacerdotale il préside à la prière
publique le vendredi et les deux fêtes du Beyram , et comme chargé
de la protection générale Velayet ammi,i! exerce une autorité ab-
solue sur tous les fidèles. C'est à lui qu'appartient la nomination
des officiers publics, soit des agens du pouvoir coactif, Zabits , soit
de ceux du pouvoir judiciaire, Slakuns , ainsi que l'admiuistra-
(0 Làêe iixé pour la majorité des princes et des particuliers est de
quinze ans.
Europe. VoL 1. P. lit. 5
34 Gouvernement
tion des finances, le commandement des troupes, le droit de faire
la guerre et la paix 3 et celui de prendre les mesures nécessaires
à la sûreté de l'état et au maintien de l'ordre public. Du moment
où il est monté sur le trône, son autorité doit être respectée en
tout ce qui concerne la religion, la justice distributive et le gou-
vernement, fut-il un usurpateur (i), et même de mœurs vicieuses
et dépravées. Quelle que grande que soit son autorité, il ne lui est pas
permis de faire d'innovation à la législation canonique , surtout si
elle devait être onéreuse aux peuples et aux serviteurs de Dieu
confiés à sa protection et à sa garde. Du reste, il peut faire dans
l'ordre civil et politique et dans le gouvernement de l'état, tous les
changemens que la prudence et les circonstances peuvent lui suggé-
rer pour le bien public, ainsi que pour la gloire et la prospérité de
Ylslamisme. Malgré l'inviolabilité que les lois assurent à sa personne ,
l'histoire fait néanmoins mention de sept Califes , assassinés ^ cinq
empoisounés, douze qui ont péri dans des émeutes populaires , et de
beaucoup d'antres privés de la vue, ou condannés à finir leurs jours
dans une prison. Osman second et Ibrahim premier sont les seuh
des Sultans Ottomans, qui aient perdu la vie par ordre de leurs
successeurs. D'après cette maxime de Mahomet , qu'un fourreau ne
indivuibie. peut renfermer deux sabres, le pouvoir suprême doit être indivi-
sible et dans les mains d'un seul. Aussi les docteurs Musulmans se
sont-ils constamment opposés à la coexisteuce de deux Califes ; et
l'histoire de l'Islamisme nous offre deux exemples de l'attachement
de ses sectateurs à ce principe d'unité; l'un du Sultan Mahmoud
I.er , qui lit tous ses efforts pour que le Prince Aghvan , maître de la
Perse, reconnut la suprématie du Monarque Ottoman ; et l'autre d'Ab-
dul-Araid qui, dans ses négociations avec la Russie en 1 774 •> ne vou~
lut jamais consentir à l'indépendance des Kans de la Crimée. Ce
système d'unité, selon M.r d'Ohsson (a') dure encore: car depuis
Seliin I.er, les Mahométans Sunnites de l'Asie et de l'Afrique n'ont
pas cessé de rendre hommage à l'autorité sprituelle des Sultans
(1) Cette opinion repose sur ne principe sacré chez les Mahométans,
que Le commandement appartient au vainqueur.
(a) C'était un chargé d'affaires du Roi de Suède à la cour de Cons-'
îantinople , lequel a écrit un ouvrage intitulé : Tableau Général de l'Em~
pire Qttomari ] ouvrage recommandable sous tous les rapports , et sur-
tout pour les notions intéressantes qu'il renferme , et les giayures curieu-
J~lt; il est enrichi; et que nous avons prises pour modèle des nptresv
Vem.
ipire
lois
n'ont pas
des Ottomans. 35
de Constantînople , comme seuls investis de la dignité du Califat.
Une autre qualité indispensable dans le Souverain i c'est d'être visible,
et cela pour détromper de leur erreur les Schlyis , cjdi s'attendent
à voir revenir Imam-Mohhdy , lequel disparut daus le troisième
siècle de Pégire.
Une chose à laquelle les lois ne semblent pas avoir pourvu, l
c'est la succession au trône. Quelquefois il a été suppléé à cette omis- prononcé
sion par des lois spéciales, mais l'usage a le plus souvent varié sur iUcce«<o«
ce point. Dans la plupart des états Mahométans , le trône est de-
meuré héréditaite dans la même famille , sans égard cependant à au-
cun ordre de succession , et par la seule volonté de quelques Souverains
qui ont fait reconnaître de leur vivant le prince qu'ils désignaient
pour leur successeur; mais il est souvent arrivé que ces dispositions
n'ont pas été respectées après leur mort, et que d'autres princes
investis du gouvernement de quelque province qui leur avait été assi-
gnée pour apanage , se sont trouvés en état de disputer le trône à l'hé-
ritier désigné. De là les troubles qui ont si souvent bouleversé l'em-
pire, et qui se ont renouvelles depuis l'existence de la dynastie
des Ottomans. Pour y mettre fin, les Sultans ont pris la précaution
de renfermer dans le sérail les enfans de leurs prédécesseurs. L'his-
toire rapporte que, non contens de cela, les quatorze premiers sou-
verains de cette famille ont régné de père en fils , en prenant la
mesure cruelle de priver de la vie les princes du sang qui pouvaient
leur faire ombrage. C'est ainsi qu'en ont agi , Osman I.er envers son oncle
Dundar-Elbj Bajazet I.er envers son frète unique, Amurat II envers
ses quatre frères , Selim I.er euvers ses cinq frères et neveux , Amurat
III. envers ses cinq frères , et Mahomet 111. envers ses dix-neuf frères.
La résidence des Monarques Ottomans en Europe ne leur a
pas fait perdre l'usage de se donner des titres pompeux qui est pro-
pre aux Asiatiques, et dont voici un exemple tiré d'un firman ou
rescrit impérial. « Moi qui, par l'excellence des faveurs in fi nies du
Très-Haut, et par l'éminence des miracles opérés en vertu de la
bénédiotiou du chef des Prophètes ( auquel , comme à sa famille et
à ses collègues, soit accordée une félicité parfaite ), suis ie Sultan
des glorieux Sultans, l'Empereur des puissaus Empereurs, le dis-
pensateur des couronnes aux Khosreu qui sont assis sur des trônes,
l'ombre de Dieu sur la terre , le serviteur des deux illustres villes de
la Mecque et de Médiue, lieux augustes et sacrés où tous les Musulmans
adressent leurs vœux ; ie protecteur et le maitre de la sainte Jéru-
Combien
de litres prend
le Sultan.
36 Gouvernement
salem ; le Souverain des trois grandes villes de Constantinople, Andrî-
nople et Brousse , comme de Damas , odeur de Paradis , de Tripoli , de
Syrie, de l'Egypte, la rareté du siècle et célèbre par ses délices; de
toute l'Arabie, de l'Afrique, de Barcaa , du Kesroan, d'Alep, de
l'Irac Arabo et Perso , de Bassora , de Lassan , de Dalem , et parti-
culièrement de Bagdad capitale des Califes; de Rarca , de Mossul ,
de Cheerezor, de Diarbekir , de Zoul-Cadrieh 3 d'Erzerum la déli-
cieuse, de Sébaste, d'Adatiah, de la Caramauie, de Kars , de TYhi!-
dir , de Van; des îles Morée , Candie , Chipre, Chio et Rhodes; de
la Barbarie, de l'Ethiopie, des villes fortes d'Alger, Tripoli et
Tunis; des îles et côtes de la mer Bianche et de la mer Noire;
des pays de la Natolie et des royaumes de Romélie, de tout le
Curdistan , de la Grèce, de la Turcomanie , de la Tartane 3 de la
Circassie , de Cabarta et de la Géorgie, des nobles tribus de la
Tartarie et des hordes dépendantes , de Caflà et autres lieux circon-
voisins, de toute la Bosnie et dépendances, de la forteresse de Bel-
grade place de guerre , de la Servie et des forteresses et châteaux
qui s'y trouvent; des pays de l'Albanie, de toute la Valaohie, de
la Moldavie et des forts et fortins situés dans ces contrées ; eu-
fin possesseur des villes et forteresses dont il est superflu d'indiquer
et de vanter les noms; moi qui suis l'Empereur, l'asile de justice -t
le Roi des Rois, le centre de la victoire, le Sultan fils du Sultan ;
moi qui par mon pouvoir, origine de félicité, suis décoré du ti-
tre d'Empereur des deux terres , et pour comble de grandeur de
mon Califat suis illustré du titre d'Empereur des deux mers etc. „.
Cortèq» Le Grand Seigneur a un cortège qui répond au long éta-
pû.-guu. ^^ ^ g^ titres, Mahomet II. est, dit-on, celui ;qui a composé
la cour Otiomanue, dans l'organisation de laquelle quelques-uns
rie ses successeurs ont fait ensuite plusieurs changemens. La nature
de cet ouvrage ne nous permettant pas d'entrer dans des recherches
détaillées à cet égard 9 nous nous bornerons à présenter le tableau
de la cour Ottomane dans l'état où elle est maintenant, et nous
commencerons par le sérail. Mahomet II ne croyant pas convena-
ble pour lui de faire sa demeure dans l'ancien palais des César?,
fit construire un vaste éditiee sur le§ ruines d'un couvent au centre
de la ville; puis au bout de quelques années il jeta les fondemeus
d'un autre palais dans la partie la plus orientale , sur un promontoire
baigné d'un côté par les eaux du Bosphore, et de l'autre par cel-
les dô la Propouûde vU-à-VM h riïïe 4e Sctitari; emplacement qui
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de! Ottomans. 87
était couvert d'arbres et surtout d'oliviers. Il vint y loger lui-même
avec quelques-uns de ses officiers, et laissa le reste de sa cour et
son harem dans l'ancien palais, qui prit alors le nom d'ancien sé-
rail , et après lui Bajazet II et Selim I.rr vinrent également s'y
établir. Soliman le Grand fut le premier qui y transporta toute sa
cour et son harem, à l'exception des Cabines et des filles esclaves
qui avaient vécu avec ses prédécesseurs, qu'il laissa dans l'ancien
sérail. Cette nouvelle résidence, avec les agrandîssemens et les ern-
helli»semens qui y ont été faits , occupe à présent un va«te espace
entouré d'un mur flanqué de tours. L'entrée île ce'te enceinte ap-
pelée la porte impériale regarde sur nue place , dont un des côtés
est formé par l'église de Sainte Sophie, et au milieu de laquelle
est une fontaine publique chargée d'ornemens dorés. Voyez à la
planche 1 la porte du sérail avec quelques carrosses des Cadines.
En entrant dans la première cour du palais on voit à droite le tré-
sor public, l'orangerie , l'hôpital et les fours; à gauche le logement
du receveur des contributions arriérées, le chantier, l'arsenal, la
monnaie, le pavillon du surintendant général des édifices, celui
du secrétaire du Kislar-Aga , l'ancienne salle du divan, les grandes
écuries et l'habitation <lu premier écuyer." Pour entrer dans la se-
conde cour on traverse une galerie d'environ quinze pieds de lon-
gueur, fermée aux deux bouts par «les portes, dont celle du de-
hors s'appelle porte intermédiaire , et fait donner à cette paierie,
la dénomination d'intervalle entre les deux portes. On y voit sus-
pendues aux murs des armes et des armures antiques, qui sont
des trophées de la valeur Ottomane. Cet endroit e*t ratai aux grands
qui étant en disgrâce : car c'est là qu'appelés au sérail sous quel-
que prétexte ils sont arrêtés en passant, et reçoivent la peine à
laquelle ils sont déjà eondaunés s laquelle, si elle est capitale,
est exécutée à l'instant même. Cette galerie est surmontée d'un
édifice où logent les huissiers du palais. Dans la seconde cour,
l'aile droite est occupée par les offices et les cuisines, et la gau-
che par les anciennes archives, la nouvelle salle du Divan, le
logement du chef des Eunuques noirs, le dépôt des tentes et des
pavillons et par le magasin des vétemeua d'honneur. Voyez à la
planche 2 une troisième porte dite de la Félicité, qui est en face
des deux premières, et donne accès dans l'intérieur du palais où
habite le Sultan avec les membres de sa famille et les dames de
son Harem, et^ où logent aussi les officiers de sa maison, ses pages
Officiers
intérieurs
da $é' ali'
Officiers
txieneurs-
38 Gouvernement
et deux compagnies d'Eunuques blancs et noirs. D'autres corp3
de logis sont dispersés çà et là dans cette vaste enceinte,, les itna
au milieu des jardins, les autres au bord de la mer, où le Sultan
va paséer, comme dans des lieux de plaisance, une partie de la jour-
née. Tous ces édifices sont couverts en plomb et s'élèvent en am-
phithéâtre parmi des masses de cyprès, de pins et de platanes: ce
qui donne à l'entrée du Bo-phore un air de grandeur et de ma-
gnificence qu'on ne peut se lasser d'admirer. La porte Félicité sé-
pare la demeure des officiers de l'intérieur immédiatement attachés
au service du Sultan, de celle des officiers de l'extérieur compo-
sant sa cour. Il est permis à ces derniers vers le coucher du soleil
d'aller passer la nuit chez eux , mais cette liberté est interdite aux
premier-. Les officiers de l'extérieur peuvent se laisser croître la
barbe : ceux de l'intérieur doivent se la raser au menton , et tous
portent le nom cV Aaa ^ qui veut dire capitaine ou commandant.
Les officiers de l'extérieur qui appartiennent au corps des Ulems ,
c'est-à-dire les lettrés, les savans et les sages sont, d'abord le Kho-
dïa qui est le précepteur du Sultan, et dont l'amploi est d'instruire
son maître dans tout ce qui concerne la religion. Le Khodia pouvait
parvenir autrefois aux premières charges de la magistrature; mais
i! a beaucoup perdu de sa considération depuis i^o3 , et l'on a vu
élever à cet emploi de simples officiers civils et des Eunuques re-
commandables par leurs qualités ou leur savoir. Vient ensuite le pre-
mier Imam , ou Imam du Souverain , qui est comme le Grand Au-
mônier du palais. Le jour de sa nomination il acquiert le grade de
professeur ( muderriss ). Lui seul a le droit de remplacer le Sultan
dans les deux fêtes du Beyram. Le second Imam lui sert de coadju-
teur , et ils officient tour à tour, tant dans la chapelle du sérail que
dans la mosquée ^ où le Sultan va le vendredi au service divin. Il
faut qu'ils aient l'un et l'autre une voix mélodieuse pour être nom-
més à ces places. Il y a en outre trente-deux chantres de pensionnés
pour la chapelle du sérail , et qui, dans les grandes fêtes, suivent
le Sultan à la mosquée pour y chanter les pseaumes avec Ylmam.
La place de Uekim-Baschi ou premier médecin est 'extrêmement
honorable et lucrative. Cet officier a l'inspection des médecins,
des chirurgiens, des oculistes et des apothicaires du pa la ir ; et mê-
me depuis la mort inopinée d'un chef des Eunuques noirs sous Mus-
tapha III. , pour avoir pris une drogue que lui avait prescritte un
empirique, il parut une ordonnance qui soumet à l'examen du
i» e s Ottomans. 3g
premier médecin , quiconque entend exercer une branche quel-
conque de l'art médical dans l'empire Turc. En cas de maladie
grave du Sultan ou de quelqu'un de sa famille, on appelle les meil.
leurs médecins établis à Pera , qui sont introduits dans le sérail par
le premier médecin f à l'approbation duquel est soumis le traite-
ment qu'ils proposent. Le uoinbre des médecins du palais est d'en-
viron dix-huit, et celui des chirurgiens de huit à dix: deux des
premiers et deux des seconds sont de garde tons les jours peudant vingt-
quatre heures dans une chambre voisine de l'appartement du Kislar-
Agà on chef des Eunuques noirs. L'emploi qui suit est celui du 3Iu-
nedjim-Baschi , premier astrologue et astronome de la cour , l'astrologie
et l'astronomie étant une même chose pour les Turcs. Peu fidèles en
cela aux préceptes de leur religion, qui proscrit tout ce qui a rap-
port à la divination, les Ottomans de tout état „ et la sublime Porte
elle-même ne manquent point s avant de commencer une entreprise
quelconque, de consulter ceux qui font profession de connaître l'in-
fluence des astres sur les choses de ce monde. Leur histoire fait men-
tion de plusieurs Vîsirs et autres personnages, qui , dans certaines cir-
constances, ont voulu attendre le moment favorable qui leur serait in-
diqué par les astrologues pour leur entrée en charge, ou pour l'accep-
tation de quelque faveur distinguée. Du reste l'emploi de l'astronome
en chef se réduit à la compilation du tacuin , ou almanach , dans
lequel sont indiqués les jours de bon on de mauvais augure, et
surtout ceux qui sont favorables pour entreprendre une affaire, pour
acheter des esclaves, pour contracter mariage, pour s'habiller de
neuf, pour se mettre en voyage et autres choses semblables. Le
Djerrah-Baschi ou chirurgien en chef est celui qui circoncit les
princes du sang , et qui visite les eunuques avant leur admission
au service du sérail. Le Kiabal-Baschi , premier oculiste, prépare
le collyrium pour les dames du harem , qui en font us3<re moins
par besoin , que par une imitation religieuse de celui qu'en fit
le prophète dans son pays natal pour se fortifier la vue. Tous les
officiers que uous venons de nommer portent le costume des Utems ,
dont nous donnerons la description à l'article de la Religion.
Viennent maintenant les Agas de l'étrier impérial "ainsi au-
pelés parce que ce sont eux qui approchent de plus près le Sul- impérial.
tan. De ce nombre est le Mir-Alem , l'alfier , lequel est chargé de
la garde des étendards impériaux et des six queues de cheval du
Sultan j il a dans sa dépendance les capitaines des huissiers et la
de l'étrier
4° G O U V E U X F. M E N T
musique militaire du pilai*. C'est lui qui remet aux nouveaux Gou-
verneur* de provinces les étendards et les queues de cheval , qui
pont les endigues «lu commandement militaire , et il jouit s«ul du
privilège d'assister aux audiences que le Sultan accorde anx grands
BfeSasoMit" Personnages. L« Bostandji-Baschi , chef des Khassechis ou garde* du
fou-Ions s^rf4rL e*r Gouverneur lin palais et des maisons de plaisance imp^ria'e*.
I^es rives du Bosphore et de la Pronontide, depuis l'ernbouohure <le
U nier Noire jusqu'au détroit des Dardanelles, sont sujettes à sou
autorité; et, dans les promenades que le Sultan fait. sur l'eau, c'est
lui qui tient le timon de la barque impériale. Il préside en outre à
l'exécution «les sentences de mort prononcées contre les Grands lors-
qu'elle a lieu dans le sérail , et il a la surintendance des prisons où l-s
ministres accusés de quelque délit sont soumis à la torture. Gomme
inspecteur des eaux et forêts aux environs de la capitale il a aussi
Ja surveillance de la chasse, de la pèche et du commerce du vin et
de la chaux. L'idée qu'il a probablement lui-même de l'opinion
odieuse attachée a son ministère fait qu'il ne sort ptesque jamais en
public; et ce n'est guères que de nuit et seul qu'il se rend chez les
principaux ministres, pour y conférer des affaires de sa place et ren-
dre compte de sa conduite. Il entre aussi dans le rang des Pachas,
et afferme s^s revenus aux officiers des Khassechis. Le Mir-Akhour-
Ewel ou grand écuyer est celui qui a la surintendance des équi-
pages du grand Seigneur, et des prairies domaniales, où les parti-
culiers, moyennant un coutract passé avec lui, peuvent au5si envoyer
leurs chevaux à l'herbe. Il a sous ses ordres les Salakhors , et les
Khass-AkJtourlus , ( voyez la planche 3 n.° 4), ou écuyeis qui sont au
nombre de deux mille, environ six cents palefreniers 3 les selliers,
les gardiens des chameaux , les muletiers du palais , uu corps de six
mil le Bulgares, et les girde-forêts auxquels sont loués les bois do-
maniaux qui sont divisés eu vingt-sept districts. Le Capoudjiler-Ke ■
hayassi, voyez la planche 3 n.° 1 , et le capitaine des huissiers , voyez
le u.° 2. de la même planche , reçoivent les suppliques qui sont présen-
tées au Sultan lorsqu'il parait en public. Dans les grandes cérémonies
ce dernier officier avec le ministre d'état fait les fonctions de maré-
chal de cour; et alors ils portent l'un et l'autre les enseignes de ca-
pitaines des huissiers , et ont le bâton de corntn mderne.it garni de
plaques en argent. Les huissiers en chef sont au nombre d'environ
cent-cinquante, et pour être admis dans ce corps il faut être Bey ,
fils d'un Pacha , ou seigneur du premier ordre. Un d'eux est de garde
DE? O T T 0 M A X S. ^ I
toutes T05 nuit? à la seconde porte du sérail. Ils font l'office «le
chambellans les jours de cérémonie, et alors ils portent une longue
robe d'étoffe d'or doublée de zibeline : voyez à la planche 3 n.° 3
un Capoudjl simple. Les deux officiers nommés ci-dessus introdui-
sent les ambassadeurs étrangers à l'audience du monarque, et loi
font la cour lorsqu'il se rend le vendredi à la mosquée. Les plus
distingués d'entr'eux obtiennent le commandement de divers corps
de troupes, et «ont chargés des misions les plus importantes '-t les
plus secrettes, comme de priver de la vie par surprise un Pacha
lorsque sa mort est résolue.
L'intendant générai des édifices impériaux , celui de la mon-
naie et des mines , celui des cuisines et des offices du palais et son
substitut , celui des fourrages destinés aux écuries , parviennent
tous aux premiers emplois dans les ministères «le la finance et du
grand Visir , et ont le même costume que les officiers civils. Main-
tenant que les Sultans ne sont plus dans l'usage d'aller à lâchasse,
les titres de grand fauconnier, de chef des garde-vautours, de
garde-griffons et de garde-éperviers sont simplement honorifiques.
Les deux chefs des Eunuques noirs et des Eunuques blancs
jouissent de beaucoup déconsidération, à cause du grand nombre d'of-
ficiers qu'ils ont dans leur dépendance. Le chef des Eunuques noirs Chef
a sous ses ordres le chef d'un corps de huit cents hommes chargée
de la garde des lentes et des pavillons impériaux; ils sont divisé»
en quatre compagnies , et ce sont eux qui dressent les pavillons
lorsque le Sultan veut passer la journée dans les jardins du sérail,
ou dans quelque site agréable aux environs de Constant inople. Qua-
rante des premiers d'entr'eux forment la cornpaguie des peseurs
sous un chef qui a l'inspection du trésor public , lequel se trouve
dans la première cour du palais. Les autres , d'un grade inférieur,
sont des geôliers ou espèce de bourreaux , dont quatre ou cinq sont
toujours de garde à la porte du milieu , près de la tenle du capi-
taine des huissiers, pour exécuter les ordres du Souverain ou de
son premier ministre. Au Kizlar- dga est également subordonné l'in-
tendant du trésor extérieur, ou dépôt des vieilles archives de l'ad-
ministration des fiuauces , et du magasin où l'on garde les vètem lis
d'honneur, c'est-à-dire les pelises qui se distribuent au serai! oa
au palais du grand Visir, ainsi que les bourses de ras et d'étof-
fes en or, où l'on renferme les dépêches ministérielles: cet offi-
cier a en outre sous -es ordres vingt gmle-magasius. Du Kizlas-A«d
Europe. Fol I P. 1U 6
des Eunuques
ii'^rs et ses
attributions-.
4a Gouvernement
dépendent encore les fournisseurs des étoffes en tout genre pour la
maison du Sultan , ainsi que le gardien ou dépositaire des dons offerts
au Monarque par ses sujets et par les minières étrangers. Suivent
les autres iffîoiers qui sont le maître-d'hôfel , lequel est le chef
d'environ cinquante valets de chambre ou domestiques , qui ser-
vent à table le grand Visir et autres ministres d'état les jours de
Divan, puis le directeur de la musique militaire, Mehter-Baschi.
Cette musique est composée de seize fifres, seize tambours, onze
trompettes, huit caissettes, sept cymbales et quatre timbales; elle
ne se fait guères entendre au palais que dans les fêtes du Bayram ,
et alors !e chef reste debout à la tête des musiciens les mains dans sa
ceinture: elle est du double lorsque le Sultan est en campagne. La
musique du grand Visir et des Pachas à trois queues se compose des
mêmes instrurnens , mais réduits à neuf seulement . excepté les tim-
bales : à la guerre If premier ministre, si c'est lui qui commande les
troupes, a le droit d'y ajouter une grosse timbale. Le panatier en
chef a sous lui environ cent-cinquante boulangers , le chef d'office
une centaine de garçons , le cuisinier en chef deux^oent , et l'échan-
son en chef environ cent cinquante. Les trois derniers ont le même
costume qui e#t une robe de drap, avec uu bonnet haut et pointu
en feutre blanc , voyez la planche ^ n-os i et £• Il est une chose
à remarquer ici, c'est que dès l'origine de la monarchie, l'usage
du blanc était commun aux individus de toutes le» classes. Cette
couleur était presque la seule usitée sous le règne d'Osman I.er,
quoique pourtant les autres fussent également permises. Sous celui
d'Orcan, où la milice des Janissaires prit consistance, il fut dé-
cidé qu'elle porterait seule le bonnet blanc pour la distinguer du
reste de la nation. Bajazet I..er étendit cette couleur aux gens du
palais et aux troupes régulières, et laissa les bonnets rouges aux
milices provinciales et aux gens de service des grands. L'usage du
turban étant devenu géuérai sous Mahomet II. , il n^y eut plus que
5es gardes du sérail , les cuisiniers et les confiseurs qui continuas-
sent à porter l'ancien bonnet. Vers la même époque le genre de
coiffure varia en tout ou en partie dans les troupes et à la cour ;
mais le bonnet blanc brodé en or ou en argent fut réservé aux oom-
mandang des Janissaires exclusivement. Dans le nombre des personnes
jattachéess an service du palais il faut encore comprendre trois cents
^Uivss grtfsaos entre tailleurs a cordonniers, menuisiers et autres.
des Ottomans. 43
Le grand Soigneur a aussi une milice ou garde du corps , dite Miiw«
des Solaks , et qui est composée de quatre compagnies de Jaunis- iagtwir.
saires. Chaque compagnie a un capitaine et deux lieutenans: les
quatre capitaines et les huit lieutenans avec soixante gardes mar-
chent aux côtés du cheval du Monarque quand ils sort en grand
cortège. Les officiers Rekiab-Solak , portent une robe de velours
vert doublée de peau de loup-cervier : voyez le n.° 3 de la planche
4; et l'habillement des soldat? *e compose d'une riche étoffe , et d'un
bonnet décoré d'un grand panache. Ces quatre compagnies logent dans
la ville comme les autres Janissaires, et fournissent toutes les vingt-
quatre heures quatre hommes de garde au palais : ces troupes reçoivent
une paye plus forte que les autres, et le jour de la naissance de Ma-
homet une gratification de mille piastres. Les Peicks , autre troupe
de cent-cinquante hommes commandés par un capitaine, sont aussi
obligés de rester au palais presque tout le jour. Trente hommes de
c^.s derniers marchent également avec les Solacks aux côtés du Sul-
tan les jours de cérémonie : leur uniforme n'est pas moins riche
que celui des premiers; ils ont un casque en bronze doré avec
un panache noir, et portent une hallebarde: voyez le n.° 4 de la
planche 4; et lorsqu'ils l'accompagnent à la promenade au nombre de
douze, ils ont une robe de drap d'or avec une large ceinture chargée
de pierreries, un oimetère garni en or, un panache sur le turban et
une lance. Les Packs ainsi que les Solacks, qui étaient les gardes
des Empereurs Crées, ne portaient jamais d'armes que quand ils ac-
compagnaient le Sultan à la guerre. Mais depuis que Bajazet II fut
tué par un Dervisch en 149a, ils ont eu l'ordre d'être toujours ar-
més. Le plus ancien de cette compagnie remplit tous les ans l'of-
fice privilégié de porteur de bonnes nouvelles, qui est d'aller en
Arabie recevoir des mains du Schérif de la Mecque une lettre, par
laquelle ce prince donne avis au Sultan de l'heureuse arrivée de la
caravanue des pèlerins. Cette lettre devant être remise par lui au Sou-
verain dans la mosquée où se célèbre l'anniversaire de la naissance
de Mahomet, il faut qu'il soit de retour pour ce jour là à Cons-
tantinople.
Après les gardes du corps viennent ceux du palais, qui sont au Bostandjï.
nombre d'environ deux mille et cinq cents hommes , divisé- par compa-
gnies, et font partie de la milice des Janissaires, Leur nom est Bostandjï
qu'on croit dérivé du mot Bostan, et leur avoir été donné pour avoir
converti en vergers et en jardins des terreius incultes ou couverts de
44 Gouvernement
bois , selon la signification de ce mot , qui étaient dans l'enceinte;
du sérail. Ils soot à la fois jardiniers , et gardes du sérail , des parcs,
des jardins et des maisons de délices impériales, et servent de rameurs
sur les barques du Sultan et des officiers du palais. Lorsqu'ils sortent
du sérail ils se font suivre par deux ou quatre valets de pied: voyez
à la planche 5 n.° % le costume des Bostandji. Ils portent un grand
bonnet d'étoffe rouge. Leur chef a sous ses ordres le Kassecki Aga i
qui est son lieutenant et le plus souvent son successeur; le colonel
du corps 3 l'inspecteur des forêts, le receveur des droits affectés à
l'emploi de chef des Bostandji , et des rentes d'une partie du do-
maine impérial; son propre agent auprès du gouvernement , on Bos-
tandjiler-oda- Baschi . motif pour lequel il loge dans le palais du grand
Visir , voyez la planche 5 n.u i ; le messager entre le Souverain et
son premier ministre ; enfin l'officier aux incendies qui loge dans
le palais de VAgà des Janissaires _s où se trouve une haute tour dans
laquelle il y a des gardes jour et nuit. An premier indice de feu
l'officier se rend aussitôt au corps de garde de l'arrondissement où
le feu s'est manifesté, et après avoir reçu du chef de la compa-
gnie un rapport indiquant la maison où l'incendie a commencé, et
s'il menace des suites dangereuses , il court à toute bride le com-
muniquer an chef des Eunuques noirs , qui , à quelle heure que ce
soir' du jour où de la nuit, en informe aussitôt le Sultan. Il y a dans
le sérail une chapelle fondée par Mustapha 1ÎI, avec une bibliothè-
que qui y est annexée pour l'usage «les officiers des Bostandji. On
choisit dans ce corps trois cent sous-officiers appelés Khassekl , qui
doivent payer au chef un ducat chacun pour leur admission , et sa-
crifier de leurs propres mains une brebis dans la caserne de la
compagnie qui est dans le sérail. Leur vêtement est de couleur
rouge, et ils portent un sabre avec un bâton qu'ils reçoivent du
colonel en présence de la troupe : le n.° 3 de la planche ci-dessus
représente un Khasseki en habit ordinaire, et le n.° 4 le même
en habit de parade. Soixante hommes de cette milice font aussi
partie du cortège du Monarque s et sont par conséquent considérés
pomme gardes du corps. Leur chef les charge souvent de quelque
mission pour les provinces. Les officiers supérieurs sont le colo-
nel s l'entrepreneur des fabriques à chaux , pour le produit des-
quelles il paye dix raille piastres par an au chef des Bostandji,
l'intendant des pêcheries du port et des environs de Goustautioopfe,
jiui |tj| «pat louées par son Général à raison de quinze mille pias^
ç>s
des Ottomans. ^5
tre3 par an, et l'intendant des vins du pays, qui (ire un revenu con-
sidérable des permissions qu'il accorde aux Chrétiens et aux Juifs
pour faire do vin.
On donne aux hommes de garde des Princes 3 des Princesses Baitadji.
du sang et du harem impérial le nom de Baltadji , qui est dérivé
du mot Balla , hache à fendre le bois qu'on croit qu'ils portaient
anciennement. Ils sont au nombre de quatre cent , et dépendent
du chef des eunuques noirs: les premiers de ce corps portent le
titre d'échanson en chef, et sont particulièrement attachés au ser-
vice du chef de ces eunuques , de son lieutenant , de son secré-
taire et du chef en second. Lorsque le Sultan allait à la guerre
accompagné de quelques dames de son harem, ces gardes escor-
taient leurs voitures et campaient autour de leurs tentes. Il y en a
trois par Cadine , et un par chaque Prince ou Princesse du sang.
Voyez le n.° i de la planche 6. Le corps entier assiste aux funé-
railles du Snltan , d'une personne de la famille impériale et même
d'une Cadine } et ces gardes en portent four à tour le cercueil. Outre
le Kislar-.éga ils ont encore pour supérieur le chef de la compa-
gnie, qui a pour marque distinctive une large ceinture d'étoffe en
or , et porte les ordres du Monarque au Grand Visir. Le secrétaire
du Kislar-Jgà a l'administration des offrandes de la Mecque et 'le
Médiue, et porte à sa ceinture une écritoire à trois tuyaux pour
marque distintive de son emploi. Voyez au n.° 4 de, la même plan-
che ce secrétane chez le grand Visir , le receveur générai des uV-
niers provenant de ces offianHes, et le commis de ce dernier. Ces
officiers, ainsi que les Bostandji , portent tous le bonnet rouge. Il
y a une compagnie de cent-vingt hommes pour le service des offi-
ciers de la chambre; leur uninr'orme ne diffère de celui des Baltadji
que par le bonnet qui est moins pointu, et par deux tresses de
laine qui leur descendent sur les joue», d'où leur est venu le sur-
nom de Zuluflu : voyez les n.os a et 3 de la planche 6, où est
représenté un Bostandji Tchocadar ou valet de pied. Ces cent-vingt Autres gardes.
hommes sont aux ordres du porte-épée , du chef de la compagnie ,
de trois ancieus de grade égal, et de six officiers ou Couschdji em-
ployés aux messages du Sultan et du SUihdar- Aaà. Il y a toujours
de service au palais une compagnie de Tcluuouschs avec un capi-
taine, fesant partie d'un corps de six cent trente hommes divisés
en quinze compagnies, lesquels font l'office de hérauts, et précè-
dent le Sultau dan» les cérémonies publiques; voyez au n.° î de
46 Gouvernement
la planche 7 un Dtvan-TcJiavousch , et au n.° a Alai-Tchavousch.
Suivent en dernier lieu les Capoudjl ou huissiers, qui sont au nom-
bre de huit cent, et font la garde aux deux premières portes du
sérail: voy. la planche 3. Quarante d'entr'eux ,, qui portent le sur-
nom de Baba et sont commandés par un capitaine , montent la garde
à l'enlrée du harem, qui est la station des Eunuques noirs. Un
des plus anciens porte un escabeau garni en plaques d'argent y sur
lequel le Sultan pose le pied pour monter à cheval, et pour en descen-
dre lorsqu'il sort en public: voyez le n.° 3 de la planche 7. Il est
encore suivi dans ces circonstances d'un personnage, qui porte au
bout d'un bâton une espèce de broc plein d'eau et. enrichi de pier-
reries : son nom est Coz-Bèkdji-Baschi , voy. le n.° 4 de 'a même
planche.
OFFICIERS DE l' INTERIEUR ET PAGES.
Première chambrée.
Officiers JLjes sens du service privé du Sultan sont distribués en six
de f intérieur. ® r f
classes : la première est composée des Khass-Odalis au nombre de
trente-neuf officiers, avec le Sultan lui-même qui fait le quarantième :
nombre qui passe pour être d'heureux augure. Chacun de ces offi-
ciers a ses fonctions propres. Le Silihdar-Agfi ou porte-épée peut
être comparé au grand majordome de la maison impériale; il a sous
ses ordres les quatre premières chambrées sans eu excepter celle des
Zuluflu-Baltadji , et sous sa garde les armes particulières du Sultan ,
dont il porte le sabre suspendu derrière son épaule gauche quand il est
à sa -oite , et appuyé sur son bras droit dans les cérémonies: voyez le
u.° i de la planche 8. Le Tchocadar-Aga , ou chargé de la garde-robe
suit le Sultan à la mosquée dans les grandes fêtes , et jette au peu-
ple quelques poignées dé petites pièces neuves de monnaies en argent.
Le Rekiabdar-Agà tient l'étrier lorsque le Sultan monte à cheval. Le
premier de ces trois officiers est le seul qui ait le droit de porter
la pelisse, et tous les trois portent le turban: ceux qui suivent ont
pour coiffure un bonnet galonné en or, et pour vêtement une lon-
gue robe qui se serre avec une ceinture de Casimir. Le Dulbend-Aga
est celui qui a soin des turbans du Sultan; il le suit à cheval dans
les cérémonies, tenant en main un turban impârial , qu'il incline
des Ottomans. 47
de temt en tems vers le peuple , lequel répond à ce geste par un
saluf respectueux. A sa gauche marche un autre Kass-Odali por-
tant un autre turban, qu'il incline de même. L'économe de la cham-
brée et le maitre-d'hôtel du Souverain s'appellent Anathar-Agà ou
garde-clef, son adjoint Pe chkir-Agà, garde des frottoirs, et son
sous-adjoint Binisch-Pesehhir-Jga : celui qui verse l'eau sur les mains
du Sultan se nomme Ïbrikdar-Jgà , ou officier du broc. Deux autres
officiers Keusse-Baschi sont chargés de tenir propre la chambrée.
La chapelle du sérail a un grand chantre Zin-Baschi , chargé d'of-
ficier dans la mosquée où le Sultan se rend le vendredi, et par qui
est entonné le chaut qui précède la prière publique. Le secrétaire
particulier du Sultan Sirr-Kiatib fait aussi partie de son cortège 9
et porte dans une grande bourse brodée en or tout ce qu'il lui faut
pour écrire au besoin. Nul autre que lui ne peut avoir une écri-
toire d'or à sa ceinture. Il lit au Sultan , à son retour de la mosquée,
les placets qui lui ont été présentés sur son passage, et a soin de
sa bibliothèque privée: voy. le n.° a de la planche 8. Quarante va-
lets appartenant à trois autres chambrées, richement vêtus, ayant
un sabre et un poignard à la ceinture, et armés d'un fouet avec une
longue chaînette le tout en argent, fout aussi partie du cortège du
Sultan: le premier d'entr'eux Basch-Tchocadar marche à la droite
du Monarque la main appuyée sur la croupe fie sou cheval , et porte ses
sandales enveloppées d'une pièce de ras, qu'il tient dans une poche de
sa robe: voyez le n.° 3 ne la même planche: l'habillement de cet of-
ficier, à l'exception des ornemens qui sont en or, ressemble à celui des
autres. Le Scarikcdji-Baschi est celui qui monte les turbans du grand
Seigneur, et leur met la garniture de mousseline blanche. I! y a
une chambre expressément destinée pour les turbans, qui y sont
rangés sur des escabeiles couvertes de plaques d'or et d'argent.
L'échanson Cahvedji-Baschi ne fait que préparer le café pour le
Sultan. Le Tufenkdji-Baschi ou porte-fusil, lorsqu'il esi à la chasse,
lui présente le fusil , et à son retour au palais reçoit le gibier des
chasseurs. Le Berber-Baschi ou premier barbier lui rase la tête.
La première fois que cette opération a lieu pour un fils du Sul-
tan régnant , l'usage veut que cet officier en porte aussitôt la nou-
velle en cérémonie au grand Visir , qui lui fait présent d^une pe-
lisse de zibeline, d'une bourse de cinq cents ducats, et d'un cheval
richement harnaché. Ces dix-sept officiers de la première chambrée
gont les seuls qui aient des titres particuliers» Les sept derniers et
4& Gouvernement
les oînrf pin* anciens passent ensuite au service de l'appartement
appelé Mabein , et prennent le nom de Mqbe'mdjL Les officiers
de la première compagnie sont obligés de monter la garde à la
chapelle qui est près de leur logement, dans laquelle on conserve
la robe, l'étendard ef autres reliques de Mahomet; et deux d'en-
tr'eux y sont en sentinelle toutes les vingt-quatre heures, ce dont
ne sont dispensés que les cinq premiers grades.
Chambrée d'i trésor.
chambrée ^'Rs pffi*?'érs ('e cette chambrée veillent à la garde des trésors
duiwor. (JU sérail, qui sont renfemés dans un vaste édifice consistant en
quatre grandes salles voûtées avec de vastes souterrains au des-
sous, où est renfermée une quantité prodigieuse d'objets précieux
amassés dès ies eommeneemens de la monarchie, et surtour à la
prise de Coustantinople ef lors de l'asservissement de la Syrie et
de l'Egyte à l'empire. On suppose qu'ii s'y trouve d'anciens manus-
crits Grecs et Latins; mais encore que cela fût, la superstition les
fait regarder comme des talismans , qui ne peuvent être touchés
ni exposés aux regards das curieux sans sacrilège. On y conserve
eu outre le portrait et un habillement complet de chaque Sultan.
Tous les objet-, renfermés dans ce riche dépôt sont ootés sur de
gros registres revêtus de ia signature du ministre des finances, et
confiés à la garde du SUihdar-A^à et du KkazLnè-Kehaja. Ce der-
nier venant a être remplace, on procède aussitôt à L'inventaire de
ces objets avec l'intervention d'employés au ministère de? finances : ce
qui est quelquefois l'ouvrage de cinq ou six mois. Cette précaution
a sans doute été prise par suite de quelqu'in fidélité qui y aura été
commise. Et eu efÏH , après ia mort du gardien du trésor, qui de-
vint C oubli;- Fezir aous Mahomet IV, on trouva dans sou mobi!i< r
des objets précieux qui appartenaient au trésor du sérail. Le chef
de cette chambrée est le Khaziac-Kehaya ou intendant du tré=or
intérieur, qui a aussi l'économat du palais; il présente à la fin de
chaque mois le tableau général des dépenses au Sultan, qui l'ap-
prouve en écrivant au bas: plu à ma majesté impériale. A sa nomi-
nation il reç.nt le sceau , dont il appose l'empreinte sur la porte exté-
rieure du ué.-or. C'ert le même dont se ser\it pour cet objet Seîira
I.er à son retour de son expédition d'Egypte, lequel laissa écrit
de sa main } que désormais ou l'emploierait toujours pour le même
des Ottomans. 4°.
wage, à moins que quelqu'un de ses successeurs n'eut le bon-
heur d'enrichir le trésor d'objets plus précieux que ceux qu'il
avait acquis. Ce sceau consiste en une cornaline ronge, an mi-
lieu de laquelle sont gravés ces mots: Schah-Sullan-Selim , et aux
quatre coins ceux-ci : Tavekul-Ala-Kalik : résignation au créa-
teur. Outre cela , cet intendant a la garde des pelisses et autres ob-
jets précieux à l'usage journalier du Sultan ; et à chaque nouveau
vêtement qu'on coupe pour lui, il doi: être présent et accompagner
cette opération de prières et de cérémonies prescrittes à cet effet.
Il ne peut jamais s'absenter du sérail, et a deux adjoints, dont un
surtout est de service lorsque le Sultan va passer le printerns dans
ses sept maisons de délices. Les autres officiers sont V Anathar-Aga ,
qui est chargé de l'entretien de la propreté dans la chambrée; le
Baschi-Yazidji , ou premier délégué qui tient note de la situation
du trésor et des individus composant les quatre chambrées ; le
Tchantadji , mot dérivé de Tchanta qui signifie sac , lequel porte
derrière le Sultan une espèce de besace de maroquin brodée en or,
contenant quelques pièces de monnaie en or et en argent : voyez
la planche 8 n.° 4- Le Serghoutchdjl est celui qui a soin des plu-
mes enrichies de pierreries pour le turban du Mouarque. Le Ca-
panitchadji , tient sous sa garde les vêtemens de gala qui sont or-
dinairement doublés eu peau de renard noire, et dont le Sultan se
revêt dans les grandes cérémonies: ces vêtemens ne lui sont présentés
qu'après avoir été parfumés de bois d'aloès , tandis que les autres
employés de la chambrée chantent des hymnes. Le Tabac-Eshi est
le gardien de la vaisselle de porcelaine, et les Tufenkdji sont deux
personnes qui portent à la suite du Sultan dans ses promenades cha-
cune un fusil garni en or et en pierreries.
Il y a encore une autre chambrée , dont le chef se nomme Ch„,nh,^
K'dec-Kehaya , laquelle est composée d'officiers subalternes qui four- KehayT
ui^eut le pain, la volaille, les fruits, les sucreries, les scherhet et eliesf°"euo'''-
autres boissous pour la table du Souverain et de son harem , ainsi
que les lumières pour les appartenons et la chapelle du sérail. Ces
officiers fabriquent aussi des pièces de tafetas ciré, dont ils distri-
buent des morceux d'une derni-aune aux pauvres blessés, pour atti-
rer sur le Souverain les bénédictions de ces malheureux. La chambrée
dite de campagne, parce qu'autrefois elle accompagnait le Sultan à
la guerre et tenait son linge, est devenue une école d'instruction
où se forment les musiciens, les chanteurs, les danseurs, les bar-
Europc. Fol. I. P. III. .
&o Gouvernement
biers 3 le? baigneur? et autres. Le Basch-Coullokdji un des officiers de
cette chambrée est obligé de laver deux fois la semaine, dans un
grand b.issin d'argent, la mousseline des turbans du souverain: ce
qui se fait au son de cantiques, que chantent en chœur les pages
de cette ehimbrée.
Les chefs des trois derniers Oda , compagnies ou chambrées,
sont pris parmi les officiers de la première , et figurent toujours les
premiers dans la chambrée où ils commencent à être de service j
et il ne leur est permis de rentrer dans la première, que lorsqu'ils
sont promus an grade de Silihdar-Agà. Chacune de ces chambrées a
douze sous-officiers , qui ont le droit de porter en ceinture un poi-
gnard garni en or on en argent; et il y a en outre dans chacune
d'elles trois ou quatre muets, subordonnés au plus ancien d'entr'enx
dans la seconde chambrée, lequel reste à la porte du cabinet du
Sultan, lorsqu'il est en conférence secrète avec le premier minis-
Mueu tre on avec le Mufti. Ces muets portent un bonnet brodé en or ,
Je service. . . . (Y>, , *
qui ditiere un peu de tous ceux que nous avons vus jusqu à présent*
voyez le n.° % de la planche 9. Ils font leurs gestes avec une ex-
trême promptitude, et leur langage est entendu des personnes de la
cour, des dames du harem , et du Sultan qui n'a souvent besoin
que de peu de signes pour leur faire comprendre ses ordres (1). Après
lui il n'y a que le grand Visir, le Kehaya-Bey et les Pachas ou
gouverneurs de provinces, qui puissent avoir des muets à leur ser-
vice. Outre ces muets il y a aussi dans ch que compagnie trois ou
quatre nains subordonnés à ou chef appartenant à la seconde cham-
brée. Ces nains font le paese-tems de la cour et du Sultan, devant
lequel ils prennent quelquefois des licences. Trois ou quatre d'en-
tr'enx. qui sont parfuîemetit eunuques , demeurent dans le harem,
et font l'office de messagers entre le Sultan et ses Cadines. Leur
habillement est le même que celui des Tchavousch ou musiciens ,
(1) Les Turcs auraient-ils précédé l'abbé de l'Epée dans l'art d'en-
seigner aux sourds et muets la manière d'entendre et de s'expliquer par
des gestes et par des signes ? Si l'on, avait pris soin d'indiquer plus claire-
ment dans cette relation le tems où cette instruction 3 commencé chez les
Turcs , et jusqu'à quel point elle a été portée , peut-être l'Abbé Sicard
aurait-il rendu commun à d'autres le glorieux titre de nouvel Apôtre envoyé
plu ciel à la nation des sourds et muets, dont il lui a plu d'honorer l'il-
lustre et modeste Abbé de l'Epée. Y. Catéchisme ou etc. à l'usage def
§jtyrd§'TW&h Mr 4> §h#rd> Avertissement- Paris, 170,2,
des Ottoman*. 5i
dont chacun»? de? trois dernières compagnies fournit tin certain nom-
bre. Voy. le n.° a de la planche g. D<mx d'entr'eux sont aux or-
dres de Silihdar-Agà , et portent ses ordres aux ch ambrées, Plu-
gieurs de ces espèces de pages sont au service des officiers de l'in-
térieur du palais: ce qui leur fait donner le nom de CouUouhdji ;
o:> les désigne ensuite par un autre selon le ministère qu'ils rem-
plisent : par exemple on nomme Tutundji celui qui garde la pipe,
Cahvedji celui qui verse à boire etc. Enfin il y a dans chacune
de ces trois compagnies un officier chargé de son économie intérieure,
qui dispose de deux forçats ayant la chaîne aux pieds pour les
travaux les plus pénibles.
Anciennement le corps des pages était composé déjeunes gens ïr«àseii,
pris de préférence dans les provinces Européennes , et particulière- et où on
ment dans la Bosnie et l'Albanie, et ils recevaient leur première
éducation dans les écoles de Galata , de Constantinoplé et d'Andri-
nople , d'où ils passaient au sérail pour la finir dans deux chambrées
appelées le grand et le petit Oda : ensuite ils étaient distribués dans
les trois Oda inférieurs, et arrivaient successivement par ordre d'an-
cienneté à la première chambrée, il y avait également pour les
Janissaires, dans les eommeneemens de leur institution , des réglemens
semblables qui s'altérèrent insensiblement. Les écoles de Constanti-
noplé et d'Andrinople furent supprimées sous Ibrahim Ler, ainsi que
le grand et le petit Oda sous Mahomet IV., et il ne resta que
l'école de Galata pour les pages du service impérial. Ils sont di-
visés eu trois classes sous la surveillance d'un eunuque blanc, quj
est dans la dépendance du SUlhdar-Agà . Le Sultan visite cette
école tous les deux ou trois ans; et d'après les informations qui
lui sont données par le grand majordome de sa maison, il choisit
dix à douze de ces élèves qui le suivent au sérail, où ils sont mis
dans Tune des trois dernières chambrées. Quoiqu'il faille pour cela
avoir été élevé dans l'école de Galata, la faveur a néanmoins fait
recevoir pages directement de jeunes orphelins de familles distin-
guées et sans fortune. Us sont inscrits dès leur bas âge sur un rôle à ce
destiné , et à neuf ou dix ans ils entrent dans un des trois Oda infé-
rieurs , où le Silihdar-Jgà leur procure un avancement rapide. Le
liombre de ces pages s'élevait autrefois jusqu'à raille; à présent il n'est
que de six cent, dont un tiers à Galata et le reste au sérail. Maho-
met II et Selim III fesaient , dit-on, tirer l'horoscope de ces jeu-
i>es gens avant de les admettre. Leur logement est près de Papparr
5à G OU VERNEMZKT
tement impérial nommé Mabein. Excepté les principaux officiers
qui ont un pavillon séparé, tous tes individus composant un Oda
dorment ensemble dans une grande salle appelée coghosch. Ces saU
tes ont sur les côtés des espèces de tribunes formées de barreaux,
qui sont occupées pa: les plus anciens, Un des premiers officiers
de la chambrée a une petite chambre avec une fenêtre vitrée au fond
de la salle. Les visites que le Sultan fait quelquefois dans ces sal-
les, fout qu'on les décore richement, surtout la première où il
pas-e une partie de la nuit qui précède la première fête du Bey-
ram à entendre réciter des discours sur des points de morale et de
philosophie, et à voir des jeux exécutés par des pages de tontes les
chambrées. Il y avait près de ces logemeus pour l'usage des pages
une mosquée avec une bibliothèque, dont Amet III posa en 1719
la première pierre en présence des grands de sa cour. Il y a e>u
core un bain particulier pour les quatre Oda , et un cinquième bain
pour leurs premiers officiers»
Disetpthic L'heure du lever et du coucher , le tems de la récréation et la
fi.es p.ajes. .,.,;,,, , A - , .
matière des éludes sont encore les mêmes qu anciennement. Les jeu-
nes gens des trois derniers Oda se lèvent dans toutes les saisons deux
heures avant l'aurore a et peuvent se coucher de nouveau après la
prière du matin, mais seulement depuis le i.er avril jusqu'au i.eF
juillet. L'officier chargé de l'entretien de la propreté dans la cham-
bre donne le signal du lever par trois coups de marteau , qu'il frappe
sur une plaque de fer suspendue à une colonne, et annonce de la
même manière l'heure du silence après la cinquième prière de la
journée, c'est-à-dire environ deux heures après le coucher du so-
leil. Chaque chambrée a ses professeurs qui donnent des leçons pu-
bliques , et de plus un aumônier et trois chantres. Tous les jeudi
on fait, pour la conservation du Monarque, des prières qui se ter-
minent par des anaihèmes contre ses ennemis et contre les traîtres
de la religion et de l'état. Les chefs tiennent îa main à l'accoin-
G.
plissement rigoureux des pratiques de la religion , et veillent atten-
tivement aux études et au maintien de l'ordre et de la décence,
même dans les momens de récréation, car il arrive souvent de voir
paraître à l'improviste le Silihdar-Agà déguisé. La paye des of-
ficiers de îa première chambrée est fixée à mille piastres par an.,
outre un habillement en étoffe d'or; le jour de leur admission ils re-
çoivent mille autres piastres, plus une pelisse eu zibeline, un ha-
\}\\\QU\m% pomplet , e| une, arrnure de la valeur de deux mille nks^
des Ottomans. 53
très. Les pages des trois autres chambrées n'ont que soixante pias-
tres par au; ils reçoiveut en outre en y entrant une gratification
en argent qui e&t , savoir; île quarante-cinq piastres pour ceux du
second Oda , de quarante pour ceux du troisième et de trente-cinq
pour ceux du dernier, à quoi se joint quelqu'aulre gratification
dans l'année et à l'ascension de Mahomet. Les pages de la qua-
trième chambrée ont le privilège d'offrir au Sultan , le i5.e jour du
ramazan , une boisson composée d'ambre gris, d'essence d'aloès et
autres sortes d'aromates, et de lui présenter sur un bassin une
quarantaine de longues phioles: ce qui leur vaut une gratification
de mille aspres ou huit piastres et un tiers par tête. Cette offrande
se fait d'après l'ancien usage où ils sont de présenter sur un
bassin un placet au Sultan, qui l'approuve par deux mots écrits de
sa main. Une autre offrande plus simple lui est encore faite dans
d^es vases de porcelaine par les pages de la troisième chambrée, c'est
celle de la première eau pluviale tombée dans le mois d'avril , et
qui passe pour avoir une vertu salutaire; s'il arrivait qu'il ne plut
pas dans ce mois, l'offrande se fait avec de l'eau de l'année précé-
dente qui est conservée à cet effet avec beaucoup de soin. Les pa-
ges par qui s'accomplit cette cérémonie reçoivent aussi une gratifi-
cation de mille aspres chacuu.
Les officiers et les pages dont nous venons de faire mention lo- Cm pages.
gent au palais et vivent tous dans le célibat; et il n'y a que le dans le eèi>bat
SlliJidar-yégci et le gardien du trésor à qui il soit permis de loger des emploi,
en ville et d'avoir un harem , où ils ne peuvent aller qu'une fois gouvernement
par semaine et pour peu d'heures dan» la nuit du jeudi au vendredi.
Dans les commencemens il suffisait aux pages d'avoir servi sept ans
dans un oda , pour être promus chacun selon son grade aux charges
de l'état. Ceux de la première chambrée devenaient le plus sou-
vent Capoudij-Baschii les autres passaient dans la cavalerie. Mais
depuis quelques soulevemens arrivés dans cette arme lors des catas-
trophes d'Osmann II et d'Ibraim I.er , ils ont été privés de cps pri-
vilèges, et n'ont jamais pu le? recouvrer maigre leurs réclamations.
A présent, lorsqu'il arrive à un Kass-Odali , ou autre des grades su-
balternes de demander son congé pour cause d'infirmité ou à raison de
son grand âge, on lui aceonle moyennant la protection du sérail un
petit emploi. Quant aux officiers de la première chambrée ils par-
viennent aisément aux chaînes les plus éminentes,, et il n'est pas
rare de voir un Sllihdar-A^a aller prendre le gouvernement d'une
54 Gouvernement
province avec le -titre de Pacha à trois queues: quelques-uni «ont
même devenus touf-à-ooup grands Visirs.
H^.T'V.'drs ^ft harem impérial a une garde d'environ deux cents eunuques
ê» harem, noirs appelés Aga, qui sont sous les ordres du Kizlar-Aga ou /igrt
tles filles, lequel a en même, tems le commandement du corps deg
BalladjL Ce dernier emploi . ainsi que nous l'avons déjà observé,
lui donne beaucoup de considération , parée qu'il a en même tenu
l'administration des offrandes religieuses qui se t'ont à la Mecque et
à M'edine , et de celles faites aux mosquées de la capitale et des pro-
vinces. Ses enseignes sont les mêmes que celles des Pachas à trois
queues, et il est le seul officier du palais qui puisse avoir de jeu-
nes captives à son service. C'est par son entremise que se font les
messages entre le Sultan et le grand Visir : en cas d'exil il se re-
tire toujours en Egypte, ( voyez le n.° 3 de la planche 9 ) , et alors
il est remplacé par le trésorier, ou par le commandant du vieux
sérail, ou bien par celui de Médine. Le chef eu second se nomme
Khazinedar-Aga ou intendant, lequel est chargé de l'économie du
harem et de celle de la compagnie des Baltadji ; il rend ses comptes
tous les trois mois au trésorier en chef de la seconde chambrée , et a
également le rang de Pacha à trois queues. Vient ensuite un autre
premier officier qui est le Busch- Mussahib , lequel est toujours au-
près du Sultan pour porter ses ordres au Kïslar-Aga. Huit ou dix
officiers plus anciens appelés aussi Mussahib, sont en outre de plau-
ton deux à deux pendant ving-quatre heures dans l'appartement du
Sultan, pour transmettre ses ordres à la Sultane: ces officiers de-
viennent ordinairement cornmaudans de Médine. Quatre autres, de
grade inférieur, finissent souvent par être Gouverneurs du vieux sé-
raih Ces malheureux Africains subissent dans leur enfance l'ampu-
tation totale des parties géuitales : cette opération est le plus sou-
vent mortelle , et le moyen le plus ordinaire qu'on emploie pour les
guérir est de les tenir enterrés dans le sable jusqu'à la ceinture
pendant vingt-quatre heures. Leurs parens se déterminent à les sa-
crifier aiusi aux caprices de la jalousie dès voluptueux Musulmans,
pour en tirer un prix plus avantageux. Les gouverneurs des provin-
ces , et particulièrement celui de l'Egypte, se font un devoir d'en-
voyer des Eunuques en présent au sérail. Les grands du premier or-
dre ont aussi le droit d^en avoir deux ou trois pour le service de
leur harem. Voyez la planche 9 u.° J\,
des Ottomans. 55
Les Eunuques blancs , auxquels on fait une opération moins dan-
gereuse, sont au nombre de quatre-vingt. Ils ont pour chef le Ca-
pou-Aga , et un autre officier distingué nommé Khass-Oda-Baschl ,
qui tient près de lui un des sceaux de l'empire ayant la forme d'un
anneau, dont on se sert pour marquer les objets les plus précieux
de l'appartement du Sultan 3 tels que les phioles où l*on conserve
l'eau qui a été bénie en y plongeant un morceau du manteau de
Mahomet, et dont le Sultan fait des distributions à certains grands
le i5 du ramazan. C'est lui en outre qui revêt du cafetan en pré-
sence du Monarque les personnages anxquels cette distinction est
accordée, et il se tient à peu de distance du sopha la main droite
appuyée sur un bâton gnai en lamesd'oret d'argent pendant qu'on
rise les cheveux au Sultan : cérémonie à laquelle assistent tous les
officiers du service rangés en file et 1rs mains dans la ceinture. Les
autres officiers de cette compagnie sont le Serai-Aça , qui a le
commandement dans le sérail lorsque le grand Seigneur se trouva
à quelque maison de plaisance ; le Khazinedar-Baschi qui en est
l'économe, et rend ses comptes au chef de la seconde chambrée,
et le Kilerdji- Baschi qui tient les registres des dépenses de la cui-
sine et des uffirer? du palais.
Le logement des Eunuques noirs est près du harem, et celui Leur liment
des blancs derrière la porte dite de la Félicité. Ils ne peuvent ja- avwictmmt.
mais s'absenter du sérail , et y restent par conséquent jusqu'à la
mort. Les Eunuques biaucs n'ont d'autre avancement à espérer que
le grade de commandant de l'école des pages à Galata , .et ensuite
celui de Capou-Aga. Pendant trois siècles le Capou-Aga a été le
premier officier du palais , et il ne sortait de cet emploi que pour
prendre le gouvernement d'une province, qui était ordinairement
l'Egypte. Plusieurs Kadim ou eunuques sont parvenus jusqu'au grade
de grand Visîr, pour avoir montré des talens et des connaissances
dans l'art militaire. Le plus célèbre de tous a été peut-être Gha-
zanfer-Aga, Hongrois de naissance. Ayant été fait prisonnier dès
sou bas âge il fur élevé parmi les pages du serai i , et embrassa
ïe Mahométisme. Pour complaire à Selim l.er qui voulait le faire
officier des eunuques blancs, les .-euls alors admis au service im-
médiat du Sultan, il se soumit à l'opération requise pour cela;
bientôt après il fut promu à l'emploi de Capou-Aga, qu'il conser-
va trente ans sous Selim II , Amurat Mî et Mahomet III; et il
avait acquis enfin beaucoup de crédit et une grande prépondé-
56 GoUVEHNEMENT
ranoe dans les aff.irei publiques lorsqu'il périt en i6o3 dans une
émeute militaire. Depuis lors cet emploi a perdu de son influence
et de son autorité eu face de ceux de Kizlar-Aga , et de S'dihdar-
Aga , qui ont pris sur le premier plus ou moins de supériorité , se-
lon le degré de faveur de ceux qui en ont été revêtus. Il n'y a
«u que deux S'diJi.dar-Aga , qui, sans perdre leur emploi au palais,
sont parvenus, l'un sou? le règne d'Amnrat IV, et l'antre sous celui
d'Ibrahim, au grade de Coubbè-Pisir ; le dernier, devenu grand ami-
ral, commanda la première expédition contre l'île de Candie; et
ils t^eAi continuèrent pas moins encore l'un et l'antre, dorant leurs
nouvelles fonctions , d'être subordonnés aux Capou-Aga , dont la préé-
minence cessa en 1710 pour une cause qui mérite d'être rappor-
tée. Osman-Aga , chef des eunuques blancs, homme arrogant et
barbare, tenta de rendre à sa place son ancien lustre. Jaloux de
conserver la faveur dont il jouissait, le Sïlihdar- Ali- A ga chercha de
son côté à le perdre ; et un jour qu'Achmet 111 se proposait «le
faire une course à Sad-Abad, ou au lieu appelé les Eaux douces ,
Osman osa défendre au Sïlihdar d'entrer dans le cotchi ou carrosse
du Sultan , avec menace fie le faire écorcher vif en cas de déso-
béissance. Arrivé à la barque où son équipage t'attendait, Achrnet
apprend qu'Ali allègue divers prétextes pour ne pas l'accompagner ,
et sans vouloir les écouter il l'oblige à monter en carrosse et à lui
expliquer le motif de ce refus étrange. Sur l'exposé que lui en fait
celui-ci, le Sultan n'est pas plutôt descendu à terre qu'il signe un
décret, par lequel il ôte au Capou-Aga le commandement de si
cour et le donne au Sïlihdar- A ga : disposition qui a été maintenue
jusqu'à présent par ses successeurs. Ce même Sïlihdar, sous le nom
de Damad-Aà-Pascha , se rendit fameux dans la suite: car étant
parvenu jusqu'au rang de grand Visir, il épousa une des filles du
Sultan même, enleva la Morée aux Vénitiens en 1716, et périt
à la journée de Petervaradin si glorieuse pour le Prince Eugène.
Durant tout le tems de son ministère , il ne cessa pas de travailler
sous main à l'abaissement et à la ruine des Eunuques noirs; il la
sollicita même d'Achmet avec instances, mais le Sultan ne jugea pas
à propos de déroger à un us3ge déjà établi. Après la mort de leur
puissant adversaire, les Kizlar-Aga occupèrent la place des Capou-
Aga, et les remplacèrent dans l'administration générale des biens
sacrés _, tant des deux villes saintes de la Mecque et de Médine, que
d'une grande partie des mosquées. Le Kizlar-Aga doit donc être
DES Oi'TOMAîi'S, 5?
regardé comme la premier officier du palais ; et en eff-t ou lui
donne maintenant le titre de grand Àgà ; il vient immédiatement
après le grand-Visir et le Mufti , et prend une autorité absolue
durant la minorité des Monarques qui ne montrent pas de fermeté /.
ce qui est souvent la cause des plus vives altercations eutre lui et
le grand Visir.
Les places du Kizlar-Jga , du Capou-Aga , des Silihdar , Tcho-
cadar , Rekiabdar-Aga , et des chefs des trois dernières chambrées
sont à la nomination du Sultan, qui installe ces dignitaires dans
leurs fonctions en les fesant revêtir d'une pelisse de zibeline en sa
présence: de cette manière il ne dépendent plu* du grand Visir
comme ceux dont ce premier ministre a la nomination } et communi-
quent directement avec le Sultan pour tout ce qui a rapport à leur
emploi. La cour, pour être complette , doit avoir un corps de troupes
de douze mille hommes appelés Kiliâji , c'est-à-dire du sabre, qui est
la marque distinctive de l'état militaire; celui des Janissaires avait
été porté par Mahomet II à douze mille, d'après une opinion re-
ligieuse qui rend sacré le nombre de douze mille Musulmans ar-
més pour la foi. Ce nombre varie néanmoins comme celui de la
milice, selon les circonstances et les vues économiques du Souverain,
Harem impérial.
Malgré le désir que nou9 avons dTétre succincts dans cette des»
criptioo, nous ne croyons pas pouvoir la restreindre dans Ses limites
que nous nous étions d'abord proposées. Les particularités dans
lesquelles nous devons entrer étant d'une nature propre à intéresser
la curiosité des lecteurs, nous craindrions de tromper leur attente
si nous en omettions quelques-unes j d'un autre. côté le costume des-
Turcs est si différent de celui des autres peuples en général , qu'on
ne peut établir aucune comparaison entre l'un et l'autre, ni met-
tre beaucoup de confiance dans les conjectures qu'on pourrait for-
mer sur l'état des choses, comme il serait permis de le faire en cer-
tains cas sans crainte de se tromper. Cela posé, nous pensons que ce
serait manquer à notre premier but, que de nous exposer , par trop
de concision , à omettre quelques détails intéressans dans la descrip-
tiorô du harem impérial dont nous allons nous occuper. Le mot
harem, qui signifie lieu interdit, sert à indiquer l'habitation sé-
parée des femmes ainsi que les femmes elles-mêmes qui s'y trouvent s
Europe. Fol. I. F. III. &
53 Gouvernement
et Pépithèfe impérial exprime de quelles femmes on doit l'enten-
dre. Les premiers Monarques Ottomans épousèrent des Princesses
Mahométanes ou Chrétiennes, Orcan se maria avec Niloufer-Khatoune
fille d'un Prince Grec, et Théodore fille de l'Empereur Gmtaeu-
zène. Amurat I, * s'unit avec une princesse de Bysance fille d'Em-
manuel II, Bijazet eut trois femmes, l'une qui était fille du souve-
rain du Kermeyan, l'ao're Princesse de Bysance , et la troisième,
appelée iYJaiie, princesse de Servie, qui tomba avec son mari au
pouvoir de Tarnerlan, Mahomet I,er prit une princesse de l'Elbistan,
et Amurat II une princesse de Gastemoni , et Irène fille de Geor-
ges despote de Servie, Enfin Mahomet II se maria avec une prin-
cesse de l'Elbistan, et avec une autre de la Caramanie. Trois Sultans
ont accordé leur main à des filles de leurs propres sujets, savoir;
Osman Ler à la filie du Mufti Scheykh-Edebali , Osman II à celle
du Mufti Essad-Efendi, et en 1647 Ibrahim à une des femmes de
sou harem , à laquelle fut donné le nom de Scah-Sidtane. D'au-
tres Souverains n'ont plus contracté mariage, mais bien certaines
alliances dites de conscience; motif pour lequel ils ne tiennent
plus maintenant daus leur harem que de jeunes captives. Lt plu-
part de ces femmes sont achetées, d'autres ont été données en pré*
Eieiwet sent par des Sultanes, par de grands magistrats et par des gouver-
neurs de provinces. Ceux qui se proposent de faire un présent
de ce genre choisissent les jeunes filles que la nature a le mieux
partagées de ses faveurs, et les font élever avec les plus grandes
précautions; et lorsqu'elles ont atteint l'âge de dix à onze ans,
pu les conduit au sérail magnifiquement habillés. Les esclaves qu'où
achète pour le compte du Prince sont choisies par le chef de la
douane de Constantinople , et ce choix ne tombe que sur celles qui
put ie plus d'attraits: ces nouvelles esclaves sont destinées à occu-*-
per les places vacantes daus les classes inférieures du harem. Tour-
tes ces femmes, achetées ou envoyées eu présent, sont visitées par
une femme chargée de ce soin avant d'entrer au sérail , et le moin-
dre défaut corporel suffit pour les faire exclure, Les esclaves ache-
tées par les maîtresses destinées à cet effet sout instruites dans^ la
feligion Mahoroétane, et on leur apprend à lire, à écrire, à coudre
et à broder, et même la musique et la danse quand elles en mon^-
frent le desjr. Leur service an harem ne commence qu'après cette
espèce de noviciat, et ce service comprend cinq classes de fem-r
[pas qui «ont, les Cffdjnes , les Gwdikli , les OuHQ , les Sçhfiguirde
$u harem.
T) E S O $.T OMAN S. 5g
Les Cadine.i sont comme les favorites du Sultan ; ans-i son? elles ç« <7n« *<■>«»
traitées comme l'étaient autrefois les sultanes. Leur nombre est hxé à
quatre î quelques souverains se sont néanmoins écartés de cette règle,
tels que Mahomet I.er tfui eti eut six , et AbdnUAmid qui sur U
iîn de son règne en compta jusqu'à sept î abus pour lequel , comme
pour les dépenses excessives de son harem dans des teins oalami-
teux , il s'attira la censure publique. Ce» femmes se distinguent par
première, seconde Cadine etc. selon leur ancienneté, Avant Amet
îll , celle qui accouchait d'un Prince portait le nom <le Kasseki"
Sultane, et de Kassvki- Cadine si c'était une Princesse. Lorsqu'une
e-cUvii est élevée au rang de Cadine , elle est introduite dans l'ap-
partement du Sultan au harem, et revêtue d'une pelise de zibeline
par la grande gouvernante, puis elle va baiser la robe du Monar-
que qui la fait asseoir près de lui. Le même jour elle prend pos-
session d'un logement séparé , où elle est servie par de jeunes
captives et par des effieiers qu'elle n'a pas le plaisir de voir,
Plusieurs Sultans ont néanmoins épousé leurs esclaves avant de les
déclarer C a dînes 3 par scrupule de conscience; car la religion ne
permettant pas de mettre en esclavage une personne libre et Ma-
hometaue , l'union d'un maître avec une esclave n'e*t regardée nom-
me légitime (pie jusqu'au moment où l'on a la certitude, que l'es-
clave n'est ni Mahornétane ni libre. En cas que cela fut, et que
le maître voulut continuer à vivre avec elle, il devrait, pour ne
pas avoir de remords, l'affranchir et l'épouser; ce mariage exige
également de la part du Sultan qu'il affranchisse l'esclave qu'il vent
épouser, et cela se fait sans appareil en présence du Mufti. C'est
ainsi qu'en ont agi, il n'y a pas long-tems, Mustapha III. , et Ab-
dul-Amid. La Cadine n'acquiert par ce mariage aucun avantage sur
ses compagnes, mais seulement un droit à des égards particuliers.
Les GucdiUi ou stipendiées sont des jeunes filles attachées au ZmTJWîMj
service personnel «lu Sultan, et qui portent des noms analogues ^Calh»"!"'
à leur emploi , tels que ceux d'intendante de la table, de ia garde*
robe etc. Chacune des douze plus jeunes a un emploi correspondant
à celui des officiers de l'intérieur appelés Kdss-Odali , qui vent dire
destinés au service particulier du Souverain , et appartenant à la
chambre. C'est parmi ces jeunes filles, ia fleur du harem, que le
Sultan lui-même choisit celle qu'il veut substituer à une Cadine
lorsqu'elle est morte ou reléguée dans le vieux sérail , et quelquefois il
n'a pas scrupule de commettre avec quelqu'une d'elles quelqu'infi»
6o Gouvernement
délité anticipée, La favorite prend alors le titre â'flcbal, ou de
Kass-Odalik , fille de la chambre du Sultan: cependant elle n'en
•continue pas moins à vivre avec ses compagnes, jusqu'à ce qu'elle
se trouve enceinte , et alors elle passe dans l'appartement im-
périal. Quand an nombre de ces jeunes filles, les Sultans n'ont
pas teBU de règle fixe', les uns en ont eu autant que cela leur
plaisait, les autres en changeaient souvent: plusieurs en ont eu plus
■de trois cent dans le cours de leur règne. lie titre de Cadine ne
se donne qu'à une ou deux femmes de celte classe , dont le Sul-
tan ait déjà eu quelqo'enfant. De tous les Monarques Ottomans ce-
lui, dit-on s qui a montré le plus «le passion pour ces sortes de plaisirs
a été Âmurat III, qui se vit père de cent-trente enfans, et laissa en
mourant, vingt-six garçons et vingt filles. Mais au«si il avait quarante
Kass-Odalik , et eut peine à ge contenter de ce nombre aux prières
de sa mère, qui en concevait des inquiétude?. Cependant depuis Ma-
homet I.er les Sultans ont considérablement restreint leurs désirs sur
ce point (/ et se sont fait un règle fondée sur des vues sages d'éco-
nomie, et sur une sorte de respect pour l'opinion publique.
[.es autres Les Oustci ou Klafa sont les femmes attachées an service de
la Sultane mère, des Cadines et de leurs enfans; elles sont parta-
gées en compagnies de vingt à trente, et portent, le nom de la per-
sonne à laquelle elles obéissent. Les Schaguirde ou novices remplis-/
sent les postes vacans dans les classes des Guedikli et des Ou$ta.
Les autres femmes du harem, qui sont les Djaryê ou simples es-
claves sont sacrifiées dans les plus bas emplois, et il est bien rare
qu'elles changent de condition.
Comb^ Le harem impérial est donc composé de cinq à six cents fern^
feiZiesdlm mes esclaves de diverses nations de l'Asie, de l'Afrique et de i'Eu-
stqueUy lont '"ope, qui ne savent pas même de qui elles sont nées. Elles portent
h un emploi*. tj*autres noms que les femmes libres, tels que ceux à? Bayeti ou la
vivifiante, de Safay ou la charmante, de Dilbetti ou qui enchaîne
le cœur, de NourUabo, ou l'aurore, de Guabahar ou la rose du prin-
tems et ainsi du reste. Elles sont sous les ordres d'une espèce de gou-
vernante appelée Kehaya-Cadine, que le grand Seigneur désigne lui-
même parmi les Guedikli les plus anciennes. Cette gouvernante porte
pour marques distinctives un bâton de commandement garni de la-
pies d'argent, et un anneau impérial dont elle appose l'empreinte
Êur diverï meubles de l'appartement du Snltan. Les Cadines mêmes
|a îraitent avec beaucoup d'égards P et l'honorent du tjtre de mère
G.Bussidù. me.
des Ottoman 3. 6r
on Validé lorsqu'il n'y a pa9 de Sultane mère vivante. Elle a une
sous-gouvernante avec le titre de trésorière Kocazinedar-Ousta , la-
quelle est chargée du soin de la garde-robe, de l'économie du ha-
rem , et d'accompagner les dames du sérail aux maisons de plai-
sance où elles passent l'été , tandis que la première gouvernante de-
meure en ville avec le reste du harem. L'habitation des femmes au
sérail est entourée d'un mur épais, qui n'a qu'un seul accès fermé
par deux portes en bronze et deux en fer. Des eunuques noirs sont
de garde nuit et jour à cette entrée, et leur chef même ne peut
pénétrer dans l'enceinte sans un ordre exprès du Sultan. Au centre
du harem s'élève le pavillon du monarque, dont les principales
pièces sont la chambre à lit et la salle du trône. Ce lit, qui se
trouve dans une espèce d'alcôve élevée , est composé de coussins
de ras, garni en or et enrichi de perles fines; le reste de l'ameu-
blement consiste en un sopha d'étoffe d'or. C'est dans la salle du Saiieduuâne
troue que le Sultan reçoit les princesses du sang et les Cadi-
nes , et que se célèbrent en grande partie les fêtes civiles et reli-
gieuses. Cette salle, dont le plafond est doré, est ornée de riches
sophas et décorée aux quatre coins d'autant de trônes tout éclatans
d'or et de pierreries. Derrière le pavillon il y a un édifice com-
posé de treize chambres à l'usage de garde-robe, nommé Je trésor du
harem , et dont la sous-gouvernante a la surveillance. A peu de dis-
tance de là est la salle du bain, qui est pavée eu marbre, et dont
le plafond est soutenu par des colonnes de porphyre. Les Guedk-
kli sont les seules admises au service du Sultan daus ce lieu. Voy.
la planche 10 (i).
Une vaste rotonde conduit d'un côté au pavillon impérial, et iWitatto*
de l'autre à ceux des Cadines. Ces derniers , disposés autour de cette
salle, se composent de dix à douze chambres; et l'ordre de ces loge-
mens est réglé selon l'ancienneté de celles qui les occupent. Ceux
de la gouvernante et de la sous-gouvernante sont un peu plus en ar-
rière , et plus loin encore habitent les Guedikli , les Quetà, les Scha-
guirde , et les Diarye dans des corps de logis séparés. La gouvernante
et les Cadines ont chacune un bain particulier : il y en a un autre
commun et chauffé nuit et jour pour toutes les autres femmes. Les
Cadines se voient rarement entr'elles, l'étiquette ne leur permet-
(i) Dans les bains du Mahein et du Sunnet-Oda il est servi par
des officiers et des pages.
Leur traitement
:e/.u
^a G O U V £ R tf K M K N T
tant de se faire visite qu'à certains jours, et elles ne penvent se
trouver fréquemment ensemble sans une permission du Sullan onde
la gouvernante. Leur habillement est le même que oe|ffi des prin-
cesses du sang; elles portent les unes et les antres des agrafes en-
richies de pierreries, des manches doublées en dehors jusqu'au coude,
une touffe de cheveux sur le front, et de beaux schals de Oaoh—
mire dans lesquels elles s'enveloppent ou qu'elles se mettent en cein-
tnre, ou dont elles se couvrent la tête et les épaules. Les lkbale
s'habillent de riches étoffes qui en hiver sont doublées. Les Gae-iï-
kli et les Oasta portent de longues robes qui ne peuvent être dou-
blées ; elle* se roulent aussi un schal autour des reins comme les
précédentes , ou se mettent une ceinture avec une agrafe en or sou-
vent enrichie de pierrerrèg.
Le traitement de Cadines est proportionné à leur rang. La
ci celui . , * ' «
des esclave, première en dignité reçoit dix bourses par mois, ou soixante mille
piastres par an (i), et les autres une bourse de moins par grada-
tion. La gouvernante en a cinq et la sous-gouvernante trois. Ces
sommes sont payées par la caisse des revenus de la Mecque et de
Médine, dont le chef des eunuques noirs est l'administrateur. La
gouvernante reçoit en outre depuis 1689 une pension annuelle de
sept mille et cinq cents piastres assignée à cet emploi par Soli-
man lt. Les GuedUkli , fussent-elles môme lkbale, reçoivent tous les
trois mois une pension de deux cent-cinquante piastres, les Ousta,
de deux cent, les Schagulrde de cinquante , et le Djariye de trente,
et toutes sont payées par la douane de Constantinople. Toutes les
femmes du harem ont en outre une gratification aux deux fêtes du
Beyram > le jour de la naissance de Mahomet , ainsi qu'au départ
du Monarque pour sa résidence d'été, et à son retour en ville. Si
une Cadine devient mère, indépendamment des présens magnifiques
qui lui sont faits, elle a un traitement de trente ou trente-ciuq mille
piastres par an. Le plus généreux de tous les Sultans envers son lu-
rem a été Àbdul-Amet; rien ne lui coûtait pour satisfaire le ca-
price de ses Cadines en fait de parure: ce luxe fut pris pour exem-
ple dans le harem des grands, mais il disparut à la mort de ce
Priuce , auquel il coûta peut-être quinze millions de piastres.
(1) Notre auteur nous apprend que la piastre Turque vaut mainte-
nant un peu plus d'un franc , ou d'une livre tournois.
D F. S 0'1'TOMAX 8. 63
Le Sultan voit tous les jours une Cadine , et chacune à son
tour; et celle dont c'est le tour se trouvant indisposée, il n'en voit
pas d'autres durant vingt-quatre heures. Lorsqu'il passe la nuit au
harem il couche dans son appartement , et si quelque Cadine est
invitée elle s'y rend dans la journée: l'imitation ayant eu lieu avant
le souper elle s'assied à une table séparée, car il n'y a que les
Sultanes qui soient admises à celle du Monarque. Rarement il va
faire visite à une Cadine, à moins qu'elle ou quelqu'un de ses en-
fans ne soit malade. La chaussure qu'il prend pour entrer dans le
harem a des talons en argent , afin que leur son avertisse les fem-
mes d'éviter sa rencontre, attendu que ce serait lui manquer de res-
pect que de se trouver sur son passage (r).
Il règne dans le harem une uniformité perpétuelle , qui n'est
interrompue ^qn'à l'occasion de l'accouchement «le quelque Ca- \
dîne. Q»i événement donne lieu à certaines cérémonies d'un usag;e d
fort ancien. Trois jours après être accouchée , la Cadine est trans-
portée dans une chambre magnifiquement meublée 3 et tapissée
eu ras cramoisi , avec un sopha aussi en ras couleur céleste et
richement brodé. Le lit où elle repose est fermé avec des ri-
deaux de ras cramoisi parsemés de rubis, d'émeraudeâ et de perles
fines, et soutenus au quatre coins par quatre pommes en argent éga-
lement chargées de pierres précieuses: et au dessus de ce lit pendent
douze grosses houpes de perles et de rubis. L'accouchée ne peut pas
tester oans cette chambre plus de six semaines, au bout desquelles
tout est déposé dans un magasin , et n'en est plus retiré qu'à l'oc-
casion d'un autre aocouchemeut de la Cadine à laquelle cet ap-
pareil est exclusivement réservé; les dépenses auxquelles donnent
lien ces sortes d'évèuemens ne sont pas très-onéreuses, attendu que
les pierreries qui y sont employées restent toujours au trésor f-i).
Voici maintenant le cérémonial de visite. Aussitôt que la Ca-
dine es! (iaus la chambre dont on vient de parler, la gouvernante "
écrit aux Sultanes mariées et aux dames des principaux personnages
tu» billet d'invitation, qu'elle accompagne de vases de porcelaine
Quani
le Sultan
pifile les
Gadines.
Cérémonies
l'occasion de,
iccoucliement
une La dais.
Visite,
l'accouchée;
(i) Il en est de même quand le Sultan se promène dans les jardins
du sérail , et toute transgression en cela serait sévèrement punie.
(2) L'auteur que nous avons cousulté dit avoir vu en 1799 chez le
fouaillier du sérail quatre-vingt brodeuses presque toutes Chrétiennes oc-
cupes à ces ouvrages.
Jîêjouhsances
mi harem
dans celte
tiicoiislautc.
6j| Gouvernement
pleins de scherbet. Les daines invitées, excepté les S.ilt ânes, se réu-
nissent ch"z la femme du grand Visir, et sont conduites avec elle
en carrosse au tu rem. Ayant été introduites dans ta chambre de
la nouvelle accouchés , elles lui adressent leurs félicitations , et bai-
sent le bord de la couverture de son lit, ensuite elle3 vont s'asseoir
sur le sopha. Quelques instans après entrent les Sultanes et les au-
tres Cadines ; et après avoir fait leurs . complimeos à l'accouchée^
elles moulent dans une tribune en face du lit, et qui leur est ré-
servée pour ne pas être confondues avec les autres femmes. Durant
celte cérémonie, deux jeunes captives tiennent ouverts (es rideaux
du lit, au pied duquel est assise la sage-femme à côté de la nour-
rice qui tient dans ses bras le nouveau-né , tandis que d'autres es-
claves charment l'oreille des sons d'une douce harmonie. Le ha-
rem et le reste du palais est illuminé en signe de réjouissance; mai*
c'est dans la vaste rotonde dont nous avons fait mention plus Innt 9
que cette illumination est la plus brillante et la plus magnifique.
C'est là que les jeunes filles du harem s'abandonnent à tous
les transports de la joie. Tantôt travesties les unes en Musulmans ,
les autres en Européens, elles représentent une audience publique
donnée par le grand Visir à un ministre étranger, pour intimer une
déclaration de guerre à sa cour au nom de la sublime Porte s et
en même tems elles feignent de l'arrêter et de l'escorter avec
des ris et des huées. Tantôt habillées en prêtres , un encensoir à
la main , et chantant les Kyrie, que les autres répètent avec des
éclats de rire, elles tournent en dérision les funérailles des Grecs.
Tantôt enfin elles imitent des officiers de justice fesant donner la
bastonnade sous la plante des pieds aux maladroits qui se laissent
surpendre en flagrant délit. Quelquefois elles ont porté la licence dans
ces sortes de passe-tems jusqu'à plaisanter le Sultan même. Abdul-
Aniet , par pur esprit d'économie , avait défendu aux femmes de
porter certains manteaux avec de hiuts collets. Un jour qu'il était
à se promener incognito, il rencontra quelques femmes qui avaient
transgressé sa défende, et en fut si irrité qu'il voulut raccourcir
de sa propre main leurs collets. Peu de tems après, voilà que les jeu-
nes fiHes du sérail imaginent de contrefaire cette scène, à l'occasion
de la naissance de la priucesse Kabia en 1780. Une d'elles habil-
lée en Sultan s'élance sur un groupe de ses compagnes, et leur
coupe leurs collets ; ce qui leur fait prendre la fuite çà et là en
poussant des cris affreux. A cette scène étaient présentes dans une
re/oaissa/i-uKS }
tl rèc&j Cnu
du bereeuu.
DES OxiOMANS, 65
tribune grillée les Cadines et les Sultanes avec AbJul-Amet lui mê-
me qui s'en amusa beaucoup.
Ces réjouissances durent jusqu'au lendemain ; mais elles cessent F[n ,}es
le sixième jour après l'aceouclieme nt pour l'importante cérémonie
de ia réception du berceau. C'est le grand Visir qui en l'ait hom-
mage, et un nombreux cortège composé des ministres d'état et d'of-
ficiers l'accompagne au sérail. Ce berceau, qui est tout en or et
enrichi de pierreries, est eu outre décoré d'une plume de la plus
grande rareté, si l'enfant est un Prince, et porté en cérémonie jus-
qu'à la porte du harem par les officiers de la première chambrée,
et par les pages de la seconde habillés en Janissaires, en Siptihs et
en Lavendis qui représentent l'infanterie, le cavalerie et la marine.
Le S'dihdar-Agà , qui marche à leur tète, le remet au Kislar-Aga ,
qui s'avançant quelques pas dans le harem le présente à la gouver-
nante, laquelle le fait introduire dans la chambre de l'accouchée,
où tontes les femmes rassemblées se lèvent pour le recevoir. La mère
qui est à un des coins du sopha , ayant à sa droite les Sultanes et les
Cadines , et à sa gauche les femmes des grands dignitaires, jette
dans le berceau une poignée de ducats; les dames à son exemple
y jettent de l'or: ensuite la sage-femme y couche l'enfant en lésant
des vœux et des prières, auxquelles l'assemblée répond amen i elle
le berce trois fois, puis elle le reprend dans ses bras : alors les dames
font couvrir le berceau d'étoffes précieuses , qui sont ainsi que les au-
tres présens pour la sage-femme. Après cette cérémonie entrent de
jeunes captives précédées de chanteuses tenant d'une main un cierge
allumé, et de l'autre un plat rempli de fruits et de bonbons , ou
un JSfakhl, qui est une pyramide faite avec des fils et des la-
mes d'or et d'argent, et couverte de bouquets de fleurs. Ces objets
sont déposés devant les dames invitées, qui les font porter chez el-
les le lendemain en s'en retournant. Pendant ces trois jours de fête,
elles sont logées dans les appartenons des Cadines et des deux gou-
vernantes; et à leur départ l'étiquette veut qu'elles fassent des pré-
sens considérables à l'accouchée , au nouveau-né , aux dames chez
lesquelles elles ont logé, ainsi qu'au Sultan et à ses enfans. Ces pré-
secs ne coûteront pas moins de soixante-dix mille piastres à la fem-
me du grand Visir, et aux autres en proportion: l'épouse du Mufti
est la seule qui soit exempte de cette obligation. Chacune d'elles
reçoit en retour du Sultan quelques bijoux, des schals , des étoffes,
des pelisses et des rouleaux de ducats. Pour éviter toutes ces dé-
Europc Fol. I. P. III. Q
66 GOUVERKEMEKT
penses Abdul Amet avait pensé, vers la fin de son règne, de n'in-
viter à cette cérémonie que les princesse? du sa-g.
dli^m Hors ces circonstances et les fêtes du Be/ram le harem est un
ne sortent p9$ séjour de monotonie et de sujétion. Aucune des femmes ne peut sor-
qi.cnd * • I
il leur y lait, tir du palais, ni même aller à la rao-qu^e intérieure que le quin-
zième jour du Ramazan. Après la bénédiction de l'eau, qui se
fait ce jour là eu y plongeant le manteau de M diomet , elles res-
tent seules dans le femple entouré d'Eunuques noirs, pour rem-
plir de cette eau les fioles, que le Sultan envoie ensuite en pré-
sent aux grands de l'état, Le* Cad'mes ne peuvent non plus , sans
la permission du Sultan, se promener dans les jardins du sérail:
car lorsqu'elles y vont pour passer la journée dan" uq des Keoschk ,
c'est une affaire qui exige de grand* préparatifs. D'abord les Bos-
tandji de garde au paviliou désigné reçoivent l'ordre de s'en éloi-
gner, et on l'entoure d'un rideau qui e>f girdé au dehors pr\r des
jËunuqoes. Les Cadines s'y rendent dès le matin , et le Sultan à
l'heure du diner; il y mange à une table séparée selon l'étiquette.
3, 'usage veut que dans ces circonstances, le grand Visir fasse hommage
au Prince d'une certaine quantité de mets apprêtés dans sa mai-
son. Vingtrun grands bassins contenant environ cent cinquante plats
sont transportés en pompe de chez lui au hatem; et les plats des-
tinés à la table du Souverain et à celles des Cadines sout posés sur
neuf de ces bassins, et enveloppés d'une toile rouge scellée par ie
ministre d'état , qui se rend à cet effet dans le corridor des cui-
sines du grand Visir. L'officier qui accompagne ce présent , remet
au Kislur-dga une lettre du grand Visir relative à cet envoi. Ce
(dernier joint quelquefois à cet hommage celui d'un cheval ma-
gnifiquement harnaché^ et se croit honoré d'une preuve signalée
de bieoyeiilciuoe lorsque sou maître daigne admettre sur sa table deux,
ou trois de. ses plat-,. Les Sultanes mariées en ville, le graud ami-
l'rfl , V Aga des Janissaires , le grand douauier s'empresseut égaie-
îneni d'envoyer au sérail des vases de porcelaine remplis de fleurs
et de fruits,, Ces passe-îems , auxquels on donne le nom de retraite
du Souverain, ont lieu quatre à cinq fois par àut, mais ii s'y mon-
tre encore sous des formes si austèiet., qu'il n'y aurait guères d'agréé
fcnent pour les femmes qui l'accompagnent, s'il n'avait soin de se
tenir quelquefois éloigùé d'elles pour leur laisser un peu de liberté,
ÏTord inaire les Cadines passent la belle saison avec le Sultan dans
pu palajs appelé fipschpjftascj} , qui est sur la FW& Eurpjjéemie du
dan> U .
E'£s0tT0MAN5. 07
B -phore; et quind elles doivvut y aller, on prend des précautions
infinies pour qu'elles ne soient pis vues. Elles montent avant le le-
ver iJu sole/l! 'Lus des voitures qui ont <ies jalousies , et traversent
Je sérail entre deux file» de rideaux qui s'étendent ju-qu'à l'endroit
où elles s'embuiqueut , enveloppées dans nu grand sclnl qui leur
couvre tout le corps. La ohambrette de la barque où e«t lu Cadine
{ car chacune a la sienne j avec ses eufans et ses femmes de service ,
est garnie d'un treillage -, et gardée au dehors par de3 Eunuques
noirs. Les gardes du corps aussi ho barque escortent à peu de dis-
tance le convoi armés d'un bâton, pour éloigner les barques des par-
ticuliers. Voyez; la planche ij.
Personne ne peut entrer dans le harem excepté les médecins, Qu'ira
encore leur faut-il pour cela un ordre exprès du Souverain , et
dans ce cas ils y sont accompagnés par le Kidar-Aga qui suit
tous leurs pas. La malade et les femmes qui l'assistent sont enve-
lopées dans des schals ; s'il faut toucher le pouls, la main est cou-
verte d'un voile, et s'il faut voir la langue où les yeux tout le reste
du visage est voilé. Le Kizlar-A^a n'ose pas lui-même arrêter sea
regards sur une femme du hirern, et quand il s'approche d'une Ca-
dine ou d'une Sul'ane il doit baiser sa robe. Les Cadines ne voient
pas d'autres femmps que d'anciennes eselaves du sérail, qui ont été
affranchies et marines en ville, et quelquefois certaines vieilles qui
font le métier de marchandes de divers objets , de brodeuses et d'eoi-
pyriques , auxquelles , à la recommandation de quelque Sultane on
autre dame de condition, il est permis d'entrer dans le harem,
après avoir donné leur nom au Kizlar-Jga. Les personnes qui dési-
rent avoir la recommandation de la Cadine pour laquelle le Mo-
narque a le plus d'égards, se servent de ces femmes pour se mettre
eu correspondance avec elle. L'histoire Ottomane fait mention de
quelques Cadines, qui ont su profiter de la faiblesse de leurs maîtres.
Celles d'ibrabim I.' r s'ingérèrent dans les affiires du gouvernement ,
au point d" se fa>ire céder des provinces quViies lésaient régir par
leurs agens =ous leur psopte nom; et une d'elles l'ayant épousé prit sur
lui un tel ascendant , que se trouvant offensée du peu d'égard» que l^
Sultanes ses rceurs lui montraient , elle les obligea rw jour à la servir à
tab:e, et à lui verser de feuu sur Ie5 mains avant et après le repas.
Il est singulier de voir que les esclaves du harem, devenues li-
bres, sont recherchées en mariage de préférence aux autres femmes
nées libres: ce qui ne peut s'expliquer que par la faculté quelles *JS£J"
Ese'aih
du ha><
rcchtnJiées
IM'linclion
(le la Huilant
mère.
ï duratian
68 Gouvernement
ont d'y aller encore quand il leur plaît, et de tirer ainsi parti des
adhérences qu'elles y ont, en faveur de quiconque veut s'appuyer
de leur recommandation. Leur mariage est négocié, lorsqu'elles «ont
encore esclaves, par d'anciennes compagnes déjà établies; ensuite
elles sont affranchies soit pour raison de quelque principe de reli-
gion , soit pour l'accomplissement de quelque vœu, soit à l'occa-
sion de l'accouchement d'une Cadine , et surtout lors d'un change-
ment de monarque: car dans ce dernier cas, le nouveau Sultan
accorde la liberté à plusieurs esclaves, et particulièrement aux
Cadines ou favorites de 6ou prédécesseur qui ne sont pas devenues
mères. Celles qui ont en des enfaus, quoiqu'affranchies par la
même loi, ne peuvent ni se marier ni recouvrer leur liberté;
elles restent confinées dans le sérail, privées d'une partie de leurs
ornemens et séparées de leurs enfans s'ils sont sevrés , sauf pour-
tant la permission qui leur est accordée de les revoir de term en
teins; elles sont néanmoins toujours traitées avec beaucoup d'égards ,
et particulièrement celle qui est la mère de l'héritier présomptif.
A l'avènement d'un Sultan au trône, la Validé- Sultane , ou Sub
tane mère se rend en grande pompe du vieux sérail au palais. Il lui
est assigné un traitement d'environ trois mille piastres, et toutes les
dépenses de sa maison composée de divers officiers, dont le chef, ap*
pelé Kehaya , est en même tems son intendant, sont à la charge du
trésor du prince. Elle jouit d'une haute considération par un effet de
la tendresse respectueuse que chacun de ces princes a pour celle dont
i\ tient le jour : rarement elle a besojn de recourir à son fils, car le
Visir,s?il n?a pas une certaine fermeté de caractère , plie au moindre
signe de sa volonté > et alors les premières charges de l'état ne se
donnent que selon les vues de cette princesse, ou pour mieux dire
au gré de la vénalité de son agent. Les noms dont elle appelle son
ftls sont, selon un ancien usage, mon lion , mon tigre. L'avantage
qu'a le Kaya d'avoir entre les mains toutes les affaires de la Sul-
taue, suffit pour donner une idée de l'influence qu'il doit exercer
dans celles du gouvernement; et s?il joint à cela de l'activité et un
peu d'audace, quels moyens n'a-t-il pas d'amasser de graudes riches-?
ses, et de s'affermir dans les bonnes grâces de sa protectrice et de sou
prince, au moyen des riches présens qu'il peut leur faij-e? De plus
|l a par son emploi la prééminence sur les autres ministres d'état.
Depuis Mahomet IV , le titre de Sultane ne se donne plus
au'aux filles du prinpe régnant. Une sultane est élevée d^è un au*
des Ottomans. 69
parlement séparé par sa propre mère, ou, si elle l'a perdue, par
une Cadine qui n'ait pas d'enf ans , ou par une vieille Quedikli.
Anciennement on la mariait à quelque prince Mahométan de l'Asie
mineure, auquel elle n'apportait en dot ni provinces ni domaines,
ou bien à quelque riche seigneur ou Ouléma. L'histoire Musulmane
ne parle pas trop avantageusement de Mahomet III, qui maria à de
simples officiers ses vingt-cinq sœurs, ses filles et ses parentes. De-
puis lui les Sultanes sont données à des Pachas à trois queues , qui
sont des personnages du premier ordre. Quelquefois même le sou-
verain promet leur main lorsqu'elles sout encore en bas âge; et le
Pacha destiné à cette haute alliance doit penser dès lors à l'en-
tretien de sa future épouse: ce choix tombe ordinairement sur quel-
qu'un d'opulent. Le mariage se fait ensuite lorsque la princesse at-
teint sa seizième année, et souvent après avoir été fiancée deux
ou trois fois.
La célébration de ces mariages se fait au sérail , sans plus de
formalités que pour les simples particuliers. Le Pacha y est représenté
par son lieuteuent ou par un des seigneurs de le cour , et la Sultane
par le Kizlar Aga : le Mufti préside à la cérémonie. La Sultane n'y
parait jamais, et le Pacha même n'y intervient que comme simple
spectateur : le Sultan ne s'y trouve presque jamais et s'y fait représen-
ter. Il est dressé un acte civil, par lequel l'époux s'oblige de faire
à l'épouse le préseat nuptial, qui monte à cinquante ou à cent mille
ducats et quelquefois plus, et il est revêtu ainsi que le Mufti et
son vicaire d'une seconde pelisse de zibeline au nom de la Sultane.
Le Pacha donne des fêtes somptueuses, auxquelles sont invités suc-
cessivement tous les ordres de l'état, avant et après le mariage. On
porte ensuite en grande pompe au sérail les présens destinés à
i'épouse, qui sont, àm anneaux , des bracelets, des pendans d'o-
reille, des boucles, un miroir de toilette, un voile nuptial, des
bas, des espèces de sandales pour le bain , le tout enrichi de pier-
reries et de perles fines , avec une bourse en drap d'or contenant
deux ou trois mille ducats, et une quarantaine de plats d'argent rem-
plis de bonbons. L'usage venu des Grecs de joindre à ces présens
un diadème de pierres précieuses montées en or est tombé en dé-
suétude depuis près d'un siècle. Le surlendemain le trousseau de la
Sultane reste exposé dans une salle du sérail, où le grand Visir , le
Mufti et les seigneurs de la cour se rendent pour y déposer leurs
prescris dans les caisses qui contiennent les ornemens de la prin-
Commml
sont célébrés
leurs mariagea.
7° Gouvernement
naine, et pour accompagner le tout a** pahis préparé pour elle. Ou
voit toujours dans ces sortes de cortèges trois ou quatre pyramides
de lames d'argent.
Réee»tton Le lendemain la Sultane accom magnée des princesses du sans?
des officiers de la cour et de» principaux per-ontiages , pisse du sé-
rail à sa nouvelle habitation, où elle e-t reçue par son époux
et par le Kislar-Aga , qui la conduisent en la tenant par les bras
jusqu'à la porte de son harem. Un banquet spleodide est servi sé-
parément pour les hommes er pour Wi femmes; <-r en se retirant à
l'heure de U U itiquieme prière , les convives reçoivent chacun ici
pr^-enf du Pacha. Le Kislar-.dga revêt l'époux d'une pelisse de
zibeline au nom de la Sultane, à l'appartement de laquelle il le
conduit ensuite er» l'annonçant pir ces mot* : Illustre princesse , voici
le Pacha- voire serviteur , puis aussitôt il se relire. La Sultane e+c
assise derrière un rideau d'une riche étoffe , ayant à mt\ coté nue
des premières femmes de sa maison chargée de faire les cérémo-
nies. Après avoir fut son namaz dans un coin de la chambre, le
Pacha s'approche de son épouse dont il baise la robe , et attend
qu'elle lui fasse signe de s'asseoir à côté d'elle.
Au bout dz six Si la Sultane n'a pa* l'avantage d'épouser le grand Visir ou le
et séparée grand Amiral, qui sont les grands Pachas actuellement résident à
du sou éuoux. .,•, • ' i i i • i i •- r , ,
Lfoustantmople , elle se voit au bout de six mois séparée de son époux ,
l'étiquette ne permettant pas à une Sultane àr. le suivre hors de id
capitale: car, ou il avait déjà le gouvernement d'une province, et il
y retourne; ou il ne l'avait pas, et ayant été nommé Pacha depuis
sou mariage, il est obligé de partir pour sa nouvelle destination ,
et ce n'e=t qu'au bout de plusieurs années qu'il obtient à peine la
permission de revoir Comtant inople pour quelque teins , et le plus
souvent sans aucun éclat ( t). La politique ombrageuse du sérail ne
s'en tient pas là ; elle coudanoe à mort les eufans mâles des prin-
cesses aussitôt qu'ils sout nés. Cette précaution , ainsi que U réelu-
sioo des enfans des Sultaus, a pour but de préserver l'empire des
(i) L'histoire cite comme une rare exception à cette régie la liberté
qui fut accordée en 1704 à la Sultane Khadirtje fille d'Achmet )Il d'ac-
compagner son mati, grand Visir , à Nicomédie où il avait été exilé; mais
ayant été nommé gouverneur de l'Egypte an bout de trois ans, il fut
assitôt expédié une galère pour ramener la Sultane à Constantinople. Ces
princesses n'ont pas même ia liberté de faire le pèlerinage de la Mecque ,
qui est l'acte le ^ius rmjiiLoire de leur religion.
des Ottomans. 71
divisions intestines , que l'ambition et la rivalité dcces princes ex-
citèrent jadis dans la Turquie Asiatique: et l'on peut dire que c'est
là lu principale cause de la stabilité de la dynastie Ottomane.
L'honneur du nœud conjugal avec une Sultane impose à celui qui
le contracte de grands sacrifices, qui sont, de devoir répudier
avant son mariage ses autres femmes , et de ne pouvoir ni contrac-
ter d'autres liens, ni répudier la Sultane par respect pour la fa-
mille régnante, ni tenir des captives à son service sans sa permis-
sion. Les Sultanes jouissent de plus de liberté que les Cadines : car
elles peuvent recevoir la visite des femmes des seigneurs, aller au
hirem impérial quand il leur plaît, et quelquefois aussi le souve-
rain va lui môme les voir, mais ordinairement incognito. Ces prin-
cesses se prévalent de leur crédit pour solliciter en faveur de qui
leur plait quelque grâce ministérielle par le moyen des dames qu'el-
les connaissent an harem; elles se servent ainsi pour cela des eunu-
ques noirs, des Baltadjl à leur service, des fournisseurs et par-
ticulièrement du surintendant de la maison, le Kehaya , qui est
nommé par le souverain. Plus ce dernier est faible , et plus il est
Importuné de leurs sollicitations, Accablés de leurs messages et de
leurs billets les agens du pouvoir font d'énormes iojustices. Ce n'est
rependant pas par sentiment de générosité , mais dans des vues d'in-
térêt qu'elles font cet emploi de leur crédit \ et la cause en est ,
à ce qu'il semble, dans la modicité du traitement annuel qui leur
est assigné, et qui n'étant que de quarante nulle piastres par an ,
ne leur suffit pas sans doute pour entretenir leur maison sur un
pied convenable. Néanmoins les Sultans ont toujours soin d'augmen^
ter le traitement de ces princesses de quelque pension à percevoir
sur les revenus des fondations pieuses, dont ils aiment à enrichir
les mosquées impériales, et à certains jours de l'aunée ii les invi-
tent à des repas somptueux.
Les Princesses dites Khanim « nées d'une Sultane et d'un Pa~ Les Khamm
cha , jouissent d'un meilleur sort que celui de leur» mères: car meilleur *•"£*
ftiiea ont la liberté de se choisir un époux. Leurs fils exempts de
îa loi cruelle qui fait péril • ■ |rÊ autres à leur uaiîsance , preiir
lient le titre de Bey et «ont placés dans le sérail , on dans le corps
des Capoudji-Baschi ou des Khass-Odali , et les filles ont une pen-
sion de trois cents piastres par mois, et l'avantage de ne pouvoir
être répudiées sans le consentement du monarque,
7a Gouvernement
, Se>vi°e II ne nous sera pas aussi facile de satisfaire nos lecteurs sur
"** tsciia^ades. l ^
1 état des <jchazades , mot Persan qui signifie enfans des Rois , et qui
est un titre que prennent les Princes du sang. depuis Mahomet I.er
L'aîné de ces princes portait autrefois le uom de Pacha , et les autres
ceux de jBey et d* Emirs , qui sont communs aux grands de l'empire.
Aussitôt qu'il est né un Prince , une vingtaine à'Ousta sont désignées
pour le servir, et le surintendant aux cuisines lui fait fournir , comme
s'il avait sa table particulière , une certaine quantité de comesti-
bles, ou l'équivalent en argent au gré de la Cadine sa mère, qui
en dispose comme il lui plair. Il est généralement sevré à un an
et se trouve alors an milieu d'une famille composée d'environ soi-
xante personnes, dont les principales sont trois officiers de l'intérieur:
le plus âgé des trois fait les foliotions de gouverneur, et a sous lui
trois Eunuques noirs appelés Lala : les aulres officiers sont pris par-
mi les pages des trois dernières chambrées. Arrivé à l'âge de qua-
tre à cinq ans, on lui donne un précepteur qui ait une certaine cé-
lébrité : les chefs des divers ordres sont invités au sérail, où le Mufti
en présence du Sultan bénit l'enfant, avec son alphabet dont il lui
fait répéter les lettres. Le premier ministre lui présente alors les objets
nécessaires à ses pemières études garnis de dorures et de pierreries :
les personnes invitées à cette cérémonie sont revêtues d'une pelisse
d'honneur. Le Khodia ou maître donne ensuite ses leçons à l'er.-
fant dans l'appartement du Kizlar-dga, ef lorsque celui-ci a ter-
miné la lecture du cour'an , il reçoit la félicifation des grands, et
de chacun d'eux un présent, qui est quelque bijou. Selon l'étiquette
il devrait baiser la main du Mufti, mais ce minisire s'en défend
et l'embrasse sur l'épaule.
De Tant que règne le Sultan , ses enfans vivent dans une certaine
us jouLZu. liberté: car lorsqu'ils sont capables de montera cheval, ils suivent
leur père à la mosquée, entourés de leurs officiers , dont un tient
une ombrelle au dessus de leur tête. Ils ont aussi leur barque parti-
culière., qui s à l'exception du baldaquin , qui n'est pas de couleur
jaune ou bleu céleste , est du reste équipée comme celle du Sultan.
Ils assistent aux audiences publiques, même à celles données aux
ministres étrangers } et sont debout à la gauche du trône. On les
Cérémonie de circoncit à l'âge de six ou sept ans, et cette cérémonie est accom-
la ctico-.cisioh. -*<•«. • r* • r - . i « • m •
pagnee de têtes magnifiques, qui durent plusieurs semaines. Irois ou
qutre mois auparavant , des lettres d'invitation sont adressées aux gou-
verneurs des provinces et aux officiers de distinction dans tout l'eu>
DES OtïOMAKS. ^ 3
pire. La place de Y hippodrome ressemble à un camp,, où tous les
ordres de l'état et les différens corps de troupes sont invités à des
festins splendides, à des amusemens et à des spectacles toujours ac-
compagnés de la musique militaire, et où le Sultan déploie toute
sa magnificence dans les largesses qu'il fait aux grands _, aux trou-
pes et aux pauvres. On lit dans les annales Ottomanes que deux fois
ces fêtes ont duré trente jours t et qu'une troisième elles durèrent
deux mois. A l'âge de quatorze ou quinze ans ces princes habitent
un pavillon séparé , et ne voient plus d'autres femmes du harem
que leur mère et leurs sœurs.
Dans les commenceraens , les Princes du sang avaient le corn- jh u-went
mandement de quelque province. Ils tenaient à leur cour de grands ^^u'it'aû.
officiers avec les mêmes titres que ceux du sérail , et disposaient à
leur gré des revenus de cette province : ce qui leur valait des avan-
tages bien supérieurs au modique traitement de vingt-six mille six
cent soixante-six piastres qui leur était assigné. Cet usage était con-
forme à ce qui s'était pratiqué sous les anciens Califes et autres
Empereurs Mahométans ; mais les fréquentes rebellions de plusieurs
de ces princes ont montré les inconvéuiens d'un pareil système: c'est-
pourquoi il fut résolu sous Achmet I.er de ne plus accorder de
commandement de provinces à ces Princes, et de les tenir renfer-
més dans le sérail. Depuis lors il n'y a plus de liberté que pour
les filles du Sultan régnant; et les garçons, môme après la mort
de leur père , n'en continuent pas moins à vivre renfermés jusqu'au
moment de leur avènement au trône.
Voici maintenant quelle est la condition des princes du sang, qui cit&r
ne sont pas fils du monarque régnant. Ils ont leur habitation dans "'" *"<««■■«
1 l P qui ne sont
un lieu contigu au harem appelé Tchimischirlik , du buis dont il p^ fih
0 « l ' du Sultan
est entouré. Ce lieu renferme douze pavillons, dont chacun a un régnant.
jardin avec des murs élevés, et se Gompose de douze chambres; et
cette habitation a pris de sa construction même le nom de cafess ou de
cage qu'on lui donne. Le Prince y est servi par de captives et de
jeunes pages au nombre de dix à douze; ces derniers sont tirés des
trois dernières chambrées; il a encore d'autres officiers, mais qu'il
ne peut jamais voir. Toute communication avec le reste du palais
lui est sévèrement interdite , et ce serait s'exposer â une mort cer-
taine , que de porter le moindre billet pour lui. II ne peut se lai-
ser croître la barbe, et s'il tombe malade, il faut un ordre du
Souverain pour lui conduire ua médecin 3 qui est accompagné par
Europe. Val. 1. I. III. 10
7 4 Gouvernement
le KLzlar-Jga. On ne permet pas à ces Princes de se voir fréquem-
ment eutr'eux, et ce n'est que dans les grandes solennités et dans
le Mabein qu'ils sont admis en présence du Souverain, sans la per-
mission duquel ils ne peuvent recevoir la visite même de leurs mè-
res qui habitent le vieux sérail, Ils ne paraissent jamais en public,
et ont pour instituteurs des eunuques noirs, de qui il ne peuvent
apprendre que les crin naissances les plus indispensables: quelqupfois
même ils sont dirigés dans leurs études par des femmes esclaves.
Pour ne pas mourir d'ennui, ils s'appliquent à quelqu'art mécani-
que, tel que la marqueterie , l'orfèvrerie , le tour etc.; ils fabriquent
des arcs et des flèches, polissent l'écaillé de tortue, l'ivoire et l'ébène ,
font des broderies sur le maroquin et des dessins sur la mousseline ,
et transcrivent le coar'ann et les livres canoniques. Quelques-uns
même, après être montés sur le trône, ont continué le genre de tra-
yiil auquel ils s'étaient exercés pendant leur captivité, et vendaient
leurs ouvrages fort cher pour en convertir le produit en œuvres de
charité. Les enfans qu'ils ont de leurs esclaves sont condannés à pé-*-
rir dès le ventre même de leur mère,, dont le corps est souvent
tourmenté sans effet par les boissons qu'on lui fait prendre pour la
faire avorter.
Comment La plupart de ces princes fiuissent leur vie dans leur mi-
fis finissent *• * * r
teur Vle. son, et heureux sont ceux qui ne sont pas sacrifiés de bonne
heure à l'inquiétude ombrageuse du Souverain , dans le désir qu'il a
d'assurer le trône à ses propres enfans. Lorsque le prince régnant est
atteint d'une maladie grave, ou accablé des infirmités de la vieil-
lesse, l'héritier présomptif arrive quelquefois à se ménager des cotv
respoudance dans le sérail on avecles principaux magistrats, qui s'era?
pressent de lui témoigner leur dévouement 5 mais la chose devient
très-péril leuse pour les deux partis, si la mort du Sultan ne seconde
pas promptement leurs vœux, Il est aisé d'imaginer quelles doivent
étte les facultés morales et intellectuelles de princes élevés dans la
mollesse et dans ^ignorance de tout ce qui se passe même autour
d'eux, et par conséquent sans aucune expérience, lors même que la
nature les aurait doués des plus heureuses dispositions ? Quelles corw
naissances, quelles habitudes peuyent-il? apporter au trône ? Et corn?
ment pourraieut>pils s'élever jamais au dessus des préjugés de l'éti-?
quette et d'usages invétérés ?
Qi U$ tant Ceux qui meurent dans leur solitude sont déposées dans les
-rfprè7b'îiMh [nausées de la famille impériale, et les grands de fé 1, a t escortent
des Ottomans. 7 5
le convoi funèbre; mais on n'y voit jamais aucun officier de la mii-
son du Sultan , et il en est de même à l'égard de la Sultaue mère
et des princesses. Les Cadines sont portées sans pompe au vieux
sérail } et après les prières d'usage, enterrées dans les cimetières
qui leur sont destinés. La succession des princes, des Sultanes , des
Cadines et de toutes les femmes du vieux sérail appartient au Sou-
verain ; mais si une Sultane ou une fille du Sultan laisse des en»
fans à sa mort, il dispose ordinairement d'une partie en leur
faveur.
Du Sultan.
Pour prévenir le soulèvement des troupes et toute machination
de la part des princes du sang, les trois premiers officiers du sé-
rail , de concert avec le grand Visir, avaient grand soin autrefois
de tenir cachée la mort du Sultan , jusqu'à l'arrivée de son succes-
seur qui était relégué dans une province; mais à présent qu'il vit
renfermé comme les autres, cette précaution n'est plus nécessaire.
Dès que le Monarque est expiré, le Kislar- 4ga en donne avis au
premier ministre , lequel convoque de suite les premiers dignitaires
de l'état , tels que le Mufti, le grand amiral, le chef des Emirs ,
YAga des Janissaires, les deux Cas'iaskcrs et Vhtambol-Cadissi.
S'étant réunis dans le pavillon appelé Sunnet-Oda , le Kizlar-Aga
et le Silihdar-Aga , se rendent chez le prince héréditaire pour
lui annoncer son avènement au trône. Le nouveau Monarque, sou-
tenu par deux officiers se transporte au Sunnet-Oda , où étant
arrivé il se place sur un sopha pour recevoir les hommages des prin»
cipaux magistrats 3 qui les lui rendent en portant leurs lèvres sur
le bord de soti vêtement: le grand Visir lui baise les pieds, comme
représentant toute la nation dans cette cérémonie. Le premier exer-
cice que le Sultan fait de son autorité est d'ordonuer au Kizlar-
Aga de revêtir d'une pelisse de zibeline se9 deux vicaires, le grand
Visir et le Mufti , eu témoignage de leur confirmation dans leur
emploi. Il passe ensuite dans la chapelle du sérail pour y rendre
grâces à l'Eternel; et là les principaux officiers de sa maison vien-
nent , chicuu selon son rang , lui faire leur révérence 3 en touchant
la terre de la main droite qu'ils portent à la bouche et au ?ront ,
et eu baisant le bas de sa robe. Apre* cela ou le revêt des orne-
mens impériaux , qui sont , une robe doublée eu peau de renard
jdi'èif'uent
7^ Gouvernement
noir avec des agrafes enrichies de pierreries , une ceinture foute
éclatante d'or et de pierres précieuses, et un turban surmonté d'un
panache de diamans (i).
IlJ'fdîad'meU Telles n'ont pas toujours été les enseignes du pouvoir suprême
chez les Musulmans, Leur prophète portait une espèce de sceptre,
et ses trois premiers vicaires ou Califes un anneau au doigt. Cet
anneau ayant été perdu en 65a, Muaviyé fondateur de la dynastie
des Ommiades et qui usurpa le Califat, y substitua un sceau avec
son monogramme, et y joignit le sceptre avec une des robes de Ma-
homet , qu'il acheta pour une somme considérable du fils d'un
poète , célèbre pour avoir chanté les gestes militaires du prophète.
On ne trouve nulle part qu'aucun prince Mahométan ait ceint la
couronne, excepté Mahmoud Ghazneyi prince du Zabelistan, qui
étant monté sur le trône en 998 , orna son front d'un riche dia-
dème à l'imitation des anciens Rois Perses.
Revenant à notre objet , les chefs de toutes les classes de la
population se rassemblent au palais pour y prêter hommage au nou*
veau souverain : pendant ce tems des salves d'artillerie se font en*-
tendre dans différens quartiers de la ville, trois hérauts (2) parcou-
rent les rues en criant vive, le nouveau Roi , et des musiciens ou
Muezzins entonnent l'hymne sala du haut des minarets des quatre
c^nr'w.oB-c de 'principales mosquées. L'inauguration du monarque se fait dans la
seconde cour du palais, .En avant de la porte de la Félicité s'élève
no trône resplendissant de pierreries: à droite sont rangées les eonv
pâgnies des gardes du corps, et à gauche se voient trois pelotons
composés, savoir; le premier des capitaines des huissiers ayant à
leur tête le porte-étendard, VJga des Janissaires, le grand maître
(1) Parmi ces diamans il y en a un du poids de vingt-quatre carats
qui est le plus beau du sérail, qu'on, dit avoir été trouvé par un men-
diant dans un tas d'ordures et vendu pour trois cuillères de bois ; mais
i\ fut ensuite acheté par M.abomet VI , qui l'ayant fait facetter Je trouva
d'une très-belle eau.
(2) Voici la formule usitée pour la proclamation de l'Empereur : Le
fêultan N. , Khan , étant passé par la volonté divine à l'éternel bonheur ,
çn annonce le glorieux avènement au trône du très-majestueux , très-
puissant et très-redoutable Souverain , le Sultan N. , Khan , notre seigneur
et maître , dont le règne fortuné donnera la paix à tout l'univers. Ne
Cessons pas de faire des prières et des vœux pour la conservation
fie jours aussi précieux.
des Ottomans. 77
des cérémonies et deux écuyers avec des officiers de chasse; la se-
conde des capitaines des Janissaires et des chefs des gardes du corps;
et la dernière d'autres chefs des corps d'infanterie, de cavalerie
et d'artillerie. Le péristyle à colonnes de porphyre qui est de cha-
que côté de la porte Félicité , est occupé par les capitaines des
huissiers et les gardes du sérail. Sous le péristyle latéral à colonnes
blanches sont distribués en trois pelotons les garde-magasins , les
cuisiniers en chef et autres officiers. Le ministre d'état et le chef
des huissiers, ayant en main l'un et l'autre le bâton dont il a déjà
était fait mention , sont placés en face du trône. Le grand Visir se
tient avec les membres du conseil dans la uouvelle salle du divan, et
le Mufti avec les Ouléma dans la vieille. Les choses ainsi disposées,
arrive le Sultan soutenu sous les bras par le Kizlar-A&a et le Ca-
pou-Jga , et suivi de tous les officiers de la chambre Khass-Odali , qui
se rangent derrière le trône. Lorsque le Monarque s'y est assis ,
le premier à lui rendre hommage est le chef des Emirs , lequel
adresse, les mains levées, des vœux au ciel pour la conservation
du souverain et la prospérité de son empire (1). Dans le même
tems les deux maréchaux de cour laissant leur place aux deux ca-
pitaines des huissiers, s'avancent vers le pavillon du grand Visir,
et deux autres vers celui des Ouléma. Le battement en cadence de
leurs bâtons incrustés d'argent annonce leur arrivée aux membres du
divan et aux légistes, qui sortent aussitôt pour les suivre. Le grand
Visir doit se trouver devant le trône au moment même où le chef
des Emirs termine sa prière: après lui vient le Mufti qui prie
comme le chef des Emirs, puis le grand amiral et les deux Cazias-
kcrs qui se placent à la droite du trône. A la présentation des Ou-
léma , le grand Visir tenant une liste en main récite leurs noms
ad Sultan: ce qui ne se fait que pour eux seuls. Suivent les mi-
nistres d'état et tous les autres généraux , ainsi que les chefs de dif-
férens ministères, dont il serait inutile de répéter les noms. Le der-
nier à paraître est le grand maître des cérémonies , qui annonce
par un prosternation la fin de la cérémonie.
Malheur à ce personnage s'il commet quelqu'omission dans ce qui
est prescrit pour ce cérémonial. Dans une représentation de ce genre à
(1) Le précepteur du Sultan était autrefois le premier à lui rendre
hommage , et ensuite venaient les princes Tartares domiciliés à Constan-
tinople comme otages des JUians de la Crimée.
Danger
de la via pour
le grand maître
des cérémonies.
Différentes
manières
de pie'rer
hommage.
78 C0UY£R3ÎEMF..VT
la fête du Beyram , il arriva sons Mahmoud l.er en 1748, qu'un groupe
de géuéraux et d'officiers de l'arsenal se trouva par iuadvertence
avant le corps des Janissaires à baiser la robe du Sultan. Mahmoud
craignant le ressentiment des Janissaires, qui demandaient répara-
tion de cet affront , ordonna que le grand maître des cérémonies
eût de suite la tête tranchée devant la porte d'entrée du sérail ,
pour que son cadavre fût foulé aux pieds des chevaux des généraux
en sortant du sérail ; et il ne fallut rien moins que l'intercession
du grand Visir auprès du Monarque et des Jmissaîres, pour obte-
nir que cette peine fût commuée eu celle d'un exil perpétuel à
l'île de Tenedos.
La manière de prêter l'hommage requis varie suivant le rang
et le mérita des persounages. Le grand Visir se prosterne deux fois
et baise les pied? au Sultan , qui avance la main comme pour l'en
empêcher. Le chef des Emirs et le Mufti lui bahenf sa robe sur
le sein, et il leur met la main sur l'épaule en inclinant légèrement
la tête comme pour les embrasser: plusieurs Sultans ont néanmoins
approché leurs lèvres du turban du chef de la loi. Le grand ami-
ral et les Pachas à trois queues se prosternent une seule fois , et
baisent le bas de la robe du prince. Les Ouléma en fout autant en
tenant la main droite sur leur poitrine, mais sans se prosterner.
Tous les autres officiers, généraux et ministres, se prosternent de
même et b lisent l'extrémité de la manche du Monarque, qui leur
est présentée par le Kizlar-Aga , lequel est placé à la gauche du
trône. Le Sultan se lève un peu aux eomplimens qoe lui adressent le
chef <ies Emirs, les Pachas et les Ouléma des trois premiers gra-
des, et à ceux du grand Visir et du Mufti. A son départ comme
à sou arrivée tous les assistans , excepté les Ouléma, se prosternent
devant le trône , et les huissiers font retentir l'air des cris de vive
le Roi } Alkïsch (1). Le Sultan , en se retirant s salue l'assemblée
par uue légère inclinaison de tête, et la main posée sur la poitrine ;
il est soutenu jusqu'à la porte de la Félicité par le Capou-Aga , et
par le grand Visir qui lui baise une seconde fois les pieds } et re-
culant quatre pas en arrière se prosterne de nouveau avec toute
l'assemblée (2).
(1) Dans cette circonstance, et lorsqu'il monte à cheval ou qu'il en
descend , un des huissiers , auquel les autres répondent en chœur , récite
la prière : Dieu conserva les jours rie V Empereur notre père.
(2) Dans cette solennité , connue sous le nom de Blat jusqu'à Osman
DES Oï ï OMAK S. 79
À ces témoignages de l'allégresse publique succèdent le len- ■dvè* ™»
demain les funérailles du monarque décédé, la loi ne permettant commencent
i t ï i ii- i i • ce. , les h°'*n#urs
pas, a cause de la chaleur du climat, de dilierer plus long-tems funèbres.
cette cérémonie. A cet effet, toutes les personnes qui ont assisté
à la première s'arrêtent au sérail. La cour autrefois prenait pour
txois jours le deuil , qui consistait en un habillement de camelot
noir et brun, et en un voile de mousseline noire, qui couvrait la
partie droite du turban ; mais depuis l'assassinat d'Osman II et
d'Ibrahim I.er , cet usage n'a plus lieu. Les eunuques noirs, précé-
dés de leur chef, portent le mort à la porte appelée Hearem-Ca-
poussi , d'où les Baltadji le transportent dans une tente élevée sous
ie péristyle voisin, où se rendent les trois principaux chefs des Ja-
nissaires, pour examiner si le corps est réellement privé de vie:
après eux viennent le grand Visir et le Mufti suivis des membres
du divan. Les deux aumôniers lavent le cadavre avec de l'eau de
savon, et le parfument de bois d'aloès, d'ambre gris et autres
aromates, ensuite il est exposé devant la porte Félicité: le Mufti
préside aux prières funèbres, auxquelles assiste le Sultan, delà porte
de la salle du trône. Ces devoirs de religion accomplis, le convoi Quels sont
8*achemine vers la seconde porte du séraiL Le cercueil , portant un
«urban avec un panache noir, est couvert d'un voile de même cou-
leur consacré à la Mecque , et sur lequel sont tracés en bro-
derie quelques versets du cour'ann: de chaque côté marchent le
grand Visir, le Mufti, et les principaux personnages qui tien-
nent une main dessus jusqu'à cette dernière porte où ils montent à
cheval. Le nouveau Sultan ne prend plus part comme autrefois à
cette cérémonie: outre les personnages que nous venons de nommer
on y voit encore le Capoudji-Baschi ,. les principaux fonctionnaires
civils et militaires, les Ouléma, le grand amiral, les ministres et
les secrétaires d'état, le Kizlar-Jga à la tête des chantres du sé-
rail, et enfin les prêtres des mosquées impériales qui psalmodient
sur un ton lugubre. Les Baltadji qui portent le cercueil se chan-
gent tour à tour, et tiennent leurs mains élevées à la hauteur de la
tète: le reste de ce corps marche alentour; ils sont précédés du
(secrétaire du Kizlar-Jga qui est à pied et tient un encensoir d'or
dans lequel brûle du bois d'aloès , et de l'administrateur de la raoS,
I.*r fondateur de la monarchie Ottomane , le Sultan présentait aux prin-
cipaux per&opn.ages ajant un genou en terre une coupe de lait aigri.
ces honneurs
8o Gouvernement
ynêe où doir être déposée la dépouille mortelle du Souverain , tan-
dis que le trésorier des eunuques noirs va jetant au peuple quel-
ques pièces d'argent. En entrant dans la cour de la mosquée,
l'escorte du convoi forme une double haie pour saluer le grand Yi-
sir et le Mufti , qui descendent de cheval vis-à-vis le mausolée, et
continuent de s'avancer à pied jusqu'au cercueil avec le grand ami-
ral et le Kizlar-Jga. Avant la sépulture, le Mufti et le chef des
Emirs récitent une courte prière , et adressent une espèce d'exhor-
tation au mort (i).
Confirmation Cette cérémonie achevée, le premier ministre rentre chez lut
des mag'itrals *■
dans leurs pour eo commencer un autre, qui est de confirmer dans leurs em-
emplois. *■ l
plois, et de décorer de vêtemens d'honneur les magistrats de l'état.
Le Mufti, le grand amiral, les deux Kaziaskers , V Tstambdcadi 9
et le chef des Emirs sont les seuls admis dans la salle d'audience,
où est déposée devant le premier de ces dignitaires une pelisse
de zibeline enveloppée dans un tissu de soie, laquelle est remise
avec un cheval tout harnaché aux gens de sa suite. Après qu'il
s'est retiré, le grand amiral et les quatre autres sont revêtus d'une
semblable pelisse selon leur rang. Ces derniers également partis, le
grand Visir accompagné de ses officiers passe dans la salle du di-
van , où étant assis sur un siège élevé il reçoit les complimens des
ministres , des gouverneurs et des autres personnages qui ont été
décorés du cafetan en sa présence, et prend une liste qui lut
est présentée par le grand maître des cérémonies. Le lendemain ,
le grand Visir envoie au nouvel Empereur cinquante grands bassins
couverts de vases de porcelaine et de flacons de cristal avec des
fleurs," et vers le midi le Monarque lui adresse sa première dépê-
che Katti-Scherif écrite de sa main. Les membres composant le
conseil suprême étant réunis à cet effet dans la salle d'audience du
grand Visir, à l'exception des Ouléma, le grand maître des céré-
monies introduit l'officier du sérail , qui , la main levée à la hauteur
de sa tète, tient la dépêche dans un mouchoir cacheté. Les assis-
tans se lèvent, et le grand Visir s'avançaot au milieu de la salle
la reçoit, la porte à sa bouche et à son front, l'ouvre et la remet
au Reis-Efendi qui la lit à haute voix. Cette dépêche contient la
(i) Aux funérailles d'Amurat IV. on conduisit devant le cercueil,
avec les selles à revers , trois chevaux, que le Sultan montait dans les ex-
péditions contre les Perses.
des Otïomaks. 8 r
confirmation du grand Visir dans sa place, ainsi que l'éuumératioa
de toutes ses attributions, avec une exhortation à l'accomplissement
fidèle de tous ses devoirs , et l'assurance d'une bienveillance cons-
tante delà part du Souverain. Le messager, après avoir reçu en pré-
sent une pelisse de zibeline, baise la robe da grand Visir et passe
dans une autre salle. Tous les personnages présens font leurs congra-
tulations an ministre, qui, peu de tems après, remet au môme messa-
ger la réponse selon les formes ordinaires , dans laquelle il renou-
velle au Monarque ses protestations de zèle et de dévouement , et
forme des vœux pour la conservation de ses jours : le messager reçoit
encore avant de se retirer un riche Cafetan et un rouleau de qua-
tre ou cinq cents ducats.
Le premier soin du Sultan est de composer son monograme , Mohosrame
t i i i • • i i \ 4 «. du Su/tau,
dans lequel doit entrer aussi le nom de son père. Le grand Visir et à qui u est
en fait exécuter plusieurs modèles, parmi lesquels le Monarque choi-
sit celui qui lui plait le plus. Ce monograrae devient ensuite le sceau
de tous les actes qui émanent du trône ; il est tracé à l'encre , en
couleurs différentes et quelquefois en or, dans l'intérieur des édifi-
ces publics, sur les vaisseaux de guerre et les maisons des personnes
attachées au service de l'état, et sert d'empreinte à la monnaie,
comme cela se pratique en Europe avec les armes et le portrait dm
Prince régnant. Il en reste près du Sultan un , qui est de forme car-
rée: les autres, au nombre de trois, sont ronds et confiés, savoir ; un
au grand Visir, le second à la gouvernante du harem, et le troisième
à l'officier appelé Khass-Oda-Baschi. La remise du sceau impérial se
fait le jour suivant au grand Visir avec un certain appareil. Il se
rend au sérail accompagné du Mufti , des ministres et des secrétaires
d'état ; et ayant été introduit avec le premier dans la salle du trône ,
il reçoit de son maître ce sceau, qu'il baise respectueusement, en
fesant des vœux au ciel pour la prospérité et la gloire de son règne.
Cette cérémonie est comme l'acte authentique, par lequel le Monarque
investit de sa confiance et de l'exercice de son autorité son premier mi-
nistre, et cette pratique est d'un usage fort ancien en orient. Le grand
Visir porte sur lui ce sceau dans une petite bourse suspendue à une
chaîne d'or, et s'en sert pour sceller les mémoires qu'il adresse an
trône. Sur la fin de l'audience, le grand Visir est revêtu d'une
pelisse de zibeline doublée de ras blanc , et d'un Cafetan en
étoffe d'or, et le Mufti d'une robe de drap blanc doublée de zi-
beline. Il leur est fait présent à l'un et à l'autre d'un cheval ri-
Ewope. FoL I. P. III. ,,
On ne 'lonne
plus
de gratification
aux iroupet.
Quand
le nouvel
Empereur
feint ïppèe.
3a Gouvernement
chement harnache. Ensuite le grand Visir ayant à sa gauche le
Mufti, s'en retourne à son palais au milieu des peich et dessolachs,
et aux sons de sa musique et. do celle du serait, tandis que se fait
par son ordre la distribution des Caffetans aux ministres et aux of-
ficiers de la Porte selon l'usage. La même cérémonie a lieu à cha-
que fois qu'il est créé un grand Visir.
Autrefois on accordait aux troupes dans cette circonstance une
gratification selon la classe et le grade de chaque militaire, et le
premier à en donner l'exemple, fut, dit-on, Bajazet H pour ap-
paiser les Janissaires qui s'étaient révoltés à la mort de Mahomet
II son père. Cet usage jeta de si profondes racines, que ce fut tou-
jours envain que le3 Sultans suivans, et surtout Sélim II, tentèrent
de soulager l'état de cette charge, qui était ordinairement de deux
millious de piastres. Il y a plus, c'est que les princes qui succédaient
à un Sultan déposé ne pouvaient se dispenser d'augmenter de deux
ou trois aspres la paye des soldats, et de faire des présens consi-
dérables au grand Visir, à l'Aga des Janissaires, au Mufti et à
tous les autres chefs civils et militaires, La guerre désastreuse de
Ï774 avec 'a Russie, les troupes qui y furent employées et l'épui-
sement du trésor, offrirent enfin à Abdul-Amid, qui monta alors sur
le trône, une occasion favorable pour supprimer ces libéralités , et
il ne fut pas difficile à ses successeurs de maintenir cette réforme.
Le cinquième jour de son inauguration le Sultan ceint l'épé©
impériale: cette cérémonie, qui revêt aujourd'hui un caractère sa-
cré, fut instituée par Mahomet II en mémoire de la découverte
soi-disant miraculeuse du tombeau à'Ebu-Eyoub , que les Musulmans
révèrent comme un grand saint. Les différens ordres de l'état se
rassemblent dès l'aurore dans la première cour du sérail, pour faire
leur cour au Sultan. Les commissaires précèdent le grand Visir et
le Mufti pour écarter la foule : après eux vient la famille du Sul-»
tan suivie de trente-deux chevaux de main couverts de housses ma-
gnifiques, dont douze portent des boucliers tout éclatans d'or et de
pierreries. La beauté de ces chevaux , la richesse de l'habillement
des premiers personnages , la tenue imposante des gardes du corps ,
enfin la somptuosité de cet appareil offrent un tableau éblouis*-
gant de la magnificence orientale. Les personnages qu'on y distin-*-
gue particulièrement sont , deux officiers portant chacun un turban
impérial orné de plutnes précieuses , qu'ils inclinent alternativement
irers le peuple, lequel répond à ce geste par une profonde ré^é-*
des Ottomans, 83
rence ; un autre officier qui tient un escabeau, et enfin un qua-
trième portant au bout d*un bâton une aiguière pleine d'eau , com-
me nons l'avoua dit auparavant. Tout ce cortège défile dans un
profond silence entre deux longues files de Janissaires ; le moindre
applaudissement est défendu : tout au plus on entend les femmes
crier par intervalles masch'allah , qui est une exclamation de joie,
ou faire des prières à voix basse pour la prospérité du Monarque.
Le prince, la main droite sur la poitrine, tourne à peine la têie
et les yeux de chaque côté pour saluer les militaires qui sont à la
tête des deux ailes ; les Janissaires inclinent la tête sur l'épaule
comme pour la vouer à l'épée du Souverain. Pendant cela son tré-
sorier et le lieutenant du Kizlar-Aga jettent quelques poignées d'ar-
gent au peuple.
En passant le long des anciennes casernes des Janissaires, la
Sultan s'arrête un instant pour recevoir la coupe de scherbet , qui
est présentée par le chef en second de la soixante et unième compa-
gnie au Sïlïhdar-Aga , et par celui-ci au Monarque qui l'approche
de ses lèvres. Le Silihdar-Aga , en la remettant à celui de qui il l'a
reçue, y laisse tomber deux ou trois pincées de ducats. Dans le mê-
me feras un officier subalterne de la même compagnie présente éga-
lement au Kizlar-Aga une coupe de la même boisson ; ensuit©
VOda-Baschi égorge trois moutons en fesant des prières pour la
conservation du Monarque. Avant d'arriver à la mosquée fondée par
Mahomet II, le Sultan descend de cheval , entre dans le mausolée et
fait sa prière en mémoire de ce Monarque, par qui fut conquise
Constantinople et instituée cette cérémonie. Là, il est complimenté
par un certain nombre d'officiers de sa suite qui ont mis pied à
terre } hommage qui consiste simplement dans une prosternation;
ensuite il traverse la cour de la chapelle , appuyé sur les bras du grand
Visir et de l'Aga des Janissaires. En allant, il est précédé du ma-
réchal de cour et de l'administrateur du temple, portant chacun un
brasier où brûle de l'aloès. Après être entrés dans cette chapelle
et y avoir fait quelques prières, le Mufti et le chef des Emirs as-
sistés du grand Visir, du Général des Janissaires et du S'dïhdar-
Aga, ceignent au Prince le sabre impérial : pendant ce tems on
immole cinquante moutons autour des murs du temple.
Le neuvième jour de l'avènement du Sultan au trône , un grand LegranàVh
officier de l'étrier porte au grand Visir une seconde lettre du Sou- u„rp$!Lrd
verain dans le genre de la première, avec une pelisse de zibeline ,
tt un coucou
$4 Gouvernement
un poignard et un couteau garnis de pierreries. Le même officier
lui endosse la pelisse, et place à sa ceinture le couteau et le poi-
gnard , aux applaudi*semes répétés d'un groupe de Tchavouschs ou
gardes du sérail. Le ministre debout rompt le cachet, et porte la
dépêche à sa bouche et à son front; puis it la donne à lire au
Reis-Efendi et lui ordonne d'y répondre; pendant ce tems les vingt
personnes composant la suite du Rekiabdar-Jga reçoivent un Cafetan
et cinq cents piastres chacun. Vient ensuite le Reis-Efendi avec la
réponse enveloppée dans un morceau de mousseline , sur laquelle
le grand Visir appose, étant également debout, le sceau impérial
dont il e3t dépositaire: le Rekiabdar- 4ga reçoit en présent un pa-
quet de mille ducats et un cheval richement harnaché, sur lequel
il s'en retourne au sérail.
ik Sultan II est d'usage que , dans les premières semaines de son règne ,
par' V' l grand le Sultan aille dîner une fois chez le grand Vbir, où, selon l'éti-
quette, il est seul à table, et servi par ses officiers: le grand Vi-
sir lui même ne se laisse voir qu'un moment avant et après le repas.
Cet honneur ne lui conte pas moins de cent mille piastres en ca-
deaux, qu'il fait au Souverain et aux gens de sa suite. Hors cette
circonstance, le Sultan ne se montre avec autant d?appareil qu'aux
denx fêtes du Beyram et à l'anniversaire de la naissance de Maho-
met, et il y a fort peu de différence entre ces deux cérémonies ,
dont nous allons donner un simple aperçu.
Heure A minuit du jour qui précède la première fête du Beyram,
jupïrtam. Ie Sultan, après avoir prié long-tems dans sa chapelle, se revêt des
ornemens impériaux, et reçoit les hommages des principaux per-?
sonnages de sa maison ; .ensuite, deux heures avant le lever du soleil 5
tous les ordres de l'état se rassemblent dans les différentes salles du
palais qui leur sont assignées,, et à la pointe du jour ils font tous
ensemble une prière sous la direction de VImam de Sainte Sophie.
Api'ès cela, le grand Visir, assis daus la salle du divan, reçoit les
congratulations de tous les ordres , excepté celui des Ulema. Erw
suite les divers corps d'officiers civils et militaires vont se ranger
dans la seconde cour du sérail , où le Sultan assis sur son trône vis?
g-vis la porte Félicité , reçoit leurs hommages comme au jour de son
inauguration, excepté qu'au Beyram la musique est toute militaire;
cette cérémonie se nomme Muayédé , ou compliment de la fête. De
là le souverain se rend en grande pompe à une des mosquées impéf
pjaîes , qui est le plus souvent celle du Sujtan Acmet 3 à cause dp
des Ottomans. 85
la commodité qu'on y a de placer tous les chevaux du cortège ,
sur la place de Vhyppodrôme. Le reste de la cérémonie est le même
que dans celle où l'on ceint l'épée au Souverain , si ce n'est qu'au-
cun Ulema n'y assiste.
Après soixante jours vient la fête des sacrifices ou du second £°™d
Beyram.) dans laquelle le Sultan, au retour de la mosquée., ac-
complit un acte de religion, qui est obligatoire pour tous les Mu-
sulmans. S'étant transporté à une tente dressée à cet effet près
du Khass-Oda, des eunuques blancs conduisent devant lui dix boucs,
dont le front est paré de plumes enrichies de pierreries ; il prend
un des quatre cimetères que l'intendant lui présente sur un bassin
d'argent, et qui ont le manche recouvert d'une mousseline 3 et égorge
lui-même deux ou trois de ces animaux., tandis que le porte-épée
les tient, puis il goûte du rognon du premier qui a été immolé cuit
sur le gril en récitant quelques prières. Les boucs resta ns avec vingt
autres sont sacrifiés les deux jours suivans par un officier quelcon-
que de la chambre, délégué à cet effet par le Souverain, qui croit
s'approprier par là tout le mérite de cette action. La viande de
toutes ces victimes est distribuée aux pauvres avec beaucoup d'aumô-
nes. Il est défendu à toute personne de la maison du Sultan de faire
des sacrifices dans l'intérieur du sérail. L'anniversaire de la naissance utnnwersairé
de Mahomet ne se célèbre pas avec autant de pompe. Le prince se <L YiTCmlT.
rend à la mosquée accompagné seulement des officiers de sa maison,
et les grands y vont séparément.
Tous les vendredis le Sultan assiste à l'office divin dans une Quand
des mosquées de la capitale. Autrefois il y allait accompagné des Ja àfof/L,
premiers magistrats; mais depuis Ibrahim I.er il n'y est plus suivi
que des officiers de sa maison. Les rues par où il passe sont garnies
des deux côtés de Janissaires. Leur Aga et l'administrateur de la
mosquée se tiennent à la porte pour le recevoir, avec des brasiers en
or où brûle du bois d'aloès. Le premier lui tire ses brodequins
pour entrer, et si c'est la première fois qu'il s'acquitte de cette
fonction, il reçoit en présent un beau poignard enrichi de pierre-
ries. Le Sultan, appuyé sur sou bras et sur celui du Silihdar-Aga ,
monte à sa tribune, où l'administrateur a en soin de faire disposer
douze grands vases pleins de fleurs et de fruits, que le monarque
envoie ensuite aux Sultanes et aux Cadines. II est assez ordinaire
qu'alors il adresse quelques mots à V Aga des Janissaires, qui , après
lui avoir remis ses brodequins au sortir de la mosquée, marche avec
86 Gouvernement
l'administrateur devant son cheval en tenant l'un et l'autre leur bra-
sier , jusqu'à ce qu'on les avertisse «le s'arrâter. Avant de se retirer
cet Jga baise la robe du Kizlar-Aga qui prend sa place , puis
il se rend chez le grand Visir , auquel il s'empresse , s'il est jaloux
de conserver ses bonnes grâces, de commuuiquer l'entretien qu'il a
eu avec le Prince à la mosquée. Les autres cérémonies religieuses,
telles qne celles qui ont lieu pour la remise des sommes destinées à
la Mecque et à Médine , et pour l'immersion d'un morceau de la
robe du prophète, se célèbrent dans l'intérieur du sérail.
Le Sultan est Hors ces cérémonies, le Sultan ne se laisse presque plus voir
in nue cessible . _ 111
dam d'autres de sa cour m des magistrats. Autrefois il assistait au conseil , con-
férait avec les ministres, et même les admettait à sa table. Mais
depuis Se liai II, le premier des princes Ottomans qui se mit à vivre
retiré dans son sérail, ses successeurs ont imité son exemple, dans
la pensée qu'en se rendant inaccessibles, ils ajoutaient encore au
sentiment qu'on avait de leur majesté : ce qui n'a pas peu con-
tribué à accroître la puissance du graad Visir, qui pourtant, mal-
gré tout son crédit et son autorité, ne peut se présenter devant
le monarque pour loi faire sa cour, ou pour lui parler d'affaires,
sans en être expressément appelé. L'admission, appelée Rekiab ou
étrier , rappelle le tems où les chefs de l'empire passaient la plus
grande partie de leur vie à cheval : et le mot étrier impérial répond
à ceux de aux pieds du trône; ensorte que les ministres dans leurs
rapports, ainsi que les particuliers dans leurs placets, n'en emploient
pas d'autres pour désigner la personne du Souverain. Le grand
Visir est admis à l'audience du Sultan, le premier jour de l'an,
aux deux fêtes du Beyram^ avant son départ pour la campagne ou
'udla"aL lorsqu'il en revient, mais toujours d'après un ordre impérial. Il
se rend au palais accompagné du Mufti qui vieut le prendre chez
lui, et précédé des ministres et des officiers, et descend de che-
val à l'entrée de la seconde cour qu'il traverse à pied. Le Kislar-
Ja-a et le Silihdar-Aga , suivis des premiers Jgas de l'intérieur
et des principaux eunuques, viennent à leur rencontre près de la
porte Félicité , et ils entrent dans la salle d'audience soutenus l'un
et l'autre sous les bras par deux de ces officiers. Le grand Visir
se prosterne trois fois et s'agenouille pour baiser les pieds du Sou-
verain , qui feint de l'en empêcher en le couvrant de sa robe.
Le Mufti s'approche pour lui baiser sa robe sur la poitrine; mais
le Sultan lui présente la paume de la raaiu , honneur qui n'est ac-
Quand
le Sultan
do
DES OïTOMAX?. 87
cordé qu'au chef de la loi. A. un signal qu'il leur fait, ces deux
ministres prennent place sur de petis tapis. L'audience ne dure que
peu d'instans, quand il ne s'y traite pas d'affaires. Le Sultan ap-
pelle le Mufti son maître, et le grand Visir son gouverneur ou Pa-
cha , ou même son père s'il est très-agé.
S'il s'agit de quelqu'affaire d'une grande importance , le grand Audience
V» • . ir 1 a n ■'•• t « 1. extraordinaire.
isir est appelé avec les mêmes formalités a une audience extraor-
dinaire; mais l'incertitude dans laquelle cette atfente tient les es-
prits, fait que le Sultan préfère le faire venir incognito. Quelle
que soit la faveur dont jouisse ce ministre , il ne va jamais à ces
sortes d'audiences sans quelque sinistre pressentiment : car plus d'une
fois l'invitation de se rendre au sérail a été pour ces ministres la
même chose qu'un arrêt d'exil ou de mort. Le grand amiral, VJgeu
des Janissaires et les deux Caziaskers ne sont admis à la présence
du Souverain que les jours du divan , et le grand trésorier trois fois
l'an quand il paye la solde aux troupes. Chaque ministère adresse
ses rapports au grand Visir, la seule personne qui traite des af-
faires avec le Sultan dans des mémoires appelés Tacrir ou Telkiss Ce
selon la nature du sujet. Dans les premiers , qui concernent les af- ÇU30lrï£slk
faires courantes, le ministre, après avoir exposé les faits, laisse à
peine entrevoir son opinion, et invoque les ordres du Monarque:
si l'affaire a été traitée dans le conseil , il ne fait qu'indiquer la
délibération qui a été prise. Les Telkiss ne traitent que d'objets déjà
déterminés par la loi, par les ordonnances et par l'usage, mais
dont l'effet requiert l'approbation souveraine : quelquefois le ministre
n'y exprime pas d'opinion. On comprend aussi sous la dénomina-
tion de Telkiss les lettres de congratulation et de condoléance 3 que
le grand Visir doit quelquefois écrire au Sultan par étiquette. Les
titres de très-majestueux , très-clément, très-grand et très-puissant
Souverain, mon bienfaiteur et maître ne sont point épargnés sur
l'adresse, non plus que ceux d'ombre de Dieu sur la terre, de vi-
caire du saint Prophète et autres en tête de la lettre, dont le style
n'est qu'un tissu d'allégories, de métaphores et de sentences. S'il s'agit
de congratulation, l'événement est dû au mérite du Monarque:
dans le cas contraire, ce sont les décrets immuables du destin, c'est
un châtiment envoyé du ciel pour les péchés de la nation ■ un avis
pour la réveiller de sa coupable létargie, et la rappeler à une ob-
servation plus exacte de l'islamisme. On donne également le nom
de Telkiss aux rapports que le Mufti et les ministres adressent au
SB Gouvernement
grand Visir pour les affaires courantes. Les Teluss du premier sont
renfermés daus des bourses de ràs vert , et les seuls que le Visir en-
voie avec les siens dans des bourses de ràs blanc au souverain , qui
émane ensuite ses ordres appelés kattis chéri ff , ou écrits augustes, les-
quels sont revêtus de son chiffre. Lorsque ces katischeriff contien-
nent des ordres précis, ils portent en tête ces mots écrits de la main
même du Sultan : Mudjihindjè Amêl OLouna , qu'il soit fait comme
il est ordonné; et s'il s'agit de nomination à quelqu'emploi , au lieu
de Amel il met Terdiih , qui signifie conféré.
Mémoires Sachant qu'il est libre de présenter des mémoires au Sultan
Sm.ymgran qUan<j jj gort ^ \\ serait naturel de penser qu'on à la faculté de lui faire
connaître les vexations que peuvent commettre le premier ministre et
les autres magistrats , mais il n'en est pas ainsi : ces mémoires sont
reçus par pure formalité, et renvoyés au grand Visir pour les exa-
miner: or que peuvent attendre de cette disposition ceux qui ont
touché au vif certaines personnes? Autrefois les réclamans, en pré-
sentant leur mémoire, avaient une tresse de cheveux fumante sur
leur tête, pour indiquer qu'ils étaient victimes de l'oppression; maÎ9
ou a cru à propos d'éloigner des yeux du Monarque un specta-
cle aussi peu agréable.
Sortons maintenant de l'intérieur du harem pour suivre îe Sul-
tan à son appartement appelé Mabein , qui est un pavillon, atte-
nant d'un côté au harem , et de l'autre à l'habitation des personnes
chargées de l'y servir , et qui sont le Kizlar-Aga , le Khass-Oda-
Baschi , le chef des muets, douze officiers de la première compa-
L« Sultan dan» gnie , et quelques-uns des trois autres appelés pour cette raison ma-
Pappwnement f . '.. . I l , , ,. rr r" f . , ,
uppeu ■Mabeim. beindjisi: nul autre na accès en ce lieu , excepté les jours de céré-
monie , où d'autres personnages y sont admis. Le S'dlhdar-Aga porte
le café au Sultan, et le Tchocadar-Aga le scherbet dans un vase
de porcelaine, qu'il tient sur la paume de sa main, couvert d'un
voile de mousseline brodée en or (i). A chaque fois que le Prince
demande à boire, tous ces officiers, qui se tiennent rangés en file
au fond de la salle les mains dans la ceinture, s'empressent d'aller
chercher sa coupe dans l'antichambre, et après qu'il a bu ils font
une profonde révérence en touchant la terre de la main droite, et
(i) Lorsque le grand Seigneur donnait des fêtes aux grands de l'em-
pire, et qu'ils étaient admis à sa table, c'était toujours quelqu'un des mi-
nistres qui lui présentait sa coupe.
DES O T T O M A 3? 5. 89
retournent à leur place. Le diner est à onze heures : la table est un.
cabaret d'argent ou de vermeil posé sur une espèce de guéridon
couvert d'un velours vert brodé en or , qui est placé à un des coins
du sopha où le monarque est assis. Le maître d'hôtel dispose les mets
dans des vases de porcelaine, la loi ne permettant que fort rarement
l'usage de la vaisselle d'or et d'argent (i). Le Silihdar-Aga , un genou
eu terre et la manche droite de sa robe retroussée , découpe les viandes ,
tandis que le Rekiabdar-Aga , debout sur le sopha, chasse avec un
éventail de plumes les insectes importuns. Une soixantaine de plats
vout et viennent dans l'espace de trois quarts d'heure : ensuite on ap-
porte le pilao , puis une boisson douce appelée Khoschab composée du
suc de divers fruits. Ce repas est toujours accompagné de musique.
De tem-i à autre le Prince va passer la journée dans un des Le s*itan
quatre-vingt Kioschks disséminés sur les bords du Bosphore et de la
Propontide dans les jardins du sérail. Cette promenade, qui se fait
ordinairement par eau y n'en conserve pas moins cependant la dé-
nomination de Bimisch ou cavalcade. On y voit une vingtaine de bar-
ques, de grandeurs et de formes différentes, voguant à la rame d'un
mouvement uniforme et mesuré. Une d'elles va en avant pour faire
retirer les barques des particuliers; dans celle qui suit est le Did-
bend-Aga tenant un turban qu'il incline à droite et à gaucho
comme nous l'avons déjà dit; et dans une troisième, qui a vingt-
six rames, se trouvent le second écuyer et le maréchal. Après celle-
ci viennent les deux barques impériales ayant la proue, l'une re-
courbée , et l'autre à bec d'hirondelle. Dans la première est le Sultan
sous un dais en écarlate avec des franges d'or, et surmonté de pommet-
tes en argent doré : devant lui sont rangés les trois premiers officiers de
la chambre: le Bosbandji-Baschi tient le timon: les deux chefs des
Tchocadars restent au milieu, et le Khassê'd-Aga est à la proue.
Dans la seconde est VImam du sérail avec divers officiers , dont
un porte , comme nous l'avons dit ailleurs, une aiguière suspendue
au bout d'un bâton : le Sultan monte à son retour dans cette se-
conde barque. Il en vient ensuite une autre à vingt-quatre rames 3 où
sont le Kislar-Aga et le Khazinédar-Jga. Les autres barques sont à
quatorze rames et conduites par des Bostandji , à l'exception des
(1) Bajazet II ayant voulu avoir de la vaisselle de ces métaux pré-
cieux, il la fit servir avant tout dans un repas qu'il donna à un grand
nombre de pauvres, dans la cour du sérail.
Europe, roi. I. P. III. ïa
90 Go VERNE M E N T
six dernières, qui ont pour rameurs des forçats de l'arsenal : ce qui
produit un étrange contraste dans ce cortège.
jeux Le séjour que fait le Sultan à son Kiosk est depuis dix heu-
etduDskïd. res du matin jusqu'au coucher du soleil, et durant ce tems il s'y
amuse à voir deux sortes de jenx appelés, l'un le Tomac , et l'autre le
Djirid. La planche ia représente le Sultan à fable dans son Kiosk ,
regardant plusieurs groupes composés d'officiers et de pages des plus
jeunes, dont les uns armés d'une courroie qui se termine par une
balle en laine appelée Tomac, se défient à une espèce de combat,
et les autres montés sur des coursiers fongueux et divisés en deux
bandes s'avancent et lancent les uns contre les autres des javelots sans
fer nommés Djirid: voyez la planche i3(i): d'un autre côté on voit
des lutteurs nus jusqu'à la ceinture et frottés d'huile, qui font preuve
de leur adresse et de leur vigueur: ici ce sont des courses à pied
on à cheval, lq des tours de force sur la corde , ou des danses vo-
luptueuses exécutées par de jeunes filles Grecques. Depuis Acmet
III, ces passe-tems ont lieu tous les lundi et les jeudi durant la
belle saison,
Atiâienae Les lois de l'étiquette vont jusqu'à prescrire les Binisch pour
les fêtes du Beyram, comme pour l'audience que le Sultan donne
au grand amiral avant son départ avec la flotte pour l'Archipel,
et à son retour dans la capitale. Cette cérémonie se fait dans le
Kiosk, qui est près de l'extrémité du sérail. Le capitan Pacha
s'y rend dans sa barque de parade, et trouve sur le rivage les deux
maréchaux de cour avec le Bostandj-Baschi , qui l'accompagnent
à. la tente du Kizlar-Jga , où sont le grand Visir et le Mufti. Ces
trois premiers personnages*, en pelisse de zibeline, sont introduits dans
le Kiosk du Sultan, qui est assis sur son trône entouré des prin-
cipaux eunuques noirs et d'officiers de la première compagnie. Le
reste de sa cour avec une partie de sa garde est rangé le long du
mur, à gauche et à droite du pavillon. Les trois vice-amiraux, Ca?
fi) Ceux qui lancent îe Dlsrid seront au nombre de deux cent , et se
nomment Djiudi; ils sont partagés en deux bandes appelées Bamiadji et
Lakhanadji , entre lesquelles règne une grande rivalité : le grand Visir
entretient quatre-vingt de ces Djiadl , et chaque gouverneur de provinc e
un nombre déterminé. Ce jeu fait l'amusement favori de la jeunesse et des
seigneurs, et ne finit guères sans qu'il y ait du sang de versé. Le grand
Visir Izzet-Mçammed-Bascia ? qui fut envoyé en 170,9 contre }es Fran-
çais en Egypte , avait perdu un oeil au Djirid.
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DES Ol'TOMANS. 01
poudaîia 3 Padrona et Reala , ainsi que les Bey commandant les
galères s'arrêtent à quelque distance. Après avoir reçu chacun ua
cafetan du maître des cérémonies , ils s'avancent accompagnés de
deux officiers du sérail jusqu'à une ligne indiquée par une colonne
en marbre, où étant ils se prosternent devant le Monarque, et en-
suite se retirent. Debout en face du trône, entre le Mufti et le
capitan Pacha , le grand Visir nomme les officiers à mesure qu'ils
se présentent, tandis que la flutille pavoisée salue le Monarque de
toute sou artillerie. Voyez la planche 1^.
Souvent le prince accompagné d'officiers travestis parcourt la
ville à cheval incognito, pour s'assurer si les poids et les mesures
chez les marchands sont justes, s'ils ue trompent pas sur le prix , et si
les comestibles exposés en vente sont de bonne qualité : la fraude
reconnue , le coupable est aussitôt saisi et mis à mort par un bour-
reau, qui suit de loin le Monarque à cet effet. Les premières fois
que le Sultan fait de ces tournées après son avènement au trône }
il ne manque guères de faire trancher ainsi quelques tètes, même
pour des fautes assez légères, afin que ces exemples de sévérité fas-
sent ensuite redouter sa présence. On ne peut pas savoir , lorsqu'il
se montre dans les rues , s'il vient toujours pour cet objet , car il
va aussi quelquefois faire des visites incognito aux Sultanes mariées,
au grand Visir, au Mufti, au eapitan Pacha ou à quelque grand ,
qu'il honore de sa bienveillance. Dans ces cas il y reste à diner;
et à moins qu'il ue soit chez quelque Sultane, il est seul à table,
selon l'usage, et servi par les filles ou p*r les plus proches paren-
tes de sou hôte.
Les revenus du Sultan , y compris ceux des biens fonds et les
éventuels monteront à dix ou douze millious de piastres, provenant
savoir; des biens domaniaux, dont une partie est administrée par
économie , et l'autre est donnée à bail ou à rente viagère; du pro-
duit des parcs et jardins impériaux affermés pour la somme de cent
mille piastres ; de la ferme des bois et des forêts pour cinquante
mille piastres ; de la contribution des yoinouks , qui montera à deux
cent quatre-vingt-tix mille piastres; enfin d'une anticipation de
trois cent mille piastres sur le tribut de l'Egypte. Les revenus in-
certains résultent du droit de monuoyage , de la vente des emplois
les plus lucratifs , des présens que les grands de l'empire doivent
faire au souverain à certaines époques , du produit d'une partie des
mines , du butin fait à la guerre, des choses trouvées, des amendes
Le Sultan fà(t
des tournées
en ville-
incognito*
Revenu
du SuUuitc
9a COUVERNEMENT
payées par les magistrats oondannés à l'exil ou à la mort pour se sous-
traire à la peine corporelle , et des confiscations dont l'usage est aujour-
d'hui devenu très-fréquent. Sous les premiers monarques Ottomans ,
le fisc ne saisissait que les biens des criminels d'étaî ; mais insen-
siblement sa rapacité s'est étendue aussi sur les biens de ceux qui
meurent ayant un emploi pnMic. Ces usurpations furent autorisées
en 1729 par le M'ifli Behdjé-Jbdullah , pour satisfaire l'avidité
d'Acmet IIÏ s dont les revers avaient épuisé les finances. Le Mufti
étaya son opinion du principe établi chez les Mahoroétans, que tout
individu exerçant des fonctions publiques est un esclave politique
du prince, qui est le maître de tout ce que cet individu possède,
de la même manière que l'esclave ordinaire n'a rien qui n'appar-
tienne à son maître. D'après cette maxime, le Sultan se regarde
comme l'héritier légitime et universel de quiconque meurt en charge.
A l'exception des Janissaires et des Ouléma , nui n'est exempt
de la confiscation , pas même les Emirs qui sont des descendans du
Prophète. Dès qu'un employé public est mort, le Defterdar fait
mettre les scellés sur la porte de sa demeure , et le grand Visir en
rend compte au Sultan, qui, si le défunt n'est pas particulièrement
recommandable par de longs services ou par une conduite irrépro-
chable, se déclare aussitôt son héritier. Avec de fortes protections,
sa famille peut obtenir par grâce quelque partie de la succession;
et la même faveur peut être accordée aussi aux créanciers , qui ont
piis de l'activité et employé des recommandations à faire valoir leurs
droits. Les biens du défunt , après qu'il en a été fait inventaire,
sont vendus à l'encan dans la chambre du trésor au sérail. Dans
les proyinces c'est aux Pachas à mettre le séquestre sur les biens
des magistrats décédés ; et à la mort du Pacha lui-même , ou s'il
est disgracié, son substitut est garant envers le fisc des biens qu'il a
laissés. Le juge du lieu y appose les scellés, et des commissaires en-r
yoyés exprès de la capitale pour en prendre possession les fout ven^-
dre à l'encan, et en versent le produit dans la caisse impériale. En^
fin l'abus des confiscations , depuis Mahmoud I.er , est porté an point
que le fisc s'empare même des biens de simples particuliers Maho?
métans ou sujets tributaires , qui sont jugés avoir laissé une fortune
Pouvoir au dessus de leur état.
dubs°uiLn. II suit de là que le Sultan exerce un pouvoir absolu sur la vie
Wde\eux' et sur les biens de ceux qui sont à son service, et qu'en sa qualité
%'ch"!g"! de magistrat suprême 5 \i a le droit de juger de son propre mouye»
des Ottomans. g3
ment les agens de son autorité, et de les punir comme il lui plaif.
Dans tout le reste sa volonté est subordonnée à l'usage, aux préju-
gés nationaux et à la loi religieuse, 5 'cher y , dont les dispositions,
tout immuables qu'elles sont , peuvent être néanmoins modifiées en
quelque sorte par le Souverain, suivant les circonstances. Dans les
cas non prévus par elle,, on a recours à la coutume ou à la volonté
du Monarque, qui, en sa qualité de successeur des Califes, réunit
en lui les diguités du sacerdoce et de l'empire: motif pour lequel
il a deux Vicaires qui sont , le grand Visir et le Mufti.
Du grand Visir.
Le titre de Visir, qui en Arabe signifie coadjuteur , fut créé & que sew<
en 750 par le fondateur de la dynastie des Abassides Abdul-Ullah- &V5««?*
Seffah, qui le conféra à son premier ministre Ebu-Selimeh-Ul-Hal-
lal: les ministres des deux premiers Sultans Ottomans s'appelaient
simplement Vekils ou mandataires. En 1870, Mourad I.er donna ce
titre à Djendéri-Cara-Khalil 3 dont le fils Mi^Paseha, qui fut 'aussi
son successeur, prit en i386 celui de grand Visir, Vczir-Azam , lequel
passa ainsi de père en fils et se conserva dans la même famille pen-
dant près d'un siècle. Après la mort du dernier KhalU-Pascha arrivée
en i453, Mahomet II ne jugeant pas à propos de concentrer tant
de pouvoirs dans les mains d'un seul ministre supprima cette dignité
mais il la rétablit au bout de huit mois. Sélim I.er l'ayant de même
abolie la releva neuf mois après. Les Visirs n'ont jamais occupé
cette place pendant long-tems; et, à l'exception des suivans qui
font conservée savoir, Frenk- Ibrahim treize ans sous Soliman, Rus-
tem gendre de ce Souverain quinze ans , Tavil- Mohammed tout le
tems du règne de Sélim et une partie de celui de Mourad III , et
les Kuprules père et fils vingt ans, y compris la minorité orageuse
de Mohammed IV, tous les autres n'ont guères conservé que deux
ou trois ans cette dignité ; aussi compte-t-on 178 Visirs depuis i370
jusqu'en j 789 , époque où Sélim III monta sur le trône.
Cette charge émioeute ne se donnait guères par le passé qu'à a ?*«
quelque membre distingué du divan, qui était ordinairement le se- V^f
cond Coubbé-Visir ', mais depuis la suppression des Couhbê-Visir F"'mC'
sous Ahmed III, elle est conférée à un gouverneur de province,
ou à quelqu'un des grands personnages qui rendent à Constaoti-
nople, tels que le grand amiral , le grand trésorier, le Kéhaya-
94 Gouvernement
Bey , VAga des Janissaires ou le Silihdar-sîga. Il est rare que
le choix du Souverain tombe sur quelque dignitaire d'un ran<y in-
férieur, et dans ce cas il est promu au grade de Pacha avant de
recevoir l'anneau impérial. Mais quel peut-être le choix d'un Mo-
narque confiné dans son palais, qui ne connaît que de nom les
principaux personnages composant sa cour, et qui est sans cesse ex-
posé à céder aux caresses intéressées de ses Cadlnes ? Et le uou-
veau dignitaire con?ervera-t-il long-tems son poste ? Non : l'intrigue,
l'ambition, la politique ombrageuse du sérail et le caprice du Sou-
verain ue tarderont pas à l'en exclure. Un officier du palais se pré-
sente pour lui redemander l'anneau impérial ; s'il évite la mort, il
n'échappe point à l'exil, ou quelquefois à la confiscation de ses
biens; et heureux est celui qui peut obtenir le gouvernement d'une
province.
Jiemise Anciennement la remise de l'anneau impérial au nouveau grand
deimaêriaîU Visir se fesait chez lui par un officier du palais; mais depuis Ah-
aii4siT-d met^ ^,er *' va *e receVtnr lui-même des mains du Sultan, et revient
ses'foncitont, ju pa|aîs chez lui, escorté par uu détachement de sardes impé-
eL tes hcwieuft r ' r e> r
dont u jouit, rialeg. S'il y a divan au sérail, un grand nombre d'officiers de la
cour se rangent en file pour le recevoir. UAga et les cotnnandan*
des Janissaires lui fout uoe visite d'étiquette tous les mercredis et
les vendredis quand il est revenu de la mosquée, et ce dernier jour
le grand amiral, les deux premiers éenyers et le grand chambel-
lan lui rendent aussi leurs hommages. Uoe fois par mois il donne
audience publique : la veille et le jour des deux fêtes du Beyrarn
il reçoit les autorités civiles et militaires: les grands, à l'exception
du Mufti, sont obligés de lui baiser sa robe, mais ordinairement il les
en dispense en leur présentant la main. Les distinctions dont il jouit
sont, d'avoir une barque à vingt-quatre rames avec un dais eu drap*
Yert , huit gardes d'honneur, douze chevaux de main (i), sa mu-
(i) Le grand amiral , X Aga des Janissaires et trois officiers du sérail
ont aussi des barques à douze paires de rames, mais sans dais : le Mufti y
les ministres d'état et les ministres étrangers les ont seulement à sept pai-
res : les deux Cazias-Kers , et le Cadl de Constantinople à cinq : les
autres agens publics à quatre. Les autres barques publiques n'en ont que
deux ou trois paires au plus , et sont peintes en noir ou en brun foncé.
Quant aux chevaux de main , un Pacha à trois queues peut en avoir
neuf , un à deux queues six , les autres trois ; les généraux des troupes
réglées et les ministres d'état huit.
m
Enseignes
du sruud
V\dr.
des Ottomans. 93
sique propre , qui est composée de flûtes , de tambours , de cymbales
et de timbales comme on le voit à la planche 14, et d'une grosse
timbale en tems de guerre, et enfin, lorsqu'il parait en public, d'être
honoré de prières que ses huissiers récitent à haute voix (1).
Lorsque le grand Visir va prendre le commandement de l'armée ,
le Sultan lui fait présent d'une pelisse de zibeline avec un grand collet
et des agrafes en or , d'un sabre, d'un poignard , d'un arc, d'un car-
quois et de deux panaches le tout enrichi de pierreries. Il sort de la
ville avec l'étendard de Mahomet , monté sur un cheval de son maî-
tre. Pendant tout le tems que dure la guerre, seize hommes de la
garde du Monarque restent auprès de lui, et il tient dix-huit chevaux
de main. A l'exception du Mufti, tous les premiers fonctionnaires
publics sont installés par lui dans leur emploi, et revêtus en sa
présence, selon leur grade, du cafetan ou de la pelisse de zibeline.
Le grand Visir et le chef de la loi sont les seuls qui soient inves-
tis de leur dignité par le Sultan même , et ils sont censés nommés
à vie. Le premier fait aussi de tems en tems, à l'instar de son maître ,
des tournées dans la ville. Autrefois il était accompagné de VAga,
des Janissaires et du premier juge de Constantinople ; mais à pré-
sent il les fait le plus souvent incognito les lundi et jeudi, qui sont
des jours de vacance pour le divan à la Porte, et il se rend en
même tems par politique chez le Mufti , pour le consulter sur les
affaires les plus importantes. Le grand amiral et les généraux des
trois premiers corps d'infanterie font aussi des rondes de nuit et
de jour, chacun dans leur quartier.
Lorsque le Sultan nomme grand Visir quelque gouverneur de çui remplace
province, il délègue un officier ayant le grade de Pacha à trois JuSlmeni
queues, pour en remplir les fonctions sous le titre de Caim-Mécam ttJv^L
eu lieutenant, jusqu'à ce que le nouvel élu soit arrivé. Durant ce court da™JZTe
intervalle, le grand Visir provisoire n'a guères le tems de se mettre en
crédit; mais s'il est destiné à remplacer le grand Visir pendant que
ce dernier se trouve à la tête des armées, il ne tarde pas à pren-
dre un ascendant capable d'alarmer les deux ministres, et d'allumer
la guerre entr'enx. Voyez à la planche i5 le grand Vjsir sous le
n.° 1 , et le Caim-Mécam sous le n.° 3.
(1) Leur officier commence ainsi: Salut et clémence divine à toi ;
et les autres répondent: Que la fortune te soit propice : Dieu soit ton
aide : que le Tout-puissant protège les jours de notre souverain et du
Pacha notre seigneur: qu'ils vivent long- tems heureux.
Ç)6 . GOUVERKEMEÏT
°Lh'-hlTu ^es ^'5'rs continuaient autrefois à rester dans leur propre de-
KUin. meure; mais depuis i654 ils habitent un grand palais à peu de
distance du sérail, appelé Pasclia-Capoussi , ou la Porte du Pacha,
d'où est venu le nom de Porte-Ottomane ou Sublime -Porte (i). Lors-
que la déposition d'un Visir est décrétée, un officier, qui est le plus
souvent le Copoudjiler-Ketkhoudassi , se rend incognito à la Porte
avec un ordre autographe du Sultan appelé Katli-Scerijf , et le
présente au ministre, qui, après l'avoir baisé respectueusement,
remet sur le champ le sceau impérial , se lève de son sopha et sort"
du palais, sans pouvoir môme dire adieu à sa famille, pour se ren-
dre de suite au lieu de son exil sous l'escorte du môme officier, la
politique ne permettant pas à un Visir déposé de séjourner à Cons-
tautinople. S'il doit être privé de sa liberté , c'est le Bostandji-Baschi
qui est chargé de l'arrêter.
Ministère Le ministère du grand Visir est divisé en trois parties , dont
du giaud ° ■ .
Visir. les chefs sont, le Kéhaya-Bey ou agent, le Reis- Efendi (a), et le
TchavouscJi-Baschi. Le premier, qui remplace au besoin le grand
Visir , est à la tête de l'administration de l'intérieur et de la guerre
avec le titre de Pacha à trois queues. Le secotid réunit les fonc-
tions de ministre des affaires étrangères , de secrétaire d'état et de
chancelier: comme secrétaire il rédige les mémoires et les rapports
que le grand Visir adresse au Souverain , et comme chancelier il
est le chef du bureau dit du divan impérial, ou Divan- Hurniyoun-
Calémi. Voyez la planche i5 n.° 3. La chancellerie se divise eu trois
sections appelées Belik , Tahvil et Roaouss. Dans la première sont con-
servés les réglemens civils et militaires , canoun , et l'on y fait l'ex-
pédition des édits et des décrets ou fermans concernant les finan-
ces. Dans la seconde on expédie les diplômes des gouverneurs de
province berat , et les brevets des mollhas ou juges des villes de pre-
mier rang Tahvil, ainsi que ceux des possesseurs des fiefs militaires
Zahtfcrmani. Enfin la troisième s'occupe du traitement, Rououss ,
des chefs de tous les ministères , des Capoudji-Baschi , des pro-
fesseurs dans les collèges, des ministres du culte, des administra-
teurs des legs pieux; et il délivre les brevets de pension sur le trésor
(i) D'autres font dériver ce nom de l'usage où étaient les Princes
Tartares de donner audience à la porte de leurs tentes, où ils fesaient
leur demeure permanente.
(2) Son véritable titre est Reis-ul-Kuttàb , ou chef des gens de plume.
des Ottomans. 97
ou sur les biens ecclésiastiques. Ou ne compte dans ces trois sections
pas moins de cent cinquante commissaires , qui sont partagés en trois
classes , les Kiatibs , les Schagulrds et les Scharhlus ; ils ont pour trai-
tement des fiefs militaires Zlamet et Tiamar : ceux des deux premiè-
res classes s'appellent Gueditti ou stipendiés , et ils ne suivent lies
troupes, que quand elles se trouvent sous le commandement du Sul-
tan ou du grand Visir. Chacune de ces sections a un chef nommé
Kessedar. Il y a dans la première trois commissaires principaux ,
savoir; le Canoundjl , qui est chargé de chercher dans les réglemens
généraux, Canoun-Name , la décision applicable au cas , et de la
transcrire conformément à la demande qui en est faite par le Reis-
Efendi^ VHamdji, qui fait les rapports sur les affaires, et le Ntt-
meyiz, qui revoit et corrige les écrits des commissaires. Tous les ar-
rêtés doivent être écrits en lettres bieu visibles sur une grande feuille
de papier uni orné de fleurs en or et en argent, et la plupart
des lignes y sont en or; puis ils sont soumis à la signature du grand
Visir, lequel écrit dessus le mot Arabe Sahh , qui veut dire authen-
tique. Le commissaire qui l'a rédigé met son nom au dos de l'arrêté ,
qui est ensuite signé du Mumeyz , du vice-chancellier , et du Reis-
Efendi. Si l'arrêté regarde la province , le JSLschandjL appose en
tête le sceau , Toughra , du Sultan ; mais s'il est adressé aux autorités
dans la capitale, il n'a besoin qae de la signature du grand Visir 9
et prend alors le nom de Bouyourouldoû , mot Turc, à la différence
de celui qui émane du Souverain , lequel s'appelle Ferman du Per-
san : ces deux mots ont néanmoins la même signification, et la pu-
blication des actes qu'ils désignent se fait par le moyen de hérauts.
On donne au Sultan (es titres les plus pompeux dans les édits ; Tare*
et comme il n'y a poiut de règle invariable à cet égard, c'est aux <&«*/«* Jc*«.
secrétaires de la chancellerie à savoir choisir ceux qui, par leur pu
signification et leur harmonie , sont les plus propres à flatter l'oreille.
On y trouve par conséquent fréquemment répétés les noms de con-
quérant de l'univers, de Sultan des deux continens , de Souverain
des sept climats , de Monarque de l'orient et de l'occident, de dis-
pensateur des trônes et des couronnes, d'asile des plus grands po-
tentats de la terre, de possesseur de l'auguste anneau de Salomon ,
d'Alexandre du siècle, de grand Roi entouré de magnificence et
de gloire à qui Darius servira d'huissier, d'Imam suprême des
Musulmans, et autres analogues à ceux que nous avons déjà rap-
portés ailleurs.
E-urope. Vol. I. P. III. ,3
9& Gouvernement
Titre, Le Sultan lui-même n'est point avare de titres honorifiques en-
(juc donne l 1
te Sultan vers les -autres; Il dira du Grand Visir , que c'est lui qui règle
cm grand . -1 1 O
fw Jetât, qu il est 1 administrateur général de l'empire, le ministre
au MufLj ete. ,111,,
consomme, la splendeur de la nation, le lion invincible dans le3
champs de bataille, le sabre fulminant de U victoire, l'Assaf(i)
du siècle, et il le comparera aux ministres les plus célèbres de
l'orient. Il appelera le Mufti le plus savant d'entre les savans Orthodo-
xes, la clef du trésor des vérités théologiques, le flambeau des mys-
tères les plus sublimes, le sage interprète de la loi divine , la source
féconde de toute vertu, dont la science égale l'océan, et duquel la
sagacité résout les questions les plus épineuses. Il déclarera le grand
amiral pour être le navigateur le pins babile à cingler à travers les îles
et les écueils , et le brave champion des mers de l'un et l'autre confi-
nent. Le même abus de titres subsiste à l'égard de tous les gens en
place suivant leur grade, et le dernier d'entr'eux est qualifié au
moins de très-excellent parmi ses égaux. Toutes les fois qu'une
personne est nommée dans un écrit officiel , il est d'usage d'expri-»
mer un souhait analogue à son mérite et à son rang, par exemple; à
un Ismail-Aga on dira : daigne le Tout-puissant accroître sa gran-
deur ; à un Ali-Efendi, que sa science aille toujours croissant; à
un Omar-Aga , que sa bravoure devienne toujours plus grande; à
un ambassadeur ou à un Prince Chrétieu , que sa fin soit heureuse :
ce qui équivaut à dire: puisse-t-il ouvrir les yeux q, la lumière
du couran; et aux autres Princes vassaux de l'empire , puisse sa
soumission être durable , ou encore puisse son esprit être éclairé de
la connaissance de la meilleure des religionsl Si le souhait s'adresse
gu. Sultan, pn ditj daigne l'Etre suprême perpétuer la splendeur de
sa majesté et de sa gloire; et le nom de l'empire est toujours accom*
pagné de ces mots : que sa duréç soit éternelle l
Q,(„„d Aux titres honorifiques le Sultau joint quelquefois celui d'un
%ïewe"! emploi supérieur à la place qu'occupe la personne à laquelle il est
donné. Ainsi un Pacha à deux queues sera comparé à un Visir ou
à un Pacha à trois queues ; nuis aussi s'il p^rd son emploi, il perd
avec lui son titre: car aucun antre n'est héréditaire que celui de
Bey 9 qui est réservé aux fils des Pachas et à leurs descendans.
autres chefs Le Reis-Efendi a sous lui trois autres chefs, qui remplissent di-
^ReMifpndi Ferses fonctions. Le DipaurTerdjumari , ou interprète de la Porte, est
(ï) C'était le ministre de Salomon,
DES O T T OMAN S. 99
celui qui traduit les notes et les mémoires adressés au gouvernement
par les ministres étrangers ; il assiste avec le Reis- Efendi à leurs con-
férences, et interprète leurs discours dan9 les audiences publiques , que
leur donnent le Sultan et le grand Visir. Il a beaucoup d'inflilence dans
tout ce qui tient à la politique extérieure: car il arrive assez souvent
que le Reis-Efendi n'a aucune connaissance de ce qui se passe dans
les autres états de l'Europe, et qu'il ignore même leur position
géographique. Autrefois c'était le plus souvent des renégats qui exer-
çaient cet emploi % mais depuis un siècle et demi il est plus par-
ticulièrement donué à des Grecs des familles les plus distinguées de
Constant inople , qui sont ensuite nommés Hospodars de la Valachie
ou de la Moldavie. > UAmeddji est spécialement chargé de mettre
au net les rapports et les mémoires qui sont toujours rédigés par
le Reis-Efendi et adressés par le grand Visir au Sultan; il assiste
aux conférences de son chef avec les ministres étrangers et en tient
note. C'est lui qui perçoit les droits que les nouveaux possesseurs de
fiefs militaires payent au Reis-Efendi , et qui en délivre le reçu
consistant en ce mot améd , Persan, qui veut dire payé, d'où s'est
formé celui à'Ameddji. Le Béilikdji est celui qui dirige les travaux
des trois sections de la chancellerie. Outre ces attributions , le
Reis-Efendi exerce encore une sorte de juridiction sur tous les gens
de plume ou de lettres , et anciennement il était aussi le premier
agent des Khans de la Crimée.
Le troisième ministre d'état est le Tchavonsoh-Baschi , qui réu- Queiù
nit en lui des fonctions de différentes natures. Comme viee-prési- aRhU&
dent au tribunal du grand Visir , il reçoit les plaintes portées en
matière civile et criminelle : à cet effet, et avant que le tribunal
s assemble à la Porte , il va s'asseoir à la gauche du siège du
grand Visir, prend des informations bien précises sur les causes
qui doivent être portées le même jour au premier ministre, et lui
en fait pour plus de brièveté un résumé, soit qu'elles doivent être
jugées par lui-même, ou renvoyées au tribunal compéteut; il a
à ses ordres, pour ce dernier cas, six cent trente huissiers ap-
pelés T 'chavouschi , uniquement destinés au service des tribunaux.
Ce ministre assisté de trois officiers, savoir le Muhzur-Aga , VAssas-
Baschi, et le Sou-Baschs , qui sont des espèces de préfets, réunit
aussi les attributions de ministre de police, et fait exécuter les
arrêts des magistrats et du grand Vsir. C'est lui encore qui présente
les ambassadeurs; à l'effet de quoi il va les recevoir le jour de l'au-
miuislre*
ioo Gouvernement
dienee publique au lien où ils débarquent, et les accompagne, en
se tenant à leur droite, au sérail ou au palais du grand Visir. Les
jours de divan et de grande cérémonie, il fait avec le chef des huis-
siers du palais les fonctions de maréchal de cour, et ils portent l'un
et l'autre l'habillement de chambellan et le bâton de commandement,
et reçoivent ainsi à la seconde porte du sérail le grand Visir, qu'ils
précèdent jusqu'à la salle du divan en frappant la terre tour à tour
avec leurs bâtons garnis de lances d'argent ; ce qu'ils font égale-
ment pour les ambassadeurs le jour qu'ils sont admis à l'audience.
Ce ministre a enfin sous son commandement une compagnie de
deux cents Guedi/di-Zaims , pour la promulgation des ordres dans
les provinces, lesquels ont en outre l'inspection des fermes des im-
pôts qui sont données à vie; et lorsqu'un de ces fermiers désire
céder son contrat à un antre , le l 'chavousch-rBaschi écrit sur le
contrat même sa demande pour la soumettre à l'approbation du
grand- Visir. Il y a six secrétaires d'état s qui dépendent plus ou
moins de ces trois ministres.
Uurcmix Les jours de divan, deux de ces secrétaires appelés , l'un TBuyuk-
les Tïiau rei Tezêkredji 3 ou premier maître des requêtes, et Faut re Kutchuk-Tez-
liéredji , second maître des requêtes, se placent aux côtés du Visir ,
pour lui lire les requêtes qui lui sont présentées, et y inscrivent
ses décisions. Ils en fout de même près le Tchaousch-Baschi , avec
lequel ils passent une grande partie de la journée, et sont chargés
en outre de la transcription des ordres dn Grand Visir pour les
différens ministères qui sont dans la capitale. Un troisième appelé
Mekioubdji , ou premier secrétaire du grand Visir, tient la corres-»
pondance de ce ministre sous la direction du Kehaya-Bey ; il a
gous sa dépendance, environ une trentaine de commissaires, dont
les places sont très-enviées , comme donnant un accès facile aux ern»
plois supérieurs. Le Teschrifatdji , ou graqi maître des cérémo*
nies, a aussi plusieurs substituts; il est dépositaire des registres du
cérémonial de la cour et des prérogatives attachées à chacun des
ordres des magistratures publiques. Le Èeylihdji , ou vice-chancelier s
exerce ses fonctions dans les trois bureaux qui composent la chancel-»
lerie impériale. Enfin le sixième et dernier de ces secrétaires , ap?
pelé Kehaya-Klatibi , ou premier secrétaire du Kehaya , est chargé
de la correspondance entre son maître et le grand Visir, et du
recouvrement des tributs qui leur sont assignés; il a également de vingt
$, yingt-cinq liiatïhi sou§ ses ordres, Ces secrétaires , ainsi que les trois
DES OïTOM A 2Î S* I O I
ministres d'état, sont renouvelles tous les ans; ils sont nommés par
le Prince le plus souvent sur la proposition du Grand Visir, et pren-
nent le titre de seigneurs de la Porte ou Capou-Ridjali. Dans
les commencemens ils étaient secrétaires particulier* du grand Vi-
sir , et assimilés à ceux qui sont au service des Gouverneurs de
provinces: ce n'est que depuis l'abolition des Coubbé-Visir , qu'ils
sont compris dans le nombre des magistrats publics. Malgré cet
heureux changement et l'importance de leur emploi , ils n'ont pas
recouvré les prérogatives qui étaient attachées aux places d'une an-
cienne institution , et aucun d'eux n'est aujourd'hui membre du di-
van. Le Kehaya-Bey et le Tchavousch-Baschi , en leur qualité de
lieutenans du grand Visir dans l'administration de la police géné-
rale et de la guerre, portent comme les généraux le titre à"Aga.
Le Reis-Efendi et les secrétaires d'état entrent dans le corps des
Khodjakians et portent le même turban : voyez le n.° ^ de la plan-
che i5 ; mais ils ne sont point admis à baiser la robe du Sultan
dans les fêtes du Beyram, honneur dont n'est cependant pas ex-
clus le grand maître des cérémonies.
Le grand Visir a pour adjudans un officier de chacun des ATadan»
corps de milice, qui fait les fonctions d'agent de son général près
de la Porte. Celui des Janissaires est !e Muhzur-Aga , ou le capi-
taine de la vingt-huitième compagnie des Beuluks , laquelle est
toujours de garde à son palais. Deux officiers de cette compagnie,
savoir , le Tafendji-Baschi et le Mataridji-Baschi marchent aux cô-
tés du grand Visir quand i! sort à cheval, et VOda~Ba$chi tient
le timon de sa barque. Les agens des deux généraux de cavalerie
Sipah et SUihdar portent le titre de Ketkouda-Yéri , et ceux des
trois corps d'infanterie celui de Capou-Tchavouschî , qu'on donne
aussi à un agent du chef des Emirs. Tous ces officiers assistent au
tribunal du grand Visir, soit pour recevoir ses ordres en ce qui con-
cerne leurs chefs respectifs, soit pour entendre les jugemens ren-
dus par lui contre les accusés de chaque corps de milice: jugemens
qui n'ont pourtant point leur exécution sans un ordre du général
dont dépend l'accusé. Sont également attachés au ministère du grand
Visir, savoir; le Mutèférica-Baichu , qui est chef d'une compagnie
de deux cents possesseurs de fiefs; le Télhkîsdji , qui porte an chef
de$ Eunuques noirs les mémoires que le grand Visir adresse au mo-
narque; le Visir Cara-Coulaghi substitut du premier; le Tartar-
dga, chef d'environ deux cents Tartares , qui sont les courriers ordi-
mililaires
du grand V air.
ioa Gouvernement
naires du gouvernement; le Guenulluler- Aga chef de cinquante mi-
litaires, Guetiullus , qui, les jours de cérémonie , sont au service du
chef de cinquante Delis , ou Deliler-Aga ; le Caftandji-Baschl , qui
fournit les pelisses et les cafetans pour les employés nouvellement
nommés, auxquels ces objets sont remis en présence du grand-Vi-
sir; et enfin les capitaines, Bauluk-Baschi , de quinze compaonies
de Tchavousch , formant cent trente hommes, dont une partie est
de garde au palais du grand Visir, et l'autre au sérail. Tous ces
employés sont subordonnés au Tchavouschlar-Emini et au Tcha-
vouschlar-Kiatïbi , dont le premier est comme le référendaire des
ordres du Tchaoousch-Baschi , et l'autre tient l'état des causes non
jugées par le grand Visir et renvoyées aux tribunaux, ainsi que
des noms des Tchavousch chargés d'en solliciter la décision. Ces
deux personnages ont sous leur garde les personnes d'un haut rang,
et surtout des Ouléma emprisonnés pour dettes.
Palais Ces officiers subalternes ont leurs bureaux et leur logement
grand-Piur. au rez de chaussée et au premier étage dans le palais du grand
Visir, le second étage étant occupé par le ministre, par son ha-
rem et par les principaux employés de sa maison. Son palais offre
le spectacle d'un flux et reflux continuel de gens qui vont et viennent ,
les uns pour affaires, les autres pour faire visite aux ministres ; et
toute cette foule se compose des agens des autres ministères , des pre-
miers officiers du sérail, des gouverneurs de province, et des inter-
prètes des missions étrangères. Chaque affaire passe par les mains
de l'un des trois ministres, qui sont les seuls admis à conférer im-
médiatement avec le Grand Visir. Ils le voient tous les matins pour
lui faire leurs rapports ou pour recevoir ses ordres s à moins qu'il
ne soit occupé de quelqu'affaire pressante, et dans ce cas, s'ils atten-
dent de lui quelqu'ordre, ou s'ils ont quelque communication im-
portante à lui faire, ils lui envoient un secrétaire. Les employés
à la cour sont tous obligés d'y rester depuis le lever du soleil jus-
qu'à une heure avant son coucher, et ils ne peuvent s'en absenter
sans une permission spéciale du grand Visir, pour l'effet de laquelle
un des officiers se présente à la porte de l'appartement de chaque
ministre et dit à haute voix iznê , qui veut dire congé lié, et l'em-
ployé qui l'a obtenue demande aussitôt ses chevaux. On ne connaît
de vacance que durant les fêtes du Beyram , et encore les minis-
tres et les secrétaires sont ils obligés d'aller le matin à leurs bu-
reaux : le Kehaya-Bey ue peut même jamais abandonner son mi-
des Ottomans. io3
lîîstère , étant obligé de remplacer le grand Visir en son absence ,
et de veiller à la sûreté de la capitale. Le Reis-Efendi^ le Tcha-
vousch-Baschi et les deux ministres des requêtes dinent ordinaire-
ment avec le grand Vi?ir; niais le mercredi, qui est jour de divan,
ils cèdent leur place aux quatre juges de la capitale; et le ven-
dredi les deux maîtres des requêtes la cèdent encore aux deux
Casiaskcrs qui ont assisté au divan. Le Kehaya-Bey a sa table par-
ticulière, qui tire son service des cuisines du grand Visir ; il y in-
vite son secrétaire, le Mektoubdji, le grand maître des cérémonies,
et les officiers de distinction qui se trouvent chez lui à l'heure du
diner. Les autres employés se font tous apporter à manger de chez
eux. Les ministres, les secrétaires d'état et les autres fonctionnais
res d'un rang supérieur donnent audience à qui que ce soit sans
distinction de rang. Il n'est pas rare de voir le bureau d'un minis-
tre rempli de gens, les uns assis sur les sophas et les antres debout ,
sans que cela l'empêche d'expédier les affaires les plus pressantes ;
il faut pour lui parler savoir saisir le moment favorable, et l'on
ne fait antichambre que quand il est en conférence secrète, Il n'est
pas aussi facile d'approcher le grand Yisir; et pour lui parler il
faut se présenter à son tribunal , ou lui demander une audience
particulière, ou, s'il s'agit des grands de l'état, attendre un jour de
visite; il ne donne audience publique qu'à ceux qui sont ou ont
été au service de l'état , et encore une seule fois par mois.
De la maison du grand Visir,
La maison du grand Visîr peut être comparée à celle du Sul- M^on
tan. Les officiers ont pour la plupart les mêmes titres , et sont de duylZf
même partagés en deux classes, sous la dénomination d'officiers de
l'intérieur et de l'extérieur: ces derniers portent la barbe longue,
et les autres les moustaches seulement, On compte dans la première
un trésorier ou intendant général ; un capitaine des huissiers ; un
premier écoyer; un chef de quarante écoyers; un aumônier; trois
chantres, qui annoncent l'heure des cinq prières du jour dans trois
endroits du palais (i); l'intendant du b^rem; le chef des cuisines
(i) L'usage d'annoncer l'heure de la prière hors des mosquées est
un privilège particulier an sérail , au palais du grand Visir et à ceux des
Pachas à rrois queues. Un grand Visir dévot, ou qui veut le paraître , se
lait voir deux ou trois fois par jour récitant sa prière avec sa famille.
io4 Gouvernement
et autres services, outre environ quarante autres officiers avec le
nom d'Aga du Visir, qu'il envoie en mission dans les provinces;
douze Alai-T chavousch habillés en velours rouge, et portant le bâ-
ton garni comme celui du CapoudjL-Baschi } qui règlent la marche
du cortège dans les cérémonies publiques; huit gardes d'honneur,
Schalirs , qui marchent à peu de distance devant le cheval du grand
Viçir; deux cents valets de pied, Tchocadars , portant en cein-
ture un fouet avec de petits chaînes d'argent , dont les plus anciens
sont employés à l'espionage et font leurs rapports au Kchaya-Bey ;
et enfin quarante geôliers.
Gens enpioyés La seconde classe comprend le Silihdar-Aga , le Tchocadar-
a son mm«. Jga , le Muhhurdar-Aga ou garde sceau, qui l'appose sur tous les
écrits particuliers de son maître ; le Divitdar-A ga ou secrétaire , lequel
est obligé de préparer tout ce qui est nécessaire pour écrire; le Ca-
ftan- Aga ou chargé en second de la garde-robe; le Mlstah-Aga ., ou
chef du garde-meuble ; le Rakhtvan-Aga ou garde des armures; le
Djèbe-kanedji-Baschl , ou intendant de la salle d'armes ; le KLazinè-
Basch-Yamac ou chef en second du garde-meuble ; le chef de qua-
tre-vingts pages exercés au jeu du Djirid; le chef des pages valets
de chambre; le Peschkir-Agar ou maître du palais; le Tatundji-
Baschi ou dépositaire des pipes et du tabac; le maître-d'office;
le limonadier; le gardien du linge, de la vaisselle, des tapis, du
bois d'aloès et de l'eau de rose; le confiseur; celui qui monte les
turbans , et enfin le porte aiguière et le barbier. Ces officiers ont
peut-être trois-cents pages sous leurs ordres. Le grand Visir a aussi
quatre Eunuques pour son harem, et autant de muets qui se tien-
nent à la porte de son cabinet quand il est en conférence secrète/
toujours prêts à exécuter ses ordres.
ruhr »'a Toutes les fois que le grand Visir sort de son palais, les gens
fait au Mufti, attachés à son service se rangent en file sur son passage. S'il va faire
visite au Mufti, ce chef de la religion envoie à sa rencontre jus-
qu'à la porte de la cour ses subalternes , dont deux de leurs chefs
portent devant lui des brasiers où brûle du bois d'aloès ; et il vient
lui-même le recevoir au pied de l'escalier , comme le fait aussi le
Visir à son égard. Il est même d'étiquette que celui qui reçoit la
visite d'une personne au dessus de lui aille aussitôt à sa rencontre ,
qu'il baise sa robe, et la précède pour entrer dans la maison.
Sous les premiers Monarques, le traitement du grand Visir montait
,iv grand Visir* à peine à dix mille piastres ? et il fut porté depuis à vingt-cinq
des Ottomans. iod
mille par Soliman I.er pour Frenk-lbraim-Pachct , en récompense
des victoires que ce Visir avait remportées en Hongrie : il est vrai
de dire aussi que ce ministre tirait alors un revenu considérable
des emplois publics, dont il disposait à son gré, et du gouverne-
ment d'une province, qu'il fessit administrer pour son compte par
un lieutenant. Depuis la conquête de l'île de Chypre sous Sélim II,
cette ile forme l'apanage du grand Visir, qui la donne à ferme à un
sous-gouverneur pour trois cent-vingt-cinq raille piastres par an , dont
cent soixante-dix mille sont pour le fisc. Les permutations d'emplois qui
ont lieu ordinairement entre les grands dignitaires , tels que le grand
trésorier, VAga des Janissaires, le grand douanier, les gouverneurs
de provinces et les Pachas à trois et à deux queues, lui valent eu
outre plus de quatre cent mille piastres: à quoi on peut ajouter
les deux tiers d'un million provenant des payemens qui se font au
fisc par les fermiers des impositions. Enfin tout calculé, les revenus
d'un grand Visir s'élèvent à quatre ou cinq millions de piastres.
Mais si ce traitement parait exorbitant , la place à laquelle Dépense*
il est affecté est grevée aussi de charges considérables. L'usage <ili'tl'!oltfMrs'
oriental veut qu'en certaines occasions le grand Visir fasse de ri-
ches prescris au Sultan même, ainsi qu'aux officiers de sa cour et
aux principaux magistrats. D'abord il n'en fesait que les jours du
Beyram; mais ils furent tellement multipliés dans la suite, qu'ils
devinrent aussi d'obligation aux deux éqnînoxes , aux deux soK-tices
et à la fête de la naissance de Mahomet. En 1690 le grand Visir
Kupruli-Zadé-Mustafa , à force d'instances, en avait obtenu la sup-
pression de Soliman II; mais Acmet son successeur ne voulut pas
la maintenir. Ce ue fut que sous Mahmoud I.er et Mustapha III,
que le nombre de ces époques dispendieuses fut diminué; et à pré-
sent le grand Visir ne fait de présens au Souverain qu'aux deux
fêtes du Beyram , à Péquinoxe du printems et le jour anniversaire
de la naissance de Mahomet. Cette obligation s'étend encore pour
lui aux princes du 3ang , à la Sultane mère, aux Cadines et aux
premiers officiers du sérail, et les cadeaux qu'il fait, en proportion
du rang de chacun d'eux , consistent en ouvrages de bijouterie et
autres objets, tels que boîtes, montres, schal ^ étoffes des In-
des, essence de rose, bois d'aloès, ambre gris , et quelquefois
en bourses de ras pleines de pièces d'or. Pour preuve de plus de
dévouement il fait encore hommage an Sultan } tantôt d'un beau
cheval richement harnaché, tantôt d'une montre ornée de dia-
Puropc. Fol I. P. III. i4
io6 Gouvernement
mans, tantôt d'une belle esclave mignîfiqnement parée. Depuis le
règne d'Amurat lit jusqu'à celui d'Ahmed III , toutes le fois que
le grand Visir avait audience du Sultan, il était obligé de lui faire
présent de quelque bijou de prix, ou de dépo«er au pied du trône
une bourse contenant plusieurs milliers de ducats: à cela se joi-
gnaient d'antres cadeaux pour les principaux personnages du sérail,
plus une somme de cinq à six mille piastres à partager entre les
subalternes; mais depuis la réforme opérée par Ahmed III , toutes
ces dépenses se réduisent à deux ou trois mille ducats, que le grand
Visir fait distribuer aux gens du palais. Si ce ministre reçoit du
Sultan quelque présent , il doit aussitôt lui en témoigoer sa recon-
naissance par un autre, et récompenser généreusement celui qui le
lui a remis : si c'est un cheval , les trois ministres d'état le reçoivent
à la porte du palais : le grand Visir baise sa bride et l'élève à
la hauteur de son front, puis il monte dessus et fait deux ou trois
fois le tour de la cour; il baise encore la bride après qu'il en est
descendu, et le remet ensuite à son écuyer. L'officier qui le lui a
amené reçoit en cadeau, une pelisse, un cheval et une trentaine
de bourses, et s'en retourne an sérail précédé de ses domestiques
portant sur Inirs épaules les sacs d'argent qu'il a eus du ministre,
Enfin le grand Visir doit encore, aux deux fêtes du Beyram , faire
des libéralités en pelisses, en mousselines, en draps et en vases aux
principaux magistrats,. A sa mort, ou, ce qui arrive encore plus
souvent , lorsqu'il est déposé, ses biens sont dévolus au fi»e , et tout
considérables qu'ils puissent être, vu la facilité qu'il a d'en acquêt
rir , il n'en reste rien pour sa famille (i).
(i) Pour donner une idée des immenses richesses que peut acquérir
tin grand Visir , l'auteur que nous suivons de plus près en rapporte un.
exemple cité par l'historien Hassan-Beyzadè dans la personne du grand
Visir B.ustem- Pacha , gendre de Soliman I.er,qui fut pendant quinze ans
^ la tête du gouvernement Turc. Ce Visir possédait, ditril, dans différen-
tes provinces huit cent quinze terres, où il avait en propriété quatre cent
soixante-seize mulets, deux mille et neuf cents chevaux, onze cent soi?
xante chameaux, et mille sept cent cinquante esclaves des deux sexes.
On trouva dans son trésor sept cent trente mille ducats, un grand norn>
bre de lingots d'or et d'argent , trente deux bijoux d'un grand prix ; dans
sa garde-robe rjuatre mille et huit cent quatre-vingt beaux habillemens com-
plets : dans sa salie d'armes environ deux mille cuirasses, mille cinq cents
casques en argent , et mjUe soixante aufres en argent doré ou en or mas?
Revenus
des autres
ministre».
D£s Ottomans. 107
Lé9 revenus ordinaires et extraordinaires des ministres d'état
sont proportionnellement analogues à ceux du grand Visir. A cha-
que promotion qui se fait dans certains emplois, le Kehaya-Bey
exige le quart, le tiers ou la moitié de ce qui se paye pour le
même objet au grand Yisir: cette rétribution est de deux mille et
cinq ceuts piastres pour les Pachas à deux queues, et de sept mille
cinq cent pour ceux à trois queues, et le grand Visir lui fait en
outre la remise du dix pour cent du produit net de son revenu sur
Tile de Chypre. Le Reis-Ëfendi reçoit aussi une gratification des
nouveaux gouverneurs de province: les Pachas la lui font de trois
mille piastres, et les Mirmirans de cinq cent; mais les droits de la
chancellerie lui rendent davantage. Le traitement du Tchavousch-
Baschl , qui est chargé du recouvrement des amendes , se com-
pose d'un certain droit qu'il perçoit sur les sommes adjugées par
les tribunaux à une des parties dans un procès, et d'une rétribu-
tion de mille piastres qu'il reçoit des nouveaux Paschas , et de deux
cent cinquante des Mirmirans. Il en est de même de tous les au-
tres chefs de bureau.
Laissant à part pour le moment les Ulema , qui appartiennent
à la hiérarchie Mahoraétane, tous les autres officiers publics dé peu-
dans du grand Visir se divisent eu deux classes ^ savoir ; les hommes u*ian
d'épée, et les hommes de lettres. La première se subdivise en qua-
tre autres classes, qui comprennent en tout cinquante-deux person-
nes appelées Kkodjakians ou maîtres. La première se compose de
cinq grandes charges, qui sont celles, du premier Defterdar mi-
nistre des finances, dont nous parlerons en son lieu; du second
Defterdar, qui est chargé de l'administration des nouvelles imposi-
tions établies par Sélim III; du Defterdar qui veille aux approvision-
nemeng de la capitale; et du.Nlsckandji, qui appose le sceau du Sul-
tan en tète de tous les actes , ordres et patentes émanées du trône.
Ce magistrat avait autrefois le droit d'examiner et d'enregistrer tout
ce qui lui était présenté, pour y apposer le sceau impérial; et il
jiulfes
magistrats
sif j, sept cent soixante sabres avec la poignée enrichie de pierreries, et
mille et quinze autres garnis en or et en argent. Il avait onze cent trente
selles avec leurs housses brodées en or et en argent , et ornées de pierres
précieuses. Sa bibliothèque était composée de cinq mille volumes manus-
crits , qui traitaient de philosophie et de morale , et de six mille et cinq
cents exemplaires du Coran , dont cent trente reliés en or et en pierreries.
io8 Gouvernement
jouissait de ïa même considération que le premier Beflerdar , au-
quel néanmoins il cédait le pas; mais dans la suite il a perdu ce
droit. Ce fut sous Soliman I.er que , par une délicatesse vraiment
digne d'être imitée dans la distribution des emplois publics , le
premier Defterdar ayant refusé de prendre la prééminence sur un
Nlsckandji auquel il était redevable de son avancement , il fut dé-
cidé qu'elle appartiendrait au plus ancien des deux. Enfin la cin-
quième des charges dont il s'agit est celle du D ef ter- E mini , ou
chef du bureau appelé Defter-Kane , qui est le dépôt général des
anciennes arhives, registres et titres concernant les possessions impé-
riales : ce dépôt se divise en trois parties qui sont, Idjmal , Mufa-
sal et' Rouznamtcké. La première a dans ses attributions l'adminis-
tration des provinces , leurs divisions et leurs confins, et l'on y tient
les registres des terres impériales, des fiefs des Pachas et des fiefs
militaires. On conserve dans la seconde les documeos relatifs aux
terres des particuliers qui sont de deux espèces, celles qui payent
la dixme, et celle qui payent tribut. Dans la troisième on enregis-
tre les cessions qui se font des fiefs militaires, Une centaine de
personnes enyiron sont occupées à ces divers objets. Les cinq fonc*
tionnaires que nous venons de nommer sont conseillers d'état , et les
jours de cérémonie ils portent comme le Reis-Efendi un habit de
ras rouge, à la différence de celui des autres Khodiachians qui
est de couleur violette. Le premier jour du diyan qui suit leur
nomination ils font leur cour au Sultan, qui consiste en une pros-
ternation à la porte de la salle du trône. Les Khodiakians de la
Hommes seconde classe se réduisent à trois: le Buyuk-Rouznamedji chef du
& première premier bureau de finance; le Basch-Mouliassebedji chef du se-
classe. * . i • • . . ,
cond bureau, qui se donne ordinairement aux ministres près les
cours étrangères, et V Anadoli-Mouhassebedji qui est le chef du troi-
sième bureau. Ces magistrats, sont en outre conseillers d?état , et font
comme les premiers la cour au Sultan. La troisième classe comprend
six Khodiakians , dont le premier, qui est le T ers a né- E mini , ou
Intendant de l'amirauté, fait les fonctions de ministre de la manq-
ue, et les cinq antres sont officiers du sérail. La quatrième classe se
compose de trente-huit Khodiakians , dont vingt-deux sont chefs
de bureau dans le ministère des finances, huit autres tiennent les
j-egistres des quatre corps d'infanterie et des quatres compagnies
de cavalerie incorporées dans les Sipahs et les Silihdar , quatre
£pnt pflicjers (Je l'amirauté ? et les quatre autres intendans , savoir 5
des Ottomans. 109
le TopJihané-Naziri , ou inspecteur de la grande fonderie des ca-
lions; le Sergui-Naziri > ou chancelier des recouvremens et des
payemens qui se font au trésor; le Kiaghid-Enderoun-Emini , ou
chargé des fournitures à faire dans les bureaux; et le Kiaghid-Bi-
rowi-Emini , ou percepteur des sommes que doivent payer les nou-
veaux possesseurs des fiefs militaires.
La seconde classe des gens d'épée se compose de dix militaires Ho^mse^%ée
et de quatorze employés civils, appelés Jghayan. Daos le nombre ctasso-
des premiers sont quatre généraux d'infanterie , deux de cavalerie
et quatre chefs des compagnies que nous venons de nommer. Vien-
nent ensuite, les cinq premiers Aga de la cour; le Mir-Alem ou
chef des chambellans; le Bostandji-Baschi , qui est uu officier ci-
vil et militaire; le Capoudjiler-Kehayassi s ou maréchal; les deux
écuyers; les deux Ba sch-Bakl-Coulis , ou receveurs des deniers pu-
blics; le Veznèdar-Baschi , ou intendant général du trésor; et les Ba-
rout-Khanè-Emini, ou directeur des fabriques de poudre qui sout au
nombre de trois, savoir; une à Constantinople , une autre à Salonique
et la troHième à Gallipoli. Dans cette classe sont également compris le
surintendant général des édifices Mimar-Aga , celui de la grande
douane de Constantinople, Gueumru^-Emini , et celui de la bouche-
rie , Cassab-Baichi , qui est chargé de fournir le nécessaire aux cui-
sines du palais et à celles du corps des Janissaires. Tous ces officiers ,
qui sont au nombre de quatre-vingt-cinq, ne gardent leur emploi
qu'un an, et il dépend entièrement du grand Visir de les y conser-
ver, de les en priver, ou de leur donner de l'avancement. Lorsque u sont à u
ce ministre a résolu la destitution d'un officier supérieur 3 il écrit aûgrandFuiri,
sur une liste trois noms , dont le dernier est celui qui s'entend devoir
être conservé. Le Sultan, à qui cette liste est présentée , approuve
ordinairement la proposition du Visir, en effaçant les deux premiers
noms, et en écrivant au dessus: accordé. Il n'est pas d'intrigues,
de recommandations et autres moyens que n'emploient ceux qui dé-
sirent être portés sur cette liste. Après que les nominations ont été
ratifiées par le Monarque, la cérémonie de l'installation est fixée
à uu jour, qui est ordinairement le troisième ou le quatrième après
la première fête du Beyram. Le Kehaya-Bey fait inviter les can-
didats à se rendre à cet effet dans la salle d'audience du grand
Visir, qui y est assis à un coin du sopha entouré des principaux
secrétaires de la chancellerie et des premiers officiers de sa maison,
ayant à sa droite le Reis-Efendi et le maître des cérémonies, qui
IIO GoOVfiRWEMENT'
sont debout, et à sa gauche un paquet de brevets: plus loin est un
monceau de Cafetans, à côté duquel se tient un Caflandji-Baschi.
Les nouveaux élus sont introduits successivement, et le Reis-Efendi
fait savoir à chacun d'eux l'emploi auquel il a été promu. L'employé
est installé par le don qui lui est fait d'un cafetan, puis il baise la
robe du grand Visir, de la main duquel il reçoit son brevet, et se
retire. Le premier à se présenter est le Kehaya-Bey , le seul qui soit
décoré d'une pelisse de zibeline, les autres n'ayant droit qu'au ca-
fetan. La même cérémouie a lieu pour les officiers du sérail nouvel-
lement nommés, excepté le Bostandji-Baschi qui lie parait jamais
en public, comme nous l'avons observé plus haut, et auquel la re-
mise du cafetan se fait par le moyen d'un mandataire délégué à
cet effet. Il y a encore treize autres employés subalternes , qui ,
vu la modicité de leur traitement , peuvent se dispenser de cet hon-
neur, pour ne pas payer le tribut qui y est attaché. Les employés
devant se pourvoir aussitôt après leur installation , du turban ana-
logue à leur grade, trouvent dans le palais même du grand Visir
des gens qui le leur fournissent.
Quatre espèces Le cafetan, en Arabe Khallat , était en usage à la cour des
Califes et à celle de Bysanco où ce mot se prononçait galat , d'où
est venu celui de gala usité aujourd'hui. On en compte de quatre
sortes chez les Ottomans. Sous le règne de Mahomet II on crut qu'il
serait plus convenable de décorer les principaux dignitaires de pe-
lisses, qui, à les nommer suivant le rang des personnes à qui on les
donne, sont en peaux de zibeline, d'hermine, de loup-cervier, de
renard blanc , de vair etc. La première espèce est réservée pour
le grand Visir, pour le Mufti, pour les Pachas et pour les Ulema
des trois premiers grades. La pelisse du grand Visir et des Pachas
est d'une étoffe en soie blanche, celle du' Mufti est eu drap blanc ,
et les Ulema l'ont en drap vert. Outre cela le Sultan fait présent
en certaines occasions au grand Visir, au Caim-Mécam et à VAga
des Janissaires d'une pelisse bien pluâ précieuse et qui diffère des
autres, eu ce qu'elle a un grand collet en fourrure tombant sur les
épaules et avec des agrafes en or: cette pelisse est en drap rouge
pour le Visir , vert pour le Caim-Mécam, et en écarlate doublé
de peau de loup-cervier pour l'A ga des Janissaires. On donne aussi
des pelisses et des cafetans en témoiguage d'une distinction par-
ticulière.
de eafelansi
des Ottomans. nr
Après la distribution des cafetans, le grand Visir fait remet-
tre en sa présence un rouleau de cinq cent , de mille ou de deux
raille ducats au plus aux Khodichians , qui ont vieilli à son service
et sont sans fortune. La même cérémonie a lieu à l'égard des gou-
verneurs de provinces, qui ne sont de même en place que pour un
an; ils y sont représentés par le Capou-Kehayas , et si quelqu'un
d'entr'eux fait les fonctions de plusieurs Pachas, il reçoit pour cha-
cun d'eux le vêtement d'honneur. Les magistrats ne perdent pas leur Magistrats
emploi seulement aux électious, mais encore dans le courant de l'an- hpardre
née, et cela par un effet de l'avidité des dispensateurs de ces places, •dmu'cannèa.
qui mettent ces magistrats dans la nécessité d'y être confirmés,
pour avoir deux fois au lieu d'uue la rétribution qu'ils en retirent.
Le grand amiral, les généraux 3 les chefs des bureaux et les gou-
verneurs de province usent du même artifice à l'égard de leurs su-
balternes. Qui pourrait, d'après cela, calculer les suites que doit
avoir une semblable vénalité? L'histoire cite même des Sultans,
qui en ont plus d'une fois donné l'exemple.
On croirait que ces grands personnages portent des titres ana- Quel tUre on
îogues aux décorations et aux honneurs attachés à leur rang, corn- auxpremtîn
me cela se voit en Europe. Mais il en est bien autrement à la Persomiazcs"
cour. Ottomane. Tout le monde sait que , selon l'esprit du faste orien-
tal, èpmme autrefois à la cour des Empereurs Grecs, les autres
hommes aux yeux du Souverain ne sont que de viles créatures. Tout
individu civil ou militaire 3 quel que soit son grade, est désigné dans
les reserits impériaux sous le nom de coul ou esclave ; et le grand
Visir, pour indiquer quelqu'un au Sultan emploie cette formule: un
tel votre esclave. Ce n'est même que depuis Mahomet IV, qu'on a
cessé à la Porte de donner cette dénomination aux ambassadeurs
étrangers, qui auparavant étaient obligés d'en faire usage dans les
rapports ou mémoires qu'ils adressaient au Sultan. On n'est pas cho-
qué non plus parmi nous d'une formule à peu près de ce genre ,
qui, à la vérité, ne se prend pas dans nu sens rigoureux, c'est
celle de votre très-hurnble et très-dévoué serviteur, dont un infé-
rieur peut faire usage envers son supérieur.
Le gouvernement Ottoman a néanmoins un avantage « qui ne se £'«««•*
, y . . , O 1 aux premiers
rencontre gueres ailleurs, c est que tout le monde y peut aspirer aux emPlois cst
11,. * * ouvert à tout
plus hauts emplois , comme on a vu en effet s y élever des gens de la le m°nde-
plus basse condition. Et pourtant, leur peu de durée ne répond pas
aux efforts qne font les aspirans pour y parvenir? car qui brille
jauourd'hui au premier rang, s'éclipse demain dans une place su-
lia Gouvernement
balterne, et baise la robe de celui auquel il commandait le jour
d'auparavant. Ainsi l'amiral d'une flotte nombreuse se trouve encore
heureux d'avoir le commandement d'un vaisseau, un Aga des Ja-
nissaires d'être mis à la tête d'une petite garnison dans un fort sur
les frontières, et nn grand Visir d'obtenir le gouvernement d'une
province. Dans un pareil ordre de choses, les gens en places devraient
bien se garder d'aucune vexation envers leurs subalternes, comme
il arrive souvent d'en commettre à ceux qui s'y croient inamovibles.
Sous Mahomet II et Sélim I.er , leurs troupes étant en campagne,
il arriva plus d'une fois qu'un Visir vit sa tente abattue, et que
quelques Pachas et des généraux trouvèrent la croupière de leur
cheval coupée au moment où ils s'y attendaient les moins par or-
dre du Monarque, dont ils avaient encouru la disgrâce. Malgré ces
exemples redoutables, qui devraient prévenir les abus d'autorité
on raconte qu'un Visir fit périr en plein divan sous le bâton
un Beylerbey , et fouetter un Mollah distingué et Emir ou de-
scendant de Mahomet; qu'un autre Visir fit donner en présence
de sa famille deux cents coups de verge à un de ses frères, qui
était même son lieutenant et Kchaya-Bey ; et qu'un grand amiral
ayant fait rassembler dans l'île de Chio où il venait d'aborder tous les
gens de son escadre, fit main basse sur eux avec une grosse massue.
Nous pourrions citer encore beaucoup d'autres traits de ce genre,
si ceux que nous venons de rapporter n'étaient pas déjà pins que
sufBsans pour nous donner sur ce point une juste idée de la férocité
du caractère Ottoman.
mmère dont ®a ne sera Paa surpris d'après cela de la manière dont le Sul-
tan termine les lettres qu'il écrit à ses ministres, quand il veut les
exhorter à bien remplir leurs devoirs : la voici : chacun de vous
selon son rang et son emploi sera sévèrement puni ; je le jure par
l'ame de mes ancêtres. Mahomet III écrivait ainsi à Djarrah-Moamed-
Pacha lorsqu'il ie promut au grand Visirat: vous saurez en outre,
que j'ai juré par l'ombre de mes ancêtres de ne point faire de grâce
à un grand Visir , et de le punir au contraire avec la plus grande
rigueur pour la moindre prévarication dont il se sera rendu coupa-
ble ; il sera mis à mort , son corps sera coupé en morceaux , et son
nom sera voué à l'infamie. Ahmed I.er écrivait de même à un Caim-
Mécam qui fesait les fonctions de grand Visir: sache que le Sultan
mon père ayant terminé ses jours par ordre de la providence , j'ai
pris possession du trône impérial. Songe à maintenir la paix dans
le Sultan
tenniue
les lettres
qu'il adresse
à ses ministres.
DES OtïOMaSS. J 1 3
la capitale , et malheur à toi s'il arrive le moindre désordre par ta,
faute , car tu seras puni de mort. Mahomet IV monté sur le trône
à Tâge de sept aus ne cessait de dire à ses ministres : je vous fe-
rai décapiter , et il accompagnait cette menace d'un geste de main
analogue à l'action.
Ainsi le Monarque est le maître absolu de la vie et des biens Fortune
,.,.,, , . des employé*
de tous ceux qui ont un emploi daus 1 état : car quant aux biens , à ta discrétion
i rTi 5-i 5 '.'i' mu i i du monarque.
excepte ceux des ulema , s ils n en ont pas ete dépouillés de leur
vivant, ils sont confisqués aussitôt après leur mort. Les plus adroits
savent néanmoins éluder, au moins en partie, l'effet de cette confisca-
tion; soit en contractant des dettes qui les mettent dans le cas de jurer
qu'ils sont faillis; soit en enterrant leur or et ce qu'ils ont de plus
précieux ; soit en portant toujours sur eux des objets de valeur pour
à en servir en cas qu'ils soient envoyés tout à coup en exil ; soit
en fesant aux mosquées des donations qui assurent une rente à ceux:
qu'ils délèguent pour les administrer; soit en hypothéquant en fa-
veur des mêmes lieux quelques immeubles à titre de prêt, pour en
laisser l'usufruit à leurs enfans ; soit enfin en employant à inté-
rêt des capitaux, ou en acquérant des immeubles sous le nom
de leurs parena ou d'amis de confiance : avec de semblables subter-
fuges, pourvu qu'ils ne puissent paa être légalement prouvés, ces
employés parviennent à sauver quelque chose des mains du fisc.
Mais on met quelquefois plus de sévérité dans l'exécution de cette
mesure envers les grands. Lorsqu'ils meurent ou qu'ils sont disgra-
ciés, leurs agens , tels que l'intendant ou le trésorier, sont iuterpellés
de déclarer ce que possédait leur maître , et pour peu qu'ils s'em-
barrassent dans leurs réponses t il sont mis à la torture jusqu'à ce
qu'ils aient avoué la vérité , et aussitôt le fisc s'empare de tout ce
qu'il a pu découvrir. Il suit de là , qu'aucune famille ne peut jamais
acquérir de grandes richesses ; ce qui est parfaitement conforme aux
maximes de la politique Musulmane, soit pour l'avantage qu'y trouve
le trésor impérial, soit parce que le gouvernement est sur par là
de n'avoir point à craiudre qu'on forme aucune entreprise contre
lui. C'est dans cette même vue sans doute, que les primogénilures
sont défendues par la loi, et qu'elle accorde aux femmes le même
droit qu'aux hommes dans le partage des successions. Les premiers
magistrats , sur un simple avis du graud Visir de ne point se trouver
le lendemain matin à leur poste, se regardent comme destitués de
4eurs fonctions , et ceux qui les remplacent sont invités seulement
Europe. Fol. 1. P. 111. ,5
n4 Gouvernement
à se rendre à la Porte. La nouvelle, bonne ou mauvaise , est trans-
mise d'une manière analogue à l'importance de son objet : à un
Ulema élevé à la dignité de Mufti, elle est portée par le Reis-
Efendi; à un Mufti déposé par un Tchavousch-Baschi , et quant au
grand Visir, voyez Bostandji^Baschi.
Du divan.
Divan ,
ce qu'il
Suppression
Divan, mot Arabe qui signifie assemblée, est le nom que le
Calife Muaviyé l.et donna à son conseil d'état; et cette assemblée
n'est autre chose que la réunion ou conseil des autorités adminis-
tratives et judiciaires, Deux divans furent institués par le conquérant
de Constantinople, l'un au sérail, et l'autre au palais du grand Vi-
sir. Le premier était à la fois conseil d'état et tribunal suprême,
et c'était là que les affaires principales étaient traitées. Le Souve-
rain en était le président et y assistait dans une tribune; et a côté
de la salle étaient les bureaux des chefs de section de la chancel-
lerie s des finances et des archives. Cette salle se trouvait d'abord
dans la première cour du sérail ; mais Soliman Ifev en ayant fait
construire une magnifique en pavillon et avec une coupole dans la
seconde cour, il y établit le divan et fit déposer les archives dans
les bâtimens adjacens , où elles sont maintenant sous le sceau du
premier ministre. Il investit en même tems cette assemblée de la con-
naissance de toutes les affaires politiques, et voulut être témoin lui
même des discussions, mais eu se tenant caché derrière une fenêtre
grillée, qui était au dessus du siège du grand Visir, Le conseil se
Composait alors de minières portant le titre de Coubbé Visir, c'est--
à-dire de la coupole, à cause de la figure de la salle. Ces minis-
tres étaient au nombre de trois sous Soliman ; mais dans la suite
il y en eut jusqu'à neuf, et on les désignait par premier Visir,
second Visir etc. (i). En tems de guerre ils servaient sous les or-
dres du Sultan on du grand Vsir, et lorsqu'ils commandaient en
chef, ils prenaient le titre de Senisker.
Mais cette pluralité de yisirs ne tarda pas à occasionner
(i) Soliman lui-même en créa quatre en i53(), et un cinquième en.
ï544. Sélini II en porta le nombre à sept, et jYmurat IV à neuf. Leur
costume était le même que celui d'un pacha à trois queues , et consistait:
gn. une robe de ras vert doublée de zibeline.
des Ottomans. ïi5
des désordres et des scènes scandaleuses , qui obligèrent le Souve-
rain d'en réduire le nombre, et enfin de les supprimer entièrement.
Depuis lors, le grand amiral t comme ayant le titre de Visir, est le
seul Pacha qui ait place au divan. Ce conseil s'assemblait plusieurs
fois par semaine ; mais Ahmed III fixa ses séances au mardi seule-
ment , et ses successeurs en ont peu à peu restreint le nombre à
une, seule toutes les six semaines. Aussi , quoiqu'il règne encore la
même pompe et la même rigueur d'étiquette dans le cérémonial, le
divan n'est plus aujourd'hui qu'une vaine ombre de ce qu'il était
anciennement.
Il y a donc deux sortes de divans, l*un ordinaire et l'autre
extraordinaire. Le premier est une cour de justice , à laquelle in-
terviennent les chefs d'administration, qui ont leurs bureaux dans
les salles voisines, pour être toujours à portée de donner des informa-
tions et à recevoir des ordres. La salle du conseil est décorée, de
trois côtés , de sophas recouverts d'une étoffe d'or. Celui du milieu
est occupé par le grand Visir, qui a à sa droite le grand amiral ,
et à sa gauche les deux Casiasker. Sur le sopha de la gauche siègent
les trois Defterdar , et sur celui de la droite le Nischandji : ce qui
fait en tout huit personnes , dont ce conseil est composé. S'il se
trouve en ville quelque Pacha à trois queues, il y a entrée de
droit, et prend place à côté du grand amiral. Tous les membres
sont assis à FEuropéenne , en grande tenue et en bottes suivant l'an-
cien usage. Lorsque le Sultan y assiste lui-même , il se tient ca*»
ché derrière une fenêtre grillée dont les barreaux sont dorés , et
aux deux côtés de laquelle ou voit le chiffre impérial en or. Au
dessus sont tracés en gros caractères quelques versets de VAlco-
ran , où est rappelée, on ne sait trop pourquoi, l'obligation d'une
exacte justice. Pendant la séance les généraux et les premiers com-
mandans des Janissaires, qui sont au nombre de douze cents et à
quelque distance de là , se promènent à droite sous les péristyles
qui forment la façade de la seconde cour : à droite se tiennent les
premiers capitaines de la cavalerie avec plusieurs groupes de Peik ,
Tchvonsch, Capoudji et écuyers ; et en face de la porte Félicité
sont rangés environ trente Capoudji- Baschi , avec douze autres écuyers
montés sur des chevaux richement harnachés. Le plus grand silence
règne dans tout le palais. Nul ne peut se mouvoir que selon les rè-
gles du cérémonial. Les membres du divan les moins élevés en grade
sont les premiers à s'acheminer vers la salle. Le premier Defterdar ,
Séances
du difan.
Dicait
ordinaire
extraordinaire.
I I 6 0 OU y EBNEME N T
le Reis-Efendi , les deux Caziasker et le grand amiral sont reçus
à la porte par deux maréchaux de cour, qui les précèdent jusqu'à
leur place en frappant alternativement la terre avec leurs bâtons.
Ces membres s'arrêtent, chacun selon sou rang, à diverses distances
qui sont indiquées par de petites colonnes eu marbre , et à la der-
nière ils se retournent vers la porte Félicité pour faire une profonde
révérence vers l'habitation du Monarque. Aussitôt que le grand
amiral est arrivé , un messager est enyoyé au grand Visir pour le
prévenir que tous les membres sont réunis; et aux mots soyez prêts
qu'il prononce, le cortège composé de presque tous les officiers de
la maison de ce premier ministre se met en mouvement. Le Kehaya-
Bey $ après l'avoir accompagné jusqu'à la seconde porte du sérail,
retourne au palais pour remplir ses fonctions pendant son absence,
Le Visir traverse à pied la seconde cour, le Sultan pouvant senl
69y montrer à cheval. Il s'avance à pas lents précédé aussi des
deux maréchaux, et est complimenté sur son passage par les offi-
ciers et les troupes; et après avoir fait également une profonde ré*
vérence à la porte Félicité „ au milieu de deux haies composées des
membres et des personnages les plus marquans venus à sa rencontre,
il entre dans le divan. Chacun va prendre son poste: le grand mai-*
tre des cérémonies et l'intendant des pavillons accompagnés de leurs
substituts restent debout aux deux extrémités de la salle, La séance
s'ouvre au lever du soleil, et commence par l'examen des sceaux
apposés sur les deux dépôts des anciennes archives; le TchavQuschf
Baschi les Ijève avec précaution pour les montrer au grand Visir; et
la séance finie , ils sont renouvelles au moyen de l'empreinte de
l'anneau impérial. On introduit ensuite ceux des réclarnans à qui le
T chavousch-Baschi a accordé cette faveur. Deux maîtres des requê?
tes fout lecture des placets , et écrivent dessus les décisions, au
bas desquelles le premier ministre met lui-même sa signature. Les
deux Cazias'.er donnent seulement un coup-d'qeil aux papiers qui
ont pour objet de* intérêts civils, et se réservent d?en faire un,
examen plus approfondi lorsqu'ils seront rentrés dans leurs bureaux.
Le Nischandji appose en tête des nouvelles ordonnances le chiffre
impérial. Le grand amiral et les trois Defterdar n'assistent au con?
seil que comme auditeurs, et ne parlent jamais, à moins qu'ils ne
soient interpellés par le grand Visir sur quelqu'objet concernant leur
ministère. La séance ne dure guère jamais plus d'une heure, et les
réclarnans qui n'ont pas été eptendus sont renvoyés au divan de
la Forte?
des Ottomans. it^
La tenue du conseil est suivie d'un banquet , pour lequel il Banquet
y a trois tables où dînent, savoir; à la première ^ le grand Visîr la séance.
avec le JVischandji et le premier Defterdar ; à la seconde, le
grand amiral et les deux autres Defterdar ; et à la troisième les
Cazias1 er. Les Khodiakians sont servis dans leurs bureaux , et
VAga des Janissaires, des Sipahs et des Silihdar? avec leurs officiers
sous le péristyle. Les Janissaires ont aussi part à ce repas : les gar-
çons de cuisine posent au milieu de la cour une file de six cents
vases de cuivre pleins d'une espèce de soupe de riz (Thcorba ) ,
et à côté de chaque vase trois grands pains ronds et plats appelés
Fodola. A un signal donné, les Janissaires s'approchent de ces
plats , les prennent et les emportent à leur poste , où ils distribuent
les mets avec des cueillères de bois , qu'ils portent dans un étui
en cuivre attaché à leur casque de parade. S'ils refusent cette li-
béralité, le Sultan doit s'attendre bientôt à quelqu'une de ces ré-
voltes qui mettent la consternation dans la capitale. Après s^ètre levé
de table le grand Visir demande par écrit une audience au Sou-
verain , et cette demande est conçue en ces termes : Les principaux
membres du divan aspirent au bonheur de prosterner leur front dans
la poussière 3 que foule à ses pieds leur très-majestueux Monarque
seigneur et maître. Le Reis-Efendi, qui est chargé d'écrire cette de-
mande, la remet au grand Visir après avoir baisé sa robe. Ce ministre
la parcourt rapidement , puis l'ayant enveloppée dans un mouchoir de
mousseline il se lève avec les membres du divan, tire de ?on sein l'an-
neau impérial , et après i'ayoir porté à ses lèvres et à son front , il l'ap-
pose sur le cachet: ensuite il donne la dépêche au Reis-Efendi0 pour-
la remettre au maréchal de la cour, qui est à l'entrée de la salle
avec le Tchavousch-Baschi , et ces deux derniers vont la porter im-
médiatement au Silihdar-Aga ou au Kizlar-Jga , les seuls qui aient
la faculté de la présenter au Sultan. Le Monarque, après l'avoir
lue, écrit en haut, agréée. Les messagers retournent vers le grand
Visir, lequel averti par le bruit de leurs bâtons dont ils frappent
la terre va à leur rencontre jusqu'à la porte de la salle, où il re-
çoit d'eux > avec une satisfaction inexprimable , sa demande honorée
de l'accueil qu'il souhaitait. De suite il annonce à VAga des Janissaires
qu'il est admis à présenter son hommage au Souverain. Lui-même
est introduit le premier, et il ne s'arrête que peu d'instans: après
lui entrent les deux Caziasker qui ne tardent pas non plus à se
retirer, à moins qu'ils n'aient à rendre compte au Sultan des no-
n8 Gouvernement
minations de Cadi faites depuis le dernier divan , dans lequel cas
ils lui lisent la liste des individus qui ont été élus. Â leur retour
le grand Visir, accompagné du grand amiral, se rend de la salle
du conseil à celle d'audience, où étant rentré ils se prosternent
trois fois l'un et l'autre et s'approchent du trône. L'entretien qu'ils
ont avec le Monarque roule sur des choses indifférentes, l'étiquette
ne permettant pas d'entrer dans certaines particularités en présence
du Mir-Alem qui fait les fonctions d'introducteur , et de trois prin-
cipaux Euuuques blancs, qui se trouvent à la gauche du Sultan. Par-
mi le grand nombre de chambres qu'il faut traverser pour aller à la
salle du trône ( Arz-Obassi ) , il y en a une où sont de garde les offi-
ciers de la première chambrée. Le trône consiste en un sopha cou-
vert d'un brocart, et élevé sur deux gradins. II est surmonté d'un
dais supporté par quatre colonnes , et d'où pendent dix gros glanda
de perles fines. La chambre est d'une grandeur médiocre , et n'a
qu'une seule fenêtre. On y voit une cheminée à l'usage oriental 7
avec une espèce de niche où sont deux turbans décorés d'aigret-
tes en brillans. Cette chambre a quatre portes, l'une qui est ré-
servée au Souverain exclusivement , la seconde qui sert d'entrée
ordinaire, la troisième par où l'on introduit les présens des mi-
nistres étrangers, et la quatrième qui s'appelle la porte du châti-
ment, parce que quand il arrive qu'un grand Visir est arrêté et
condanné à mort dans cette circonstance , il est escorté par deux
gardes au dehors de cette porte } où il trouve une fontaine et un
oratoire pour y faire se9 ablutions et sa dernière prière, avant d'être
remis entre les mains du bourreau. Nous donnerous ailleurs le des-
sin de cette salle.
Quand Les divans extraordinaires se tiennent , ou à l'occasion de la
'lesd'l'a"! solde des troupes qui se paie trois fois par an , ou pour l'audience
à donner à un ministre étranger : on les appelle Ghalebé-D'wan ,
qui veut dire divan nombreux , à cause de la multitude de per-
sonnes, tant civiles que militaires, qui se rendent au sérail. On y
prépare pour trois mille Janissaires peut-être, six cents plats de
pilau , et autant de zerdé , qui est encore du riz accommodé avec du
miel et du safran , qu'ils prennent à un signal donné. Après eux vient
la cavalerie qui est à pied ; et les trois corps d'infanterie , nommés
Djebedjis , Topdjis et Top-Àrabadjis se rangent dans le vestibule
à gauche en face des Janissaires. On donne aussi à ces troupes une
réfection , puis on passe au payement de la solde. Les chefs remet-
se lieraient
les divans
extraordi-
naires,
des Ottomans. i 19
tent au ministre des finances l'état de ce qui leur revient, et ont
soin de le porter au double de la force de leur corps : abus doDt
le gouvernement permet qu'ils profitent. Le ministre fait un re-
levé de ces états et le remet au grand Visir , qui le soumet à l'ap-
probation du Sultan. Après l'avoir obtenue et avant de commencer
les payemens, le Visir lui demande de nouveau ses ordres, et sur
le rescrit confirraatif qui lui est transmis , la solde se retient pour
définitivement arrêtée. On fait porter alors dans la salle du conseil
devant la porte qui est en face du grand Visir de grands sacs de
maroquin rouge, contenant chacun cinq cents piastres, qui font ce
qu'on appelle une bourse. La distribution de ces sacs se fait par or-
dre d'ancienneté à commencer par les Janissaires. A l'appel qui
en est fait par un officier, le chef s'avance vers la porte du divan
tenant de la main droite le bout de la manche de son vêtement;
il s'incline profondément devant le grand Visir en touchant la
terre avec la main , qu'il porte ensuite à sa bouche et à son
front, et répète deux autres fois cette marque de respect en se
retirant à reculons: après quoi il fait emporter les sacs qui lui
sont destinés. Viennent eusuite les Sipahs , les Silihdar et au-
tres corps selon leur rang, et chacun emporte également en se
retirant le nombre de bourses qui lui revient. Le payement de
la solde à chaque militaire se fait, pour la cavalerie dans le pa-
lais et en présence du grand Visir et des généraux , et pour l'in-
fanterie dans l'habitation et en présence des généraux respectifs :
ce dernier dure quatre ou cinq jours. La solde payée , le grand
Visir en informe aussitôt le Sultan , qui lui en manifeste sa sa-
tisfaction , en lui fesant remettre, par un graud officier de son
palais, une pelisse de zibeline avec un poignard enrichi de brillans.
Cette dépense se monte ordinairement à un ou deux millions de
piastres, y compris le traitement des officiers du sérail, ainsi que
la solde de l'escorte militaire du Sultan, des gens de la marine,
des Jauissaires et des Bostandji d'Andriuople. Les payemens faits,
le conseil se réunit de nouveau et finit par un banquet: ensuite
les membres du divan sont admis à l'audience du monarque, au-
quel VJga des Janissaires et le premier Defterdar annoncent que le
payement de la solde a été effectué : ce qui est constaté en outre par une
espèce de procès verbal que lit le ministre des finances , lequel est signé
des deux Caziasker , appuyé des déclarations de VJga des Janissaires
et autres généraux. Le Sultan , en témoignage de sa satisfaction, fait
lïUmn
chez In grand
Viiir.
12,0 GonVEBSEMEST
revêtir du cafetan d'honneur le premier Defterdar. Outre ces person-
nages , les employés supérieurs nouvellement nommés sont également
admis à rendre leur hommage au Monarque , tels que le Reis-Efendi,
les six premiers Khodiakian, les deux généraux de cavalerie, le
Djebedji-Baschi , Je lieutenant de VAga des Janissaires, les deux
écuyers et les deux maréchaux de cour: cet hommage consiste à
se présenter au milieu des deux Capoudji-Baschi à l'entrée de la
salle du tréne, et à se retirer après s être prosterné sur le seuil
de la porte.
Ainsi le divan du sérail n'est aujourd'hui qu'une ombre de ce
qu'il était anciennement, et celui qui se tient chez le grand Visir
est le seul qu'on puisse dire conforme à son institution primitive.
Le tribunal de ce premier ministre est ouvert à tout le monde
cinq jours la semaine. Le siège du Visir est élevé sur trois gra-
dins, et au dessus on voit le chiffre du Sultan avec cette sentence:
soixante-dix ans de prière ne sont pas aussi méritoires qu'une heure
de justice. Au dessus de la porte de la salle, qui communique à
Fappartemeut du ministre est écrit: Vhomme protégé de Dieu ne
perd pas de vue Vëquitè dans V administration de la justice ; et au
dessus de celle en face qui conduit chez le Reis-Efendi on lit:
une gloire dont la durée sera sans fin attend ceux qui font usage
de la plume , qu'ils en soient assurés , l'éternel Va juré par la plume.
A la droite du grand Visir siège le Caziasker de Romélie , et à
sa gauche celui de l'Anatolie : plus près sont les deux maîtres des
requêtes: le Tchavousch-Baschi se tient en face, et les principaux
officiers des Tchavousch forment deux lignes qui s'étendent obli-
quement jusqu'au bout de la salie , et sont appuyées d'une file de
Janissaires ayant leurs officiers à leur tête. Les représentai des di-
vers corps de troupes se tiennent derrière les Tchavousch, et les
personnes qu'on voit sur la gauche sont les officiers de la maison
du grand Visir. Les réolamans , rangés par classes séparées d'hom-
mes et de femmes, foi meut plusieurs groupes: viennent enfin pour
les derniers les sujets tributaires. Voyez la planche 16. A mesure qu'on
fait l'appel des affaires, les maîtres des requêtes lisent les récla-
mations à haute voix; et comme il n'y a point d'avocats en ce pays,
il est permis aux réolamans d'exposer ensuite leurs raisons de vive
voix. Mais l'appareil imposant de ces séances , et la précipitation avec
laquelle les affaires y sont traitées , doivent sans doute étouffer ou
pour le moins considérablement altérer la voix de celui qui veut
Dr. s Ottomans. iar
faire usage de cette faculté. Les femmes s'y montrent avec plus d'as-
surance, et elles mettent dans leurs réclamations ou leurs plain-
tes une franchise vraiment digne d'admiration. Les arrêts du grand
Visir sont aussitôt transcrits sur chaque plainte ou demande par
les maîtres des requêtes, et signés par lui. Les affaires ordinai-
res, ainsi que celles qui demandent un plus mûr examen , sont ren-
voyées aux autorités compétentes. Les deux Caziasker assisteut au
divan le vendredi, et Vhtambol-Cadissi avec les Mollahs de Ga-
lata , d'Eyoub et de Scutari y viennent le mercredi: chacun de
ces magistrats s'occupe de l'expéditioti des affaires dans son tribu-
nal. S'il y a des coupables condannés à être battus sous la plante
de? pieds , l'exécution a lieu immédiatement dans la cour du pa-
lais, et quelquefois dans la salle môme du divan. La séance dure
deux ou trois heures , et à son ouverture comme à sa clôture, on en-
tend les Tchavousch applaudir et faire des vœux pour la prospérité
du monarque et de son lieutenant.
Depuis que le divan qui se tient au sérail n'est plus qu'une Legranâvuir
ombre de ce qu'il était dans son origine, le grand Visir convoque £Tc'Teih
quand il lui plait certains conseils nommés Wfuschaveres pour y ^affaires
traiter des affaires d'état, et où sont appelés les chefs d'adminis- 'x'laU
tration et quelquefois le Mufti : quelles que soient les délibérations
qui y sont prises, elles sont soumises en forme de rapport à la dé-
cision du Sultan. Outre ces conseils ordinaires il y en a encore d'ex-
traordinaires, auxquels interviennent les chefs des trois ordres de
l'administration judiciaire, civile et militaire. Le grand Visir y ap-
pelle aussi les anciens ministres et les Kodiakians les plus recom-
mandableâ par leur expérience: tous ces personnages forment en-
semble un conseil de quarante membres, qui se réunit dans la salle
d'audience du grand Visir. Le Kehaya-Bey et le Reis-Efendi de-
vraient à la rigueur en être exclus, par la raison qu'ils n'étaient
autrefois regardés, que comme des secrétaires de ce premier ministre;
mais ils y sont admis comme référendaires, et sont assis sur le tapis,
tandis que les autres membres prennent place sur les sophas qui régnent
le long de la salle. Le maître des cérémonies a soin que l'étiquette
y soit scrupuleusement observée selon chaque grade, puis il se re-
tire , et laisse un muet en sentinelle à la porte qui se ferme avec une
portière de drap. Le Reis-Efendi donne alors lecture des papiers
concernait chaque affaire: le grand Visir, après en avoir fait l'ex-
uosition, prend d'abord l'avis du 31ufti, et ensuite celui des autres
Europe. Fol. I. P. III. ,<;
i aa Gouvernement
membrei. Le Mufti , pour ne pas gêner la liberté des opinions ,
exprime vaguement la sienne , et les autres se gardent bien de
manifester la leur. Le premier ministre a beau les solliciter et les
presser de parler pour le bien de la religion et de l'état 3 ils lui
répondent que ses lumières sont plus que suffisantes, que c'est à
bien juste raison que le maître de l'empire a mis en lui toute sa
confiance, et lui a conféré ses pouvoirs, que c'est à lui d'ordon-
ner, et à eux d'obéir. S'il leur renouvelle ses instances , ils baissent
la tête et portent la main à la bouche et au front. Leur réserve
est encore plus grande dans les délibérations qui ont pour sujet la
guerre ou la paix. II n'y a quelque peu de dissension que dans
le cas où il s'agit de présenter ou d'approuver un projet, encore
n'est-ce pas sans danger pour les opposans , car plusieurs Ouletna môme
ont été envoyés eu exil pour s'être déclarés contre une proposition
du grand Visir, et même du Mufti. Ces conseils semblent donc
/être purement consultatifs, et n'avoir pour objet que de justifier,
par l'intervention du Mufti et des principaux membres du gouver-
nement, une résolution, qui, sans cela, si elle venait à avoir des,
suites fâcheuses, exposerait à des propos la conduite du souverain
ou de son lieutenant. Cependant si ce dernier est assez habile pour
prévoir que la chose doive avoir une fin contraire à la dignité et à
l'intérêt de l'empire, il l'arrange de manière à la faire regarder
comme de nulle importance; ou s'il la voit un peu embrouillée et
susceptible de -compromettre les chefs du divan , il la remet à la dis-
position du Souverain , et alors empruntant le langage de l'adulation ,
il l'appelle le chef suprême des Musulmans , le vase de la grâce
jdiv'me et des bénédictions célestes , l'être unique auquel il soit donné
de bien scruter les causes , de bien peser les circonstances , et de
juger ce qui peut être le plus avantageux à la religion et à l'état.
Cette communication est suivie d'une espèce de discussion entr'eux ,
qui se termine par l'émanation d'un décret, que le souverain semble
avoir rendu de son propre mouvement : cela n'empêche pas néanmoins
que si l'affaire tonrne mal, la faute en est toujours imputée au mi-
tiistre. Dans les cas urgens il se tient aussi des conseils extraordinai*-
j-es, qu'on appelle divans en pied, parce que personne n'y est assis.
des Ottoman s. i a3
Des finances.
Les finances de l'empire Ottoman s'alimentent de plusieurs Quel* s«m
. . . » - 1 i i • h' revenus.
sortes de revenus provenant des impositions dites de ta toi , parce
qu'elles sont établies en vertu de la loi religieuse. Les premiè-
res de ces impositions sont celles que payent les terres tributai-
res, c'est-à-dire celles qui, à l'époque de la conquête, fuient
laissées aux Chrétiens qui en étaient les propriétaires. L'impôt
est fixe pour quelques-unes de ces terres, et pour d'autres il se
règle sur le produit des fonds : dans ce dernier cas , il ne peut
jamais être au dessous de la dixième partie , ni au dessus de la
moitié de ce produit , et cette différence varie suivant la posi-
tion du terrein , sa fertilité, la qualité des denrées et autres cir-
constances plus ou moins favorables. Le droit de propriété est res-
pecté; mais si le propriétaire laisse aon fonds inculte pendant trois
ans, ou s'il ne paye pas l'impôt, il court risque d'en être dé-
pouillé. La liberté qu'on a de disposer de ces terres ne peut ja-
mais porter préjudice aux droits du trésor public : car elles ne
cessent point d'être sujettes à la même redevance , lors même qu'elles *
passent entre les mains des Musulmans. Ceux de ces derniers qui
Ciit eu des terres eu récompense à l'époque de la conquête en
payent la dixme; ils peuvent les vendre à des sujets non Mahomé-
tans , et alors elles sont considérées comme les tributaires; mais si
elles retournent à des Musulmans, elles rentrent dans la classe
de celles sujettes à la dixme. Le fisc tire encore une autre res-
source d'une taxe qu'il lève sur les marchandises, laquelle est du
quart pour ceut pour les Musulmans, du cinq pour les sujets tri-
butaires, et du trois seulemeut pour les Européens en vertu des
traités de la Porte avec leurs souverains respectifs. Uue autre bran-
che considérable de reveuu pour la finance est la capitatiou que
payent les sujets non Mahométaus, lesquels sont à cet effet divisés
en trois classes, pour la première desquelles cette taxe est d'onze
piastres, pour la seconde de ciuq et demi , et pour la troisième de
trois et trois quarts. Le payement s'en fait au commencement de
l'année, et la quittance porte pour épigraphe Djiziyé-i-Quebran ,
tribut des infidèles, avec oinq timbres indiquant la classe du con-
tribuable, l'année de l'Egire, le nom du grand trésorier, celui du
ch'i' de la huitième banque de finance , lequel est chargé de Pex-
I24 Gouvernement
pédition, ainsi que îe nom du receveur général de la capita-
tion : le collecteur a particulièrement soin d'y imprimer le nom
de celui qui a payé. Pour empêcher que ce tribut ne soit levé
d'avance dans les provinces , on fait quatre-vingt paquets des seize
cent mille billets qui sortent chaque année de cette banque :
ces paquets sont cachetés et remis à autaut de collecteurs , qui
ne doivent les ouvrir, qu'en présence des magistrats le premier
jour de Tannée Musulmane , qui est le premier du mois Mohar-
rem. Les recouyremens ne se font pas de la manière la plus obli-
geante : car dans les premiers mois, les commis du collecteur ar-
rêtent les Chrétiens et les Juifs partout où ils les trouvent pour
leur demander s'ils ont payé, et s'en faire présenter le reçu: sou-
vent même leur avidilé va jusqu'à ne pas distinguer ceux qu'ils
savent être exempts de cette taxe, tels que les mineurs , les vieillards
et les ministres du culte, Que la population soit ou non diminuée,
il faut que le nombre des billets 3 qui est. invariable pour chaque
district, soit payé; dans cette vue ou fait ensorte , cinq ou six se-
maines avant le nouvel an, d'empêcher que les habitans ne chan-
gent de domicile; et si, malgré cela il y a encore quelque déficit,
les plus riches contribuables sout obligés d'y suppléer de leur pro-
pre bourse, sauf leur recours envers leurs compatriotes. La capitale
seule absorbe cent soixante mille de ces billets. Enfin la capi-,
ta t ion(, avec un autre tribut que payent quelques troupes de Bu*-
hémiens ou Egyptiens errans dans la Syrie, dans la Mésopotamie et
V Asie mineure, ne rapporte pas moins -au trésor de douze millions
et deux cent soixaute mille piastres.
A&m i<>\f$is. Tous ces impôts , également autorisés par la religion, ne suf-
fisant pas aux besoins de l'état, il en a été créé d'autres dans la
suite des tems. Ou a mis une taxe sur l'entrée et la sortie de di-»-
verses marchandises telles que la soie, la cochenille, le café, la
cire,, le coton écru et filé, aiusi que sur le transport des produc-
tions de l'empire d'un lieu à un autre, et il a été dressé pour les
Européens un tarif, qui ne leur est guère onéreux, Les Français depuis
le traité de Belgrade, les Russes et les Autrichiens depuis [776 en
sont même tout-à-fait exempts. On doit compter aussi au nombre
des impositions indirectes, savoir; celle qui est mise sur le bétail 9
et à laquelle ne sont point sujets les Ouléma , les Janissaires et
les Emirs, qui ont moins de cent cinquante montons; celle dont
£pt gréyé chaque quartier dans les villes de l'empire; la cession faite
pub
D E 8 O T T 0 S? A N S. I 2,S
par le fisc de biens (Tune valeur au dessus de dix mille piastres,
provenant de sujets Mahométans ou tributaires morts sans héritiers
légitimes; les tributs de la Valachie , de la Moldavie, et autre-
fois de la république de Raguse; enfin les grosses contributions de
l'Egypte, de Bagdad, de l'île de Caudie, de la Bosnie , du Diar-
bekir et du district de Belgrade.
Pendant quelque tems les revenus publics furent administrés
par économie, Pour empêcher les exactions que se permettaient les affermés.
receveurs, le gouvernement crut plus avantageux pour lui d'affermer
ces revenus; il y gagna en effet , mais au grand préjudice du peuple.
Et comment pouvait-il en être autrement ? Les fermiers généraux
étaient des grands de la cour , des ministres d'état, des gouverneurs
de province, qui passaient ensuite leurs traités à d'autres , et ceux-
ci à des troisièmes: tous ces traitans voulaient gagner; et comme
celui qui avait l'entreprise en dernière main se trouvait enfin grevé
d'une remise exorbitante, il fallait bien qu'il usât de tous les
moyens que peut suggérer la cupidité et qu'il commît des vexa-
tions pour se tirer d'affaire, Cet ordre de choses donna lieu à des
plaintes si vives, et les besoins de l'état devinrent si pressans , que
Mustapha II sentit la nécessité d'établir un autre mode de recouvre-
ment semblable à celui qui était usité en Egypte sous le gouverne-
ment des Sultans Mameloucs : ce fut de convertir ces entreprises en
baux à vie, dans la persuasion que les fermiers tindraient une conduite
plus équitable envers les contribuables. Le recouvrement des impôts
ainsi assuré , on pensa à maintenir l'exécution des contrats passés à vie
aux fermiers: à l'effet de quoi les quatre premiers dignitaires de l'ordre
des Ouléma, savoir; le Muftis les deux Caziasker et le chef des Emirs
furent chargés de recevoir les réclamations que les fermiers pour-
raient adresser ou trône , dans le cas où le ministère oserait atten-
ter à leurs droits. Il est en outre convenu, qu'en cas de mort d'un
fermier, son fils sera préféré à tout autre pour la continuation du
bail passé à son père, pourvu qu'il jouisse d'une bonne réputa-
tion, et qu'il s'oblige à payer la remise offerte par le dernier des
aspirans.
Les enchères pour le recouvrement des impositions ne se font Adjudu
plus dans chaque province à cause des abus cçui en résultaient, mais
seulement dans la capitale où elles ont lieu deux fois par an. Au
jour marqué, un officier du fisc, Mhiritellal-Baschi , publie à haute
voix dans le palais des finances l'e.<pèce de l'entreprise à donner,
à l'enchère.
1^6 Gouvernement
les conditions du bail et la somme que payait le dernier fermier :
on enregistre successivement les mises des aspirans, et l'entreprise
est adjugée à celui qui a offert le plus. Malgré toutes les précau-
tions possibles, le Defterdar , s'il veut s'entendre avec le grand Vi-
sir, n'en dispose pas moins à son gré de ces entreprises, même
après leur adjudication. Une fois qu'elle est arrêtée, le ministre
des finances écrit à côté de la dernière mise carardadé , adjugé i en-
suite il en donne avis au grand Visir qui eu fait rapport au Sultan,
lequel autorise par un rescrit l'expédition des titres à délivrer
au nouveau fermier. Pour faciliter la vente de ces titres le gou-
vernement les a partagés en sehhm , ou lots qui s'achètent séparé-
ment et sont 90us la régie d'un seul administrateur : les acheteurs
de ces lots peuvent ensuite les céder à d'autres, et ceux qui les
ont, se prévalent ordinairement de cette faculté lorsqu'ils sont âgés,
pour transmettre leurs droits à leurs enfans, à leurs proches ou à
leurs amis moyennant une remise du dix pour cent. Les femmes, à
l'exception des Sultanes et autres dames qui ont assez de fortune
pour assurer en cas d'événement les droits du fisc, ne sont point
admises à faire de ces acquisitions. Telles sont les branches de re-
venu fixe qu'a la Porte Ottomane.
Revenus Les revenus incertains ou éventuels se réduisent, au dix pour
cent, qui se paye comme nous venons de le dire, pour la cession
des lots; à la remise que doit faire celui qui prend de ces fermes
à vie, et à la somme de vingt-deux miîle et cinq cent piastres,
que les Pachas à trois queues doivent débourser lors de leur no-
mination. Ces revenus s'accroissent eu outre des avantages particu-
liers que le Souverain retire de la rnoonaie , et qu'il cède souvent au
trésor public, du produit des confiscations, et des amendes aux-
quelles étaient condannes les criminels d'état pour la commutation
de la peine de mort.
Oit se frappe Chez les Mahométans le droit de battre monnaie a toujours
été annexé à la puissance royale: en i3ià8 Orcan fils et successeur
du fondateur de la dynastie Ottomane en fit frapper en or et en
argent. Avant cette époque les monnaies qui avaieut cours parmi
eux étaient marquées au coiu des Sultans Seldjouck ou des Khans
Mogols ; mais dans la suite elles porJèreut le monogramme du Prince
m un verset de l' Àlcoran , et après la conquête de Constantinople ,
Mahomet II y joignit les titres fastueux de Sultan des deux terres,
et de Khaoan des deux mers , c'est à dire de la Rotnélie et de
éventuels.
la monnaie.
DES O T T Û $4 N S. t&f
TAnatolie , de la mer Blanche et de la mer Noire : titres qu'il
prend encore aujourd'hui. Anciennement on battait monnaie à An-
drinople, au Caire, à Smyrne , à Arzroum et dans plusieurs autres
villes: on en fabriqua même durant la guerre avec la Perse , dans les
villes où les généraux avaient leur quartier général , pour plus de
célérité dans le payement de la solde des troupes et antres dépen-
ses ; mais les altérations , les contrcfactions et les abus de tous genres
auxquels donnaient lieu toutes ces fabrications , firent bientôt sentir
la nécessité de les restreindre à une seule, qui est concentrée dans
la monnaie du sérail. Les entrepreneurs des mines, par qui cette
fabrication est alimentée, sont obligés de remettre au fisc, moyen-
nant le trente et plus pour cent de rabais, toutes les matières d'or
et d'argent qu'ils retirent de ces mines; mais il s'en faut bien que
tout le produit en soit versé dans le trésor public , vu la facilité
de la fraude en y intéressant le directeur préposé à l'exploitation
de chacune d'elles. Il y eu a de riches dans le gouvernement de
Diarbekir et près de Trébisonde , ville qui est maintenant sous la
juridiction du Pacha de Sivas ; et celles d'argent et de cuivre à
Kuré dans le gouvernement dont Trébisonde est le chef-lieu ont un
directeur particulier. Il est à remarquer que les mines de cuivre
gont les plus enviées , à cause de la faculté qu'ont leurs entrepreneurs
de vendre comme ils le veulent ce qui leur reste de matière, après
en avoir fourni la quantité convenue toujours à un prix au dessous
de sa valeur, et voilà pourquoi ces mines rendent plus que celles
des métaux précieux. La fabrication de la monnaie est sous la direc-
tion du Zareb-Khané-Emini ou intendant , qui a sous ses ordres douze
maîtres et peut-être cinq cents ouvriers: cet intendant a le dixième
dans les bénéfices, qui monteront à environ un million: le reste
est pour le Souverain. On ne sera pas étonné du peu de numéraire
qu'il y a en circulation dans l'empire Ottoman, si l'on fait atten-
tio.i que les pèlerinages qui se font tous les au s à la Mecque, et le
commerce de l'Inde d'où l'on tire beaucoup de marchandises, ainsi
que celui de la Russie qui fournit les pelisses } en absorbent uua-
partie considérable: on fait même monter à cent millions de pias-
tres, la plus grande partie en or, le numéraire qui s'exporte chaque
année de cet empire. La monnaie d'or la plus recherchée est le
2>er Makboub ou le favori , qui est un sequin de la valeur de deux
piastres et trois quarts et maintenant de cinq , quoique poarta&t-.
depuis Mustapha III il contienne moins d'alliage.
A combien
se montent
en roui
/es revenus
de l'empire
Ottoman.
L'étal
n'a que
de faibles
ressources
à df/èrer
des sujets
en le m s
de guerre.
128 G OU VERSEMENT
Toutes ces branches de revenu forment ensemble une somme
de treute-cinq millions de piastres, dont une moitié est versée dans
le trésor, et l'autre sert à subvenir aux besoins journaliers et à
ceux de la famille impériale, du vieux sérail et du harem, ainsi
qu'au payement des pensions assignées aux gens composant le per-
sonnel de ces maisons, aux anciens officiers, aux veuves, aux or-
phelins et autres. Le trésor a encore à sa charge diverses rétri-
butions annuelles qui se payent dans les proportions suivantes, sa-
voir; de cinq à six raille piastres à un Visir déposé, de trois mille
et quarante-deux à un ex Mufti, de cinq cent à un Caziasker
qui a perdu sou emploi, outre quelques indemnités accordées de
même à un petit nombre de personnes, qui occupaient des emplois émi-
neùs. Le traitement de la Sultane Validé , des princes et des prin-
cesses du sang se paye avec les revenus de biens de propriété royale:
les places de grand Visir, de grand amiral et de gouverneur de
province ont aussi des fonds qui leur sont affectés pour le même ob-
jet , et la cavalerie tire sa solde de fiefs militaires. L'état ne paye
point les ministres de la religion, ni les frais du culte , ni les ma-
gistrats civils: ces derniers en particulier n'ont d'antres émolumens que
les avantages qu'ils se procurent dans l'exercice de leurs fonctions.
Il n'y a guères que les trois membres du divan, tels que le Nis-
chandji et le second Defterdar , dont les emplois sont d'un modi-
que revenu, auxquels l'état pa-se quelque traitement.
La balance de recette et de la dépense se lésait autrefois sur
l'année lunaire; mais depuis 1747 on a pris le parti de la faire sur
l'année solaire, le gouvernement ayant reconnu qu'il venait à épar-
gner onze jours de solde sur les troupes de la marine et sur les
garnisons hors de la capitale. L'Etat ne peut attendre que de faibles
secours pour les dépeuses extraordinaires eu terns de guerre: car
il n'a pour en assurer le remboursement que des ressources bien
peu considérables, qui sont; les amendes pécuniaires auxquelles
sont sujets les possesseurs de fiefs militaires qui veulent se dispen-
ser d'aller à la guerre; la dixième partie des sommes qu'il re-
tire des fermiers publics ; les subventions en nature que font les
provinces, et la faculté qu'a le gouvernement de prendre à bas
prix tout ce qui est nécessaire à l'entretien de la milice. Si pourtant ,
malgré l'usage de ces ressources, l'état se trouve encore dans un be-
soin pressant, comme il ne jouit pas d'assez de crédit pour recourir
aux emprunts, ou pour mettre en circulation un papier monnaie, et d'un
des Ottomans. 12,9
autre côté, la religion ne permettant pas d'accroître les impôts éta-
blie par elle , le gouvernement impose à litre de subside de guerre
une contribution , dont la levée se fait à main armée dans les villes ,
dans les campagnes , chez les banquiers, chez les propriétaires et les
principaux dignitaires , en proportion des facultés de chacun d'eux
ou plutôt au gré des préposés à l'exécution de cette mesure , et;
malheur à celui qui tenterait de s'y opposer. Des escomptes consi-
dérables sont en outre offerts aux fermiers généraux pour en avoir
des anticipations. Mnslapha III, dans la guerre ruineuse qu'il eut
aven la Russie, n'eut pas de scrupule en 1777 d'altérer la monnaie
au point de lui faire perdre environ le vingt-deux pour cent de sa va-
leur: exemple funeste que ses successeurs ont depuis renouvelle deux ou
trois fois, et avec un tel excès que la monnaie est aujourd'hui du
double de sa Valeur intrinsèque dans l'empire Oltoman. Si, après
les dépenses payées , il reste encore des fonds dans le trésor à la fia
de l'année , on les verse dans celui du Sultan : Mahmud laissa en
mourant quinze millions qu'il avait ainsi amassés en tems de paix
et Mustapha III était parvenu à doubler cette somme. Ces fonds ne
restent cependant pas ensevelis dans les caisses du Monarque, car eu
cas d'urgence il fait à l'état des subventions dont il retire un reçu
qui est revu par les deux Caziasker , et signé par le grand Visir et
le premier Defterdar. On croit que le Sultan a en ce moment pour
plus de quarante-deux millions de crédit à ce titre , qu'il peut se
faire rembourser quand il lui plaira.
Ministère des finances.
Cette partie de l'administration publique emploie aussi un Comment
certain nombre de personnes. Sous les premiers Souverains, elle u \Jnhi t,-c
n'avait qu'un seul chef, qui était le Defterdar. Bayezid ou Baja-
zet II en créa un autre, et on les appelait , l'un Defterdar de
Romélie ou des provinces Européennes > et l'autre Defterdar d'Aua-
tolie ou de l'Asie mineure. Sélim I.er en nomma un troisième pour
les finances de la Syrie, de l'Egypte et du Diarbekir : Soliman.
l.er en élut un quatrième pour la Hongrie et les provinces arrosées
par le Danube: enfin chaque gouvernement eut son Defterdar. Mais
les prévarications de plusieurs de ces magistrats provoquèrent leur
suppression, et il n'en resta que trois, dont deux, depuis Sélim
II, n'ont conservé que le titre, et le troisième, qui est d'un grade
Europe, P-oI T. P. 111 1;
1 30 GOUTERSEMENT
supérieur et membre du divan comme nous l'avons vu, a l'adminis-
tration de toutes les finances. Ce ministre reçoit tous les soirs les
comptes de recette et de dépense du trésor public , et deux ou trois
fois la semaine il en présente l'état au grand Visir. Aucun payemeut
ne peut se faire sans son ordre; il signe de même avec le grand
Visir celui de tous les payemens qui se font sur les caisses publi-
ques, et il peut encore suspendre eu tout ou en partie les paye-
mens pour qui cette formalité a été remplie. Un des soins les plus
graves de ce Defterdar , c'est de veiller à ce qu'aux trois épo-
ques fixées dans l'année, le payement de la solde soit fait aux
troupes de garnison dans la capitale. Le moindre retard, ou le man-
que d'une partie seulement de cette solde, suffirait pour occasionner
une émeute funeste, dont il serait lui-même la première victime: aussi
ne néglige-t-il rien pour avoir en caisse à ces époques les sommes doat
sont débiteurs les principaux personnages. Il a aussi l'administration
des revenus particuliers du prince, et entr'autres de ceux prove-
nant des confiscations, Aucun traitement fixe ne lui est assigné pour
ces diverses attributions, et elles ne lui valent d'autres avantages
que ceux qu'ils retire des actes, qui s'expédient dans son ministère.
11 a sous lui cinq grands officiers , qui sont; le Basch-Baki-Couli , le-
quel est chargé du recouvrement des crédits publics, à Peffet de
quoi il a soixante huissiers à sa disposition pour citer ou incarcérer
les débiteurs de l'état; le Djizye-Basch-Baki-Couli ou préposé au
remboursement de dettes contractées par les fermiers de la capita-
jtion ; le Veznedar?Bcischi , qui tient note de tout l'argent qui en-
tre au trésor et qui en sort , et à la disposition duquel sont quarante
peseurs pour examiner les monnaies, et peser l'or; et les deux au-
tres, qui sont le Sergui-Naziri et Sergui-Calfassi tiennent les livres
»ù sont enregistrées toutes les opérations du trésor. Le ministère
des finances est divisé en vingt-cinq sections 3 qui sont toutes réunies
dans le palais même du ministère. V'oy. la planche ij. Le détail
des attributions de chacune de ces sections étant étranger à notre
objet, nous passerons à celles des Pachas, dont nous croyons plus
à propos de donner ici quelques notions qu'à l'article de la milice 9
attendu que ces fiants dignitaires font aussi partie du gouvernement,
des Ottoman s*
i3i
Pachas.
A mesure que les Sultans Ottomans étendaient leurs conquêtes,
ils assujétissaient an tribut les terres qu'ils trouvaient possédées par
les Chrétiens et les Juifs, et levaient la dixme sur celles des Mu-
sulmans conformément à la loi de Mahomet. Les Sultans étant deve-
nus eux-mêmes dans la suite propriétaires, leur territoire s'est trouvé
comprendre trois sortes de biens fonds, qui sont; tes tributaires,
ceux sujets à la dixme 9 et ceux du domaine. Ces derniers furent don-
nés aux militaires et aux employés civils , avec la faculté de re-
couvrer les impositions des fermiers ou redevanciers, et d'exercer sili-
ces mêmes fonds uo droit réel de seigneurie sous l'obligation expresse
de faire le service à cheval , et d'entretenir un nombre déterminé
de cavaliers cuirassés. Ces espèces de fiefs, lorsqu'ils donnaient plus
de vingt mille aspres de revenu, s'appelaient Ziamet , et ceux d'un
revenu inférieur, Timar. Les propriétaires, comme fesant partie
des Sipahs , ou de la cavalerie, étaient sous les ordres des chefs de
district ou Sou-Baschi , qui avaient pour supérieurs d'autres officiers
appelés Alai-Bey , et subordonnés eux-mêmes au Sandjac-Bey ou
Mir-Liva commandant de la province: ces officiers allaient tous
ensemble à la guerre avec leurs cavaliers armés, et en tems de
paix ils étaient chargés du maintien de l'ordre dans la province,
toujours sous la direction de l'officier qui en avait le commande-
ment. Dans les eomraeuoemens , le territoire Ottoman était divisé
en petits gouvernemens nommés Liva ou Sandjac , qui signifie éten-
dard: les chefs de ces gouvernemens s'appelaient Mir-Liva ou San-
djac-Bey 3 et avaient pour enseigne une queue de cheval, ils étaient
subordonnés à deux généraux qualifiés de gouverneurs , l'un pour
la Homélie en Europe, et l'autre pour la Natolie en Asie, les-
quels étaient décorés du titre de Beylerbey ou de Mir-Miran , ou
commandant des coramaudans, et avaient pour marque distinctive
deux ou trois Tough (i), Le nombre de ces commandans s'ac-
(i) Quelques-uns de nos lecteurs seront peut être curieux de savoir
pourquoi ces queues de cheval sont en si grand honneur chez les Turcs.
C'est , dit un écrivain qui connaît parfaitement lours usages , qu'un de
leurs généraux ne sachant comment rallier ses troupes qui avaient perdu
leurs étendards , il imagina de couper la queue de son cheval et de l'at-
tacher au haut d'une lance ; et s'étant en effet ralliées à ce signal , elles
remportèrent la victoire.
Terres
ctmqu'ies ?
comment
distribuées»
i3a Gouvernement
crut ensuite en proportion de I'agrandis3emet du territoire; et des
raisons politiques ayant fait diviser l'empire sous Arnurat III en
grands gouvernemeus ou Eyalet , dans chacun desquels furent com-
pris plusieurs Liva , les Généraux gouverneurs prirent le titre
de Visir ou de Pacha à trois queues, et les commandans d'un
Liva eurent celui de Mirmiran ou Pacha à deux queues. La du-
rée de ces eomraandemens , qui était indéterminée, fut réduite
d'abord à trois ans, puis à deux, enfin à un seul et quelquefois
moins encore: réduction qui fut conseillée par la crainte qu'a le
gouvernement, que les Pachas ne deviennent trop puissans dans lenrs
gouvernemeus en y restant trop long-tems , et par l'intérêt qu'ont
les ministres à leur fréquente translocation, d'où dépend pour eux
la quotité de leur traitement.
En romifen A présent, l'empire Ottoman est divisé en vingt-six gouverne -
gouvernement mens généraux , composés de cent soixante-^trois Liva ou provins
eH dwUf K . , , . \ r
l'empire. ces. Le Liva ou réside le gouverneur est sous son autorité immé-
diate : les autres sont administrés en son nom par des commandant,
■qui ont le titre de Visirs ou Pachas à trois queues , ou de Pachas
à deux queues , nommés simplement aussi Mutesellim , Voyvod , Mous-
fiassil etc. II y a soixanie-douze Liva qu'on appelle Paschclik , c'est
à dire baillages ou jurisdictions , du mot Pacha qui est le nom de
leurs gouverneurs: ces gouverneurs sont subordonnés aux deux Dey-
lerbey de Bomélie et d'Anatolie , et ils ont de droit le commaule-
meut des troupes de leur province en tems de guerre. Un Pacha re^
.tire de chaque LU a de mille à douze cents piastres par au en tems
de paix, et le double en tems de guerre; mais s'il veut s'exempter
de marcher à la tête de ses troupes, il doit en verser la moitié au
fisc. L'exercice du pouvoir est réglé sur le même pied dans toutes
les provinces, excepté l'Egypte, Outre le gouverneur, qui réunit
en lui l'autorité civile et militaire , il y a un magistrat pour l'ad-
ministration de la justice. Dans les grandes villes, les Janissaires de
tout le district obéissent à des officiers appelés Serdar , les Sipahs
et les Silihdar , soldats de cavalerie, à des chefs nommés Kehaya-
Yeris , et les Emirs à des Nakib , qui sont d'autres supérieurs. Les
soldats tributaires sont sous la juridiction des officiers de police , et
subordonués aux chefs de leur nation appelés Kodia-Baschi , le^
q.uels sont chargés de faire la répartition du tribut imposé à leurs
^anlpns respectifs.
du
romman lernent
pour un l'uehw
des Ottoman?. i 33
Le Pacha à trois Tough reçoit à son installation une pelisse Snset&m
de zibeline, et il avait autrefois pour enseigne du commandement un
tambour et un étendard ; mais à présent ou a substitué au tambour
les queues de cheval attachées au bout d'une pique surmontée d'une
pomme dorée. Un des premiers officiers du palais ou Mir-Alem lui
présente trois Toug et un étendard , le Reh-Efendi son diplôme de
nomination , et le Nischandji un modèle du chiffre impérial avec
une écritoice d'argent et une espèce de tablier de soie magni-
fiquement brodé (i): le Pacha à son tour leur fait présent à cha-
cun d'une pelisse de zibeline , d'un cheval harnaché et d'un rou-
leau de cinq cent ou mille ducats. S'il se trouvait absent, il se fait
représenter par quelqu'un de confiance. Maintenant il n'y a plus
que les généraux commandaus en chef les armées , qui fassent usage
du chiffre impérial. Les Pachas jouissent de distinctions plus ou moins
honorifiques selon leur grade: ils peuvent se faire précéder , savoir;
le Pacha à trois queues de neuf chevaux de main (%) , celui à deux,
de six, et eelui à une queue seule de trois seulement, il leur est
également permis d'avoir une musique militaire composée selon ie
nombre de chevaux , de neuf, de six et de trois musiciens de chaque
instrument., comme nous avons vu que l'avait le Visir, et cette mu-
sique doit jouer devant leur palais deux fois par jour, qui sont après
la troisième et après la cinquième prière. Losqu'ils paraissent en pu-
blic j ils sont précédés d'un officier ou Sillhdar , qui porte une épée
dans le fourreau comme l'enseigne de leur autorité, et sont escortés,
suivant leur rang, d'un 3 de quatre ou six Schatir ou gardes d'hon-
neur qui ont un habillement particulier; ils out en outre à leur
service des officiers :_, qui invoquent sur eux la bénédiction céleste»
Le Pacha se fait assister dans les affaires de son administra- Par iui
le Pacha
tion par deux ou trois personnages des plus recommaudabies de !a •?./»»<««*<«'
province appelés Ayan , ou Isch-Erleris , qui sont approuvés du ses Jbwiioar,
gouvernement, et ont une sorte de rapport avec nos officiers muni-
cipaux. Si ces fonctionnaires jouissent de quelque crédit , et s'ils
ont des protections dans la capitale, leurs compatriotes peuvent avoir
.quelqu'espoir de ne pas être opprimés par le Gouverneur ; mais s'ils
(i) Les Grands, lorsqu'elles veulent écrire, étendent ce tablier
sur les genoux, et écrivent ainsi, ou en tenant le papier de la main gau-
che, sans se déranger de dessus le sopha où ils sont assis.
O) Le nombre neuf a toujours été pour les Turcs d'heureux augure.
1 34 Gouvernement
manquent de probité , les babitaus peuvent s'attendre à les voir se
liguer avec le gouverneur pour mette le comble à leurs calami-
tés. Et comment pourrait-il en être autrement ? Le Pacha qui a
acheté au poids de l'or le gouvernement de sa province, et qui
est aussi sûr de l'impunité qu'incertain de conserver long-tems son
emploi , pressure tant qu'il peut les habitans pour s'indemniser des
dépenses qu'il a faites. Non content de cela, s'il est dominé par
l'avarice, il a encore recours à d'autres moyens pour la satisfaire,,
comme par exemple, de s'informer s'il y a quelqu'un de riche dan&
son gouvernement, et de le faire accuser d'un délit par des té-
moins qu'il a subornés, pour l'obliger à se racheter de la peine
par quelque somme considérable. Sou but, dans toutes ces vexa-
tions, est de se mettre en état d'étaler un faste convenable à sou
rang. Un Pacha à trois queues n'a pas moins de cinq cents per-
sonnes à son service, et ce nombre monte même quelquefois jus-
qu'à deux mille, non compris ses gardes: il y a dans son harem
un bon nombre de femmes et deux ou trois cents chevaux dans
ses écuries. Or , en réfléchissant aux dépenses énormes que doit coû-
ter un pareil train , aux sommes considérables qu'il faut débourser
pour obtenir ces places éminentes , et aux présens qu'il est indispen-
sable d'envoyer aux Démosthènes de Constantinople , pour les faire
taire sur les réclamations que les opprimés pourraient adresser au
tribunal suprême, on sera convaincu que ces vexations sont en grande
partie commandées par le besoin. Voyez à la planche 18 n.° i un
Pacha en tems de paix , n.° 3 le même en habit de guerre avec
les trois queues, n.° 3 une homme de sa garde ou Schatir 3 et
n.° 4 un de 8es Pages-
Difficulté Du reste, pour peu qu'un Pacha sache se conduire, il est diffi-
de dévoiler les , , « , , . . , • ,
prévarications cile de dévoiler ses prévarications: car avec une simple apparence
dun ac a. jjg re j jgion ^ ef avec un empressement simulé dans l'exercice de ses de-
voirs et surtout des pratiques extérieures du culte, il se fait passer
pour un homme vertueux, pour un bon Musulman, pour un homme
pieux et juste , et par conséquent digne de l'estime et de la vénéra-
tion publique; et s'il joint à cela un âge avancé avec une barbe
grise , il est regardé comme ayant atteint le plus haut degré de
la vertu et de la perfection. Un Pacha de quarante à cinquante
ans, encore qu'il possédât toute la science d'Aristote et de Platon,
serait considéré comme un enfant sans expérience, et dont on ne
doit faire aucun cas. D'un autre côté, il est assez inutile pour les
se révoltent,
des Ottomans. i35
habifans des provinces d'adresser des plaintes au Souverain , car
quelque grand que puisse être le produit de la confiscation des
biens d'un Pacha pour fait de concussion, il ne leur en revient ja-
mais rien , et leur sort n'en est nullement amélioré, attendu que celui
qui est envoyé pour remédier à leurs maux marche ordinairement
sur les traces de son prédécesseur, et ne fait par conséquent qu'ac-
croître leur misère: aussi trouvent-ils plus à propos de s'en tenir
à leur premier mal.
Les Pachas qui savent faire usage du pouvoir dont ils sont re- liaison*
vêtus, sur le moindre soupçon qu ils ont d avoir encouru la disgrâce iPS pacha
du Sultan, arboreut aussitôt l'étendard de la révolte, non pour se
soustraire à sa domination, mais pour gagner du tems, jusqu'à ce
que l'orage qui les menace soit appaisé. Ils se déterminent d'autant
plus aisément à ce parti, qu'il savent bien que la Porte n'a pres-
que jamais recours à la force pour les soumettre. Quels sont donc
les moyens qu'elle emploie lorsqu'elle veut punir un Pacha rebelle,
ou coupable de quelque grand crime ? La dessimulation. Elle feint Conduite
d'être satisfaite de sa conduite; elle le comble même de promesses, quand eiie veut
d'égards, de faveurs, de témoignages de confiance et d'honneurs, u/ Pacha.
tout eu épiant l'occasion de pouvoir s'en débarrasser; et lorsquelle est
assurée qu'il repose dans la plus grande sécurité, elle expédie un
officier , qui est ordinairement un Capoudji-Baschi , lequel feint d'avoir
une toute autre commission que celle de mettre à mort le Pacha ,
pour laquelle il est expressément envoyé. Cet officier a besoin lui-
même d'user de la ruse la plus rafinée pour empêcher que l'objet
de sa mission ne transpire, et que sa victime ne vienne à en con-
cevoir quelque soupçon, car il serait aussitôt massacré. C'est pourquoi
avant d'en venir au fait, il se passe quelquefois des mois 3 pendant
lesquels il cherche à suborner les commandans des troupes , en lé-
moignant au malheureux Pacha la plus grande indifférence , ou même
îa plus sincère cordialité.
Nous croyons à propos., pour plusieurs raisons, de rapporter ici Ruses pour y
un fait arrivé sous Mahomet IV, d'après lequel on jugera de quel pa'"emr'
artifice est capable un Capouji-Baschi en semblable cas. Ismail-Pacha,
Beylerbey et gouverneur à Azaroum , avait été frappé d'un arrêt de
mort. Le Capoudji-Baschl chargé de le mettre à exécution feignit à
son arrivée dans cette ville d'être gravement malade , et fit prier
le gouverneur de lui envoyer son médecin , en prenant en même tems
îa précaution de se faire bander étroitement les bras,, pour empê-
1 36 Gouvernement
cher la circulation du sang. Le médecin étant venu , il trouve au
malade supposé un pouls très-faible , et le croyant aux extrémités ï\
en fait rapport au Pacha. Celui-ci reçoit en même teras un message
par lequel il est invité à se transporter aussitôt chez le malade, pour
y recevoir des ordres de la plus haute importance qu'il est chargé de
lui communiquer avant de mourir. Il y va accompagné de quatre de
«es domestiques: à peine avait-il commencé à parler, que les gens
du Capoud ji-Baschi entrent à l'improviste et l'étendent mort à terre.
Le Capoudji-Baschi publie alors l'arrêt de sa condannation , et après
l'avoir fait remplacer il s'en retourne à Constantinople avec la tête
du coupable. De même , sur le simple soupçon de quelqu'intelli-
gence avec la Russie, le gouvernement fit périr traîtreusement, dn
tems d'Aabd-ul-Hamid , Grégoire Ghica Ospodar de la Moldavie ,
province dans le gouvernement de laquelle il avait été rétabli par
le traité de paix de Caïnadjé.
Jf n'est pas Tous ces faits et autres semblables qu'on pourrait encore rap-
çue i«t Bâchas porter, semblent démentir I opinion où l'on est généralement, que
a relance l'usage de la Porte lorsqu'elle veut se défaire d'un Pacha , est de
est en^yë lui envoyer un cordon avec lequel il doit être étranglé (i). M.r Ohs-
' "àmo'rT " son déduit de la croyance religieuse des Ottomans mêmes une ré-
flexion , qui n'est pas moins contraire à cette opinion : c'est à tort 9
dit-il, qu'on croirait qu'un gouverneur offre presque volontairement
sa tête sur le vu d'un ordre impérial , les Mahométans n'étant pas
doués d'une résignation aussi aveugle aux volontés du Monarque;
et la preuve de cela , c'est que les gens condannés à mort parmi eux
font tous leurs efforts pour se soustraire à la vigilance des exécuteurs,
en criant que Dieu même commande à l'homme de défendre sa
propre vie. Ces observations et antres, que cette description peut
faire naître dans l'esprit des lecteurs } suffisent pour démontrer
que l'opinion commune à cet égard est sans fondement.
(1) V. Storia delV irhvero Ottomano publiée parle Chevaliei Compa-
gnoni etc. Milano , dalla Tipografia del commercio ec. i8a3. Tom. I.
pag. 207. L'auteur parait être de cette opinion , qu'un Pacha , à la vue
du fatal cordon , doit se regarder comme perdu. Les notions que nous
avons maintenant à cet égard ne nous permettant pas de décider cette
question , nous attendrons que la suite de cette histoite, aussi intéressante
par l'intelligence qui règne dans le plan , que par l'exactitude des dé-
tails , nous présente des faits et des raisons capables d'altérer la confiance
qu'on pourrait accorder à l'opinion de M.r Ohsson.
des Ottomans. i Sf
Revenant à la condition des Pachas ;, nous ajouterons, qu'il ne Condition
n .. ,, « , . . ■ , des Pacbas
leur est pas tacae d obtenir leur retraite; elle ne leur est accor- c,t retraite.
dée que comme une grâce particulière, et encore sont-ils obligés
de la payer chèrement. C'est même envahi qu'ils se flatteraient,, en
rentrant dans la vie civile, de pouvoir établir leur demeure à Cons-
tantinople, ou dans quelqu'autre ville de leur choix: la politique du
sérail ne laisse pas cette liberté à quiconque, soit par les hautes
dignités dont il a été revêtu, soit par ses richesses , pourrait acqué-
rir un certain ascendant dans le gouvernement et lui porter om-
brage. Les Pachas à deux queues, lorsqu'ils jouissent de la répu-
tation d'hommes sages et paisibles, sont traités avec plus d'indulgence ;
et pour peu qu'ils veuillent vivre tout-à-fait éloignés des affa ires , ils
trouvent moins d'obstacles à fixer leur séjour dans la capitale. C'est
pour ne point encourir cette espèce d'exil, et le désagrément de se
voir fréquemment transférés bon gré malgré d'un lieu à un autre,
que les seigneurs de la cour se montrent peu jaloux de devenir gou-
verneurs de province.
Les dépenses de l'administration, ainsi que les frais pour l'en-
tretien des garnisons daus les forts, pour le transport des vivres et
des munitions et pour le passage des troupes, sont également à la
charge des provinces, et l'on y subvient au moyen détaxes qui por-
tent la dénomination odieuse de Dijbayat, ou de Tekialif-Schacca s
c'est-à-dire charges pénibles ou fâcheuses, parce qu'elles ne sont point
autorisées par la loi religieuse. Les impôts directs, tels qu'elle les
a réglés, suffisaient aux besoins du gouvernement dans son origine ; mais
ces besoins s'étant prodigieusement accrus depuis, il a fallu pour y
pourvoir recourir à quelqu'expédient , qui ne blessât pas la loi ni la
superstition du peuple, toujours prêt à crier au sacrilège à la moin-*
dre innovation. Cet expédient fut- bientôt trouvé, et pour cela le
Sultan n'eut qu'à se prévaloir de la faculté que la loi lui accorde
de demander au besoin des secours aux grands de l'état ; faculté
dont il a usé ensuite envers toutes les classes, et en tems de paix
comme en tems de guerre. Une augmention d'impositions directes
ferait crier la nation ; mais elle supporte patiemmement les vexations
auxquelles donnent lieu ces taxes, qui, toutes passagères qu'on les
dit, se renouvellent sans cesse. L'obligation où l'ouest d'en faire la
répartition suivant les facultés de chaque famille, n'empêche pas
que les malheureux habitaos des provinces ne se voient dépouillés
ainsi de la moitié peut-être de leur revenu et du produit de leur
Europe.. Fol. I. P. 111. ,8
Dépenses
cia l adminis'3
tration
à la charge
des profinuea
I 38 GOUTERNEMI N T
industrie. Dans les pays où il y a des tributaires, et où les Ma-
hométans sont en plus grand nombre,, ceux-ci ne manquent jamais
de se dégrever aux dépens des premiers, dont la situation devient
encore par conséquent plus malheureuse. Outre cela , les tributaires
sont encore tenus en raison de leur fortune à une plus forte rétri-
bution envers leurs feudataires ou l'officier de police du district,
pour les mariages et les sépultures, ainsi que pour les constructions
ou réparafions, qu'il veulent faire sur leurs fonds.
juins charges Ce n'est pas tout encore; un Pacha vient-il à changer de goti-
ks prwuues. veroement , ce qui arrive souvent, les habitans doivent lui fournir
les moyens de transport, et lui faire des présens ainsi qu'à tous les
gens de sa suite, et ce n'est pas peu de chose; car un Pacha qui passe
d'un gouvernement à un autre n'emmène avec lui pas moins de troupes
de tout genre , que n'en avaient peut-être les Consuls Romains quand
ils voulaient subjuguer une nation, Lorsqu'il y a des ordres à transmettre
de la part du grand Visir, du ministre des finances, du grand amiral
et des généraux d'armée, n'y ayant point de postes dans l'empire,
on expédie des messagers, qui sont d'un grade plus ou moins élevé,
selon la nature du message dont ils sont chargés, et auxquels on
donne le nom de Mubaschir , ou commissaires. Les routes sont aussi-
tôt couvertes de ces courriers et des gens de leur suite, avec une
escorte plus ou moins nombreuse d'hommes armés. Les pays par où
ils passent doivent leur fournir les vivres et le logement , et [a ville
ou le Pacha auquel ils sont envoyés leur payer les frais du voyage.
L.es officiers civils ou militaires à qui sont données ces commissions,
e'estimeut heureux d'en être chargés, à cause des avantages qu'elles
leur valent. Sagit-il de purger de malfaiteurs une province, de
soumettre un pays ou un Pacha rebelle ? on nomme un Serasker
ou commandant, qui, avec un modique traitement de quinze à vingt
mille piastres , est autorisé à lever dans le pays où il est envoyé des
hommes et des contributions en argent, et à créer quelques Bin-
Baschïs ou chefs de mille hommes, qui font des recrues à raison de
trente piastres par individu pour l'infanterie, et de quarante-cinq
pour la cavalerie. L'armement effectué qu'arrive-t-i! ? Les troupes
elles-mêmes se mettent à exercer dans le pays toutes sortes d'extor-
sions, afin de pouvoir rembourser le Serasker des avances qu'il leur
a faites, et même pour l'enrichir. Une autre chose encore qui met
le dernier trait à ce tableau de l'oppression sous laquelle gémissent
las habitans des provinces 9 c'est qu'il n'y a point de sûreté pour
des Ottoiass, i 3g
les propriétaires: car, en terns de paix ils sont exposés aux brigan-
dages des malfaiteurs , et en tems de guerre aux exactions des trou-
pes, qui ue connaissent ni ami ni ennemi. Pour se soustraire à cette
situation déplorable, les habitans qui veulent jouir de quelque re-
pos sortent de l'empire s'ils sont Chrétiens, et s'ils sont Mahomé-
tans ils se réfugient dans la capitale, où l'oppression est moins sen-
sible, encore sans pouvoir se flatter d'y faire une longue demeure,
le gouvernement ayant soin de renouveler de tems en tems la dé-
fense d'agrandir la ville, et l'ordre de renvoyer dans leur pays na-
tal les familles qui y ont demeuré huit ou dix ans ; précaution sans
laquelle la population irait diminuant sans cesse dans les provinces,
et deviendrait trop considérable dans la capitale»
DE LA MILICE.
^serait ici le lien de parler des premières troupes Turque» , qui
étaient les Yaia , les Musselem , les Azeb, les Saridjé , les Yufvuk , les
Djanbazan et les Gariban; mais ces troupes ayant été supprimées , ou
amalgamées avec d'autres corps de milice, qui ont pris de nouveaux
noms, nous ne nous occuperons, pour plus de brièveté, que de celles
qni existent aujourd'hui. La première de ces milices est celle des Ja-
liissaires ( Yéni-Tcheri ). Orean ayant rayé les Piyadé ou Yaya des
cadres de l'infanterie , sentit la nécessité d'avoir quelques corps
de troupes bien disciplinées et soumises au commandement ; mais ne
trouvant pas dans ses Turcornans des dispositions favorables à ses * .
i • fjngittd
vues, il jeta les yeux sur les prisonniers Chrétiens qu'il avait faits , des Janisstiife
et eu forma des régimens. Leur instisutiou fut en quelque sorte con-
sacrée par un certaiu Hadji-Bekîasch > fondateur de Tordre des Der-
visch-Bektaschi , qui posant la manche de sa robe blanche sur la tête
des premiers officiers de ces régimens, les combla de bénédic-
tions, et leur souhaita au nom du ciel la plus grande félicité:
motif pour lequel ils portent encore le surnom de Bcktaschi.
Cette milice s'affermit sous Mahomet II, et prit sous Soliman le
grand une forme plus régulière. Elle est composée de quatre gran-
des divisions nommées Djemaat , Bmluk , Seymenn ou Segban, et
Adjerni-Oglan- chacune de ces divisions se compose d'un certain
nombre de cohortes ou compagnies, oda ou orta , et forment en
tout deux cent vingt-neuf orta , dont soixuite-dix-;epf restent en
garnison dans la capitale , et les autres sont réparties dans les pro-
i^o Milice
vinces. Des cent-une compagnie qui composaient la division Djemaat ,
la soixante-cinquième fut retranchée de cette division par Mourad IV,
en punition de ce qu'un soldat qui en faisait partie, osa, dans l'é-
meute de la milice contre Osman, porter la main sur ce prince.
Pour perpétuer la mémoire de cet attentat, la caserne de cette com-
pagnie fut convertie en une écurie: A murât la chargea lui-même
d'à na thèmes , et depuis lors les autres renouvellent contre elle tous
les quinze jours certaines imprécations infamantes. C'est de ces com-
pagnies que sont prises les quatre, dites des Solak , qui composent
la garde militaire du Sultan dont on a déjà parlé : sept sont de
garnison à Constantinople , et les autres à la garde des frontières.
A l'exception des Adjemi-Oglan qui ne sorteut jamais de la capi-
tale , pas même en tems de guerre, les autres divisions ont tontes
des compagnies disséminées dans l'empire.
Générai Toutes ces compagnies ont un chef appelé Agi. Dans les corn-
ue ses uvvp.es, •>,',, a n 1 • • i
mencemens c était le plus souvent un beymenn-Baschi qui le rem-
plaçait dans leur commandement, avec le titre de chef en second;
mais l'expérience ayant appris que les Agas qui passent par tous
les grades acquéraient un dangereux ascendant , Sélim ï,er se décida
à exclure de cette place les officiers des Janissaires , et à la donner
au général des Sipah , ou à celui des Silihdar , ou à un grand officier
du palais 3 ou enfin à quelque ministre d'état , sans réfléchir que des
employés civils ne seraient guères propres à contenir une milice
naturellement inquiète et turbulente; et en effet, cette disposition
fut cause d'inconvéniens qui obligèrent Mourad III à remettre
les choses sur l'ancien pied, en dounaut de nouveau le commau,
dément de ces compagnies à un Aga , qui a pour suppléant le
Seymenn-Baschi, et le Koul-Kehaya. VAga des Janissaires, en sa
qualité de commandant de Constantinople, est en quelque sorte le
premier lieutenant du grand Visir ; voyez au n.° i de la planche
19 cet Aga en grand costume, et au n.° a en costume ordinaire.
En tems de guerre F Aga est remplacé dans le gouvernement de
Constantinople par le Seymenn-Baschi , qui est son lieutenant et
chef de la division des Seymenn. Vient ensuite le Koul-Kehaya ,
qu'on pourrait appeler intendant , parce qu'il est chargé de tout
ce qui a rapport à l'administration de son corps, ainsi (pie du soin
d'y faire observer la discipline. C'est lui en outre qui, en sa qua-
lité de commandant de la première compagnie de la division des
fieuluk, dans laquelle les Sultans eux-mêmes s'enrôlent pour la
des Ottomans. i4*
forme , veille à la garde des princes du sang confinés dans le sérail.
Voyez la planche 19 nura. 3 , et au mira. 4 un Aga-Tchocadar ,
ou page à pied de VAga. Les autres chefs dignes de quelque re-
marque sont le Zagardji-Baschi , qui commande la soixante-quatriè-
me compagnie; le Samsondji-Baschi , qui est le chef de la soixante-
onzième , et le Tournadji-Baschi qui Test de la soixante-treizième
des Djemant. Ces trois officiers généraux , qui prennent leur nom
des emplois de gardes en chef, l'un des lévriers, l'autre des
alans, et le troisième des grues, et qu'on appelle encore officiers
des chasses du Sultan , composent le divan ou conseil militaire du
corps , qui se tient dans le logement de VAga. Tl faut avoir passé
par ces trois grades pour parvenir à celui de Seymenn-Baschi ou de
KouUKchaya, Eu cas de déposition, ils sont obligés de partir aussi-
tôt de Constantinople pour s'en aller en exil dans quelqu'île de
l'Archipel , ou comme commandans dans une forteresse aux frontiè-
res avec le titre c-e Serhad-Agà.
Les Serhad-Aga ou commandans des Janissaires de garnison Officiers.
dans les forts les plus importans sont au nombre de trente-deux ,
égaux en rang, sauf pourtant celui de Vidin qui jouit d'uue préé-
minence d'ancienneté sur les autres; et tous doivent avoir été Tour-
nadji-Baschi. Lorsque quelqu'uu d'eux est rappelé dans la capi-
tale, il rentre dans le corps avec le grade qu'il avait avant sa dis-
grâce. Les Adjemi-Oglan dépendent d'un chef particulier appelé
Istambol-Aga , lequel a sous lui deux lieutenans qui sont le B.ou-
mili-Aga , et V Anadoli- Aga , tous deux chefs de deux légions,
où l'on admettait autrefois, dans l'une les recrues faites en Eu-
rope , et dans l'autre celles faites en Asie. Cet officier jouit des mô-
mes honneurs que le Koul-Keaya : rarement il monte aux premiers
grades , et son emploi est à vie. Les Sola't , qui 3 comme nous
l'avons déjà dit, font partie de la garde impériale , ont pour supé-
rieurs quatre colonels, appelés Solak-Baschi , qui ont le rang de Za-
garclji-Baschi. Lorsque lé Sultan sort en public, ils marchent aux cô-
tés de son cheval, et ont un uniforme en velours vert doublé en peau
de loup-eervier. Leur place est également à vie , et ils ont pour suc-
cesseurs les plus âgés de leurs lieutenans Rekiab-Solaghis, au nombre de
huit , dont deux sont placés dans une des quatre compagnies composées
de cent Janissaires choisis parmi les hommes les plus beaux et les plus
courageux de tout le corps. L'auraonier Odjak-Imam du corps a le corn-
mandement militaire de la quatre-vingt-quatorzième compagnie des
1 4^ Milice
Djemaatî et au cas qu'il soit élevé en grade , il quitte le turban sa-
cerdotal , et transmet à son successeur l'exercice des fonctions re-
ligieuses. Le chef de la cent-onzième compagnie est le trésorier
Beit-Ulmaldji , qoi est chargé de recueillir les successions des Ja-
nissaires morts sans héritiers légitimes. Le Basch-Tchavousch , outre
sa qualité de chef de la cinquième compagnie des Beuluk , a encore
sous ses ordres environ trois cents Tohavousch pour les besoins de sa
charge de grand président ou juge du corps. Voyez la planche no n.°
a. Pour indiquer en peu de mots les autres chefs de compagnie, il
suffit de savoir qu'une compagnie de Beuluk , qui est de garée au
palais du grand Visir, a pour chef le Muhzur-Aga , qui est com-
me l'agent du corps près du gouvernement , et en même tems le
concierge d'une prison située dans l'enceinte du palais de ce mi-
nistre , voy. la planche 20 n.° 1 ; qu'une autre compagnie aussi
de Beuluk sous le Kehaya-Yeri fait en campagne la garde de VAga-,
que le Kehaya-Yeri remplace VAga en cas de maladie ou autre
empêchement ; qu'une troisième du même corps obéit au directeur
des exercices militaires du corps T alim-Khanedji ; qu'une quatrième
compose le principal corps de garde de Constantiuople , et accom-
pagne le magistrat Istambol-Cadi , dans ses visites par la ville, pour
vérifier le prix des vivres, ainsi que les poids et les mesures: voyez
son chef au n.° 3 de la planche 20; enfin, qu'une compaguie des
Seymenn loge l'hiver dans la capitale, et campe à l'approche de
l'été le long des bords de la mer Noire. Les officiers et les sous-
officiers dans chaque compagnie sont les suivans; un Oda-Baschi
ou chef en second, voy. le n.° 5 de la planche ci-dessus ; un Vekïl-
Kardj , ou économe de la compagnie, n.a 1 de la planche ai ; un
Bairakdar , ou enseigne n.° 2, de la même planche, avec l'éten-
dard à deux couleurs; un Basch-Eshi ou chef des vétérans ayant
le même uniforme que l'enseigne; un Aschdji ou cuisinier, qui,
lorsqu'il est en grand costume, porte une robe de peau brune char-
gée d'ornemeus en métal qui la rendent si pesante , que pour se
mouvoir il a besoin de deux personnes qui le soutiennent: voyez
sous les n.os 3, 4 el & 'es différentes manières dont il est habillé;
un Basch-Caracoullukdji, qu'on pourrait dire premier aide de cui-
sine, voy. le n.° 63 avec la cuillère et la chaudière; un Saca
ou porteur d'eau, dont l'habillement consiste en une robe et de
longs caleçons de peau brune, voy. la planche an n.° 1, avec le
cheval qui porte des outres pleins d'eau pour les besoins de la com-
P£s Ottomans. 1^3
pagnie lorsqu'elle est en voyage; on voit enfin au n.° a rie la même
planche un simple cuisinier. En tems de paix comme en tems de
guerre cette compagnie, composée de cinq cents hommes, de huit
officiers et d'un nombre de sous-officiers proportionné , est toujours
au complet: la première et la cinquième compagnie des Beuluk ont
néanmoins de plus que les autres un sous-officier appelé Zemhildji ,
qui est un peu plus qu'un Saca : voy. le n.° 3 de la planche ci-
dessus. Un Janissaire peut espérer, après de longs services ou qnel-
qu'actiou honorable, d'être fait sous-officier, et de parvenir ensuite
depuis le grade de caporal jusqu'à celui tfOda-Baschi.
Les quatre divisions des Janissaires ont été augmentées, comme Autre*
1 . , I . . . compagnies
par aggrégation , de dix autres compagnies, auxquelles sont assignées abrégées
diverses attributions. La tenue des rôles de la milice est confiée à des -Janissaire*.
des écrivains Yazidji , qui sont au nombre de plus de cent. Leur
chef, qui porte aussi le titre de secrétaire, était nommé autrefois
par les chefs d'o/fa; mais Mahomet II s'étaut aperçu que cet emploi
semblait annoncer dans celui qui l'exerçait une sorte de supériorité
eur ses compagnons d'armes, il n'y voulut plus de militaires et le
fit remplir par des Khodiakian. Ce secrétaire est élu pour un an,
au bout duquel il peut être encore conservé , et il tient ses bu-
reaux dans une maison destinée à cet effet. Il y a eu outre soixante
autres écrivains appelés Oda-Yazidji , qui travaillent aux archives où
eont déposés les actes concernant les Janissaires. On voit ce secrétaire
au n.° 4, et un Oda au n.° 5 de la planche 23, Viennent ensuite
les Kiarkhané , qui sont des ouvriers exerçant Hivers métiers sous la
direction d'un maître ouvrier, et les Tchavousch pris parmi les Ja-
nissaires les plus anciens, qui, en tems de guerre, portent aux ca-
pitaines les ordres du général, et en tems de paix transmettent ceux
du gouvernement aux garnisons des provinces.' ces derniers président
en outre dans la capitale à l'application des peines auxquelles sont
fîonclannés les Janissaires, et pour les distinguer des autres Tchavousch
on leur donne Pépithète de CW, qui signifie de la milice: voy. le n.° 6
de la planche 32. Quatre-vingts autres sous-officiers appelés Moumdji
prêtent main forte aux exécutions ordonnées par le Muhzur-Aga , par
le Kehaya-Yeri et par VAssas-Baschi. Le grand Visir a de garde
à son palais pour l'exécution de ses ordres soixante Capou-Kehaya ,
dont cinq portent un bâton , comme le signe emblématique du châ-
timent que ce ministre fait ordinairement infliger sous la plante des
pieds. En tems de guerre quarante Habadji 9 espèce de militaires
i44 Milice
qui différent peu des précédera , sont de garde près de sa fente,
et trente près de celle de VÂga des Janissaires pour le même ob-
jet : ces militaires sont couverts d'une peau de tigre et portent
«ne longue hallebarde, comme on le voit au n.° i delà planche
a3. Restent enfin les Schades , n° 2 de la planche ci-dessus, qui
transportent le bois nécessaire aux cuisines du sérail et des palais où
habitent les Sultanes mariées; les Hou- Kcschan , qui n'ont autre
chose à faire qu'à prier soir et matin pour la prospérité de l'em-
pire et de ses armes, et enfin les Touloumbaâji , compagnie de trois
cents pompiers, dont la formation ne fut approuvée qu'en 1 720 sous
Mahomet III } à l'insinuation d'un renégat Français: ces pompiers,
en cas d'incendie, portent un casque de bronze, et leur chef l'a en
argent massif: voy. le n-° 2 de la planche asfy
Amies L'état ne fournit point d'armes aux Janissaires ni à aucun au-
■n\em"d»"ZZ tre corps de milice. Les militaires qui sont de service dans la ca-
"dJ "gùerro. pîtale portent une massue , et quelquefois un poignard à la ceinture:
on voit aux n.os 3 et 4 mi commandant et un Janissaire de garde , et
au n.° 5 un autre en uniforme. Il n'est permis de porter des armes
qu'aux soldats en garnison dans les forteresses des frontières et
aux marins: ce qui est assez souvent la cause de scènes sanglantes,
et surtout à Constantinople, toutes les fois que la flotte est sur le
point d'appareiller, les marins, qui sont armés d'un sabre et de
pistolets, se trouvant avoir la raison du plus fort contre des gens qui
ne portent qu'un simple bâton. Une chose encore plus étrange, c'est
qu'eu terns de guerre les soldats doivent s'armer à leurs frais, et il
leur est permis de le faire comme bon leur semble. Cependant les
armes de l'infanterie sont le fusil 3 le sabre, les pistolets, la lance
etc. On voit au n.° 6 de la planche a3 et au n.° 1 de la planche
2.À deux Janissaises différemment habillés et armés. La cavalerie se
sert du sabre, de la lance, de flèches, de piques, de javelots i;
diverses dimensions, et quelquefois d'armes à feu. Les Ottomans
sont très-jaloux d'avoir de belles armes et d'une bonne quali-
té , et il n'est pas jusqu'au plus pauvre d'entr'eux qui ne veuille
les avoir plaquées en argent, pour ne pas le céder à ses com-
pagnons d'arme3. Le gouvernement tient néanmoins des magasins
d'armes et de munitions dans la capitale et dans différentes forte-
resses, d'où les Diebedji les transportent au camp, pour être dis-
tribuées aux soldats qui n'en ont pas, après que les généraux en
ont passé la revue. A la suite des troupes d'infanterie viennent le
pour
les Janissaires*
des Ottomans. i^S
Serden-GuetchdL-Baïrafrar , ou officier des volontaires, planche 2,4
n.° 3; le porte-sac de \\4ga, même planche n.° 4? Ufî Cavas , n.° 5 ,
et un Soïtari , ou bateleur n.° 6.
A qui comparerous-nous les cohortes des Janissaires sous le rap- çuei est
port du point d'houueur ? Aux Spartiates pour qui c'était un op- 'yj^^f
probre que de revenir du combat sans leur bouclier ? Ou aux Ro-
mains qui regardaient comme le plus grand désastre la perte de leurs
aigles ? Ni aux uns ni aux autres. Sans doute c'est un déshonneur pour
les Janissaires que la perte de leurs étendards , mais c^en est encore
un bien plus grand que celle de deux ou trois grandes chaudières 9 où
ils font cuire leurs alimeos. Cette opinion, outre le point d'honneur
dont ils sont susceptibles , repose encore sur une espèce de superstition
qui leur fait regarder cette perte comme une disgrâce des plus grandes
et qui en entraîne d'aatres, telles que le licencemeut de leurs officiers ,
qui pourtant sont rappelés avec le tems , mais jamais remis dans la
compagnie où ils étaient auparavant , et la honte de ne pouvoir plus
porter en pompe leurs chaudières leâ jours de parade ou de fête:
ce qui est doublement déshonorant pour eux en face des autres com-
pagnies qui ont su conserver les leurs : d'où l'on voit que ces us-
tensiles sont pour eux de la même importance , que l'étaient le
palladium pour les Grecs, et les anciles sacrés pour les Romains,
Tous les jours, lorsque les troupes se rendent aux différens corps
de garde dans la capitale, deux soldats, avec l'officier qui a la
grande cuillère , portent sur les épaules ces chaudières suspendues à
un gros bâton; ils marchent en mesure et en silence, et la foule
se range devant eux comme s'ils portaient une chose sacrée. Un
corps de troupe se révolte*t-il , il cherche aussitôt à s'emparer des
chaudières des autres corps, qui se regardent par là comme invités
à faire cause commune avec lui.
Eu tems de paix ces troupes sont réparties dans les villes et Ou a» logent,
dans les forteresses. Les Janissaires ont des corps de garde dans
chaque quartier et dans chaque faubourg de Constantinople. Les
Djemaat eutr'autres et les Beuluk font le service avec les Diebedjl
jdans le centre de la ville. Les canonniers sont chargés du maintien
de la tranquillité publique dans le faubourg de Galata, les soldats
de la marine dans le district de l'amiral, et les Bostandji sur les
rives du Bosphore. En tems de guerre , il ne reste dans la capitale
que les Adjemi-Oalan, toutes les autres troupes partent pour l'ar-
mée. Les corps de garde sont composés de huit à dix hommes, qui
Europe, Fol. 1. p ni. ,9
ï46 Milice
fout des rondes dans le jour d'un district à l'autre , et n'ont point
de sentinelle au poste. Ces postes sont souvent visités par les géné-
raux des divers corps, ce dont la garde n'est pas fâchée: car après
avoir entendu le rapport des chefs d'orta , pris une tasse de café
et fumé une pipe, ces généraux lui font un cadeau en se reti-
rant. Le grand Visir et le Sultan même, lorsqu'ils passent auprès de
ces postes incognito, en font de même pour se concilier l'affection
Quel est de ces militaires. Outre cela , il n'est pas d'artifice que n'emploient les
>.ir caractère. .. r« • i n t-i
Janissaires pour taire de 1 argent. Entr'autres exemples de leurs
extorsions on cite celui-ci, c'est qu'étant chargés du soin de la
propreté dans les rues de leur arrondissement, on les voit le balai
en main pour ainsi dire à l'affût des passans; et dès qu'il parait
quelqu'un, surtout un sujet tributaire , ils lui donnent ce balai 3 et
aussitôt il doit mettre la main à l'œuvre, ou payer un tant , puis ils
le laissent aller; s'il s'obstine à ne pas vouloir le prendre, ils le lui
jettent après les jambes. Ces extorsions ne sont point ignorées, mais les of-
ficiers les tolèrent à cause de l'intérêt qu'ils ont dans le partage. Ces
militaires sont encore plus insolens lorsqu'ils vont en faction. Arrê-
tent-ils quelqu'un? ils le maltraitent: le poursuiyent-ils ? ils lui lan-
cent aux jambes le bâton qu'ils portent, au risque de blesser les
passans. Y a-t-il une rixe? c'est encore le bâton qui sépare les
querelleurs; enfin leur présence inspire une telle crainte, que les
passans s'arrêtent et restent immobiles lorsqu'ils les rencontrent.
ils sont Ces troupes ne se rendent pas redoutables seulement aux par-
'ands ticuliers, mais au souverain même. Si le mécontentement se met
redoutables
c S'
""sTmjjeT* parmi elles , on commence à voir circuler des pamphlets en vers dans
particuliers. je pQjj]iCg ensuite des écrits séditieux sont placardés aux portes des
mosquées, des palais et des casernes. Si les mécontens n'obtiennent
pas ce qu'ils demandent , ils mettent le feu avec des matières incen-
diaires qu'ils jettent la nuit en divers quartiers de la ville; les fhmmes
s'étendent rapidement, le Sultan se rend en personne sur les lieux et
y est assailli des cris de groupes de femmes, dont la haine éclate alors
en toute liberté contre les personnages qui en sont l'objet. Les sol-
dats et le peuple se réunissent et jettent la consternation dans la
capitale. Qui pourrait décrire le tableau désolant qu'elle présente
dans ces crises funestes? Sous Àhined III, dont le règne dura vingt
ans, elle souffrit cent-quarante incendies ? et fut rebâtie cinq fois.
Tout alors est en proie à la rapine: les édifices publics, les mai-
sons privées 9 les propriétés quelconque, les indiyidus de l'un et de
des Ottomans. 1^7
l'autre sexe s rien n'est respecté. Le Sultan , dont le nom est si révé-
ra , est outragé comme celui de ses mandataires. Quels affronts et quel-
les insultes ne durent point supporter en pareilles circonstances Os-
m:ir II. Sélim I.er , Mourad IV, Bayezid II, les deux Mohammed
ÎÎI et IV, Ibrahim I.er et Mustapha I.cr ? La voix de l'équité n'est
plus écoutée: l'or est prodigué pour appaiser la rébellion, et de-
vient par cette même raison le motif réel et le but de nouvelles ré-
voltes. L'unique châtiment des mutins, après qu'ils sont reutrés dans Quel serment
1 r* '. • 1 lLS pillent ,
l'ordre, est de devoir prêter serment de fidélité et d obéissance : ce et dans queiu»
' _ . , circonstance .
qu'on n'exige des troupes que dans cette circonstance. La manière
dont cela se fait est trop curieuse, pour que nous n'en fassions
pas ici mention. Un Pacha nommé Abazé commandait, sous Mus-
tapha I.er, une troupe imposante composée des deux corps des Sey-
menn et des Sipah. Un jour que ces corps s'exerçaient dans la
plaine de Tocat au jeu du Djirid , plusieurs Seymenn y furent bles-
sés, et s'étaut imaginés que le coup était prémédité, ils coururent aux
armes pour tirer vengeance des Sipah. Le Pacha fut engagé à con-
sentir à la reconciliation des deux corps, ce qui se fit de la ma-
nière suivante : ou éleva entre l'un et l'autre un demi-cercle en
bois", auquel était suspendu un sabre entre un pain et une poignée
«le sel. Les chefs des deux partis s'étaut approchés, ils se jurèrent
une amitié ét< ruelle , eu prononçant contre ceux qui violeraient ce
serment les imprécations suivantes: que les parjures deviennent la,
proie de ce fer tranchant, et que leur pain et leur sel se changent
en poison: après cela les Sipah, en ratification du serment de leurs
supérieurs, passèrent tous sous le demi-cercle. De même les soldats 9
quand ils prêtent serment, étendent la main sur uu plat d'argent 3
où. il y a un cour'ann , une épée , du paia et du sel.
Dans les commencemens on n'admettait dans le corps des Ja- Première
nissaires que de jeunes Chrétiens, de quelque pays qu'il fussent. En- dcs'j.mu^ueê.
suite on donna la préférence à ceux qui étaient nés en Albanie, en
Bosnie et en Bulgarie ; et les parens , malgré les violences dont on usait
pour leur enlever leurs eufans, n'en regardaient pas moins comme une
faveur signalée leur enrôlement dans les Janissaires. Ces nouveaux
élèves de Mars fesaient leur premier apprentissage militaire dans
la compagnie des Adjemi-Oglan s et il- étaient instruits dans la
religion de Mahomet par des Kodja on instituteurs destinés à cet
effet. Depuis il fut assigné à chaque orta des maîtres, pour ensei-
1 4$ Milice
gner aux militaires qui voudraient en profiter, à lire et à écrire,
comme cela s'y pratique encore aujourd'hui. Aucun de ces jeunes
Chrétiens n'était obligé de changer de religion, sous prétexte que
celte condition fût contraire aux principes du gouvernement et aux
préceptes du cour'ann; et s'il y eut des officiers assez fanatiques
pour employer la violence contre quelques-uns, cette conduite, loin
d'être approuvée fut à peine tolérée. Au bout de sept ans que du-
rait leur apprentissage , ils passaient de Vorta des Adjemi-Oglan
dans une des trois autres divisions. L'usage d'enrôler des Chrétiens se
perdit insensiblement , surtout depuis que le décret d'Orkhan qui
défendait aux Janissaires de se marier fut tombé dans l'oubli : on
préféra prendre les enfaus de ces Janissaires, puis leurs proches;
et dans ce dernier cas , il suffirait de prouver par le témoignage
de cinq ou six soldats de la chimbrée, que le candidat avait quel-
que relation de parenté avec quelque Janissaire décédé. Les choses
allèrent ainsi pendant trois siècles; mais les troubles intérieurs et
extérieurs dont l'état fut agile à diverses reprises, et les guerres
sanglantes qu'il eut à soutenir, firent sentir enfin à divers géné-
raux la nécessité de changer de système : ce fut d'admettre dans les
Janissaires tous les individus qui se présenteraient, pourvu qu'ils fussent
sujets de l'empire, et cette faculté fut même poussée jusqu'à y recevoir
des vagabonds et des malfaiteurs. Divers Sultans , et surtout Ahrned
If I , se prononcèrent fortement contre cet abus, mais il n'eu con-
tinua pas moins: car à l'exception des Nègres, dont quelques-uns
seulement se voient, et encore dans les rangs des simples soldats,
Arméniens, Juifs., apostats et bandits de toutes sortes , tout y est ad-
mis. Aussi ne fàut-riî pas s'étonner si les Janissaires ont tant dégé-
néré de ce qu'ils étaient autrefois ; ils fesaient alors la force et le
soutien de l'empire , maintenant ce ne sont plus que des hommes
mous, lâches et vils, qui n'ont conservé des anciens Janissaires , que
Parrogance et le penchant à la revoie (i).
(i) On a eu dans la guerre de 1770 contre les Russes une preuve
de ce que sont aujourd'hui les Janissaires. Au moment où la campagne
allait s'ouvrir cette même année, les Janissaires, pour s'exempter de mar-
cher , se travestirent en Tchocadar qui sont les pages des grands sei-
gneurs de la cour. Le grand nombre d'individus portant la même sorte d'ha-
billement , fit naître le soupçon qu'il y avait là dessous quelque stratagème ,
On arrêta donc tous les Tchocadar , et ayant été obligés de se désha-
biller , on reconnut tous les Janissaires aux empreintes que les cordons
des Ottomans. 149
L'admission des nouveaux soldats se fait maintenant de la ma- Organisation
présente.
mère suivante. Après la prière du soir, on les conduit dans le quar-
tier de Vorta où ils doivent être incorporés; et là , en présence
de la compagnie rassemblée à cet effet , les sous-officiers leur met-
tent sur la tête un turban de Janissaire , et les revêtent d'un man-
teau de drap ordinaire. Dans ce nouvel habillement ils vont baiser
la main à VOda-Baschi , qui les salue en disant Yoldasch , brave
camarade. S'il arrive par hazard que quelque militaire doive subir
une punition, on la lui inflige dans cette circonstance, pour ser-
vir d'exemple aux nouveaux venus. L'admission des Janissaires se
fait différemment en terns de guerre. Ils sont accompagnés, ayant
un simple bonnet rouge pour coiffure, à la tente de VJ.ga, qui est
assis et entouré de ses principaux officiers. A mesure qu'ils se pré-
sentent, le Basch-Tehavoiisch fait inscrire leurs noms sur la liste;
puis leur prenant de la main gauche le bout de l'oreille , il leur
donne de la main droite un grand coup sur la nuque, en leur or-
donnant de se rendre à telle ou telle compagnie, et en les exhor-
tant à bien faire leur devoir. Cette sorte d'admission a quelque chose
de plus flatteur que l'autre, à cause de l'espèce d'accolade qui l'ac-
compagne. Il est difficile, pour ne pas dire impossible , de détermi-
ner le nombre des Janissaires, attendu que les compagnies ne sont
jamais au complet. Si l'on voulait s'en tenir aux états de solde } ce
nombre devrait être de cent-vingt mille hommes ; mais comment
s'en rapporter à ces états, quand on sait l'intérêt qu'ont les chefs
de compagnie à en augmenter la force, et que les supérieurs fer-
ment les yeux sur cet abus ?
Il y a cinq sortes de châtimens pour les soldats, savoir; la CMUmeas.
prison pour quelques jours, les verges simples et doubles, la prison
perpétuelle et la mort. Le premier s'exécute par des officiers se-
condaires; le second par VOda-Baschi , qui applique de sa main
§ur le dos ou sur le derrière du condanné accroupi à terre trente-
neuf coups de verges; le troisième qui est aussi les verges, au
nombre de soixante-dix-neuf coups, est ordonné parle chef avorta,
et infligé par les Tchavousch le plus souvent publiquement. Ces
rouges avec lesquels ils attachent leurs souliers leur laissent sur le pied.
Après avoir été réprimandés sévèrement par le Sultan , ils furent envoyés
à leur destination Mais de soixante mille qui sortirent de Gonstantino-
ple , il n'en arriva que dix mille en Crimée , tous les autres désertèrent
^o Milice
deux derniers châtimens ne peuvent s'appliquer que d'après une
sentence de \'Aga et du grand Vizir. Les Janissaires condamnés
à la prison sont envoyés ordinairement dons un des châteaux des
Dardanelles ou du Bosphore pour y finir leurs jours: les con-
danués à mort y sont également conduits 3 et finissent par y être
étranglés de nnit avec un cordon , puis jetés à la mer. La peine
la plus ordinaire pour les officiers généraux est la dégradation, ac-
compagnée de l'exil. Cette peine ne s'inflige jamais ou presque ja-
mais en public, à moins qu'il ne s'agisse de quelque cas particu-
lier, tel que serait un délit contre quelqu'un. Dans ce cas, le
coupable est conduit devant le grand Visir en divan, ayant à ses
côtés les agens des six corps de troupes régulières. Le ministre demande
à celui du corps dont le coupable fait partie s'il y est bien vu:
si la réponse est négative, ou lui arrache son turban , et on dé-
chire son collet en signe de dégradation : réduit ainsi au rang de
simple sujet, il reçoit ensuite le châtiment qu'il mérite. Hors de
Constantinople les peines sont ordonnées par les simples officiers,
mais ils ne peuvent infliger celle de mort sans l'approbation du
Pacha. Le déserteur en tems de paix est puni de la prisou ou des
verges; et en tems de guerre il est noté d'infamie comme indigne
de servir la religion et l'état. Mais dans les circonstances où il est
nécessaire de déployer plus de sévérité , les capitaines font couper
aux coupables Je nez et les oreilles , et les condamnent même à
être étranglés: ce qui s'exécute dans une tente dressée au milieu du
camp, et destinée aux bourreaux, appelés Leilek-Tchadiri. Les Ja-
nivâires vivent dans leurs casernes comme dans un collège, et joui;-
sent de divers privilèges , dans le nombre desquels sont ceux , de
ne pouvoir être punis que par leurs officiers , d'être exempts de
taxe» , et rarement sujets à la confiscation des biens, de pouvoir
exercer le métier qu'il leur plait , d'être la troupe la mieux payée ,
de voir les Sultans mêmes enrôlés dans une de leurs compagnies ,
et autres prérogatives semblables.
mes corps La classe militaire comprend en outre les Diebedji , ou armu-
riers , qui sont chargés de la garde et du transport des arm^s et
des munitions de guerre. On n'en comptait que sept cent sous Mo-
hamed II, mais sous Mourad III ce nombre s'éleva à plus de sept
mille; et à présent cette troupe forme les deux divisions des Beu-
luk et des Djemaat0 dont une partie est stationnée à Constanti-
nople dans un fort beau quartier, et l'autre est répartie dans les
iUPuli
des Ottomans. iSi
places-fortes des frontières , et surtout en Egypte , où ils sont com-
munément désignés sous le nom à" Azéb , et leur général sous celui
de Diebedji-Baschi. Après ces militaires viennent les Topdji ou
canouniers , qui n'étant d'abord qu'an nombre de sept cent , fu-
rent portés à cinq mille sous le même Suitan Mourad , et dé-
pendent d'un général particulier appelé Topdjl-Baschi. Cette troupe
fut créée avec les Top-Jrabadjl ou soldats du train en 1440 , épo-
que à laquelle les Ottomans firent la première fois l'essai du canon
au siège, de Semendrie ou de S.1 André. Le traitement de ces
divers militaires est à peu près le même que celui des Janissai-
res. On voit au n.° 1 de la planche 2,5 un bateleur dans un ac-
coutrement différent de celui qu'on a vu plus haut, ( ce sont des
gens qui suivent les troupes pour les amuser ) ; au n.° a un officier
de canonniers, et au n.° 3 un canonnier. Les pertes considérables
que la Porte venait d'essuyer dans la guerre contre la Russie lui
ayant fait sentir la nécessité d'avoir des troupes plus aguerries
et mieux disciplinées, il fut créé, après la paix de Caïnardjé en
1774 1 u» nouveau corps d'artillerie de deux mille hommes, qui
fut mis sous les ordres immédiats du grand Visir et caserne à
deux lieues de Gonstantinople : l'instruction de ce corps fut con-
fiée à des officiers Français, et on donna aux militaires qui le
composaient le nom de Suradji, qui signifie rapides. En 1791 quel-
ques compagnies de Tufenhdji ou fusiliers y furent aggrégées sous
ie commadement d'un certain Omar-Aga , qui avait été long-tems
prisonnier en Russie. On construisit pour elles une belle caserne
à Scutari , et l'on devait encore en bâtir d'autres dans diverses
provinces de l'empire. Quoiqu'exercées à l'Européenne , on eut la
précaution, pour ne pas alarmer l'ambitieuse jalousie des Janis-
saires, de leur donner l'uniforme et le turban des Bostandji qui
sont aussi des espèces de Jauissaires. Mais cette précaution n'empê-
cha pas que les Janissaires ne regardassent ces nouveaux militaires
comme des rivaux , et ne conçussent contr'eux une violente aversion
qu'ils eurent l'adresse de dissimuler, en attendant le moment favo-
rable de la faire éclater. Ce moment arriva à l'occasion de la rup-
ture qui eut lieu en 1807 entre la Porte et la Russie: peu de mois
après cet événement, les Janissaires donnant un libre cours à leur
ressentiment déposèrent Séiim III, et obtinrent de Mustapha IV
son successeur la suppression du neuveau corps , et la mort des mem-
bres du gouvernement qui l'avaient favorisé. Le n.° 4 de la planche
de caval
■erie.
iSa Milice
û5 représente un commandant de milie de ces fusiliers, le n«° 5
un capitaine de compagnie , et le u.° 6 un simple Tufenkdji.
eJiiihdar A Prèa les r»oî'<>"3 que nous venons de donner sur l'infanterie
régulière de la Porte Ottomane, il ne nous reste que peu de cho-
ses à dire sur la cavalerie, dont les principaux corps sont ceux des
Sipah et des Silihdar. Celui des Sipah qui était autrefois composé
de dix mille hommes, et qui est plus ancien que les Janissaires,
a été ensuite porté à douze mille, et est divisé en escadrons ou
Beuluk, dont les chefs sont appelés Beuluk-Baschi ; il a en outre
quatre généraux, au principal desquels on donne le Litre de Sipah-
Aga. Nous aurons encore occasion de parler de cette troupe. La
discipline des Silihdar diffère peu de celle des Janissaires. Il a été
aggrégé à ces deux corps quatre escadrons appelés Bealukiat-Erben
eu les quatre Beuluk , qui étaient chargés delà garde de l'étendard
impérial , auquel on a substitué depuis celui de Mahomet qui fut
trouvé en Egypte par Sélim I.er Anciennement on choisissait dans
les Beulikiat-Erbf.n les messagers qui s'expédiaient dans les pro-
vinces pour des commissions lucratives ; aussi les autres militaires
s'estimaieut-ils heureux de pouvoir être admis dans ce corps, et
cette faveur ne s'accordait qu'à ceux qui s'étaient le plus distingués
par leur bravoure, et aux officiers du sérail pour ancienneté de ser-
vice. Mais ces militaires ayant occasionné dans l'état et dans le
peuple encore plus de désordres que les Janissaires , ils furent com-
plètement réformés et incorporés dans les Sipah et les Silihdar, et
leurs chefs mis dans la dépendance des généraux de ces derniers.
Néanmoins on leur laissa la garde spéciale de l'étendard de Ma-
homet: ce sont eux qui le portent et l'escortent en tems de guerre,
et dans le camp leurs tentes sont dressées autour de celle où est
déposé cet étendard. La force de la cavalerie varie en proportion
de celle de l'infanterie des Janissaires ; quelquefois elle fut portée à
cinquante-cinq mille hommes, et quelquefois réduite à plus ou moins de
la moitié. Aujourd'hui elle ne sera que de vingt-six mille hommes eu
tems de guerre, et de la moitié en tems de paix. Quinze cent sont
stationnés dans la capitale, où il n'ont point de caserne particulière:
les autres sont dispersés dans les proviuces. La milice Ottomane com-
prend en outre deux autres corps, qui sont les bombardiers Houm-
baradji , et les mineurs. Le premier de ces deux corps, dont la force
ne fut portée d'abord qu'à trois cents hommes de l'avis de M.r le
comte de Boneval qui en était le commandant en 17'^,, fut ensuite
des Ottomans. i 5 3
augmenté du double par Mustapha III, puis encore de quatre cents
hommes par Sélim II L
L'eut retien de toutes les troupes dont nous avons parlé jasqu'à Soldais
' » l I 1 • • i » • dgs fiefs
présent est a la charge du gouvernement ; mais il en est d autres militaire*.
qui tirent le leur des fiefs militaires. Dans presque toutes les pro-
vinces de l'empire il fut établi , au moment même de leur conquête,
des fiefs militaires appelés Ziamet et Timar , dans la vue de pour-
voir à la défense de ces mêmes provinces et de récompenser des
services militaires. Le cavalier ou Sipah ayant un de ces fiefs, jouis-
sait du produit des impositions dont étaient grevées les terres de ce
fief, qui étaient cultivées par des Mahométans ou des Chrétiens *
sur lesquels il exerçait aus^i une espèce d'autorité seigneuriale. Les
paysans avaient Sa propriété réele des terres* cependant lorsqu'ils
voulaient en faire la cession à d'autres personnes qu'à leurs propres
enfans, les héritiers, pour s'en assurer la possession , devaient en obte-
nir l'approbation du Sipah , et lui payer une redevance; et s'ils
ne laissaient pas d'héritiers, le Sipah n'était pas le maître de dis-
poser de ces fonds en faveur des siens, mais il devait en conférer
la propriété à quelque voisin. Cette espèce de dotation imposait au
Sipah l'obligation de ne pas s'éloigner de son fief, et d'aller a la
guerre toutes les fois qu'il en était requis, avec un certain nom-
bre de cuirassiers à cheval selon le revenu de ce fief , qui s'appe-
lait Timar lorsque ce revenu était au dessous de vingt-mille aspres ,
et Ziamet lorsqu'il était au dessus. Cette obligation pour eux sub-
siste encore aujourd'hui : les Sipah sont soumis à un Alaï-Bey , qui
en cas de guerre, les présente au Sandjak-Bey ou commandant de la
province, par lequel leurs contingens sont ensuite présentés au Pa-
cha ou gouverneur général. Mais cette institution satisfait-elle au-
jourd'hui à l'objet pour lequel elle fut créée ? Ou pourra en juger par
la comparaison des effets qu'elle produisit dans son origine 3 avec ceux
qu'elle offre à présent. Soliman I.e , dont le règne dura depuis i5j2q
jusqu'en i566 , avait à sa disposition deux cent mille hommes que
lui avaient fourni les Ziamet et les Timar; et Mustapha IIÎ , lors-
qu'il prit les armes contre la Russie en 1768 , ne comptait sous ses dra-
peaux qu'environ vingt mille Diebelu ou cuirassiers. Les abus énormes
qui se sont introduits dans la distribution des fiefs en ont tellement
altéré l'institution primitive, qu'on n'en aperçoit plus aujourd'hui la
moindre trace. Les possesseurs actuels de fiefs, qui sont pour la plu-
part des officiers du palais ou des magistrats , les afferment et se dis»
Europe. Vol I. P. III. 2Q
l54 Ml LIGE
pensent non seulement du service militaire, mais même de fournir
leur contingent de cavaliers, moyennant une somme de cinquante
piastres par homme, qu'ils versent dans le trésor public. On a tenté
de remédier à cet abus, mais les moyens qu'on a employés pour
cela n'ayant pas réussi, on a laissé les choses telles qu'elles étaient.
D'autres troupes viennent encore grossir l'armée Ottomane en
.■iutre, milices tems de guerre. Chaque province de l'empire y entretient à ses frais
esprPUiB6' de mille cinq cents à trois mille hommes, tant d'infanterie que de
cavalerie ; la Valachie et la Moldavie en particulier y envoient
des compagnies j que commandent en persor.^e les Voivods et les
Boyards, et dont les soldats font pour la plupart le service de sa-
peurs. Les Pachas ainsi que leurs vassaux tiennent aussi sur pied
des troupes particulières de Levend et Diebelu. Il y a en outre les
troupes extraordinaires et les corps francs, qui font également par-
tie des forces militaires de la Porte. Tout homme qui se présente
à un Bin-Baschî ou chef de mille, armé d'un fusil et d'un sabre,
on d'une lance et d'une paire de pistolets, est fait Miri-Ascheris ,
ou soldat stipendié, tant à cheval qu'à pied. A son arrivée au camp
il reçoit les vivres, le fourrage et même une tente; il n'est engagé
que pour une campagne, après laquelle il peut se retirer s'il le
veut, ou en recommencer une autre. A défaut des milices des fiefs,
on a employé ces troupes; mais le manque de discipline parmi el-
les et d'expérience dans leurs chefs ne permet pas d'en tirer beau-
coup d'utilité. Une place vient-elle à être menacée ., on lève dans
ses environs ce qu'on appelle les Yerli-Neferat , pour renforcer sa
garnison ordinaire, et le danger cessé ils sont renvoyés chez eux.
On emploie aux travaux de la tranchée et de la mine, et aux atta-
ques des villes par assaut ou par escalade les Dal-Kilidji ou sabres
nus , ou bien encore les Serden-GueLchdi , qui signifie les enfans
perdus, lesquels sont, ainsi que les premiers, choisis dans les di-
yers corps de troupe; ils jouissent d'une haute paye, et reçoivent en
outre des gratifications considérables. Les Dervisch , lorsque la guerre
est déclarée^ font au peuple des discours et des exhortations dans les-
quelles ils déploient toute leur éloquence, pour les engagera mar-
cher contre les ennemis de l'état et de la reîig'on: on douue le nom
de Gueunullu , ou volontaires à ceux qui vont s'enrôler: ces mi-
sérables, qu'animent seuls le fanatisme et l'amour du pillage, par-
tent ensuite pour l'armée en arborant l'étendard de quelque troupe
régulière; leur nombre grossit à mesure qu'ils en approchent, et ils
des Otto m a 25 s. i 55
traitent <ie sacrilèges les habitans des pays par où ils passent , s'ils
osent leur refuser les vivres. Arrivés au camp ils sont entretenus de
tout aux frais de l'état 5 mais dès qu'on n'a plus besoin de leurs ser-
vices on les renvoie dans leurs foyers; et alors ils deviennent, avec
les autres milices et les déserteurs auxquels il se réunissent, le fléau
ries provinces qui se trouvent sur leur passage , par les concussions et
les vexations de tout genre qu'ils y commettent. Ou n'admet point de
sujets tributaires ni de soldats étrangers dans les troupes Ottomanes , et
il n'y a pas d'exemple qu'il y en ait jamais eu d'autres que des ingé-
nieurs ou des officiers instruits. Nous avons représenté à la planche
26 quelques-uns des militaires provinciaux qui méritent le plus d'être
remarqués, savoir; au n.° 1 un Haidoud , au n.° ù> un Bosniaque ,
au n.° 3 un simple soldat, au n.° 4 un Levend , qui ressemble pour
l'habillement à un Diebelu , au n.° 5 un soldat Egyptien, et au
D.° 6 un Tchocadar armé , qui diffère peu d'un Sipah à cheval.
Il n'est pas inutile d'observer, que les troupes Ottomanes ne sont
jamais exercées au maniement des armes ni aux évolutions militaires.
Leur exercice favori était autrefois le tir de l'arc , et le prophète
Mahomet révérait la flèche comme une arme céleste: l'usage en a
été recommandé pendant long-tems , mais l'invention de la poudre et
des armes à feu a fait renoncer presqu'eutièrement les Ottomans à
ces armes antiques.
Manière de déclarer et de faire la guerre,
Jusqnes dans ses déclarations de guerre la Porte observe une
espèce de rite religieux. On commence par obtenir du Mufti un ^j dfJ?™
décret rendu après une mûre délibération, dans un grand conseil,
par lequel la guerre est déclarée légitime. Cela fait , on appelle
dans la salle du divan les Scheykh , ou prédicateurs des mosquées
impériales, et leur chef qui est celui de Sainte Sophie entonne
un chapitre du cour'ann , qui est relatif aux expéditions militaires.
Aussitôt après, l'ambassadeur de la puissance ennemie est arrêté et
conduit en prison. Cette mesure n'est point regardée par la Porte com-
me une violation du droit des gens, mais comme une chose nécessaire
pour rendre authentique la rupture de la paix. Elle a aussi pour but
d'exciter l'auimosité nu peuple et des troupes contre l'ennemi, d'em-
pêcher toute communication entre l'ambassadeur et sa cour, de se
Mai
i56 Milice
ménager des facilités ea cas de négociations secrettes, et enlia
d'avoir un otage pour la sûreté des Ottomans, qui pourraient se
trouver chez la puissance avec laquelle on est en guerre. Avant son
arrestation l'ambassadeur est invité à une conférence avec le grand
Visir dans son palais; ce premier ministre lui expose en plein con-
seil les sujets de plainte du divan. S'il résulte des réponses de l'am-
bassadeur , qu'il n'est point autorisé par sa cour à donner la satis-j.
faction demandée 3 le grand Visir lui déclare que les devoirs de
la religion et du trône imposent à sa Hantesse l'obligation de se taire
rendre justice par la voie des armes. Dès ce moment l'ambassadeur
est considéré comme prisonnier d'état, et conduit à cheval avec toute
sa suite au château des sept tours, sous une escorte des Janissaires qui
font la garde du grand Visir. Le lendemain, le divan envoie offi-
ciellement un manifeste analogue aux autres légations étrangères qui
résident à Constantiuople , et expédie aux gouverneurs des provin-
ces une espèce de proclamation, où sont énoncés et justifiés les mo-
tifs de la guerre, d'après le décret du Mufti qui la déclare légi-
time , avec invitation de se tenir prêts à entrer en campagne. De
son côté, le Sultan confère en grande cérémonie au grand Visir
l'autorité suprême du commandement, et lui envoie en même terns
un cimetère garni de brillans avec un cheval magnifiquement harna-
ché. L'usage étaut à la Porte de ne faire qu'en antenne ces déclara-
tions de guerre, pour avoir tout le tems de faire les préparatifs né-
cessaires pendaut l'hiver, le grand Visir ne se met en campagne
qu'au prîntems , et ne part qu'au jour et à l'heure désignés par les
astrologues, accompagné des prières et des cantiques des ministres
de la religion. Cette cérémonie était encore plus imposante et plus
solennelle, quand le Sultan marchait en personne à la tête de ses
troupes , comme cela se vit jusqu'à Sélim IL Mais l'objet de notre ou-
vrage nous oblige à passer ici sous silence diverses particularités as-
sez curieuses, pour pouvoir donner un aperçu d'un camp Ottoman.
Ce qu'est Un camp Ottoman peut être comparé à une mer qui reçoit
m camP . , , .. l
huomaiu des eaux sans cesse et de toutes parts, et ou il arrive par tontes
les routes des gens de toutes sortes, prêtres, Dervisth , marchands .,
pages, valets, des tentes, des bagages, des charrois, des essaims
de volontaires ou plutôt d'aventuriers qui vont chercher fortune. ,
et jusqu'à des astrologues ou devins. Comme il n'y a pas de plati
d'opérations établi à l'avance , tout se fait d'après les conseils
é& ces astrologues; ce qui s lorsqu'ils ne s'accordent point ayee
pes Ottomans. iSj
ceux du sérail , met les généraux dans un terrible embarras. Dans
ce cas ils ont recours aux alrnanachs, où sont indiqués les jours
propices, en ayant bien soin de remarquer ceux où ils auraient
souffert quelque perte, pour ne pas livrer combat ces jours là; ou
bien ils ouvrent le courann , et les premiers mots qui se présen-
tent au hazard décident de ce qui doit être fait. Il arrive sou-
vent que ces généraux ne sont pas des plus habiles, soit parce
qu'ils sont pris indistinctement dans tous les ordres de l'état , soit
parce que des motifs superstitieux ne permettent pas de se servir
des plus instruits. Il n'est pas rare non plus que, par un simple
caprice, ou par l'effet de quelqu'intrigue , le général en chef
lui-même soit remplacé , que les vivres et les munitions soient
insuffîsans , et que la solde manque à l'armée. En réfléchissant à
tous ces inconvénîeus, il est aisé de s'imaginer quelle peut être
la discipline dans une semblabfe armée, quelle doit y être la li-
cence des troupes, et si le général qui la commande peut empê-
cher qu'elles ne se débandent, comme il arrive souvent , pour aller
par petits détachemens faire des irruptions dans le pays ennemi ,
où elles deviennent souvent victimes de leur avidité pour le pil-
lage. Tous les jours aux heures du Namaz ou prière qui se fait
cinq fois toutes les vingt-quatre heures, les prêtres, les Dervisch
et les Emirs fout dans le camp Ottoman retentir l'air de leurs chants
et des psalmodies de leur courann; et au moment du combat ils
courent dans les rangs pour enflammer le courage des soldat^ par
des exhortations pathétiques, en répétant sans cesse ( ya ghùzi ,
ya scheld ) , la victoire ou le martyre ; et en prononçant ces mots,
ils jettent, à l'exemple de Mahomet, une poignée de terre contre
l'ennemi.
Avant tle donner le signal du combat on immole des moutons Mmière
et des boucs au chant d'hymnes sacrés, après quoi l'action s'en- £ ZuZaL
gage en invoquant le nom de Dieu Allah., Allah, ou en récitant
quelque verset du cour'ann , tel par exemple que celui-ci: toute vic-
toire dent de Dieu: combattez dans la voie du Seigneur, et autres
semblables. La manière de guerroyer la plus ordinaire pour les Ot-
tomans n'est pas d'en venir aux prise» avec l'ennemi, mais de ra- '
vager son pays par des irruptions, d'y détruire ce qu'ils ne peuvent
emporter, et d'emmener le plus d'esclaves qu'il leur est possible de
tout âge et de tout sexe. Si l'armée éprouve des revers qui y por-
tent le découragement, le Sultau adresse aux chefs des proclama-
i58 Milice
fions, dans lesquelles il n'épargne ni les exhortations ni lés promesses,
pour engager Us troupes à marcher sur les traces glorieuses de leurs
ancêtres; où bien il y exprime sa douleur de voir outragé l'hon-
neur du prophète, la gloire de V islamisme et la dignité de l'em-
pire, et reproche aux généraux leur peu de talent, d'activité et
de valeur, et aux troupes leur insubordination , l'abandon de leurs
étendards et leur fuite devant l'ennemi , et termine par les mena-
cer des peines sévères que leur réserve le Tout-puissant, et par les
exciter à réparer leur honte, pour se rendre par là dignes des fa-
veurs du souverain eu ce monde et des récompenses célestes dans
l'autre. Un pareil langage pourrait paraître étranger à tout autre
qu'à des Turcs. Si le sort au contraire les a favorisés dans quel-
qu'entreprise , le Sultan leur en témoigne sa satisfaction en ces
termes: braves soldats , continuez à marcher dans le sentier de la
foi et de l'héroïsme , où vous n'avez que le sol nu pour lit , et pour
oreiller la, pierre. Puissent vos visages avoir toujours la clarté du
jour et l'éclat des armes victorieuses! Que vos armes soient taujours
tranchantes , et doublement attachées au bouclier de la valeur. Je
recommande chacun de vous à la grâce du Tout-puissant. Que ma
bénédiction vous assiste. Ma pensée et mon cœur sont jour et nuit
avec vous. Tel est à peu près le langage que le monarque tient dans
ce cas à ses troupes, pour flatter leur amour propre, et leur attes-
ter sa gratitude. Leurs succès sont toujours célébrés dans le camp
et dans les mosquées des villes principales par des actions de grâ-
ces à l'Eternel, par des illuminations et par des réjouissances pu-
bliques, qui durent trois, sept ou neuf jours. Le Sultan envoie au
grand Visir des caisses de pelisses, de cafetans et de panaches eu
or et en argent, pour en décorer les officiers qui se sont distingués.
La distribution de ces décorations se fait solennellement et en plein
conseil. Les panaches en or sont réservés aux premiers capitaines ,
et ceux d'argent, qui sont de cinq espèces différentes aux autres
officiers selon leur grade: ces marques d'honneur se portent au tur-
ban et seulement à la guerre. Les soldats ont aussi leurs récompen-
ses. Avant' d'entrer en campagne ils reçoivent une gratification de
guerre plus ou moins considérable selon la générosité du monarque.
Sur le champ même de bataille on voit le grand Visir ou quelqu'un
des premiers Pachas entouré de sacs d'or et d'argent , et donner
des poignées de ces monnaies aux soldats qui amènent un prison-
nier ou apportent la tête d'un ennemi. Ces derniers vont même, au
des Ottomans. i5q
mépris de la loi de Mahomet, jusqu'à couper, pour satisfaire leur
avidité, le uez et les oreilles des ennemis morts sur le champ de
bataille, dont ils font de longues files, qu'ils portent ensuite en
triomphe à Constautinople. Les troupes ne se mettent point en
mouvement avant le 2,3 avril pour se rendre sur le théâtre de la
guerre : la campagne ne dure que six mois, et finie ou non, l'usage
veut qu'elles prennent leurs quartiers d'hiver au 26 octobre.
Forces de mer.
Les Grecs et les Italiens furent les premiers maîtres des Otto-
mans dans la navigation: Gallipoli fut leur premier port militaire,
et leur marine commença à acquérir quelque célébrité par la prise
de Constantinople. L'histoire nous apprend que le succès de cette
entreprise fut favorisé par te Capoudan Ba'ta-Oglou-Suleyman-Bey ,
qui ayant fait construire une flotille dans le château de Romélie ,
et l'avoir fait transporter par terre 9 parvint à l'introduire dans le
port par l'endroit appelé Cassim-Pascha. Pour prix de cette action
il fut fait Capoudan-Bascha à deux queues } et. investi du gouver-
nement de Gallipoli qui lui fut donné en apanage. Quelques an-
nées après il fut élevé à la dignité de grand Visir, et honoré de
distinctions dont ses successeurs jouissseut encore. Déjà sons Soli-
man I.er la puissance Ottomane disputait l'empire de la Méditerranée
aux forces réunies du midi de l'Europe, et l'étendard du croissant
flottait dans le golfe de l'Arabie, dans le golfe Persique et sur les
mers de l'Inde. Peu de tems après la mort de ce Sultan, la marine
Ottomane reçut un terrible échec dans le golfe de Lépante: ce qui,
joint à la désorganisation des autres branches de l'administration ,
( effet de l'indolence des Sultans qui en laissèrent les rênes aux minis-
tres ) plongea l'empire dans un état de langueur, d'où il ne se releva
qu'à la fin du siècle dernier, grâce à l'activité des deux grands ami-
laux Ghazi-Hassan et Kutchuk-Hnssein. Il n'est peut-être aucune
puissance capable de remonter une flotte en moins de tems et à
mains de frais que celle-ci, attendu que son sol lui fournit pour
cela tous les matériaux nécessaires, et qu'elle a un grand nombre
de ports propres à la construction. Il y a des chantiers et des arse-
naux non seulement à Constantiuople, mais encore dans la mer Noire,
dans la mer Blanche et dans l'Archipel. Il existe deux grandes
fonderies de canons en bronze, des fabriques de poudre à Constati-
de èa /narine
360 Mi Lia s
tinople, à Galliopoli et à Salonique, et une vaste forge pour les
ancres. Pendant long-terns toute la marine de cet état se composait
seulement d'environ quarante galères à seize rangs de rames, dont la
plupart avaient été construites aux frais de diverses villes ou îles de
l'Archipel; mais les progrès de (a navigation ayant fait abandonner
l'usage des galères, dont il ne fut conservé que celle de l'amiral,
on donna une autre forme aux constructions navales. Aujourd'hui
la Porte a une flotte de vingt-un vaisseaux de ligne , dont quatre à
trois ponts, de six frégates, quatre corvettes et environ quarante
chaloupes entre galiotes et canonnières: tous ces navires sont au fond
du port où il y a toujours sept à huit brasses d'eau s et sont prêta
en tout tems à être armés.
Officier* ^es officiers supérieurs de la marine Ottomane sont, après le Ca-
pitan-Pacha ou grand amiral , le Capoudana , le Patrona et le Reala ,
qui répondent, savoir; le premier à un amiral, le second à un
vice-amiral , et le troisième à un contre-amiral. Ces noms sont em-
pruntés de ceux qui, depuis Mohammed II, ont été donnés aux
trois plus gros vaisseaux de la flotte. Depuis 1764 il eu a été construit
un autre , auquel on a donné le nom de vaisseau d u Pacha ou ami-
ral, et qui se distingue des autres par trois fauaux à la poupe ., et
un au grand mât , et par une longue flamme qui flotte au dessus du
pavillon que porte ie même mât. Le vaisseau Capoudana porte sa
flamme au dessous du pavillon, le Patrona au mât de trinquet, et le
Reala à celui de misaine. La Porte arbore deux voiles ., l'une verte
semblable à une épée qui se partage en deux lames, et l'autre
rouge avec un croissant et une étoile en haut: celle da grand
amiral porte le nom de Toughra , qui est le monogramme impé-
rial. Ces quatre vaisseaux de ligue , pour les distinguer des autres
sont appelés Sandjac-Guémiléri, ou à pavillon, et les autres bât i-
mens tels que les frégates et les brigautins se nomment , les pre-
mières Caravela et les seconds Fircata. Autrefois la flotte comman-
dée par le grand amiral de Constantinopîe parcourait la mer Blan-
che , pour protéger les mers et les cotés de l'empire contre les ar-
mateurs étrangers et les pirates qui les infestaient continuellement j
et à la un du dix-septième siècle il en fut équipé une autre pour
la mer Noire, pour repousser 'es Cosaques qui ne craignaient pas
de se montrer avec leurs barques au beau milieu du Bosphore.
Maintenant, à moins que l'état ne soit en guerre s cette sortie an-
nuelle de la flotte n'a lieu que pour favoriser la levée des tributs
des Ottomans. i6î
dans le? îles de l'Archipel , et pour montrer îa haute juridiction
du grand amiral sur les possessions maritimes de l'empire.
Les équipages sont composés de soldats de marine, de canonniers, b& quoi sont
de simples marins et autres individus exercés à la manœuvre appe- ,„?0f'!'°,?!ÏL,
lés Ailakdjl 5 qui sont engagés au service pour sept mois à commen-
cer en mats, et auxquels îa solde se paye avec un certain appareil
dans la salle de l'amirauté, eu présence des principaux personnages
tant civils que militaires. Le nombre des officiers qui s'embarquent
sur le vaisseau amiral est d'environ soixante, et" diminue sur les au-
tres vaisseaux en proportion de leur grandeur: ces officiers sont tous
subordonnés au capitaine de pavillon , qui a trois lienfenans. Parmi
les autres officiers, les uns ont l'inspection des voiies,des agrès, des
manœuvres, des magasins et des troupes; les autres , nn bâton en
main, sont de garde à la poupe, à la proue, à l'escalier du vaisseau ,
et renferment les esclaves à fond de cale durant la nuit. Les canon-
niers ont aussi leurs officiers: il y en a un également qui commande
la chaloupe du Capitan- Pacha 3 et un autre celle du capitaine de
pavillon. Enfin l'équipage comprend en tout deux cents A'dakdji ,
quatre cent-cinquante entre Cahondji , soldats de marine, et Top-
d'à ou canonniers, cinquante Feloucadji ou rameurs de chaloupe,,
et cinquante esclaves.
Le grand amiral a le commandement suprême daus son arron- Autorité
dissement et dans les pays où il aborde avec sa flotte, et s'appelle *%$$?
aussi pour cette raison Souverain de la mer. Il est toujours accompa-
gné d'un juge militaire pour le jugement des causes civiles et criminel-
les, et d'un interprète Grec de nation, qui lui donne les rensei-
gneraeus nécessaires sur les îles de l'Archipel; il a eu outre sut-
son bord quatre cents personnes attachées au service de sa maison.
La flotte rentre en autouue à Coastautinople et est désarmée; et
de tous les équipages il ne reste en service qu'un petit nombre
de matelots et de canonniers , qui sont logés dans une caserne près
de l'arsenal. Ou a cru néanmoins à propos depuis quelques années ,
dans l'intervalle des deux saisons , de tenir en croisière dans la
mer Blanche et jusques sur les côtes de la Syrie et de l'Egypte
trois ou quatre bâtimens armés , dont les capitaines savent tirer
parti de leur station, par le transport qu'ils font d'une place à l'au-
tre de chargemens pour lesquels ils se font bien payer.
La veille de son départ, et à son retour à Constantinople ; çuaild drec/>u
l'amiral reçoit une audience solennelle du Sultan dans un des Keosh duSuZl.
Europe. Fol. I. P. III. ai
i6^ Milice
du sérail qui se trouvent sur la rive du Bosphore, et que nous avons
représenté» à la planche i^ ; et ces deux audiences lui coûtent
vingt-mille piastres, qui sont versées dans le trésor du Sultan à titre
d'indemnité pour l'ameublement de ce Keosk. Mais il est amplement
dédommagé de ce sacrifice par les rétributions qu'il retire lui-même
des capitaines et de tous les employés civils de l'amirauté, par les
sommes qui lui passent pour frais de table les villes maritimes sou-
mises à sa juridiction , et par les remises que lui font les comman-
dans de croisières. Il jouit en outre d'un traitement considérable,
qui lui est assigné sur trente-trois îles de l'Archipel , et d'une infinité
d'avantages éventuels, qui résultent des privilèges affectés à sa place. Son
costume est le même que celui d'un Pacha à trois queues. Les trois
amiraux portent des vétemens doublés, avec un petit turban et un
bâton de commandement de couleur verte, à la différence de celui
des officiers subalternes qui est bleu. Voyez à la planche oq n.os i
e\ 2, les portraits des premiers, n.° 3 celui d'un officier, et n.° 4
un matelot. Il n'est pas besoin de talens ni d'expérience pour
erre fait amiral: il suffit pour cela d'avoir des protections à la cour,
et il n'e»t pas rare de voir promus à ce grade des gens du palais,
qui n'ont pas la moindre idée de navigation. On est encore moins
scrupuleux dans la composition de? équipages: tout individu peut
y être admis, pourvu qu'il ait nu fusil et une épée , ou bien une
iiya lance, ou une paire de pistolet*. L'amirauté comprend, outre les
1cZ-ï"Tti°ns militaires, des employés civils qui sont ; le Terssané-Emini ou suria-
taudrauui. tendant de l'arsenal , de la construction , du radoub et de l'armement
des vaisseaux; le Calyonlar-liiatib qui tient les registres de l'admU
îiistraliou de la marine; VAnberLarrEmini et V Anbarhir-Nazir qui
sont le» garde* magasins; le Tcrssané-Reis et le Terssanè-Kehaya, ,
dont l'un a la garde des archives et l'autre des galères, avec la
police de l'amirauté; le Liman-Reis ou capitaine du port et dos gar-
des de la marine le long de l'arsenal; et enfin le Sergui-Emini ,
qui préside au payement de la solde des gens de mer.
L'amirauté entretient dix constructeurs Mihométans , dont le
Cous tracteurs „ . , , . A , . . r
et autre» chef porte pour enseigne une espèce de hache en argent massit,
et a sous ses ordres vingt constructeurs Grecs, Ce nsest pas à dire pour
cela qu'ils soient capables ni les uns ni les autres seulement d'ébau- ■
cher la construction d'un vaisseau: car ce ne sont que de simples
charpentiers, qui n'ont aucune des connaissances mathématiques né,.
cessaire? pour cela, Si la Porte a aujourd'hui une flotte une peu
personnes-
DES Ottoiaks. i 63
respectable , elle en est redevable à quelques ingénieurs Suédois et
Anglais , ef c'est particulièrement aux sollicitudes de son grand
amiral Kutohuk-Hussein-Pascha , qu'elle doit attribuer les progrès
qu'a faits sa marine. Elle emploie au service de cette partie de son
administration une foule de galériens, qui forment deux classes 5
l'une de forçats qui sont eondanués pour crime aux travaux pu-
blics, et portent des fers aux pieds; et l'autre de prisonniers faits
à la guerre ou sur les bâtinaens ennemis. Malgré l'avantage dont
sont ces derniers pour la manœuvre, il n'est pas sans danger de
les employer sur les vaisseaux de guerre, surtout depuis quelques
événement qui méritant d'être connus. En 1660 on avait armé une
escadre pour réprimer les pirateries des Cosaques dans la mer Nuire:;
le eapitaine d'une frégate qui était à l'ancre dans le Bosphore ayant
voulu traiter à table divers officiers un moment avant son départ, les
esclaves Chrétiens qui se trouvaient à bord profitant de la conjonc-
ture, massacrèrent presque tout l'équipage et chargèrent de fers les
officiers, puis mettant à la voile ils passèrent dans la Méditerranée,
et disparurent sans qu'on ait jamais plus entendu parler de la
frégate. Un événemeut à peu-près semblable arriva sous le règne de
Mustapha III: un vendredi que ies officiers de l'escadre en croi-
sière dans la mer Blanche étaient occupés à la cérémonie religieuse
du vendredi, les esclaves Européens qui étaient à bord du vais-
seau vice-amiral firent main bisse sur les Mahoméians de l'équi-
page, et ayant levé l'ancre ils parvinrent à force de voiles à se sous-
traire à la poursuite des autres vaisseaux , et arrivèrent à Malte. La
Porte désirant recouvrer ce vaisseau , dut recourir à la cour de France
pour obtenir de l'Ordre de Malte qu'il lui fut restitué.
Nature des relations de la sublime Porte
avec les puissances étrangères.
Avant îa conquête de Coustantinople , les Ottomans n'avaient point Quand
de relations permanentes avec les états voisins de l'Europe: les iucur- 'd^ail™
siens qu'ils fesaient sur leurs territoires u'empèchaieut pas qu'ils ne u, .^Li
dédaignassent d'entrer en rapports avec leurs habitaus , qui étaient à Eurofée,mei'
leurs yeux des infidèles. Les premiers à entamer quelques relations
avec ies vainqueurs des Paîéoîogues furent les Vénitiens , après la chute
du bas empire. Leur sénat envoya à Molummed II Barthelemi Mar-
cello en qualité d'ambassadeur, pour négocier un traité qui assurât
J 64 Milice
la liberté du commerce et de la navigation aux sujets des deux na-
tions : traité qui fut en effet conclu sous la condition réciproque, que
l'une n'acorderait asile ni protection aux ennemis de l'autre , et
avec la faculté pour les Vénitiens de pouvoir tenir un Bail ou am-
bassadeur à Constantinople. Ceux qui voudront connaître les vicis-
situdes survenues à cet égard dans la suite des tems, pourront consul-
ter les ouvrages qui s'impriment en ce moment dans cette capitale , et
dont nous avons déjà donné l'indication. En 1598, pour ne pas
parler d'autres évènemens d'une date encore plus ancienne , et
sur lesquels les Annales Ottomanes gardent le silence, la Pologne
conclut avec la Porte un traité qui fut ratifié par Mohammed
III et Sigismond IÏI , en vertu duquel le premier s'obligeait à
faire respecter des Ta,rtares le territoire Polonais, le second à ne
point exercer d'hostilités contre les Ta f tarés J et tons les deux
à permettre sous certaines réserves, entre les deux nations, des
relations commerciales, qui furent comme le premier anneau de
leurs rapports politiques. En i683 l'Autriche déclara la guerre à
In Porte à cause de la Pologne ; mais il parait qu'il existait
auparavant quelques relations entre ces deux puissances : car dès
l'an .5 544» elles avaient conclu entr'elles une trêve de deux ans,
qui en j 547 ^ut prolongée pour cinq autres. Les relations directes
entre la Porte et la Russie ne doivent point remonter au de là
de cette époque § et en effet l'histoire nous apprend que la première
n'entrait dans les hostilités qui eurent lieu entre les Russes et les
Tartares de Crimée, que comme auxiliaire des Khans ses vassaux , aux-
quels elle fesait passer des secours en hommes , en argent et eu mu-
nitions, et que ce ne fut qu'en 162,2 qu'on vil pour la première
fois un ministre Russe à Constantinople. Les traités de paix , les
ruptures et les suspensions d'armes tant de fois renouvelles depuis
entre ces deux état? sont à la connaissance de tous nos lecteurs.
Nous ne dirous rien des relations qui existent entre la Porte et la
Perse, notre sujet ue nous permettant de faire mention que de
celles qu'a cette puissance avec les états qui ne lui sont pas limi-
trophes. Les Ottomans étaient maîtres de Constantinople depuis plus
d'un siècle, qu'ils n'avaient encore aucune communication avec ies
autres peuples de l'Europe, soit parce qu'ils eu étaient haïs comme
ennemis du nom Chrétien, soit parce qu'on craignait de les y voir
étendre leurs conquêtes : ce fut même dans ces senti.mens que ces
peuple:) ps liguèrent contr'eux , et que furent livrées les fameuses ba*
DES OtTOM A N S. 1 65
tailles de Cassovie , de Nicopolis et de Varna. François I.er Roi de
France fut le premier à entrer en négociations avec le grand Soliman ;
et après deux ambassades qui lui furent envoyées sans succès , l'une
en i5a6 et l'autre en i53i , il y eut enfin par l'entremise de M.r La-
Forest un traité de commerce signé en i535 entre ces deux prin-
ces. Cinquante ans après, l'Angleterre voulut aussi former des liai-
sons avec la cour Ottomane, et parvint en i5q3 à obtenir pour
elle, sous le règne d'Elisabeth, les mêmes avantages et les mêmes
privilèges que ceux qui avaient été accordés à la France. En 16 1 3
la Hollande conclut avec la Porte un traité conforme à celui de
l'Angleterre, Charles XïTj durant le séjour qu'il fit à Bender ,
pouvait ménager à îa Suède des rapports intéressans avec la Tur-
quie ; mais il ne sut pas profiter de cette circonstance favorable , et
ce ne fut qu'en 1737 qu'il s'ouvrit des relations directes entre ces
deux puissances. Les dernières qui se sont mises en correspondance
avec Sa Porte sont, dans l'ordre chronologique suivant : Nanles en i7_jo,
le Dannemark en J756, la Prusse en 1761, et en 1782, l'Espagne ,,
dont le» sujets jouissent aujourd'hui des mêmes avantages que les
autres nations Européennes. Ces époques méritent l'attention de
quiconque voudrait traiter do costume Ottoman par rapport aux
beaux arts, pour ne pas confondre les tems , et éviter les anachronismes.
Les Monarques Ottomans étaient dans l'usage* de donner aux Titm,
Empereurs Grecs et à divers antres Princes le titre de Tekiour ou /J/%^'
Tekfour, par corruption du nom de Tacavpr que prenaient les Rois aulres l'rin
d'Arménie; et aux Princes Chrétiens celui de Oral , qui se don-
nait anciennement aux Souverains de la Servie. Ce ne fut qu'en
1606, qu'on commença à la Porte à donner le titre de Borna-
T schàssàr s César Romain, aux Empereurs d'Allemagne, auquel on
joignait quelquefois l'épithète de majestueux, Ba-Vecar ; et à l'Em-
pereur de Russie celui de Tschar , ou Czar, qui 3 d'après la con-
vention de Caïuaodjé en 1774., fut encore relevé par celui de Pa-
dischah , c'est-à-dire grand Empereur. Les titres mis en tête des
discours adressés aux divers souverains de l'Europe sont les suivans.
Au plus glorieux d'entre les Princes de la doctrine de Jésus. Au
plus éminent des potentats de la fol du Messie. Au modérateur des
intérêts politiques des nations Chrétiennes. Au possesseur des ensei-
gnes de prudence et de magnificence, entouré d'honneurs et de
gloire, très-magnifique , très-haut , très-émincnt etc. Des titres encore
plus sonores et plus fastueux sont prodigués aux souverains Ma ho-
dit
les Sultans aux
i66 Milice
m-tans, comme au Roi Thamasb ï.er qui far appelé: le soleil delà
Perse, le Souverain incomparable du siècle, le nviîlre des enseignes
de la félicité et de la gloire , le restaurateur des colonnes de la gran-
deur et de là majesté. Toutes les fois qu'il s'agit de faire mention
«i'un ministre Européen dans les actes diplomatiques , sou nom y est
toujours aecompigué de ces expressions: le plus excellent entre les
seigneurs de la religion Chrétienne. Les traités passés avec les puis-
sances étrangères sont tous ratifiés par un serment du Sultan , qui
finit ainsi: par la sainteté du courann, par Vdme de mon père et
de mes ancêtres, par ma tête et par celle de mes enfans : à quoi
il ajoute encore souvent: parla vénération due aux cent vingt-quatre
mille prophètes, par Vépèe que je ceins , par le cheval que je monte
etc. Si le Sultan doit écrire à un Prince étranger, il le fait sur
une grande feuille en gros caractères, et sa dépêche pliée dans
une bourse d'étoffe d'or est envoyée à sa destination accompagnée
d'une autre du grand Visir. Quand ou veut écrire au Sultan il faut
adresser en même tems une copie de l'écrit à son premier minis-
tre pour en avoir la réponse, l'étiquette ue permettant pas qu'il la
fasse lui-même.
Comment Nous avons dit plus haut que , dans les commencemens , le carac-
'TmbasTadliJs tère d'ambassadeur n'était pas très- respecté à ta cour Ottomane, et
Lonnandnopie. qu'outre la prison qui attendait ces ministres en cas de déclaration
de guerre, ils n'étaient pas traités d'une manière très-libérale ; mais
depuis un siècle ou a pour eux beaucoup plus d'égards Autrefois
il n'allait point d'ambassadeurs à Gonstantinople , qu'ils ne portas-
sent au grand Seigneur de riches préseus en glaces, en montres,
en pendules, en télescopes > en vaisselle d'or et d'argent, et au-
tres objets précieux. Olni qui y allait les mains vides avait beau-
coup de peine à obtenir l'audience publique pour la remise de ses
ul très de créance, comme l'éprouva M.1' de Noaitles ambassadeur
de France près de Sélim Ii. Les Sultans donnaient en échange de
ces préaeus des aromates , des étoffes de l'Iode , dei mousselines bro-
dées, de» tentes, des tapis de Perse ou de Barbarie, des chevaux
magnifiquement harnachés, des cimetère= , des panaches ornés da
pierreries etc. Mais depuis que la Porie s'est mise à tenir aussi
des ministres près des cours Européennes, elle a cessé de faire des
présens , et de défrayer comme par le passé les ambassadeurs étran-
gers de toute dépense j depuis leur eutrée sur le territoire Ottoman
jusqu'à leur départ. Anciennement les ambassadeur? étaient logés à
des Ottomans. 167
Constantinople dans un grand hôtel qui s'appelle encore Iltchl-Khaan ,
hôtel des ambassadeurs; mais depuis assez long-tems ils habitent
Pera, à l'exemple des ambassadeurs Vénitiens qui furent les pre-
miers à y établir leur séjour.
La première audience que reçoit un ambassadeur à la Porte du£"%™ptsïr
est accompagnée de beaucoup de pompe et de cérémonies. La pre- amba""ideurti
mière chose qui suit la notification de son arrivée, est l'envoi que
lui fait le graud Visir d'un présent de fleurs et de fruits sur des
bassins. Le lendemain, l'interprète de la Porte lui fait une visite
pour le complimenter au nom du premier ministre et des ministres
d'état , et dès lors on lui donne pour garde d'honneur une compa-
gnie de Janissaires, qui s'établit près de son hôtel. Aussitôt , sur l'avis
qui lui en est donné , il se rend à l'audience, précédé de cette
garde et entouré des officiers de l'ambassade , des personnages les
pïns marquants de sa nation , et de voyageurs Européens qui s'em-
pressent de profiter de c«tte occassion pour voir une oonr, qui dans
tout autre tems leur serait inaccessible. 11 traverse le port dans une
barque à sept paires de rames; et au moment où il met pied à
terre , deux officiers Tchavousch l'attendent pour le conduire à un
pavillon , où il est reçu par le Tchavousch-Baschi , qui est l'introduc-
teur des ambassadeurs. Là on lui présente une pipe, du café, des
confitures et le scherbet ; ensuite il est invité à monter sur un che-
val des écuries impériales. Il continue ainsi sa route, ayant à sa
gauche l'introducteur , et devant lui sa garde de Janissaires, avee
VAisas-Baschi et le Soas-Baschi lieutenans de police _, le grand
éeuyer du sérail et un autre cortège nombreux , après lesquels vien-
nent les chevaux de selle et les pages à pied de l'ambassadeur, les
interprètes de la légation , et enfin le secrétaire portant les lettres
de créance dans des bonrses de drap d'or: la suite de ce cortège se
compose des gens attachés au service privé de l'ambassadeur , moutés
aussi sur des chevaux du sérail. A son entrée dans le palais de la
Porte , il voit tous les officiers du grand Visir rangés dans là cour
pour lui rendre hommage. Arrivé au haut de l'escalier, il est reçu
par l'interprète et conduit dans une viste salie par le grand maître
des cérémonies et plusieurs autres officiers; et de là ou le fait pas-
ser dans celle d'audience, dans un des coins de laquelle se trouvent
des groupes de Tchavousch , d'huissiers et autres. On ouvre une
porte secrette d'où sortent deux à deux d'un pas grave les ministres ,
les secrétaires d'état, puis le grand Visir soutenu à droite par \e Kehaya-
1 68 Milice
Bey , et à gauche par le Capoudjiler. A leur apparition la salle
retentit r|es cris de vive le Monarque, vive son lieutenant. Le
grand Visir va se placer dans un coin du sopha , les autres minis-
tres restent debout, et l'ambassadeur s'assied sur un tabouret d'où
ï! prononce son discours, qui est ensuite répété en Turc par Pin-
te! prête. Le grand Visir y répond d'un ton grave, et cette réponse
est également rendue aussitôt par l'interprète dans la langue de
l'ambassadeur , qni alors se lève , et prenant ses lettres de créance
des mains du secrétaire les remet au Reis-Efrndi, qui les dépose
sur un coussin à côté du grand Visir. Viennent ensuite des pages
magnifiquement vêtus, qui étendent sur les genoux de l'ambassadeur
et du Visir des étoffes de soie bordées en argent , et leur servent
des confitures, du café, du scherbet , des parfums d'aloès et de
l'eau de rose: ce qu'ils font à genoux pour ce dernier ministre.
La coupe du seberbet vidée, toute rassemblée portant la rnain
au front crie salut : le grand maître des cérémonies prenant deux
mouchoirs de mousseline brodés en or tes met dans fe sein de l'am-
bassadeur puis le revêt d'une pelisse de zibeline: dans le même
tems on distribue trente ou quarante cafetans aux membres de la
légation. Pendant cette cérémonie le grand Visir traite son bote à
table; et lorsque ce dernier se lève pour se retirer, le ministre
Ottoman, sans se déranger de sa place, lui rend son saint par une
légère inclinaison de tète. A son retour chez lui., l'ambassadeur est
honoré d'uue symphonie exécutée par la musique militaire du sérail
et par celles de la Porte , du Demir-Capou et de la tour de Galata.
Voyez la planche 2& où est représentée la cérémonie de l'audience
du grand Visir.
Auâhnee Le Sultan donne aussi audience aux ambassadeurs étrangers^
f<"X«!u/cu"*r mais seulement les jours de son divan. Nous renvoyons nos lecteurs à
ce que nuus avons dit pag. n5 et suivantes concernant le céré-
monial , et nous ne ferons qu'indiquer ici les particularités qui , dans
cette circonstance, accompagnent la présentation d'un ambassadeur.
Dans quelque saison que ce soit, cet ambassadeur doit partir de
sou palais à îa pointe du jour avec le cortège indiqué plus haut :
et arrivé qu'il est à une rue qui conduit de la Porte au sérail, il
fait une halte qui était autrefois d'une heure, et n'est plus main-
tenant que d'environ un quart _, pour attendre le grand Visir à
îa suite duquel il continue sa marche. Il descend de cheval sous
la seconde porte du palais 5 où se présente l'interprète pour le re^
des Ottomans. î 6g
cevoir. Après avoir attendu sous cette porte une demi-heure , i! tra-*
verse à pied la seconde cour du serai!, précédé des deux Tcha-
vousch-Baschi et Capoudjiler-Kehayassi , et en y entrant il voit
d'un coté les Janissaires prendre leurs plats de pilao, et ses pro-
pres gens s'emparer en même tems des mets préparés pour eux. A
son entrée dans la salle du divan il y trouve tous les membres du
conseil, à l'exception du grand Visir, qui y entre quelques mo-
mens après par une porte secret te. Ce ministre va s'asseoir à sa place
ordinaire, et l'ambassadeur sur son tabouret ayant à sa droite son
secrétaire avec les lettres de créance, et à sa gauche l'interprète
de la Porte, qui lui demande aussitôt des nouvelles de sa santé de
la part du grand Visir , auquel il porte la réponse en baisant
à chaque fois sa robe. Alors celui-ci adresse au Sultan une re-
quête pour lui demander une audience. Cette faveur obtenue on
prépare cinq petites tables; l'une pour le grand Visir , qui y
invite l'ambassadeur; trois pour le Capltan- Pacha , le Nischan-
dji , et les trois Defterdar avec lesquels s'asseyent les membres
de la légation; et la cinquième pour les Gaziasaher , qui croiraient
contracter une souillure en se plaçant à table avec des infidèles. Cin-
quante plats sont appostés l'un après l'autre par des piges sur ces
tables qui sont sans nappe; le grand Vtsir en goûte le premier, et
invite sou hôte à en faire autant: ou ne donne à boire que le seher-
bet et encore à la fin du repas , avant et après lequel les pages
versent de l'eau sur les mains des convives. Au bout d'une demi-
heure que dure ce repas , pendant lequel règne le plus profond si-
lence , l'interprète et le grand maître des cérémonies conduisent
l'ambassadeur à un endroit qui est entre la salle du divan et celle
du trône, pour le revêtir d'une pelisse de zibeline, et les gens de
sa suite du cafetan. A la porte Félicité il est, ainsi que les autres
principaux personnages, soutenu sous les bras par des gens destinés
à cet effet , et traverse ainsi un vestibule entre deux haies d'offi-
ciers du palais. Eu entrant dans la salle du troue l'ambassadeur
s'incline trois fois , et s'arrête à quelque distance au Sultan ,
qui est assis sur le trône à l'Européenne, Le grand Visir, le
grand Amiral, et le Mir-Alem restent debout en face du trône, et
à la gauche se tiennent le long du mur trois officiers des eunuques
blancs. L'ambassadeur commence son discours, qui est aussitôt ré-
pété mot à mot par l'interprète d'une voix hésitante , comme qui-
conque est saisi de crainte. Le Sultan ordonne par un sio-ne de têt©
Europe, Vol. I..P. III, 2a
170 Milice
au grand Visîr de répondre. Après avoir eu l'explication de cette
réponse, l'ambassadeur prend des mains de son secrétaire les let-
tres de créance et les remet au Mir-Alem , de qui elles passent au
grand amiral , puis au grand Visir qui les dépose sur un des cous-
sins du trône. La cérémonie achevée, l'ambassadeur remonte à che-
val à la seconde porte du sérail , et après avoir vu passer dans la
première cour le grand Visîr avec sa suite , il retourne à sou pa-
lais. Voyez à la planche 29 la salle du trône. Il est à remarquer
que, dans ces deux audiences, les Européens tiennent leur chapeau
sur la tête , et que personne n'y entre l'épée au côté. L'ambassa-
deur qui s'obstinerait à vouloir la garder s'exposerait à être traité
d'insensé , comme le fut M.r Ferriol ambassadeur de France à la
Porte en 1700. Les audiences qui se donnent aux ambassadeurs
des puissances inférieures de l'Europe différent peu de celle dont
on vient de voir la description. Cette audience obtenue les ambas-
sadeurs ne revoient plus ni le Sultan ni môme le grand Visir, à
moins qu'ils n'aient par la suite de nouvelles lettres de créance à
présenter, ou qu'ils ne soient rappelés par leur cour , dans lequel cas
ils recèlent une nouvelle audience. Les ministres étrangers correspon-
dent avec la Porte, pour ce qui concerne leur légation , par le moyen
d'interprètes, et ils peuvent rester des années à Constantinople sans
avoir jamais à traiter en personne avec aucun ministre d'état ouâau-
tre fonctionnaire publie.
Quant ^e n*a été qu'en 1798 que la Porte a commencé à entretenir
^°m/«"/reT des légations permanentes près des cours de Vienne, Paris, Lon-
prè* des cours ^ res et Uftfljn q\ ej|e n'était pas éloignée d'en envoyer de même
étrangère** *^ ' r o i
k d'autres cours. Il avait même été résolu d'attacher à chaque lé-
gation huit ou dix jeunes Musulmans, pour apprendre les langues,
les sciences et les arts de l'Europe; mais la difficulté de trouver
des personnes qui voulussent surmonter leur répugnance à se rendre
dans des pays Chrétiens, et l'opposition des préjugés nationaux
à ce nouveau système , u'ont pas permis de le maintenu loug-tems ,
et à présent la Porte u* a plus dans les différentes cours que des
cjaatgés d'affaires, qui sont poui' la plupait des Grecs,
I*ÉS Oï'TOStAXS, 171
LOI» CIVILES ET PÉNALES.
.1 armi les lois civiles nous ne citerons que celle? concernant inh concernant
le mariage, comme différant par certaines particularités des lois s "lana&e'
les plus générales sur cette matière. Tout individu, homme on fem-
me, ayant atteint l'âge de majorité qui esr de quinze ans, et sain
d'esprit, peut disposer de sa main comme il lui plait. L'homme a
la faculté d'épouser quatre femme9 ensemble ou séparément, et
d'en répudier une quand son intérêt l'exige. 8ont néanmoins exclû-
mes du choix qu'il peut faire, ses plus proches parentes, les fem-
mes avec lesquelles il a eu précédemment quelque commerce , une
esclave non encore affranchie , une esclave étrangère , les payennens ,
les femmes répudiées ou veuves avant qu'il n'y ait d'écoulés , pour
les premières trois mois depuis Leur répudiation, et pour les secon-
des quatre mois et dix jours depuis leur veuvage, enfin les femmes
qui sont déjà demandées en mariage, et les non Mahoméfanes. Leg
esclaves, tant hommes que femmes, peuveut se marier eutr'eux et avec
des personnes libres: cependant l'esclave ne peut avoir que deux
femmes. Un mari sain d'esprit et majeur a le droit de rompre le
lien conjooral quand bon lui semble. La répudiation est imparfaite ,
quand Yiddet on les trois mois ne sont pas expiras, et le mari peut
reprendre la femme répudiée sans renouveler l'acte du mariage; elle
est au contraire parfaite, après qu'il a laissé expirer Yiddet sans la
reprendre. Dans ce dernier cas, la réunion ne peut s'opérer sans le
consentement formel de la femme , qui apporte alors un nouveau con-
trat et un nouveau présent de noce. À la troisième répudiation par-
faite il n'y a plus lieu à racommondement , le mariage est dissou3
pour toujours, à moins que la femme, par te fait d'un second mariage
ou d'une répudiation, n'ait acquis le droit de se remarier. En revanche
il a été permis aux femmes de demander le divorce ou la séparation ,
que la loi leur accorde , pourvu que le rmri y donne son con-
sentement formel , et qu'elle lui fasse au sacrifice en argent ou en
effets , au moyen de quoi elle s'affranchit du joug conjugal. Le mari,
e'il n'est pas intéressé, n'accepte rien, et la demande de la femme
n'éprouve point d'opposition quant à son effet. La femme fait ses
propositions an mari jusqu'à ce qu'il réponde, et elle a la faculté
de se rétracter; mais il n'en est pas ainsi du mari après qu'il a
consenti à la séparation.
173. LOIS CIVILES ET TÉSsALES
ia?Jm'anon ^es s^Parat'0îis entr'époux sont ordinairement provoquées par
des fyoiuc le mari pour cause d'infidélité de la femme, et accompagnées de
malédictions 3 que les deux époux prononcent l'un contre l'autre. Le
mari ne peut se dispenser de paraître en jugement , pour soutenir sou
accusation ou s'en désister. Refuse-t-il <îe s'expliquer^ on ne donne-
t-il que des réponses vages et incertaines? le magistrat le tient eu
prison } jusqu'à ce qu'il se résolve â dire un oui ou un non positif.
S'il se rétracte, la loi le déclare coupable d'injure et le condanne à
la peine prononcée pour ce délit. S'il persista au contraire dans son
accusation d'adultère, il est obligé de la confirmer par un serment
«n forme de malédiction conçu en ces termes : je prends Dieu à
témoin de la- vérité de mon accusation d'adultère contre cette fem-
me , en la désignant avec la main, il répète quatre fois les mêmes
paroles, puis il ajoute: que la malédiction divine tombe sur celui qui
accuse faussement cette femme à" adultère. Après que le mari a pro-
noncé ce serment, la femme avoue ou nie le fait. Ne fait-elle ni
l'un $} l'autre, ou ne s3explique-t-elle que d'une manière ambi-
guë? elle est également retenue en prison , jusqu'à ce qu'elle se déi-
cide à donner une réponse telle que la loi l'exige, Amenée la seconde
fois devant le juge } ou elle se déclare coupable, alors le mariage
fist dissous , et elle subit la peine que la loi prononce contre les
adultères; ou elle persiste à soutenir sou innocence, et elle est obligée
<ie répondre au serment du mari par un démenti en forme de ma-*
iédiction comme le sien, en disant : je prends Dieu à témoin de
la fausseté de V accusation d'adultère portée contre moi par cet hom^
me, qu'elle désigne avec le doigt. Après avoir répété quatre fois
ces paroles, elle ajoute; que la colère de Dieu tombe sur moi , si cet
homme est véridlque dans son accusation ây adultère , et le désigne
«.le nouveau avec le doigt. La malédiction réciproque des époux em^
porte aussitôt leur séparation , que le magistrat coi firme par un acte
juridique. S'il est né du mariage un enfant, que le maii ne veuille
pas reconnaître pour être à lui, il est réputé illégitime et laissé
à la mère. Une chose à remarquer, c'est qu'il u'y a que les époux
Musulmans et libres, auxquels il soit permis de recourir à la malé-
diction, et qu'il faut que la conduite de la femme ait été jusqu'à?
lors irréprochable. Si, après que les malédictions ont été prononcées
de part et d'autre, les deux époux veulent se réunir, il faut que le
mari se rétracte formellement de son accusation, et qu'il se soumette
à la peine portée par la loi pour cause d'injures, La femme peut
des Ottomans. 173
demande*1 la dissolution du mariage pour fait d'impuissance dans le
mari, et sur la preuve qui en est acquise, le juge prononce aussi-
tôt la séparation. L'apostasie de la part d'un des époux Musulmans
emporte également la dissolution de mariage , et même la peine de
mort pour l'apostat.
La femme veuve ou séparée de son mari est obligée de vivre
retirée pour un certain tems avant de pouvoir se remarier. Pendant
tout le tems de Viddet elle porte le deuil, qui consiste à s'abste-
nir de tout vêtement ronge ou jaune, et à ne pouvoir se parfumer
d'odeurs et d'essences, ni se frotter les yeux avec le collyre , ni
se teindre les ongles avec Vhinna. La loi Makométane veille avec
une sollicitude particulière à la conservation des enfans abandonnés.
On enfant esî-il trouvé à la porte d'une mosquée, d'une maison,
d'un bain public ou dans la rue? la loi enjoint à la personne qui
le trouve de lui prêter tous les secours, que la bienfesance et la
charité peuvent lui suggérer. L'enfant qui n'a point été trouvé dans
un lieu uniquement tiabité par des Musulmans, est déclaré libre
et Musulman; si celai qui l'a recueilli se charge de son entretien,
il en devient le père putatif ou Multaku ; et comme cet acte de
bienveillance doit être de sa part purement gratuit , il perd tout
droit à compensation ou indemnité quelconque pour cet objet. En
revanche il acquiert par ce même acte un titre de préférence sur
quiconque voudrait avoir l'enfant, et dans cette considération il
est obligé de iui faire apprendre un art ou une profession, pour le
mettre en état de gagner sa vie. Personne ne se présentant pour se
charger d'un enfant abandonné, l'état est obligé de pourvoir à son
entretien, et de faire pour lui tout ce que la loi' prescrit.
Les lois pénales portent la peine de mort contre quiconque
blasphème Dieu, ses attributs, son saint Prophète , le livre céleste,
ou nie la divinité de la mission de Moyse et de Jésus Christ. Celui-
là eucourt également la peine capitale, qui parle mal de la religion,
des maximes qu'enseigne le cour *atiri , et de l'obligation d'observer
les pratiques du culte public, ou qui les tourne en dérision. Avant
d'appliquer la peine de mort à l'apostat, on a recours à tous les
moyens imaginables pour le faire revenir de son erreur, pour dis-
siper ses doutes et pour éclairer sa foi. A cet effet on lui accorde
trois jours, pour qu'il puisse méditer dans sa prison sur la vérité
d'un culte céleste; s'il laisse passer ce terme sans abjurer, il lave
crime dans le sang. L'apostat relaps n'obtient plus de délai
Condition
(VuHa femme
veuve
ou répudiée.
Enfans
abandonnés.
Peine contre
les
blasphémateurs
Peine contre
l'apoitat
son
174 L O I 5 CIVILES- F T PENALES
après la troisième fois, et à peine arrêté il doit abjurer immédia-
tement ou est décapité par le bourreau: en cas de fuite, il est
poursuivi et peut être tué impunément par celui qui l'atteint. On
met encore au nombre de? crimes dignes de mort les discours sédi-
tieux, les actes tendant à troubler la tranquillité publique et les
Peines contre contraventions aux ordres du Prince. La même peine est prononcée
quiconque tient i i • 1 j rv> • ■ /• i
des propos nar la loi contre l othoier ou magistrat qui néglige ses devoirs, qui
ou autres- abuse de la confiance de son supérieur ou des deniers publics , et
qui maltraite les sujets cor» fiés à ses soins j elle s'étend de même
aux faussaires , aux malfaiteurs , aux pirates, aux brigands et aux
auteurs de libelles calomnieux contre le Souverain.
Vit>e,$e.s sorm Voici comment s'exécutent les sentences de mort. Si le TVIu-
e pev' fulman imputé d'un des délits ci-dessus est riebe , on le met d'abord
à la torture , pour l'obliger à déclarer ses biens qui sont aussitôt
confisqués au profit du Prince, puis il est justicié selon son rang.
Le coupable qui appartient à la classe du peuple est pendu: le
soldat simple est dégradé puis étranglé en prison et jeté à la nier:
VOulema périr par le cordon : les officiers civils et militaires sont
décapités, et leur? têtes restent exposées an public pendant trois
jours j avec un éeriteau où est indiqué leur crime. La tète d'un Vi-
sir ou d'un Pacha à trois queues, lorsque l'exécution a eu lieu à
Constantinople , est exposée dans un bassin d'argent sur une nolonue
pn marbre près de la seconde porte du sérail; celle du Pacha à.
deux queues, d'un ministre d'état 3 d'un général ou d'un seigneur
d'un haut rang, est mise dans un bassin de bois sous la voûte
de la première porter en face de l'appartement du Basch-Capou-
Couli r, et les tête.s des officiers subalternes sont jetées devant cet-
te même porte. Celles des individus exécutés hors de la capitale
pont apportées au même endroit, et conservées à cet effet dans du
s»«l ou empaillée». Les bijoux que peut avoir sur lui le justicié ap-
partiennent au fisc, et ses vêtemeus au bourreau, qui expose eu outre
le cadavre en vente , et en retire un prix proportionné aux moyens
de sa fnnilie, lorsqu'elle désire lui faire donner la sépulture. Si le
monarque, ou le magistrat qui le représente , trouve que, pour
des considérations dues à "la nature du délit, ou à l'état et ta
condition du coupable , la peine de mort soit susceptible d'être
commuée en une antre correctionnelle, telle que la bastonnade, la
prison , la déposition ou l'exil , le magistrat fait lui-même cette grâce :
dans les autres cas , et surtout lorsque le délit attaque là religion
des Ottomans. 175
ou l'état, le magistrat ou officier de police u'a point la faculté
de commuer en amende la peine correctionelle , ni la peine de mort
en ce'. te dernière.
L'homicide est en horreur sous un double aspect , et comme Peines contre
, . , , l'homicide .
le crime le plus odieux au Créateur, et comme le plus grand ou-
trage fait à sa créature : motifs pour lesquels le Musulman croit
que !a peine doit en être expiée dans ce monde et dans l'autre. A.
part les six sortes de délits, qui emportent chacun une peine diffé-
rente , celle de l'homicide volontaire suit exactement la loi du talion ,
et réclame le sang pour le sang. Quelle que soit la manière dont
le délit ait été commis, ne fu'-oe qu'en poussant quelqu'un dans
le feu, que la mort s'en soit suivie immédiatement Ou ne soit arri-
vée que quelques jours après, le coupable ainsi que ses complices,
sans aucune distinction de rang, de sexe, de religion, et sans égard
pour leur état physique ni autres considérations quelles qu'elles puis-
sent être, sont jugés et mis à mort. Le Calife Omar fut le premier à
donner cet exemple de sévérité à l'occasion de l'assassinat d'un ha-
bitant de Sa fa commis par ses compatriotes, en disant: si tous
les habïians de cet arrondissement avaient eu le malheur de parti-
ciper à cet assassinat , aucun d'eux ne serait échappé au glaive de
la justice. Ne sont point sujets à la peine capitale le père, l'ayeut
et le bisayeul de l'individu assassiné, pour s'être lavés les mains dans Quelles
» 1 f> a • personnes
Je sang de l assassin , ni un maître pour avoir tue son esclave ou exemptes
, . -, ,» | , , ... . , ... -'-■', de la peine.
celui de son nls, ou un esclave a qui il a promis la liberté par
testament ou par contrat. Four le meurtre commis sur son sembla-
ble avec une arme non susceptible de faire des blessures graves,
telle que le fouet, ou en le poussant dans l'eau, ia peine de mort
est commuée en une amende pécuniaire , accompagnée d'une peine
expiatoire. La peine pécuniaire, ou autrement le prix du sang, est Comment eih
de la valeur de cent chameaux , et la peine expiatoire consiste dans csl u0'"i"in"iS'
l'affranchissement d'un esclave Musulman. Ces deux peines sont égale-
ment applicables à l'homicide fortuit et involontaire: dans le cas
ou les coupables seraient dans l'impuissance d'y satisfaire, ils doi-
vent y suppléer par une abstinence de deux mois consécutifs. Par
homicide involontaire la loi entend celai qui est commis à la
chasse sur un homme, que le chasseur a pris pour une bête; ou dans
]<* chaleur de l'action par un soldat sur un de ses compagnons
d'armes, qu'il a confondu avec son ennemi. Par homicide fortuit elle
entend la mort d'un enfant étouffé par quelqu'un en dormant, ou
? 7 ,r> Lois civiles et pénales
celle d'un individu quelconque occasionnée par la chute sur lu! d'un
antre tombé d'un arbre ou d'un toit. Si la peine expia'oire ou celle
du sang peuvent sembler extrêmes dans ces cas à nos criminaiisfes ,
peut-être trouveront-ils moins disproportionnée au délit l'application
de la peine du prix du sang, contre l'homicide occasionné pour avoir
laissé une fosse ouverte, ou pour, avoir abattu une grille, pour avoir
amassé des tas de pierre dans un lieu public sans user à cet égard
des précautions convenables t pour avoir élevé un mur on fait des
ouvrages en saillie manquant de solidité, pour avoir négligé, après
en avoir été averti , de faire les réparations nécessaires à un édifice me-
naçant ruine sur une voie publique etc. , cette peine pouvant au moins
servir à prévenir plusieurs accidens fâcheux, dont nous n'avons des
exemples que trop fréquent Nous passerons sons, silence une foule
d'autre* particularités-., qu'il est aisé de s'imaginer d'après tout ce qui
a été dit précédemment ,. et nous nous bornerons à rapporter la mar-
che qu'on tient dans le cas où l'auteur d'un homicide est inconnu.
Contre Les héritiers du mort soit homme „ femme ou eufant , ont
qui s exercent
tes poursuites \e droit de faire interpeller oincruaaîe personnes du uuanier où le
quand i J. I i
l'homicide cadavre a été trouvé, et de les obliger au serment: ces personnes doi-
«si inconnu. ' . ~ _ ...
vent être de sexe masculin , en âge de majorité et de condition libre à
la satisfaction des plaignans. Chacun de ces individus doit jurer de-
vant le magistrat en invoquant le nom de Dieu, qu'il est innocent
et ignore entièrement le nom de l'assassin ; et comme il faut cin-
quante sermens pour justifier le quartier de tout soupçon de parti-
cipation au délit, dans le cas où ce nombre serait incomplet , on fait
prêter aux principaux habitants autant de sermens qu'il est néces-
saire pour avoir le nombre requis. L'aveu fait par l'un d'eux d'être
le coupable délivre les .autres de toute inculpation ; mais s'ils per-
sistent tous à se dire inuocens, le quartier en entier doit payer le
prix du sang, qui va au profit des plaignans.. C^s derniers n'ont
point droit à cette indemnité , lorsque leur dénonciation tombe sur
un individu étranger au quartier, ou qu'après avoir été portée con-
tre tout le quartier, elle est ensuite restreinte à quelques-uns de ses
habitans. Dans le cas où le corps d'un homme tué serait trouvé en-
tre deux villages, on procède comme ci-dessus contre les habilana
du plus voisin des deux , et la même chose se pratique encore sur
un vaisseau envers les marins et les passagers qu'il porte. Pour l'ho-
micide commis à l'entrée d'une maison, autre que celle du mort,
ou sur le terrein d'un particulier, le propriétaire seul est obligea
des Ottomans.- 177
prêter les cinquante sermens , ou au payement du prix du sang; si
le cadavre a été trouvé dans une mosquée , sur uue grande route
ou dans une prison publique., l'indemnité est à la charge du tré-
sor public.
Les blessures et les mutilations faites de propos délibéré se pu-
nissent rigoureusement selon la loi du talion; avec cette seule dif-
férence, que celui qui a fait perdre la vue à un autre d'un coup
de poing ou autrement en est privé par le moyen d'un miroir ar-
dent. Il est libre néanmoins à l'offensé de commuer ïa peine du ta-
lion eu une simple amende, ou même de la remettre entièrement.
Il n'en est pas de même de celui qui a blessé une femme enceinte ;
si l'enfant meurt peu de tems après être né ou procède contre le
coupable , et s'il est mort dans le ventre de la mère par l'effet
de la blessure , la peine est le prix de la moitié du sang. La loi
est terrible contre l'adultère ; lorsqu'il est prouvé soit par l'aveu
libre des coupables, ou par la déposition juridique de quatre hom-
mes probes et dignes de foi, qu'un homme et une femme, l'un et
l'autre Musulmans , et déjà engagés dans les liens du mariage, se
sont abandonnés à cet excès, la peine qu'ils encourent est d'être la-
pidés. A cet effet ils sont conduits l'un et l'autre au milieu d'un
champ, où l'homme est attaché et la femme enterrée debout jusqu'à
ristourne ; les témoins leur lancent les premières pierres, puis le
magistrat et ensuite tout le peuple continuent, jusqu'à ce que les
coupables aient perdu la vie.
Pour les injures ou expressions tendant à dénigrer l'honneur
et la réputation, ie coupable est puni de quatre-vingt coups de fouet.
Les faux témoins semblent puliuler dans l'empire Ottoman , et cela
par un effet de la tolérance dont useut les tribunaux à leur égard
d'après ce sophisme, que si, à défaut de témoins véridiques , il
n'était pas permis de recourir à une fraude légale pour établir une
prétentiou par l'admission de témoins propres à la constater , il
en résulterait souvent un préjudice pour le bon droit : abus dont
les juges croient se justifier en disant : nous jugeons sur V 'apparence ,
J)leu seul est le scrutateur des cœurs. Cependant le témoin qu'où
parvient à convaincre de faux témoignage encourt la peine d'infa-
mie, qui est d'être conduit par la ville monté à rebours sur une
r- âne, tenant en main la queue de l'animal , et précédé d'un héraut
qui crie : voilà le sort réservé aux faux tl moins.
Peines pour
les blessures etc.
Peines contre
l'adulte/ e.
Peines pour
les injures
et pour faux
témoignage.
Europe. Fol. I. P. 111.
23
I78 LolS CIVILES ET PENALES
Peines Tout le monde sait que les Mahométans ne peuvent pas Loîre
contre celui • J # *■ l
qui boit du vin de vin, mais bien de gens ignorent sans doute la peine qu'emporte
ei f/ui s'enivre. . . 1 , r> t • • . . ,
la transgression de cette dérense. La simple conviction , la déposi-
tion de deux témoins, l'aveu spontané du délinquant, toutes ces
circonstances même prises isolément, lors qu'elles sont accompa-
gnées de l'odeur du vin actuellement sensible hors de la bouche
du prévenu, suffisent pour le faire citer en justice , encore qu'il
n'en eût pas bu urie seule goutte. S'il est de condition libre il re=>
.ç/ût quatre-vingt coups de fouet, et quarante s'il est esclave; mais
si le délit a été commis publiquement en un jour du mois de Ra^
rnazan il est puni de mort, comme étant censé en comprendre
trois ensemble, savoir; la violation de la loi canonique, la profa-
nation de la sainteté des jours consacrés au jeune, et la gravité du
scandale. Il en est de même de l'ivrognerie occasionnée par des li-
queurs ou autres boissons enivrantes, dont la preuve, à défaut des
moyens usités parmi nous pour l'acquérir , s'obtient par la seule
difficulté qu'a le prévenu de réciter correctement le chapitre du
cour'ann: coul ya eyu el Kiafiroune. Ce fut pour avoir trouvé dans
cet état Abti-Ul!ah-ïbn-Â.wf, au grand scandale de ses confrères ,
que le prophète proscrivit sous des peiues aussi rigoureuses l'usag©
du vin et des boissons spiiitueuses.
jy,neS contre Qa peut regarder comme tout-à-fait nouvelle la peine infligée
par la loi M ah omet a ne pour le vol. Tout individu, sain d'esprit
et majeur, ( conditions absolument nécessaires dans tous les cas ),
convaincu d'avoir commis un vol pour U valeur de dix drachmes
d'argent 3 et avec effraction , a la main droite coupée , puis le
bras plongé dans la poix bouillante. Celte peine s'étend au fauteur
«lu vol , et à quiconque a enlevé un enfant esclave ou un animal
d?uue certaine valeur dans l'opinion des Mahométans: car s'il s'agit
du vol d'un cochon ou d'uue bête morte, il n'y a pas seulement
lieu à procès. Eu cas de récidive le coupable a le pied gauche
coupé , et à la troisième fois il est renfermé dans mie prison, jusqu'à
ce qu'on ait des preuves bien certaines de son repentir. L'expiation
de ces peines n'exempte pas le eoudauné de l'obligation de restir
tuer la chose volée, s'il l'a encore eu son pouvoir, et dans le cas
contraire il n'est tenu à aucune compensation. Il n'y a pas lieu à
l'application de la peine, lorsque l'objet volé a été restitué avant
pu durant l'instruction du procès, pourvu que ce soit avant le ju-
gement, Cependant, à voir aujourd'hui si peu de gens ayant le pied
DES Oï T OMAKS. i 79
gauche et le poignet droit coupés dans l'empire Ottoman , on est fondé
à croire que, depuis quelque tems , ces peines ont été commuées
en d'autres moins rigoureuses, telles que les verges et la prison qui
y sont en effet usitées à présent, excepté les cas où, pour des cir-
constances aggravantes, la peine de mort est jugée nécessaire. Les
voleurs de grand chemin, qui volent à main armée les voyageurs 3
devraient aussi avoir la maiu droite et le pied gauche coupés: l'as-
sassinat de la personne volée emporte avec cette dernière peine la
précédente; nuis aujourd'hui les voleurs sont presque tous pendus
ou empilé-. La loi, pour la punition de ees sortes de coupables, ne
fait aucune distinction de rang, de culte ni de naissance. Elle permet
au créancier <ie demander l'incarcération immédiate de son débi-
teur ou d'un failli, Dans le cas où le débiteur se déclarerait hors Cnrummt
d'état de pouvoir s'acquitter, il est retenu en prison, jusque ce que i7s'Vi"l%
le magistrat ait reconnu son insolvabilité: alors il est élargi, sauf ct tes f~lllc3'
pourtant au créanciei la faculté de l'obliger à lui céder 3 sur son
gain journalier, ce qui lui reste au delà de son nécessaire. Le débi-
teur solvable est au contraire détenu, jusqu'à ce qu'il se soit décidé
à satisfaire son créancier. Le failli est interdit pour ce qui concerne
l'administration de ses biens, et il faut qu'il recoure au magistrat
pour être autorisé à procéder civilement avec ses créanciers, faute
de quoi, le magistrat procède lui-même à la vente de tous ses biens
tant meubles qu'immeubles 3 et à la répartition du produit en pro-
portion de ce qui revient à chacun d'eux.
On remarque en général que la loi accorde aux juges une
grande latitude dans l'application des peines correctionnelles selon la
condition du coupable: ce qui est pour les premiers et pour ceux qui
sout chargés de l'exécution de leurs ordres nue source de spéculations
intéressées et d'avantages réeipioques: l'individu qui se voit menacé
d'une peine quelconque fait eu secret un cadeau au juge pour en être
traité avec indulgeuce, et le juge le renvoie alors à l'officier de po-
lice, auquel il est encore obligé de faire quelque présent pour.
s'exempter des verges ou delà prison. Si au contraire le juge vient à
se plaindre de ce que ses ordres n'ont pas été exécutés, l'officier
qui en était chargé Pappaise aussitôt en partageant avec lui ce qu'il
a reçu. De cette manière, n'y ayant pas de délit dont la peine ne
soiî susceptible d'être convertie en une amende, la police veille
comme un Argus sur les démarches de chaque individu, en même
tems qu'elle montre la plus grande indifférence pour uue sorte de
1 80 LOIS CIVILES ET PENALES
libertinage, qui, tout condanné qu'il est par la loi, est pourtant si
commun , qu'on n'en est guères scandalisé. Quelque soit le nombre
de femmes que les seigneurs aient dans leur harem, ils en est peu
d'entr'eux qui n'aient encore à leur service, sous le titre de pages,
certains favoris, qui en se rendant les agens de leurs plaisirs, les
servent dans toutes leurs intrigues , et gagnent ainsi leur protection
qu'ils font ensuite valoir pour des gens qui la méritent le moins aux
yeux de la justice punitive.
Peine» Les prévar ications contre le bon ordre et les fraudes dans le
pour fronde • i 1 /v»
dans ta venie commerce sont punies sur le champ par un officier préposé à cet
ettet. L,a police rixe elle-même, au moyen d'un tarif, le prix des co-
mestibles et surtout de ceux de première nécessité , et de tems en
tems un commissaire va à cheval , entouré de soldats et précédé de
licteurs , vérifier dans son quartier comment s'observe ce tarif, et re-
connaître les poids et les mesures dont on fait usage. Ceux qui sont
surpris en fraude reçoivent aussitôt devant leur boutique sous la
plante des pieds treute-neuf coups de bâton , qui sont comptés à
haute voix par un autre officier. A défaut du maître la baston-
nade est donnée à celui qui le remplace. Dans certaines circons-*
tances les délinquans sont cloués par une oreille à la porte de leur
boutique et y sont laissés tout le jour exposés aux regards du pu-
blic, ou bien ils sont promenés par la ville la tête passée dans un
trou fait à une grosse planche, à laquelle est attaché le corps de
délit , et d'où pendent plusieurs poids en fer.
EEL1GIOK,
Orîgme 1» -I AHOjitT „ sans trop s'écarter cependant de la voie qu'avaient
Mahométane" tenue les anciens législateurs, eut recours aux moyens les plus extraor-
dinaires pour établir ses lois t.héocratiques , et usa de toute la sa-
gacité possible pour leur donner un air surnaturel et divin. A cet
effet il mit, pour ainsi dire , à contribution toutes les religions alors
les plus renommées , et emprunta de chacune d'elles, savoir; de
l'idolâtrie le fatalisme et le sacrifice des animaux, de la religion
hébraïque la circoncision , la prohibition des images et l'usage de
prier dans les champs, et du Christianisme le jugement dernier,
le respect pour les morts, les jeûnes, les pèlerinages et les visites
aux lieux saints, Il sut si bien combiner son nouveau plan de re~
des Ottom a n S. 1 8Ï
îsgion , qu'il parvînt à faire croire à ses Musulmans, qu'il n'y avait
que trois grands prophètes envoyés de Dieu pour le bonheur d'un peu-
ple privilégié, et ces prophètes sont; Moise pour donner sa loi
aux hommes, Jésus pour les convertir par les miracles , et Maho-
met pour les soumettre et les punir par le glaive. En rejetant les
mystères du christianisme le nouveau prophète admit pour dogme
«nique la croyance en un seul Dieu; il substitua au sacrement île
la confession les ablutions, dont il fit, dans un climat plus que
tempéré 3 un remède salutaire pour le corps et pour l'ame; et par
un rafinement de politique, il flatta le peuple par l'attrait du plai-
sir 3 asservit l'esprit par les sens, promit un paradis de délices ; et
en permettant la pluralité des femmes il sévit bientôt honoré de plu-
sieurs millions de prosélytes. Il est assez ordinaire que les nouvelles
institutions donnent naissance à des dissensions , à des contradictions
à des scissions d'opinions, pour lesquelles les membres des partis
opposés l'un à l'autre finissent par en venir aux mains; or c'est ce
qui arriva précisément après la mort de Mahomet, et cela par.
l'effet d'une faute politique qu'il commit , et qui fut la cause de
bien des maux. Cette faute, une des plus grandes qu'il pût faire,
fut de ne pas établir un ordre de succession permanent et invaria-
ble dans le Califat (ï),qui maintînt constamment la même autorité,
et empêchât de recourir à aucun autre oracle qu'au cour'ann , aux
maximes et aux pratiques transmises de vive voix , mais qui pour-
tant étaient enracinées dans l'esprit du peuple. Cet oubli enfanta
une foule d'opinions, de sectes, d'hérésies et de partis qui subsis-
tent encore aujourd'hui, dont quatre seulement son! reconnus pour
orthodoxes dans l'esprit de Vislamlsme , à cause de leur accord sur
le dogme et les articles de foi; accord qui pourtant ne s'étend pas
à certains points de morale , de culte extérieur et de législation.
Mais il convient d'entrer à cet égard dans quelques explications.
Les Ottomans ont un code universel , où sont comprises toutes les , Çua/re
...... _ >. livres s/i ci es.
lois theocraîiques , lesquelles sont fondées sur quatres livres, qui sont
(r) Le califat, qui, comme nous l'avons observé ailleurs'1, était d'a-
bord électif, devint ensuite héréditaire, et des flots de sang furent ver-
sés en Arabie, en Asie , en Afrique et dans une partie de l'Europe , pour
le maintenir dans telle famille plutôt que dans telle autre : ces débats
donnèrent naissance aux trois principales dynasties , dont la première fut
celle 4'Ali, la seconde celle de Muawyé , et la troisième celle d'Abas.
Quatre
$& Religion
la base et le principe de leur législation. Ces livres sont révérés com-
me sacrés sous le nom générique de Edillé-y-Erhea , qui signifie les
quatre argumens ou les quatre preuves démonstratives. Le premier
est le cour'ann, vulgairement appelé Jtcoran , qui comprend toutes
les lois réputées divines et dont nous parlerons ailleurs. Le second
est VHadiss, ou Sunneth , qui est comme le recueil de toutes les
]ois du Prophète,, mot par lequel on entend non seulement les avis
et les préceptes sortis de sa bouche, mais encore ses usages et ses
œuvres, et même le silence qu'il a gardé sur certaines actions humai-
nes, et qui a été interprété comme une approbation tacite conforme
à sa loi et à sa doctrine. Ce recueil est l'ouvrage de ses principaux
disciples , comunément appelés Jsshhab, ou Sahhabé , ou Sadr-Eu>el ,
et d'un grand nombre de leurs élèves nommés Tabiinn. Les plus
estimés de ces auteurs canoniques sont, Bookhiry, Sunenn'y-Ebv-
Davoud, Termidy, Nissayi , Ibn-Madieth'ul-Cazwiny et Sahhih-
Musslim : Bonkhary est le plus estimé après le cour'ann. Après
VHadiss vient VIdjma-y-Ummeth, qui signifie collection de lois
apostoliques, ou explications, gloses, décisions légales des apô-
tres et des disciples les plus révérés du prophète, et particulière-
ment des quatre premiers Califes, lesquelles sont regardées comme
œcuméniques, et par conséquent observées aussi religieusement que
les préceptes du courann. Le dernier de ces livres est le Kiyass
ou Mâkoul , qui comprend toutes les décisions canoniques émanées
des Imam Mudihlehhid , ou interprètes des premiers siècles du
Mahomet isme.
On entend par Imam les docteurs et les pères de la religion
Mahométane : le nombre en est si considérable qu'on lésa divisés en
sept classes. Mais commp une dissertation quelconque sur chacune
de ces classes nous entraînerait trop loin, nous nous bornerons à
parler des quatre Imam, qui ont été les fondateurs des quatre dif-
férens cultes orthodoxes. Le premier qui se présente est l'Imam
Azam-Ebu-Hanifé , ou Noman fils <îe S.ibith, père de Hanifé , de
la ville de Kiufé, surnommé Imam Azam, ou le grand Imam. Il
nacquit l'an 80 de l'Egire sous le califat d'Abd'ul-Mélik I.er , et
étudia \e cour'ann et la doctrine Musulmane sous le célèbre Ha-
madd-lb-Suleyman, lequel était redevable de ses connaissances théo-
logiques à une tradition non interrompue , qui lui avait été trans-
mise par les premiers fidèles. Entré ensuite dans les écoles de six
des principaux disciples s qui vivaient encore àe son tems , il y ap-
des Ottomans. i83
prit les dogmes de la religion et les lois verbales du Prophète, à
quoi il ajouta lui-même d'autres connaissances qu'il avait acquises
dans ses entretiens fréquens avec la vénérable Aysché-Biuté-Aadjerd ,
qui était regardée comme la femme la plus religieuse et la pins sage
de son siècle. Il se déclara partisan de la famille d'Aly^ dont les
princes mirent alors tout en œuvre, pour renverser la puissance des
Abassides qui étaient établis à Bagdad. Plein du même esprit , il
allait prêchant partout ses maximes, engageait le peuple à recon-
naître la légitimité des droits des Alides, et à abattre les Abas-
sides, qu'il dépeignait comme des usurpateurs et des tyrans. Son
érudition et ses vertus le sauvèrent de la fureur du Calife Abd'ul-
ïah II, qui ayant triomphé des Alides ses rivaux, sacrifia tous leurs
partisans, et respecta l'imam Azam. Mais cinq ans après il ne fut
pas traité de même par ce Calife. Les habitans de Mousson I , au
mépris de leurs engagement, avaient violé la capitulation et insulté à
î'autorité des lientenaos d'Abd'ullah. Indigné de cette conduite, ii
assemble les Ulema et leur propose d'exterminer les rebelles et de
confisquer leurs biens : ce à quoi ils avaient euxr-mêmes souscrit par
germent. Les Ulema applaudirent à cette proposition , à l'exception de
i'Imam-Azam , qui s'y opposa en disant; que les habitans de Mous-
soul avaient pris uu engagement illicite , comme celui de disposer de
leur propre existence dont le créateur est le seul maître. Abd'ul-
lah étouffa le ressentiment qu'il conçut de cette observation , et
prit dès lors la résolution d'en punir son auteur; et en effet l'Imam
Azarn mourut du poison qui lui fut donué dans uue boisson à Bag-
dad l'an i5o de l'Egire , et le 7Ô^.e de l'ère vulgaire: son tom*-
beau est sans cesse honoré des visites et des offrandes des Musul-
mans Hanéfi ses sectateurs.
La même année que mourut l'Imam Azam nacquit à Ghazé en Trois autres
feyrie l'autre Imam Scliarîy, qui termina ses jours en Egypte Fan
fUq , et dont le corps repose à Courafa-Y-Safra. En yo5 l'Imam
Malik cetStà de vivre à Médine sous le califat de Haroutin I.er , et
fut enterré à Raky. 11 est l'auteur du livre intitulé Muwetta , qui
traite des lois verbales du prophète , et dont les Musulmans ne
font guères moins de cas que des autres ouvrages de ce genre. L'Imam
Hannbel florissait du teins des Califes Abd'ullah III et de Moham-
med III. Ces deux Califes ayant nié le dogme généralement reçu,
que le cour ann est incréé et éternel , et l'Imam Hannbel ayant
iîrié à l'hérésie contr'eux , il fut porté sur la liste des proscrits,
liuaiii.
de la
MukomiLaite.
384 Religion
et flagellé par l'ordre et en présence dû dernier. ïl mourut à
Bagdad Tan 855 âgé de quatre-vingts ans et en odeur de sainteté.
Ces quatre Imam sont les fondateurs des quatre rites orthodoxes, et
se distinguent des autres par l'épithète d'Asshab-Y-Mezahib qui est
jointe à leur nom. La différence de ces rites eutr'eux ne porte point
sur le dogme ni sur aucun point théologique, mais uniquement sur
les pratiques du rite extérieur, sur la morale et sur quelques bran-
ches de l'administration civile et politique
?urequ%°Z Ces principes étant connus, il serait inutile de rapporter ici
dTiaiaClîn 'es noms d'une multitude d'autres Imans qui out employé leurs ta-
lons à faire des commentaires ou autres ouvrages sur les livres ca-
noniques du Mahométisme; et il ne serait pas moins superflu d'ex-
poser les opinions réeentes de divers Mufti sur les décisions des
anciens Imans. C'est pourquoi nous passerons à d'autres considéra-
tions sur les particularités qui distinguent la religion Mahométane
de toutes celles dont jusqu'à présent uous avons fait mention dans
cet ouvrage. Les Mahométans comptent dans l'histoire sacrée et
profane six époques à partir delà création, desquelles ils calculent
la durée ainsi qu'il suit, savoir; jusqu'au déluge ssa^sa ans > jus-
qu'à la naissance d'Abraham 332,3 , jusqu'à ta mort de Moyse
3868, jusqu'à celle de Salomon 444 ^ ■> jusqu'à la naissance de Jé-
sus Christ 5584, et jusqu'à l'Egire 6216. Les orientaux , selon cette
manière de compter, qui leur est commune à tous, ont i58o ans
plus que nous, en plaçant la naissance du Christ à l'an âpoà^ du
monde selon les meilleurs chrouologistes. Quant à la création du
monde et de nos premiers pères, leur croyance s'accorde à ce sujet
avec la Genèse , si ce n'est que , selon eux , le premier fruit dont
goûtèrent Adam et Eve dans le paradis terrestre fut le raisin, et que
le fruit défendu était le froment, qui formait alors un grand arbre.
L'imagination orientale s'est ensuite étudiée à faire coincider toutes
les conséquences de la chute d'Adam avec la croyance Ottomane.
Eve fut reléguée dans un lieu nommé depuis Djlddl0 ou la pre-
mière des mères, qui est le fameux port de Gedda sur la côte
d'Arabie. Le serpent fut chassé dans les déserts les plus horribles
de l'orient, et l'esprit séducteur sur les côtes d'Eblehh. Arriva en-
suite la rébellion de tous les esprits Djinn qui étaient répandus sur
la surface de la terre , contre lesquels Dieu envoya le grand Aza-
zîl qui , avec une légion d'anges , les repoussa hors du continent et
les dispersa dans les lies et sur les rivages de la mer. De là à quel-
DES OTTOMAJSS. 1 85
que téms Adam conduit par l'esprit de Dieu fourna ses pas vers
l'Arabie , et pénétra jusqu'à la Mecque , fesaut naître l'abondance
et la fertilité sur ses pas. Jusque là il ne se fesait distinguer que par
la beauté de ses formes , par sa haute taille, par son teint brun, et
par sa chevelure épaisse, longue et bouclée, mais alors il parut avec
la barbe et les moustaches. Après une séparation de cent ans il retrouva
Eve sa compagne sur le mont Arafath , ou lieu de la reconnaissance
près de la Mecque. A cette faveur l'Eternel en joignit une autre
non moins merveilleuse , qui fut d'ordonner aux Anges de prendre
dans le paradis une tente ou Kahyme, et de la porter dans un en-
droit, où fut bâtie depuis la Keabé. Aussi ce lieu, où a été élevé
le premier temple consacré à l'adoration de l'Eternel , est-il réputé
comme le plus vénérable et le plos saint qu'il y ait sur la terre.
Adam reçut du ciel dix feuillets sacrés, où était écrite la doctrine Opmions sur
sublime de l'unité de Dieu , avec tous ses attributs tels que les reconnais-
sent les théologies catholiques, à l'exception néanmoins de son existence
en trois personnes ; ils contenaient en outre les devoirs du culte impo-
sés à l'homme, le précepte de la prière accompagnée de révérences
et de prosternations à terre etc. , et enfin la défense qui lui fui faite
de manger du cochoo , du sang , ni de la viande d'aucun animal trou-
vé mort. Cette doctrine ainsi communiquée à notre premier père était
écrite en caraclères de mille langages différons , et il reçut de l'esprit
divin le don de l'écriture, dont ses desceudans n'héritèrent qu'au
tems du prophète Enoch, par qui il leur fut transmis. Adam s'adonna
ensuite à l'agriculture, et eut deux fils nommés l'un Cabil et l'autre
Habil , ou Gain et Abel , ce qui est conforme à ce que dit la bi-
ble. ^Mais le cour'ann diffère ensuite de ce livre sacré en ce qu'il y
est dit : que Gain épris de la rare beauté d'Abd'ul-Moughiss sa
sœur jumelle , il se mit en tête de l'épouser (i) , en dépit d'Abel
pasteur qui avait la même prétention. La querelle entre les deux
frères devenant sérieuse, Adam en remit à Dieu la décision, en leur
ordonnant de lui offrir des sacrifices. Celui d'Abel ,dont l'hommage
fut fait à Mina aux environs de la Mecque, fut consumé par le feu;
(i) Dans l'opinion où sont les Musulmans, qu'il naissait à Adam
toujours deux enfans à la fois , Abel ne pouvait pas épouser Abd'ul-
Moughiss, parce qu'elle était sa sœur jumelle: car le mariage pouvait
alors se faire entre frère et sœur , pourvu qu'ils n'eussent pas été portés
- ensemble dans Le ventre de leur mère.
Europe. Fol. I. P. 111. a4
i86 Religion
et c'est pour cela que ce lieu a été consacré aux offrandes et aux
sacrifices, qui s'y font encore aujourd'hui à l'occasion du pèlerinage
qui a lieu aux fêtes Id-Adhha ou Courbann-Beyram. Caïn outré
de dépit tue Abel avec une pierre, enlève la sœur qu'il convoitait
et s'enfuit dans l'Yernen , où il se cache dans une vallée à l'orient
d'Adenn. Informé de ce crime Adam va à la recherche du corp3
d'Abel , et voyant que la terre avait bu son sang il la maudit 3 ce qui
fut cause que dans la suite elle ne produisit plus que des ronces et des
épines. Pour consoler Adam de cette perte Dieu lui donna la mê-
me année un autre fils nommé Schis ou Seth , qui signifie don, et
ce fils fut le plus bon de tous sesenfans, et celui qui lui ressemblait
le plus. C'est en cette considération qu'Adam fut destiné à être
le père de la race humaine. Seth est regardé comme le fondateur
de la maison sacrée appelée Keabé , et de l'édifice en pierre élevé
à l'endroit où les anges avaient dressé la tente céleste: édifice qui
fut consacré par lui au culte de l'Eternel. On donne pour enfans à
Seth Enousch et Saby, dont sont descendus les Sabéens adorateurs
des astres. Adam courbé sous le poids des années touchait au ter-
me de sa longue comère. Avant de mourir il désire avoir des fruits
du paradis: une légion d'anges l'assiste jusqu'au dernier soupir, et
reçoit son âme un jour de vendredi qui était le sept d'avril ou Nis-
san , âgé de 980 ans. Son corps est lavé par des anges, d'où est
venu l'usage des ablutions funéraires. L'archange Michel l'enveloppe
d'un drap avec des aromates et des parfums, et l'archange Gabriel,
remplissant les fonctions de Vlmamet célèbre le Solath' ul-Diexnazé ,
à la tête de la légion entière des anges et de la famille du pre-
mier patriarche, ce qui a donné origine à la prière funèbre. Le
corps d'Adam fut déposé à Ghar'ul-Kenz > grotte du trésor, sur la
montagne Djebel-eb'y-Coubeyss qui domine la Mecque. La posté-
rité qu'il laissa en mourant se montait , dit-on , à 4O1P00 âmes.
Bu prophète Berd qui nacquit de la race de Seth trente-cinq ans après la
1"'ewX mort d'Adam, fut père du prophète lihanonch ou Enoch, homme
d'une stature et d'une beauté surprenantes, mais qui était sans barbe
et avait le corps parsemé de petites taches blanches, Son zèle ar-
dent pour la méditation des vérités éternelles , pour les lois divines
et les pratiques de V Islamisme lui mérita le surnom à'Idriss ou
studieux. Il eut des révélatious surnaturelles , et reçut du ciel
trente feuillets, qui traitaient entr'auttes sujets sublimes des prin-
cipes de l'astronomie et de la médecine. J3ieu daigna en outre
et autres.
des Ottomans. 187
lui révéler plusieurs mystères f en même tems qu'il lui interdit tou-
tes recherches 6ur l'essence et la grandeur divine , comme étant in-
finiment au dessus de l'intelligence des mortels. Il fut le premier
à faire usage de l'écriture et de la nave te ., les hommes n'ayant
avant lui que des peaux d'animaux pour vêtement. Sa piété ne le
cédait point à ses connaissances , et ses bonnes œuvres valaient tou-
tes celles du reste des hommes. Pour prix de tant de vertus il
fut enlevé au ciel à l'âge de 365 ans. On croit que, parmi ses au-
tres enfans, Mathusalem périt dans le déluge, et que Lamek son
fils engendra Nouhh ou Noé , qui est à peu près le même que celui
de l'Ecriture, si ce n'est qu'il passe dans l'espiit des Musulmans
pour avoir été d'un caractère dur et sévère , qu'il était charpentier,
et que désespérant delà conversion de ses contemporains, il implo„
l'ait de Dieu leur perte en s'écriant : ne permettez pas, 0 mon dieu,
qu'aucun d'eux continue à vivre et à habiter la surface de la terre.
Ken-ann le quatrième fils de Noé ayant refusé d'entrer dans l'ar-
che , qui était construite tout en ébène , périt avec tous les autres
hommes dans le déluge. Les Musulmans font arrêter cette arche sur
la montagne de Dioudy en Arabie; et, à quelques petites différences
près, leur croyance s'accorde parfaitement avec la bible, et fait des
trois fils de Noé les rejetons qui ont repeuplé le monde.
Le troisième dogme qu'ils professent est , que le vour'ann est la Ce
parole de Dieu incréée, laquelle est écrite "dans nos livres, g;ra- 9"e^'coui:'aun>
vée dans nos cœurs , prononcée par notre langue et entendue par
nos oreilles etc. Le mot cour'ann signifie dans l'esprit des Musul-
mans recueil des lois divines promulguées par Mahomet ; mais sa
signification emporte l'idée de lecture par exellence. Les Musulmans
appellent par antonomase Kitah , ou Kitah'-Ullah , le livre de Dieu,
Masshhaf, le livre suprême; Furkann celui qui enseigne à distin-
guer le bien du mal, et Kelam-Schérif , la parole sacrée. Mais com-
ment Mahomet parvint-il à s'attirer tant de considération? Les écri-
vains de cette religion rapportent, que sa mission lui fut révélée en
songe par l'archange Israfil la nuit du 19 de Ramazan , qui fut
en l'an 609 de l'ère Chrétienne. Saisi dès ce moment d'une sainte
terreur il fit vœu de mener une vie solitaire , et se retira dans une
grotte du mont Hira qui domine la Mecque. Il y passa les jours
at les nuits dans les jeûnes } dans les prières et les méditations,
L'ange Gabriel lui apparaît plusieurs fois dans ses extases et lui
ordonne de lire. Mahomet lui répond qu'il ne sait pas lire. L'ange
que c'est
i83 Religion
le prend entre ses bras, le presse fortement, lui renouvelle deux
on trois fois son premier commandement, et lui met enfin daus la
bouche ces paroles: Ikra bi issm'irebbiké : lis au nom de ton Créa-
teur. Un jour qu'il était en oraison sur cette montagne il voit
paraître de nouveau l'ange du Seigneur, qui, assis sur un trône
lumineux et entouré de nuées lui dit: Ta eyyuy'el mudessirù: O
toi qui est revêtu du manteau céleste, lève-toi et prêche. Cet ange,
disent les écrivains Musulmans, qui se montra douze fois à Adam,
quatre à Enoch, cinquante à Noé , quarante-deux à Abraham et
dix à Jésus Christ, honora vingt-quatre mille fois de sa visite le
dernier et le plus grand de tous les prophètes. Mahomet inspirait
à ses disciples par son exemple le plus profond respect pour le
cour'ann, et il en fesait lui-même la lecture, pendant laquelle i[
se levait, s'agitait, se calmait et s'attendrissait, selon le sentiment
que produisait en lui la méditation de chaque verset de ce livre sa-
cré. Il n'est peirnis de le toucher que pour le porter au front et
le baiser avec la plus grande dévotion. Mais comment rapporter ici
tout ce que disent les théologiens Musulmans de leur coufann
et de leur Prophète ?
Prodiges qui Nous terminerons donc ce discours par un aperçu rapide des
rat, annoncé - liai
• fil. Ct (/'»«'" f _
/a naissance prodiges, ou on prétend avoir été opérés par cet homme extraor-
de iUahomel. \ . . c _ , ' L
dinaire. i\ous observerons d abord que Mahomet lui même osa dire ,
qu'éclairé par l'esprit de Dieu, il avait su que cinquante mille
ans avant la création du monde, l'Eternel avait écrit dans le grand
livre des destinées, que lui Mahomet serait le plus grand des pro-
phètes , et qu'il en portait le décret imprimé en caractères mystérieux
sur ses épaules sacrées. Les hommes qui croyent de pareilles fables peu-
vent bien aussi prêter foi aux miracles qu'on raconte de ce hardi nova-
teur. A peine sa mère Eminé s'aperçut-elle de] porter dans son sein
ce germe précieux , qu'il lui fut révélé qu'elle accoucherait du plus
grand des prophètes , et elle fut avertie en songe de lui donner le
nom de Mahomet, ou le Loué, lequel devait naître tout rayon-
nant d'une lumière qui se répandrait d'orient en occident, et qui
à peine né aurait le don de la parole , comme il arriva en effet
ayant prononcé très-intelligiblement ces mot3 au sortir du ventre
de sa mère: Rahmek-Ullah, que Dieu te fasse miséricorde. Sa nais-
sance fut accompagnée de clartés célestes qui brillèrent de tou-
tes parts, de la chute du fameux Keoschk ou Belvédère des CW
roès de Perse, du dessèchement étonnant et subit du lac de Saré ,
DES OïTOMAK S. 1 8o
de l'extinction du feu sacré des Mages , qui brûlait sans jamais
s'éteindre dépuis mille ans, de l'événement miraculeux qui sauva
la Mecque et son temple de l'attentat impie d'Ebreh Roi de l'Ye-
men s et enfin de l'opération de l'ange Gabriel qui lui ouvrit le
sein à l'âge de trois ans, purifia son cœur, le combla de la lumière
céleste , etc. etc.
Mahomet trouvait la nature docile à sa . voix , et cette puissance ?«»*&»
* . > i • . i ^ ,. , , do Mahomet.
suprême le rendit grand a un âge ou les autres hommes sont en-
core dans l'enfance. D'un mot il fesait disparaître son ombre en
se promenant au soleil : deux anges l'ombrageaient sans cesse de
leurs ailes dans ses expéditions militaires, et à sa voix les arbres
se couvraient de feuilles et de fruits. Deux fois il échappa à la
main sacrilège d'Ebu-Djeheï , qui voulait le faire périr; la premiè-
re, l'aggresseur fut arrêté par une fosse qui vomissait du feu , et
la seconde il fut épouvanté à la vue de deux dragons, qui étaient
posés sur les épaules du prophète. Pour lui les puits desséchés de Se-
huk et d'Hudeybiyé se remplirent d'eau, et sauvèrent son armée
qui était sur le point de périr de soif. Ses prières faites sur le tom-
beau de sa mère la rappelèrent à la vie; elle crut alors à la mis-
sion céleste de son fils, et s'étant convertie à la foi Musulmane elle
rentra aussitôt dans le tombeau. Il rompit la lune par sa puissance,
et ses ennemis éprouvèrent les terribles effets de ses anathèmes. Il
vit dans ses prédictions la mort de Cosroès Roi de Perse , celle du
Roi d'Ethiopie, les disgrâces de l'imposteur Esswed-Kazab , et les
maux qui affligeraient le peuple après la mort d'Orner. Enfin après
tous les miracles dont sa mort fut accompagnée , par le miracle des
miracles il fut glorieusement enlevé au ciel.
Les portraits de presque tous les patriarches se trouvant rapportés
dans les livres Persans , nous donnerons aussi ceux d'Adam et Eve 3
dont les noms sont si sacrés dans Y islamisme. Ces auteurs vénérables
du genre humain y sont représentés en habit oriental et dans le para-
dis terrestre à côté de l'arbre de vie et de mort : de leur (été jaillis-
sent des rayons de lumière , et la flamme qui continue à s'élever est
l'image de leur âme qui s'envole vers le ciel. Voyez la planche 3o
n.° i. Au n.° a est Mahomet enlevé au ciel. Il est représenté au
milieu des nuées s'élevant au dessus de la Keabé de la Mecque à
cheval du Borack , qui a un visage de femme, une queue de paon ,
une couronne d'or en tête et un collier d'or au cou. On ne voit de
Mahomet que les pieds et le turban; son visage et le reste de son
19° Religion
corps sont voilés de rayons célestes, que les anges lancent à pleines
mains sur lui.
Çp£^ndies Le Personnage q«e le cour'ann proclame pour le plus grand
dfSSe et le p,US Saint après le Pr°phète est Ebu-Bekir-us-Siddik : ce der-
Mahotlc nier m0t 8i"on,'^e 'e certificateur , parce qu'ayant été éclairé par la
grâce, ce saint personnage sacrifia aussitôt la raison à la foi, et
fut le premier à reconnaître et à confesser la mission divine de Ma-
homet, ainsi que ses miracles et son ascension au ciel. Le cour'ann
cite ensuite avec éloge Orner appelé Ul-Farouk ou le judicieux, à
cause de sa sagacité et de sa promptitude à distinguer le vrai du faux,
et le juste de l'injuste. Le troisième qui est Osman, doit le surnom
honorable de Zyn'nour-Pieyan , ou possesseur des deux lumières qui lui
fut donné, à son mariage avec les deux filles du Prophète nommées
l'une Roukkiyet et l'autre Umm-Gulsoum , et Aly celui de Mur-
teda ou l'agréable, le bien aimé, à l'affection qu'avaient pour lui
ses disciples et à la bienveillance que lui témoignait le public. Ces
quatre Califes, apôtres et principaux disciples du prophète, pour
avoir été ses compagnons et ses favoris, sont honorés du nom de
1 ' cshihhar-Yar qui ne se donne à aucun autre , et des hommages
particuliers sont rendus à leur mémoire. Leurs noms sont invo-
qués aussitôt après ceux de Dieu et de Mahomet, et célébrés
dans toutes les mosquées et dans presque tous les DewrKhanè 9-
ou oratoires consacrés aux danses des Derwisch. Ces mêmes uoms
sont inscrits avec ceux des saints et des martyrs dans le calen-
drier, et fréquemment cités dans les Khouthbé ou sermons d'ap-
pareil qui se fout dans les grandes mosquées avant la prière pu-'
Llique du vendredi, et après celle des deux fêtes du Beyram.
Ces quatre persounages sont les seuls qui portent le nom de Ca-
life dans toute l'étendue de son acception : car ce mot signi-
fiant vicaire, lieutenant, successeur de Mahomet , il ne convient
véritablement qu'à eux seuls , et c'est avec raison que ceux qui sont
venus après eux ne prennent que celui à' Imam. Le cour'ann porte
même que le vrai Califat ne durerait que trente ans, et qu'après
ce terme il n'y aurait plus que des Emareth , ou des dominations ,
des puissances et des monarchies temporelles. Aly, le dernier des
Caîifes , remporta en effet la couronne du martyre trente ans après
la mort de Mahomet. La planche 3i comprend leurs portraits: au
n.° i est Ebu-Bekir, au n.° a Orner, au n.° 3 Osman, et au n.°
4 Aly. Ils ont tous le cour'ann devant eux; le turban des trois
des Ottoman s. 191
premiers est blanc ; et celui d'Aly est vert ,- qui est encore la cou-
leur privilégiée des Emirs ses descendans. On voit devant lui le sa-
bre qui lui fut laissé par son cousin Mahomet; il est à deux lames,
Z'ul-fécar , et a formé depuis lors jusqu'à nos jours l'ornement des
étendards des troupes Mahométanes.
C'est encore un des préceptes du cour'ann, que les Mahomé- imam,;
tans soient gouvernés par un Imam 3 auquel est attribué le droit JTL'LriL'.
et l'autorité de veiller à l'observation des préceptes de la loi 3 de
faire exécuter les peines légales, de défendre les frontières, de
lever des troupes , de recouvrer la dixrae du fisc , de poursuivre les
rebelles et les malfaiteurs, de faire la prière publique le vendredi
et les fêtes du Beyrarn , de juger les sujets, de terminer les diffé-
rends que s'élèvent entr'eux , d'admettre les preuves juridiques dans
les affaires contentieuses, d'établir les enfans mineurs qui n'ont pas
de tuteurs s et enfin de faire le partage du butin reconnu par la
loi. Il importe par conséquent de déterminer la valeur des trois prin-
cipaux titres assignés par la loi aux différées caractères du pou-
voir suprême. Par le mot Emir, qui est en quelque sorte synoni-
me de Melik et de Sultan , on entend l'autorité temporelle; par ce-
lui d'Imam, l'autorité spirituelle, et par le mot Calife l'association
des deux autorités ou de la double épée. L'institution de Y Imam a
été sanctionnée par le prophète en ces termes : celui qui meurt sans
reconnaître l'autorité de l'Imam contemporain ; , est réputé mort dans
l'ignorance , c'est à dire dans l'infidélité. Il ne peut y avoir qu'un
seul Imam, dont l'autorité est absolue , et il n'en pourrait être créé
d'autres dans aucune ville ni aucune région, sans courir le risque
d'exciter des troubles capables de compromettre la religion et l'état.
Cette institution est plus importante qu'elle ne le parait au premier
abord , ea ce qu'elle tend à conserver l'unité du pouvoir dans ia
personne du monarque, qui seul exerce par lui-même ou par ses
subalternes l'autorité judiciaire et executive, comme en étant consti-
tué le premier dépositaire , et comme défenseur suprême de l'état.
Cette maxime a en outre l'avantage d'empêcher que l'empire Mu-
sulman ne soit dénombré, et en effet il n'y a pas d'exemple dans
l'histoire qu'aucun Calife se soit jamais permis de partager l'empire,
même entre ses propres enfans , et cela précisément parce que le
Calife on Grand Seigneur, en sa qualité de premier Imam et de
Ficaire de. Mahomet, est obligé d'en maintenir l'indivisibilité.
L'Imam doit
élre visible
ci pourquoi.
*9a Religion
Outre l'unité de Y Imam la loi veut encore qu'il soit visible,
et que dans les teras de calme ou de trouble il se fasse voir en pu-
blic. Cette disposition a .pour objet de réfuter l'opinion où sont
les hétérodoxes Sthiys , Rufuzys et Imamyé , qu'un certain Meh-
hedy , directeur céleste, douzième et dernier Imam de la race d'Aly a
ayant à l'âge de cinq ans hérité de ses ancêtres VImameth , dis-
parut quand il en eut douze, et se perdit dans une grotte. Les Sun-
nites pensent qu'il doit reparaître vers la fin des teras , pour engager
tous les peuples de la terre à embrasser V Islamisme , et qu'il sera aidé
à cet effet des trois cent soixante esprits célestes. Les hétérodoxes
croient au contraire qu'il vit encore dans une grotte ignoré du reste
des hommes, et espèrent chaque jour le voir revenir avec un pouvoir
suprême, pour rendre à sa famille l'autorité du Califat, qui doif
s'étendre sur toute la surface du globe. Il serait difficile de dire
combien cette croyance a été funeste à divers états Musulmans sous
les premiers monarques. Une foule d'aventuriers et. de fanatiques ,
surtout de Dervisch , possédés de la manie de s'attirer la vénération
de leurs compatriotes , se servirent pour cela du nom imposant de
Mehhedi. Ayant attiré un grand nombre de Musulmans dans leur
parti, ils portèrent le ravage dans plusieurs provinces. Quoique sou-
vent trompés par ces imposteurs sous Sélim l.cr, sous Mourad III,
et sous Mourad IV, et malgré les désastres qui leur en sont résul-
tés, les Musulmans croient encore aujourd'hui que Mehhedi se tient
caché sur les frontières de la Perse. Parmi les nombreux personna-
ges dont les Persans ont donné les portrait on trouve aussi celui
de Mehhedi qu'on voit méditant dans une grotte comme nous l'avons
observé plus haut. Voyez la planche 3a.
Mais laissons là les Califes pour nous entretenir des Imams qui
ont un rapport plus immédiat avec la religion. Outre la condition
dont il a été parlé plus haut , tout Imam doit être du sang des
Coureysch , Corazites ou Corezites ; et pour cela il n'est pas néces-
saire qu'il descende proprement de la branche d'Hasachirn ou de
celle d'Aly : pourvu qu'il ne soit pas d'une autre race que celle des
Coureysch, cela suffit. C'est le prophète lui-même qui l'a prescrit
par ces paroles : les Imams seront de la race des Coureysch. De tems
immémorial les Imams sont regardés comme les individus les 'plus
nobIe3 des tribus Arabes , car ils fout remonter leur origine jusqu'à
Fihhr-Coureysch , qu'on fait descendre en ligne droite d'Ismail ou
Ismael fils d'Abraham. Aschim , qui fut le bisayeul de Mahomet,
des Ottomans. ic)3
suivant cet arbre généalogique 5 sort de cette tige, A la rigueur 5
Ja famille impériale actuellement régnante n'aurait aucun droit à
ïimamet, en ce qu'elle n'est point de l'extraction voulue par la loi ;
toutefois, depuis que Mohammed XII, Ebu-Djeafer , appelé Mu-
tewwekil-al'allah , fit en i5 j 7 une renonciation solennelle en faveur
de Sélirn Ler , les juristes modernes soutiennent que les Sultans Gf-
tomans en ont été mis légalemet en possession. La puissance des
Mamelouks Circassiens finit en Egypte avec le sacerdoce dans la
personne de Mutewwil le dernier des Califes Abassides. Il ne se
passa pas un an., que Selim reçut les hommages de Mohamed-Ebul-
Berekeath Schérif de la Mecque, avec les clefs de la Keabé qui lui
furent présentées dans un bassin d'argent par Ebu-Noumy fils de
ce Schérif. On voit par là qu'un Calife Abasside descendant d'Haschim ,
et un Schérif de la Mecque, tous les deux Coureysch , l'un en fesant
une ample cession de ses droits à 1' 'imamet , et l'autre en remettant les
clefs de la Keabé, suppléèrent au défaut de naissance dans les Sultans
Ottomans, pour que ceux-ci pussent prendre légalement l'exercice des
fonctions du sacerdoce. Dans le cas où tout cela serait insuffisant, les
docteurs ont trouvé dans les commentaires de Foussoul-Istêrouschiny -,
un des ouvrages canoniques les plus accrédités, que l'autorité d'un
prince , lors même qu'il se serait emparé du sacerdoce par la force
et la violence, ne cesse point d'être légitime, attendu qu' aujourd'hui
le pouvoir suprême est censé résider dans la personne du vainqueur ,
du dominateur, du plus fort , en qui le droit de commander est
fondé sur celui des armes.
Du reste le cour'ann n'est nullement sévère quant à la mora- Concluions
1*1 f 1 I9T 9 • 1 II * rt pour ctre
ite de I Imam , et n exige point de lui une vertu tout-à-fait sans imam.
tache. Les principales conditions requises dans sou ministère, sont;
qu'il soit mâle, qu'il ait les talens et l'activité nécessaires pour veil-
ler à l'observation des lois religieuses, qu'il sache manier l'épée
du pouvoir suprême contre les méchans et les oppresseurs, et qu'il
ne manque point de valeur pour conduire les troupes Musulmanes
contre les mécréans. Ainsi le beau sexe se trouve exclus de V imamet ,
et par conséquent de la succession au trône, d'après ces paroles
du prophète, qui ayant appris l'année môme de l'égire , l'assas-
sinat du fameux Soheibbriyar Ier usurpateur de la Perse, et l'avè-
nement au trône de la princesse Bourakhan-Donkhth , qui en était
l'héritière légitime, s'écria: oh félicité perdue! oh salut désespéré
d'un peuple gouverné par une femme! Ces exclamations recueil-
Earop;. Vol. I. F III. 5
L'imamet
s'accorde
h Painé
des ctifans
dans
la dynastie
Ottomane.
194 Religion
lies comme un oracle, ont servi de base à la loi fondamentale de
l'état, et il n'y a pas de crainte que les dynasties qui professent le
cour'ann s'en écartent jamais. -L'histoire nous offre néanmoins un
exemple du contraire dans la famille des Ghawr, qui régnait en
1235 à Dehly, mais aussi c'est le seul ; encore la chose se fit-
elle de manière à sauver les apparences, car aussitôt que Razizé
fut appelée au trône par les états, en remplacement de son frère
Rukn'ud-dinn Firouz-Schah, qui avait été déposé pour cause de dé-
mence, la nouvelle Sultane quitta les vêtemens de son sexe, s'habilla
en homme, et elle se couvrait la figure d'un masque toutes les fois
qu'elle paraissait en public. Sa conduite prouva du reste, qu'il est
aussi des Musulmaues capables de porter dignement le sceptre, de
soutenir avec gloire les intérêts de la religion , et de défendre les op-
primés. En ia3o,, Razizé marcha à la tête de ses troupes contre îe
prince de Serhhind; mais la fortune ayant trahi son courage, elle
fut battue et faite prisonnière. Son frère Muiz'hud-dion profitant
de ce revers lui enleva ensuite le trône, qu'elle méritait d'occuper
plus îong-tems. Dans le cas où celui que la loi appelle à Yimamet
serait eu état de démense, ou en âge de minorité, les commentai-
res cités ci-dessus accordent à la nation le droit d'élire un Valy-
y-Jzim, c'est-à-dire gouverneur suprême, régent ou administrateur.
Mais par nation on n'entend que le corps des grands de l'état ,
des principaux Ulema ou docteurs de la loi, les officiers en place ,
et ceux qui occupent queîqu'emploi supérieur.
Le principe dont nous venons de parler a été observé jusqu'à un
certain point dans la dynastie Ottomane ; mais le besoin de prévenir
les troubles et les désordres auxquels donnait lieu la succession _, fit
prendre dans la suite le parti de proclamer Sultan le fils aine du
monarque décédé. Osman I.er, fondateur de cette monarchie , fut le
premier à s'écarter de ce principe. Au moment de sa mort il nomma
pour son successeur Orkhan son second fils, de préférence à l'ainé
Ala'-ed-dinn Pascha, qui avait moins de goût pour les affaires du
gouvernement, que pour les sciences spéculatives , pour la solitude et
pour une vie éloignée des affaires du monde. Bayezid II accorda
de même à son fils Ahmed la préférence sur Schebhi-insehah son
aine. Cette succession de père en fils à Yimamet et au trône en
même tems a continué sous les règnes de quatorze Sultans, c'est-à-
dire depuis Osman I.er jusqu'à Ahmed I,er; mais les en fan s de ce
dernier ne s'étant pas trouvés avoir l'âge requis après- sa mort, !e
DES" Ol'TOlïïASS, 10,5
divan fut convoqué au sérail; et d'après un fethipa ou décret spé-
cial du Mouphti rendu conformément à la loi, on proclama Sultan
Moustapha Ler frère du monarque décédé, et le premier des prin-
ces collatéraux qui eût encore été renfermé dans le sérail. Depuis
lors il n'y a plus eu de fixité dans l'ordre de succession , et une
défiance inquiète et cruelle a fait adopter au sérail une loi politique ,
contraire même à l'esprit du cour'ann , qui est de retenir en prison à:
perpétuité tous les princes collatéraux , et de condanner à mort leurs
enfans mâles et femelles à peine nés : cette défiance ombrageuse est
même poussée jusqu'à mettre à mort les enfans mâles des Sultanes,
qui sont données en mariage aux Visirs et aux Pachas à trois
queues.
Une chose qui contribue singulièrement à garantir et à ren-
dre encore plus sacrée la personne de l'Imam, c'est le dogme reli-
gieux, en vertu duquel les Musulmans croient qu'il n'est pas permis
de le déposer pour cause de vices ni même de tyranuie ouverte. Ce
dogme est une égide contre laquelle viendrait échouer toute idée
de conspiration et d'attentat contre le Sultan, en qui sont réunies
les deux autorités spirituelle et temporelle; et sa qualité de vicaire
ou lieutenant du prophète le met dans une telle vénération, que
tout ce qu'il fait est regardé comme un effet de l'inspiration di-
vine, à laquelle ou ne peut refuser sans sacrilège une prompte et
aveugle adhésion. Aussi les Monarques Ottomans sont-ils honorés
du titre de ZïlVullah } qui signifie l'ombre, l'image de Dieu sur
la ■ terre. Cela n'empêche pas cependant qu'on ait vu des Cali-
fes, des Monarques Musulmans et des Sultans de Constantinople de-
venir le jouet de la fortune et la victime de conspirations ourdies
contr'eux ; mais ces exemples, loin d'être approuvés, passent au con-
traire dans l'opinion des Musulmans pour des attentats odieux et
criminels contre la personne sacrée du Souverain.
Enfin 3 pour assurer à l'Imam ce haut degré de vénération
dans quelqu'état que ce soit, le courann dit que ses vices et sa
mauvaise conduite ne nuisent point à la validité du namaz ou prière
publique; que les prières pour les morts doivent se faire pour les bons
comme pour les médians, et que les disciples du prophète, tant Imam
que Califes et autres Asshab , ne doivent être nommés qu'en bien,
Ce dernier précepte a pour objet d'ensevelir dans l'oubli les scis-
sions scandaleuses des Califes et des anti-Califes , et les guerres d'ana-
thèmes qu'ils se fesaient les uns contre les autres. Les Ommiades, les
Combien
est sacrée
la personne
de l'Imam,
Les Imam
ne sont nom met
qu'en bien ,
et pour quelles
raUu/is.
Ces
malédictions
continuent
contre
les Califes
et les lmam>
196 Religion
Abassides et les Alides furent ceux qui se signalèrent le plus par
ces excès; et pour sauver autant qu'il était possible leur réputation ,
il fut prescrit de n'en parler qu'en bien, ou de n'«n pas parler
du tout. A!y fut le premier à charger d'anathêmes Muawyé I.w,
pour avoir usurpé le gouvernement de la Syrie , et le titre de
Calife. De son côté Muawyé ne manqua pas de combattre son an-
tagoniste par les mêmes armes en l'accablant également d'anathê-
mes, non pas tant pour repousser son agression , que pour irriter
ceux qui s'étaient déjà déclarés pour lui contre la personne même
d'Aly. Après la fameuse bataille de Kerbela , dont les suites furent
si funestes à l'Imam Hussein et à toute sa race, Yezid I.er fils et
successeur de Muawyé, renouvella les mêmes anathêmes contre la
mémoire et la postérité d'Aly. En un mot, la haine et la fureur
d'Yezid contre la Mecque et Médine, et contre tous les partisans
des Alides, donnèrent lieu à tant d'excès, qu'Abd'ullah-Ibn-Zubeïr
anti-Calife de la Mecque se déchaîna en imprécations horribles
contre AbMul-Melik ï.er qui fesait alors sa résidence à Damas , en
le traitant d'usurpateur, d'infidèle et de maudit, et en vomissant
mille injures contre lui, contre ses ancêtres et contre toute sa
race. Les Califes Ommiades continuèrent pendant trente-neuf ans
à fulminer leurs anathêmes contr'Aly. Mais en 717, Omer If, plus
modéré que ses prédécesseurs , voulue mettre fin à ces scandales , en
fesant substituer dans toutes les mosquées de Damas et des autres
pays de sa dépendance, aux antiques formules des malédictions, ces
paroles du cour'ann : Dieu commande certainement l'équité et la,
bienfesance. Et en effet l'histoire rapporte , que ses maximes philan-
tropiques et ses vertus ravirent d'admiration tous les peuples , et sur-
tout les docteurs contemporains d'Aly , qui en consacrèrent la mé-
moire dans des poèmes éloquens et sublimég.
Mais la modération d'Orner ne fut pas long-tems imitée: ses
successeurs réprirent l'habitude funeste de maudire les Fathiroites
et les chefs des Alides; et en 846, Djeafer leur ennemi le plus im-
placable, non content de ces imprécations, porta même la fureur
jusqu'à démolir leurs tombeaux. Cinquante-deux ans après cet évé-
nement, Ahmed III vengea de nouveau l'honneur d'Aly , et fulmina
les plus terribles anathêmes contre la mémoire de Muawyé Ier. Muizz''
ml-Dewleth , usurpateur de l'Irak , "suivit son exemple. Devenu
le fléau du sang d'Abas, maître du Califat et de Bagdad, et
animé du ?èle le plus ardent pour la cause des princes descendans
des Ottomans. 197
d'Aly dont il révérait la mémoire, il fit afficher aux portes des
mosquées de sa capitale les plus effrayantes imprécations, savoir;
contre Muawyé I.er comme le premier des persécuteurs de la de-
scendance d'Aly ; contre les usurpateurs du territoire de Fedek-
Baghtschessy, qui avait été donné en propriété à Fatime et à ses
parens ; contre ceux qui s'étaient opposés à ce que l'Imam-Hus-
sein reçut la sépulture près de celle de son père Aly; contre ceux
qui avaient contribué à faire exiler le célèbre Euzer-Ghafary ; enfin,
contre quelques disciples s Àsshab , qui avaient refusé de reconnaî-
tre Abas , oncle du prophète , pour un des électeurs autorisés par
Orner I.er à l'agonie à lui donner un successeur. Ces affiches ex-
citèrent dans le peuple, déjà suborné par le Calife Foui I.cr > de si
violens murmures >, que Muizz'u'-Dewleth lui-même crut devoir les
faire enlever, et remplacer par d'autres, où il n'était fait men-
tion que de Muawyé, ainsi que des ennemis et des persécuteurs de
la race de Mohammed, Al'i Mohammed, c'est-à-dire les descen-
dons d'Aly. II ne se passa pas un siècle, que les Califes Abassides
firent éclater de nouveau leurs imprécations contre les Fathimites
de l'Egypte. Les Ulema s'étant assemblés sous le règne du Gaiifa
Abd'ullah V, ils rendirent un décret portant, que les foudres du
cour'ann devaient être dirigées sans ménagement contre les anti-
Califes de l'Afrique, quoique reconnus du sang d'Aly, comme
étant des imposteurs, des infidèles et des impies , issus , non d'Aly
ni de Mahomet , mais de la race des Juifs , des Mages et des Per-
sans idolâtres.
Ainsi, malgré toute sa sollicitude, la loi tendant à proscrire Mahomet
les anathêmes contre les défunts, parait n'avoir été que faiblement a ' fZminê
observée pendant long-teras ; et il faut avouer que le prophète rnê- etemve'guu
me n'en a fait usage que contre des personnes vivantes, et contre ses
ennemis déclarés, qui, au dire des auteurs Mahométans, en ressen-
tirent les funestes effets. Nous rapporterons ici un exemple d'ana-
thême prononcé par Mahomet, en témoignage de leur opinion à
ce sujet. Ayant appris que Kssra Perwiz Roi de Perse avait reçu avec
hauteur les ambassadeurs qu'il lui avait envoyés , et qu'il avait mê-
me dédaigneusement déchiré sa lettre , le prophète transporté d'un
saint zèle le chargea de malédictions en disant : que Dieu déchire
ainsi les états de cet impie , comme il a déchiré notre lettre ! A
peine eut-il prononcé ses paroles , que ce royaume commença à de-
venir le théâtre d'évènemens désastreux et sanglans, à la suite des-
J98 Religion
quels il tomba enfin au pouvoir des Mahornélans sous le Califat
d'Orner. Quant à l'excommunication on n'en trouve qu'un seul exem-
ple. L'an 9 de l'égire Mahomet se voyait menacé d'une ligue puis-
sante composée de Grecs et de tribus Arabas rassemblées sur les
frontières de la Syrie; manquant de forces pour les surprendre, il
s'adressa dans cette extrémité à ses principaux disciples. Sa con-
fiance dans leur dévouement ne fut point déçue : Ebu-Bekir mit à
ses pieds tous ses trésors, et Osman lui donna mille pièces d'or
et trois cents chameaux chargés de vivres. Tous enfin se distinguè-
rent par leur empressement et leur ardeur à seconder les desseins
de l'envoyé du ciel, à l'exception néanmoins de deux d'entr'eux
et d'Abd'ullah Ibn Ubei, qui, dominés par l'avarice, refusèrent de
venir à son secours. En punition de leur faute, Mahomet les excom-
munia et leur interdit tout commerce avec les autres Musulmans ; mais
ayant donné des marques de repentir, ils lui demandèrent , les larmes
aux yeux, et obtinrent d'être remis en grâce, et reçus de nouveau
dans la société de leurs confrères. L'histoire des Empereurs Otto-
mans ne nous offre d'autre exemple d'anathêmes que celui qui fut
prononcé par Mourad ÏV , comme nous l'avons dit ailleurs, contre
la soixante-cinquième compagnie des Janissaires dite des Djemaat,
en punition de ce qu'un soldat de cette compagnie , nommé Altuu-
djy-Oghlou, avait porté la main sur l'infortuné Osman IT.
Çueh font Un article de foi des plus incontestables pour les Mahométans ,
les Musulmans , . , . , , . . . . , , , , ,
qui jouissent c est que les dix evangelistes jouissent avec le prophète de la béatitude
de la béatitude , . •• . c'\i • i r c* • ■.
éternelle. éternelle: ce qui est conforme a la promesse qui a ete faite du para-
dis à ceux qui lui ont été fidèles. La croyance Musulmane associe
encore au même bonheur Hassan et Hussein fils d'AIy, ainsi que
Fatime fille du prophète, qui, dans un mouvement d'enthousiasme
s'écria: Fatime est sans contredit la princesse des femmes bienheu-
reuse : Hassen et Hussein sont les Princes de la jeunesse bienheu-
reuscl A l'exception de ces âmes privilégiées et de celles des pro-
phètes, il n'en est aucuue autre dont il soit permis d'affirmer
le salut ou la réprobation , attendu qu'on peut regarder comme
élus ceux qui meurent dans la religion Mahométaue, et comme
réprouvés ceux qui meurent hors de cette religion. Les Musul-
mans ont encore en une sorte de vénération tous ceux qui, du vi-
vant du prophète, embrassèrent sa doctrine, qui furent admis
au bonheur de jouir de sa présence, et qui assistèrent à ses pré-
dications : on fait monter à cent quatorze mille le nombre de ces
DES O T TOMAKS, 1 QQ
premiers prosélytes, et ils sont désignés sous le nom iVAsshah
ou Sahhabé , qui signifie compagnons ou favoris. Ils étaient la
plupart de la Mecque et de Médine, et furent appelés, les pre-
miers Makhadir , c'est-à-dire compagnons de la fuite ou expatriés,
et les seconds Enssar qui signifie aides ou auxiliaires. Parmi les-
Asshab le prophète honora du titre à'Hawri, c'est-à-dire apôtres on
coopérateurs > les douze premiers Asshab dans le nombre desquels
sont les quatre premiers Califes, comme étant ses proches parens.
Dans les coramencemens , Mahomet s'exprimait ainsi à l'égard d'Aly
son cousin et son gendre, toutes les fois qu'il avait occasion de par-
ler de lui: je suis la ville du savoir, et Aly en est la porte ; mais
dans la suite, et surtout lorsqu'il alla se fixera Médine, toute son
affection se tourna vers Ebu-Behir et vers Orner ses beaux-pères ; et
on l'entendait dire souvent qu'il avait à ses ordres quatre Visirs ,
deux spirituels, qui étaient l'ange Gabriel et l'ange Issrafit , et
deux temporels, Ebu-Bekir et Orner. Il ajoutait même à l'égard de
ce dernier, que si Dieu avait résolu dans ses décrets suprêmes d'en-
voyer après: lui un autre prophète, il n'aurait choisi qu Orner. Une
antre fois il alla même jusqu'à dire, que si la science et les vertus
d'Orner étaient mises dans une balance, elles l'emporteraient sur
celles de toute sa nation, et même de tons les peuples du monde.
A ne parler proprement que des personnages déclarés saints 3 il Queh snnt ceux
n'y a que les dix premiers disciples : tous les autres prosélytes , quelle- 9oLPîainu
que soit la vénération qu'inspire leur mérite , ne sont point re-
connus pour bienheureux au dire même du prophète, et sont sim-
plement compris dans la cathégorie des ffeli , ou saints, dont le
nombre est très-considérabie. Nous ne ferons donc mention ici ,
pour ainsi dire, que des principaux dont les uns se sont rendus
recommandables par la bonne réputation qu'ils ont laissée d'eux,
et les autres par certaines sentences qui sont passées en proverbe.
Ces chefs sont, Scheyth Oeubeid-ullah et Weirlana Djeamy lesquels
sont retenus pour grands Taumaturges , l'un dans ie Sarnareand ,
et l'autre dans le Bukhara; Meuhy' 'ed-dinn Areby eu Syrie; Kho-
diea-Ahmed-Nessefy le plus grand saint du Tuikestan, et l'auteur
de cette sentence qui a été convertie en maxime de politique: tout
Monarque, tout ministre en place doit être un Moyse daus Tinté-
rieur, et un Pharaon à Textérienr; Khodiea-Behhay'ad-dinn-Nas-
kibendy, de qui vient ce proverbe: l'extérieur pour le monde, le
cœur pour Dieu; et Welid-Eyab, le premier d'entre tous les saints de
soo Religion
Constantinople. Les Musulmans révèrent comme sacrée, ainsi que
celle de beaucoup d'autres Wdi, la mémoire des Imam descendans
d'AIy , et surtout d'Hassan et d'Hussein comme chefs de la légion
des martyrs Mahométans, celle des quatre Imam fondateurs des
quatre rites orthodoxes, de tous les interprètes et docteurs de V is-
lamisme, et de tous les Califes et princes Musulmans, qui se sont
le plus signalés par leur religion et leur piété. Parmi les Sultans
Ottomans ceux qui jouissent du titre de Weli sont; Osman I.er ,
Mourad I.er, Mohammed 11, Bayazid lî, et plusieurs autres prin-
ces de leur saug. Une pieuse croyauce leur attribue divers mira-
cles, et porte les infirmes à visiter leurs sépultures, dans la per-
suasion que la terre qui les couvre ou qui les entoure a la vertu de
guérir les maladies.
Sains Molaires Chaque ville 5 chaque province a ses saints tutétaires, auxquels
"protinS111 ori adresse des hommages 3 des intercessions pour obtenir quelque
dtlviiLqUe grâce, et des prières qui sont souvent accompagnées d'aumônes et
de sacrifices. Les Sultans même se montrent très-exacts dans l'ac-
complissement de ces devoirs religieux à leur avènement au trône;
et lorsque quelque calamité publique ou particulière jette la na-
tion dans le deuil, leur premier soin est de visiter les tombeaux
de leurs ancêtres, et ceux des saints les plus révérés dont les cen-
dres reposent à Constautinople. Dans les tems où ces Monarques se
mettaient à la tête de leurs armées, ils ne sortaient jamais de la
capitale qu'après avoir invoqué le secours des âmes des saints, et se
les êtres rendues propices par des offrandes, par des prières et par
d'abondantes aumônes; ils en fesaient de même en entrant dans une
vil te renommée pour la possession des reliques de quelque saint.
Les Musulmans n'ont pas moins de vénération pour les sépultures,
des patriarches et des prophètes. Sélim I.er , dit leur histoire , après
avois subjugué la Syrie et passé l'hiver à Damas , voulut au prin-
tems , avant de se mettre en campagne pour marcher contre
l'Egypte, faire une visite à Jérusalem. Il s'y rendit donc à toute
bricle incognito et suivi d'un petit nombre d'officiers, et de là se
transporta au mont Keouhh-Khallil pour y honorer le tombeau
d'Abraham, ainsi que ceux d'Isaac , de Jacob, de Joseph et autres;
puis il revint à Damas par une forte pluie, comme il Pavait eue en
allant.
Les Musulmans n'ont pas moins en vénération les Derwisch
et autres hennîtes qui vivent dans la pénitence et la solitude , que
des Ottomans. aoi
ceux qui meurent en odeur de sainteté. Les Califes les moins re-
ligieux, comme les princes les plus vicieux et les plus dépravés, ont
toujours montré le plus profond respect pour ces sortes de gens. Tout
le monde sait ce qu'était Timour , un des héros Tartares les plus
renommés et le fléau de l'orient ; et pourtant chemin fesant pour
se rendre à la ville d'Hérat , il lui vint envie de voir un solitaire
appelé Ebu-Bekir Zéïu'ud-dinn , qu'une foule de dévots allaient trou-
ver en procession, et l'envoya prier de se transporter à son camp
pour avoir un entretien avec lui. Le solitaire répondit au messager
d'un ton sévère : Paurais scrupule de mettre le pied dans la tente
d'un prince ennemi des hommes , et qui montre si peu de respect
pour le cour'ann et les lois du prophète. La fermeté de cette ré-
ponse étonna Timour ; et plus désireux encore de voir ce singulier
personnage, il se rendit lui-même à son hermitage : quel spectacle!
Le conquérant le plus redouté, le vainqueur de tant de peuples ,
dont nul mortel ne pouvait soutenir les regards , -Timour s'attendrit
à la vue du saint vieillard, il est touché de ses vertus et ne peut
retenir ses larmes. Il écoute avec docilité ses sages conseils, conçoit
un crainte salutaire des menaces que le Derviseh fait au nom du
ciel contre les princes irréligieux , méchans et inumains, et pénétré
de respect et d'admiration pour lui, il le comble de louanges et
de présens en se retirant. Ou peut juger, d'après cet exemple, de
la vénération que les grands , les ministres et les monarques ainsi que
tous les dévots ont toujours eue et ont encore pour ces espèces de
saints. Ils les accueillent dans leurs maisons et les retiennent près
d'eux, dans l'espoir que leurs vertus deviendront une source de pros-
pérités pour leur famille. Cette bienveillance particulière s'étend
même aux fous et aux imbécilles , qui, lorsque leur état n'est point
accompagné de frénésie , entrent librement dans les maisons des
grands, se mettent à côté d'eux, se promènent dans tous le appar-
tenions, et ne se retirent jamais sans avoir reçu quelqu'aumône, et
sans que le maître se recommande à leurs prières.
Que croit-on que soit , dans l'esprit des Musulmans , la récom-
pense réservée aux saints après leur mort ? Leur opinion à cet
égard est, que les dix évangélistes et surtout les quatre premiers
Califes habitent les plus belles légions du ciel ; que le bonheur dont
ils y jouissent ne peut être conçu de l'esprit humain ; que l'éter-
nel y a assigné à chacun d'eux soixante-dix magnifiques pavillons tout
éclatans d'or et.de pierreries ; que dans chacun de ces pavillons il y
Europe. Vol. I. P III. 26
Quelle
récompense
croit-on
réservée
aux saints ?
aoa Religion
a sept cents lîts dont les brillans oruemens éblouissent la vue, et
que chacun de ces lits est entouré de sept cents Houry , ou vierges
célestes. Voici un fait, qui fera encore mieux connaître combien
cette croyance est enracinée dans l'esprit des Musulmans. Sous le rè-
gne désastreux de Mourad III, l'état se trouvait à la veille de sa
dissolution totale par suite des victoires multipliées des Persans ,
lorsqu'on vit tout-à-coup dEnzîemir-Oghlou Osman Pascha un des
Coubé-Vezir arrêter les progrès de leurs phalanges et rabaisser la
fierté de Mohammed Guiraîh-Kan , qui allait secouer le joug de la
maison Ottomane, et se rendre indépendant. Des succès aussi écla-
tans lui valurent la dignité de grand Visir, et les honneurs d'une en-
trée triomphante à Constantinople. Non content de lui avoir fait
l'accueil le plus obligeant , et de lui avoir donné les témoignages
les plus flatteurs de sa bienveillance , Mourad a dérogeant à l'étiquette
de la cour., l'appela à une audience particulière, pour entendre de sa
propre bouche le récit de ses exploits contre les ennemis de l'em-
pire. L'audience eut lieu un mardi 3 dans un de Keoschh qui se trou-
vent sur le Bosphore. Osman y fut à peine introduit, que le Sultan
lui dit jusqu'à trois fois de s'asseoir sur le tapis qui était étendu
devant le sopha , puis il l'invita à lui faire l'histoire de ses cam-
pagnes en Perse et en Crimée. Osman s'en acquita avec autant de
modestie que d'éloquence, et sans omettre les moindres circonstan-
ces, surtout dans l'exposé qu'il ht de la victoire qu'il avait rempor-
tée contre le général Eress-Khan. Mourad était émerveillé en l'écou-
tant, et s'écriait à chaque instant: Bravo , Bravo , mon cher Osman :
on ne peut donner à votre zèle , à votre bravoure et à vos talens autant
(têloges qu'ils le méritent. S'étant ensuite ôté son panache chargé de
brillans, il l'attacha de ses propres mains au turban du Pacha. Ses
éloges redoublèrent, lorsqu'il eut entendu le récit de la bataille,
que ce dernier avait gagnée sur le prince Schah-Oghlou-Hamza-
Mirza , et il plaça à sa ceiuture son poignard enrichi de diamant
Mais quand Osman en vint à l'exposé de ses stratagèmes et de ses
manœuvres en Crimée contre le rebelle Mohammed Guiraïh-Kan ,
et, ce qui importait plus que tous les succès obtenus en Perse , de
îa fin malheureuse de ce prince , Mourad ne pouvant plus conte-
nir les transports de sa joie leva les mains au ciel et le bénit mille
fois en disant: soyez à jamais dans la grâce du Seigneur! qu'une
gloire immortelle soit votre héritage dans ce monde et dans l'autre.
Je souhaite qu'en récompense de vos talens, de vos services et de vo-
DES Otï'OMAKS, 203
tre zèle pour la religion et Vétat , vous obteniez un jour la félicité
du Calife Osman dont cous portez le nom , et que vous partagiez
avec lui et les autres disciples de notre Saint Prophète le même rang ,
les mêmes pavillons , les mêmes lits , les mêmes tables et les mêmes
délices dans les plus hautes régions du Pa radis ! Enfin peu s'en fal-
lut qu'il ne l'envoyât en droiture à ce bienheureux séjour.
L'usage du bain est de précepte pour les hommes tant en voyage
qu'à la maison , et ce bain consiste simplement à se laver la chaus-
sure des pieds et des jambes. Le suc du datier pour boisson n'est
pas défendu , pourvu qu'il n'ait pas la force d'enivrer. Nous passerons
sous silence l'opinion où sont encore les Musulmans, que la béati-
tude des prophètes surpasse celle des autres saints , et que l'hom-
me , tout parfait qu'il puisse être, n'en est pas moins tenu d'obéir
aux lois, et de ne pas s'écarter du sens propre et littéral des écri-
tures^ et laissant également de côté divers autres a*. tes, auxquels la
même croyance a imprimé le caractère de péché d'infidélité , nous
nous arrêtions sur ce qui concerne les prédictions et les divinations.
Il est dit dans l'Àlcoran _, que l'apôtre du ciel condanne , non seule- Quei/c rôt
nient les devins qui se vantent d'avoir des connaissances mystérieuses aux dmiuaimu
et d'être en relation intime avec les esprits pour se donner la gloire
de prédire l'avenir , mais encore les astrologues qui sont des impos-
teurs comme les premiers. On ne peut trop admirer la prévoyance
avec laquelle le législateur Arabe a proscrit l'exercice de cette
science obscure, qui était répandue et révérée de son tems chez
les peuples de l'orient et même parmi les nations Européennes.
On a déjà vu, dans la description de l'Egypte, et c'est une opi-
nion de tradition pour les Musulmans, que l'art de la divination^
d'interpréter les songes et autres inventions semblables, se confon-
dent avec l'époque de la création du monde dans cette contrée , d'où
l'on prétend qu'elles se propagèrent ensuite chez les Arabes. Cet art
fesait une partie essentielle du culte décerné aux idoles, qu'on voyait
tant au dehors qu'au dedans de la Keabé on Cabba de la Mecque,
laquelle est révérée des Mahométans comme le principal temple dtî
l'Arabie, et comme ayant élé, selon eux, la maison d'Abraham. I!
faut savoir que les prêtres y fesaient rendre à leurs idoles des ora-
cles par le moyen de flèches sacrées, qui étaient déposées dans la
Keabé et sous la garde d'un des S cher if s , entre lesquels était partagé
le gouvernement de cette ville. Tant que Mjhomet crut que les
magiciens, les astrologues et les interprètes des songes pouvaient servir
2o4 Religion
à ses vues , il se garda bien de s'en défaire, et affecta au contraire
de les caresser. Et en effet il y eut de son vivant de ces devins s et
même des plus fameux , qui prédirent des choses étonnantes. Un
certain Eukeaz recommanda vivement à Ebu-Talib 3 oncle du Pro-
phète, d'avoir le plus grand soin de son neveu encore en bas âge,
attendu que tout annonçait en lui un homme extraordinaire. Lors-
qu'il fut conduit par le même Ebu-Talib devant Boukhayra-Djerdiss,
à Bassora , ce dernier l'ayant pris par la main s'écria comme par
inspiration : Voici le maître du monde ! Seyyid'ul-alemin. Voici
la miséricorde de l'univers! RahhmetKid-aleminn , paroles qui fu-
rent consacrées depuis pour désigner le fondateur de {'islamisme.
Werca-ibn-Newfel , cousin de Hadidié première femme de Maho-
met, lui prédit sa grandeur future ainsi que les persécutions qu'il
aurait à souffrir de la part de ses compatriotes, et même de ses
proches,
QUWd Tant de présages , auxquels on ajoutait d'autant plus de foi ,
'dïfaïdu que , d'après une ancienne tradition , on attendait la venue d'un
§}oi.pre*°r grand prophète,, disposèrent les esprits en faveur de Mahomet, qui
joignant à ses prodiges l'autorité de se3 prétendus miracles, n'eut
pas de peine à persuader ses sectateurs, qu'il était celui en qui leurs
vœux se trouvaient accomplis. Néanmoins, dans les premiers jours
de sa mission il eut la précaution, pour leur en imposer encore
davantage , de leur donner à entendre qu'il avait eu une vision ,
dans laquelle il avait vu les deux hémisphères se replier l'un vers
l'autre, et montrer à découvert les deux points les plus éloignés de
Fhorison«à l'orient et à l'occident; et que par cette vision le ciel
lui révélait, que le domaine de ces vastes régions était réservé à
ceux- qui embrasseraient la loi du cour'ann; qui combattraient pour
la religion, et lui demeureraient fidèles. Tant que les prestiges con-
coururent à l'établissement de sa doctrine et de son pouvoir, il
les approuva; mais ayant atteint son but, il les foudroya de ses
anathêmes , dans la crainte que les novateurs ne se prévalussent des
mêmes armes. Cette crainte n'était pas sans fondement ; car il pa-
rut , même avant sa mort , d'autres prophètes qui tentèrent de s'é-
lever, en se donnant comme lui pour envoyés du ciel. On voit
d'après cela , que si, d'un côté, on ne peut refuser au fondateur
de V islamisme la gloire d'avoir opéré tant de révolutions étonnan-
tes dans l'ordre politique et moral, d'avoir anéanti le culte invé-
téré des idoles, et élevé de nouveaux empires sur les ruines d'an-
des Ottom A & S. 2,o5
cîennes et puissantes dynasties, de l'autre on peut lui reprocher
de n'avoir pu renverser celui des illusions produites par la magie P
l'astrologie, les augures et les songes.
Ce n'est pas à dire cependant, que la croyance à ces prestiges Maigre
se renferme aujourd'hui dans un petit nombre de Mahométans: car cette ^fmse
au contraire le corps entier de la nation en est tellement imbu, f^iSEÏf"
qu'il ne se fait rien en matière d'intérêts politiques et privés, aux dei,inSi
sans que les devins et les astrologues n'aient été auparavant consul-
tés. L'histoire Musulmane nous offre tant d'exemples de cette igno-
rance superstitieuse, même dans la personne des premiers Califes,
qu'on pourrait, à ne vouloir rapporter que les principaux, en for-
mer un gros volume. Nous nous bornerons à en citer ici un seul ,
d'après lequel on verra jusqu'où va à cet égard la crédulité des
Mahométans, en dépit môme des défenses du cour'ann. Sous Mou-
rad III , les astrologues annoncèrent que l'état était menacé de lon-
gues guerres de la part des gouvernemens voisins, tant en Europe
qu'en Asie. Aussitôt ce Sultan , de monarque généreux et libéral
qu'il avait été jusqu'alors, devint un avide oppresseur, uniquement
occupé d'amasser, par toutes sortes de moyens 9 des sommes considé-
rables , pour se mettre en état de résister à ses ennemis. Et pour-
tant , autant il montrait d'avarice dans les mesures qu'il employait
pour arracher de la nation tout ce qu'il pouvait , autant il était
prodigue envers les devins et les astrologues, dont quelques-uns
amassèrent ainsi d'immenses richesses. Le plus célèbre d'entr'eux
fut un certain Schudjea , Albanais, qui était d'une naissance ob-
scure. Etant jeune homme il se fit Derwisch dans l'ordre des Ummy-
Slnann , et il apprit, sous un supérieur de son couvent à Constauti-
ïiople, les élémens des sciences spéculatives. Dégoûté bientôt de son
nouvel état il quitta l'habit de Derwisch, et parvint à se faire en-
rôler dans le corps des Adjemi Oghlann des Janissaires, d'où il se
fit chasser pour quelqu'étourderie de jeunesse. Réduit à la der-
nière détresse, et ne sachant comment pourvoir à sa subsistance il
se mit à faire le maçon; mais ayant eu quelque tems après une
forte querelle avec un de ses camarades, il fut obligé d'abandon-
ner Constantinople et se retira à Magnésie. Là il se fit jardinier ,
entra en service chez divers particuliers du pays, et y resta jus-
qu'au moment où il fut recherché pour vigneron dans les do-
maines de la Kehaya-Cadinn , ou gouvernante du harem de Mou-
rad III , alors prince héréditaire et gouverneur de cette province.
2o6 Religion
Schudjea , en homme adroit , se met à mener une vie sobre et aus-
tère, à pratiquer les actes de piété ordinaires aux Derwisch sans
eu prendre l'habit , et s'exerce dans l'art de la divination et de
l'interprétation des songes. Une conduite aussi édifiante en ap-
parence lui gagna l'estime des officiers du palais, et surtout celle
de la gouvernante Razizé-Khatunn , qui le regardait nomme un.
homme extraordinaire et un modèle de vertus. Or voici à quel haut
degré de fortune il parvint.
Songe Mourad fait un songe, dans lequel il croit monter un escalier
delfxpUqtén en marbre de vingt gradins dans un magnifique pavillon recouvert
P"i>chudejt (jg Rentes voûtes qui semblaient se perdre dans les nues, et ce su-
perbe édifice offrait de tous côtés les points de vue les plus admi-
rables. Enchanté de ces merveilles,, il lui vient dans la pensée de
chercher Mohammed et Mahmoud ses deux fils, mais il ne peut les
trouver: au sortir de ce pavillon il se retrouve sur le même esca-
lier, descend quatre gradins et se réveille tout épouvanté. Au ma-
tin , il n'a rien de plus empressé que de raconter son songe à la
gouvernante de son harem, qui avait toute sa confiance j elle l'écrit
aussitôt et le transmet à sou vigneron. Schudjea en ayant pris
connaissance , déclare que ce songe pronostique les plus heureux
évèuemens , et l'explique ainsi: l'escalier est l'élévation de Mou-
rad au trône: les vingt gradins indiquent le nombre d'années qu'il
doit régner: le pavillon avec ses voûtes somptueuses, annonce la
grandeur de son empire: l'absence des princes ses enfans qu'il cher-
che envahi , exprime leur séparation de sa cour: et enfin son réveil,
sur le quatrième gradin signifie que, dans quatre jours, il sera adoré
sur le trône de ses ancêtres. Au lieu de quatre jours il s'en écoula vingt-
sept, après lesquels Mourad reçut la nouvelle de la mort de Sélirn
II sou père : cependant , comme la prédiction de Schudjea avait eu
en partie son accomplissement, on y ajouta une entière confiance.
Schudjea est dès lors regardé comme un saint homme , on le comble de
présens et de faveurs., il est conduit chez le nouveau Sultan , et ad-
mis au nombre de ses favoris les plus intimes. Ce changement éton-
nant de fortune est soutenu par lui avec une fermeté de caractère
digne du rôle qu'il voulait jouer , et il forme le projet de s'insinuer
toujours davantage dans les bonnes grâces du Monarque. Mourad
se plaisait en effet à s'entretenir des heures avec lui de sciences
spéculatives et de matières abstraites; et plus les discours du favori
étaient obscurs et mystérieux , plus il eu concevait d'etime et de
des Ottomans. 207
vénération pour lui. Lorsque Schudjea se vit suffisamment en faveur
dans l'esprit du Monarque, il commença par lui demander un grand
palais qui se trouvait dans le faubourg Aya-Capoussy , à la répara-
tion duquel il avait autrefois travaillé comme maçon. Mourad or-
donna aussitôt de l'acheter, et !e propriétaire fut obligé de le
céder, moyennant une somme qui lui fut assignée sur le trésor pu-
blic. A peine Schudjea fut-il établi dans ce palais, qu'il afficha un
luxe extraordinaire: le Sultan allait souvent l'y voir, et n'en sor-
tait jamais sans lui accorder quelque nouvelle faveur, qui coûtait:
toujours des sommes considérables. Tout le monde lui fesait la cour
comme au dispensateur des grâces et des emplois: tous les seigneurs
du sérail, les grands ministres et les Ouléma recherchaient sa pro-
tection. S'il ne paraissait point au sérail 3 il recevait aussitôt un
billet du Souverain qui l'engageait à y venir dans les termes les plus
familiers, tels que mon Seigneur, mon Sultan et autres semblables. Comhisn
Avec cette réputation de sainteté, Schudjea parvint au faîte des c\iff,aJduiuét
grandeurs et de l'opulence; il acheta de grands biens à Constan- les JZlgues.
tinople , forma dans son palais un harem nombreux de jeunes es-
claves des deux sexes par l'entremise d'un Juif, sans que personne
s'en aperçût; il remplit sa cave des meilleurs vins de l'Europe, et
se plongea dans toutes sortes d'excès. Mais il savait si bien feindre
aux yeux du souverain, qu'il ne perdit jamais rien de son estime eC
de sa bienveillance. Les ministres pouvaient bien dire au Sultan
tout ce qu'ils voulaient sur sa conduite scandaleuse, il n'en fesait
aucun cas et leur répondait : ce ne sont que des faussetés : ces mau-
vais propos sont dictés par V envie et la calomnie: je connais Schu-
djea , c'est un modèle de science , de sagesse et de sainteté; je lui
ai accordé ma confiance , et il la conservera tarit que je vivrai. Et
en effet, ce rusé favori étant mort avant le tems par l'effet de ses
débauches, Mourad ne put se consoler de sa perte. La crédulité
de ce prince dans les songes et les présages fnt si aveugle , qu'on
prétend qu'elle accéléra la fin de ses jours. S'il est vrai de dire en
général, que les préjugés de l'astrologie sont plus répandus chez les
Mahométans que chez aucun autre peuple, il faut avouer pourtant
qu'il ne manque pas non plus parmi eux d'hommes éclairés, qui
crient: l'astrologie est une fausse science , tout astrologue est un
menteur. Ànicie de foi
Un article de foi dans la religion Mahométane , c'est que les Z'^iTel
• , .-i . . , des vif ans
vivans peuvent contribuer par leurs prières et leurs aumônes à /»» - *» mon,
et autres points
de religion.
ao8 Religion
Anide de foi procurer le repos aux âmes des trépassés. Vu l'efficacité de ces
concernant L
les prières moyens d intercession auprès de Dieu 3 les docteurs Musulmans di-
des vivans , . . .
pour les morts > sent quils servent, d un cote à soulager les âmes des pécheurs et
et autres points , -, , . .. mi n i
de religion, a abréger le terme de leurs souiirances dans renier, et de 1 autre
à accroître le bonheur de celles qui jouissent des délices du para-
dis. Un autre article de foi, c'est que la fin du monde sera précé-
dée de l'apparition de l'Antéchrist, de la descente de Jésus Christ
sur la terre, et du lever du soleil du côté de l'occident; et que, de
même que les prophètes du genre humain sont supérieurs aux prophètes
de la nature des anges , ainsi le premier est au dessus de l'espèce des
seconds: ce qui, d'après le cour'ann , se déduit de divers passages
de ['Ecriture, et d'un entr'autres , où il est dit, qu'au moment de
la création d'Adam , Dieu ordonna à la légion entière des anges
de se prosterner devant ce premier père des humains. Le prophète
a en outre imaginé d'antres signes extrêmement curieux , qui pré-
céderont également !a fin du monde. Une fumée noire et épaisse ,
dit-il, enveloppera notre globe: l'Antéchrist, Dedjeal , puis Dub~
bet'ul-arz paraîtra , ayant en main la verge de Moyse et le sceau
de Salomon ; de la première il touchera les élus, sur le front des-
quels il tracera en caractères visibles le mot Muminn , qui signifie
croyant , fidèle; et avec le second il imprimera sur le front des
réprouvés le mot Keafir , infidèle. Viendront ensuite les Yedioudje-
Meedjoude , ou peuple de nains descendans de Japhet fils de Noé.
Il se manifestera dans l'Yemen un terrible incendie, qui eu s'éten-
daut poussera devant lui les peuples pour les rassembler dans le
lieu où ils devront être jugés. Jésus Christ descendera en qualité de
vicaire de Mahomet 3 il appelera tous les peuples à la vraie foi,
et ne leur laissera pas de milieu entre le musulmanisme et le glaive.
Ce que c'est Après cet exposé des principaux points de la foi mahométane ,
«u Islamisme , ., , , , , . . .
ei à quelles il nous reste a voir quelques particularités relatives au culte exte-
Pu oblige. .rieur. Foi et islamisme ne sont qu'une même chose dans la loi de
Mahomet: car, par islamisme, on entend un abandon total, une
entière et parfaite croyance dans les vérités révélées ; et comme le
prophète a dit que l'édifice de V islamisme repose sur ces cinq points,
profession de foi, prière ou namaz , la dixme , le jeûne canonique
et le pèlerinage à la Mecque , ces préceptes accomplis on a satis-
fait à tout ce que la loi prescrit. Lors donc qu'un Mahomètan a
fait sa profession de foi , qui consiste à dire : je confesse qu'il n'y
a de Dieu que Dieu , et que Mahomet est son prophète : ou bien ,
des Otto m a x *■* &09
il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu, et Mahomet est le Prophète de
Dieu, il est obligé de satisfaire aux pratiques du culte extérieur
telles qu'on les trouve indiquées dans le rituel qui les prescrit. Ce
rituel comprend les décisions des quatres Imam, qui sont, savoir \
Azam Ebu-Hanifé, voy. le n.° i planche 33, Schafy , n.° a, Ma-
lik, n.° 3, et Hannbel n.° 4> lesquels sont les fondateurs des qua-
tre rites orthodoxes, dont les sectateurs sont indistinctement dési-
gnés sous le nom de Sunny. Les doctrines de ces quatre Imam sont
également révérées; cependant lorsqu'il y a opposition entr'elles,
les docteurs se déclarent pour celle d'Azam Ebu-Hanifé, comme
ayant eu dans le nombre de ses sectateurs un plus grand nombre de
Califes et la famille des Sultans Ottomans. Chacune de ces doctri-»
nés a ses légistes et ses docteurs, dont les plus accrédités sont ceux
d'Hanifé, d'où leur est venu leur nom à'Hanefy. C'est par eux
d'abord qu'ont été données, comme elles le sont encore par leurs
disciples et leurs adhérens , certaines interprétations sur divers pointa
de controverse entre Azam Ebu-Hanifé, les trois autres Imam et
les doeteurs Hanefy , interprétations qui ne sont pas moins révé-
rées que les décisious canoniques, et sont insérées dans le code des
lois religieuses. Pour ne pas entrer dans des distinctions fastidieuses
sur les lois qui appartiennent à un Imam, ou à un de ces disci-
ples, à un docteur, à un légiste quelconque, nou3 les rapporterons
sans suivre aucun ordre, comme étant toutes consacrées par l'usage.
Nous commencerons par les purifications qui doivent précéder Trois sortes de
la prière. Ces pratiques ont pour objet de purifier le corps de ses Pw$oatiouu
souillures, pour mettre l'homme en état de prier dignement en
présence de son créateur; elles se réduisent à trois, savoir le la-
vement, l'ablution et la lotion. Le lavement est nécessaire pour les
souillures substantielles, tant graves que légères. Du nombre des pre-
mières sont les sécrétions naturelles de l'homme, de la femme 0
de l'enfant à la mamelle et des animaux bons à manger, eu-
Su, à l'exception des larmes , de la sueur, de la salive et de la
mucosité du nez, tout ce qui sort du corps humain. Ces souillures
constituent le Musulman dans l'état d'impureté légale et rendent
sa prière nulle , si les matières évacuées surpassent le poids d'une
drachme, et si elles se trouvent sur son corps, sur son habit, sur
son oratoire, sous ses pieds ou à l'endroit où il fait ses génufle-
xions pour le namaz. La souillure substantielle se contracte encore
par le contact des excrémens d'un animal boa à manger s lors-
Europé, Fol. I. P. III. a7
2, i o Religion
qu'ils ont sali plus du quart de la surface du corps, du vêtement
ou de l'oratoire. La purification de ses souillures s'opère générale-
ment par un simple lavement d'eau pure, de vinaigre, d'eau de rose,
ou par une détersion avec de la terre. Un sabre, un couteau, un
miroir et autres objets semblables lisses et polis se nétoient par un
simple frottement avec la main ou avec un linge. La terre recouvre
sa pureté par la dissécation et par la disparition de la matière qui
pouvait la souiller. De même un pavé en marbre ou en brique,
pu toit couvert en jonc, ainsi que les herbes, les plantes et les ar-
bres sont rendus propres par le dessèchement de la matière im-
monde; mais si l'on coupe l'arbre, la plante et l'herbe, iî faut le3
laver pour les purifier. Toute souillure visible doit-être enlevée par
le lavage; si elle n'est pas visible la chose sale ne se lave pas moins
de trois et pas plus de sept fois, en ayant soin de la bien compri-
mer surtout après le dernier lavage; et si c'est une chose qui ne
puisse point être pressée, il faut attendre qu'elle soit entièrement sé-
cbée. On laisse un jour et une nuit dans l'eau les étoffes, les vê-
îernens , les linges et autres objets devenus immondes, ou bien il
faut, pour les purifier, les mettre au feu, ou les convertir en sel
en les jetant dans une saline. Il y a impureté dans le linge sec et
propre qui a été étendu sur un autre mouillé et sale, ou sur un
jrnur humide et taché, si, en le tordant, il en sort quelque goutte
d'eau. La fiente des poules et des oies souille tout ce qu'elle touche ,
parce que ces animaux mettent leur bec dans toutes sortes d'or-
dures, La propreté prescrite au Musulman dans ses habits et dans
son oratoire lui est également ordonnée pour son corps, car il est
obligé de se laver toutes les fois qu'il satisfait à un besoin corporel.
Ab\mi<m. Pour se purger des souillures légères et non substantielles, il
suffit d'accomplir le précepte que les Musulmans croient avoir été
énoncé par le Prophète en ces termes : O vous croyans ! lorsque vous
pous préparez à la prière, lavez vous le visage et les mains jusqu'au,
coude : lavez vous la tête et les pieds jusquà la cheville : c'«st là ce
qu'ils appellent l'ablution , et il u'est pas permis de la faire comme
on veut, Le rituel prescrit de se laver depuis le front jusqu'à la
gorge et derrière les oreilles, ainsi que la barbe et au moins le quart
de la têle , ce qui doit se faire en plongeant dans l'eau trois doigts
ou la main entière. Les plus scrupuleux ont grand soin d'accompa-
gner ces ablutions de certaines cérémonies, qui ont été pratiquées
par le Prophète. Ils renouvellent trois fois de suite la même ablu-
DES Otïom.us. ail
tîon , et particulièrement celle des mains et des bras; ils se rincent
trois fois la bouche et se frottent les dents avec un miisvafc } qui
est une espèce d'olive a mère, laquelle a la propriété y non seule-
ment de nétoyer les dents et de renforcer les gencives, mais encore
de dissiper la mauvaise odeur de la bouche. lisse lavent les narines,
et soufflent par trois fois dans le creux de la main l'eau qui en
sort 3 en se tenant les pieds et les mains croisés et les doigts éten-
dus sur la barbe en forme de peigne. Ces ablutions se commencent
toujours par la droite, en allant des mains au visage, puis aux
bras, à la tête et aux pieds: on ne peut être occupé d'antre cho«e
en les fesant,et il faut en outre avoir la face tournée du côté de la
Mecque. Si les Musulmans sont en état de santé ils ne peuvent se
faire rendre ce soin par une main étrangère , et pendant qu'ils
s'en acquittent , ils récitent diverses prières qu'ils ont apprises de
mémoire, et qui ont rapport à chacune des parties du corps sou-
mises à l'ablution. La faculté de ne se laver que la chaussure au
lieu des pieds n'est accordée à l'homme arrêté que pour un jour ,
et pour trois au plus à celui qui est en voyage. Lorsqu'une des par-
ties du corps sujettes à cette pratique est enveloppée pour cause de
blessure ou autre mal quelconque, il suffit d'en mouiller légère-
ment l'enveloppe au dehors en se trampant la main dans l'eau, pour
qu'il soit dit que cette partie n'a point été privée de l'ablation.
Il est divers cas où cette cérémonie est d'une obligation indis- Quand
iiT-n , , , . ,..1 l'ablution
pensable. Par exemple, les évacuations ordinaires du corps, celles eu nécessaire.
de vers, de la gravelle, de la pierre et autres matières provenant
d'indispositions naturelles, les ventosités, le sang et les humeurs puru-
lentes qui sortent des plaies, les vomissernens d'aîimens , de sang ,
d'eau ou de bile, la folie, l'ivresse, une défaillance, un évanouis-
sement accidentel , un rire excessif dans une personne en âge de
majorité, toutes ces choses emportent l'obligation, non seulement de
recommencer l'ablution, mais même la prière. Les embrassemeua
voluptueux et une posture inconvenante durant le sommeil exigent
l'ablution. La lotion diffère peu de cette dernière; elle consiste à ta forum
se laver d'abord la bouche et les narines, puis tout le corps de la ce vuelle est-
tête aux pieds; et si l'on a quelqu'anneau au doigt il faut Tôter ,
pour que l'eau puisse toucher aussi la partie de la peau qu'il recou-
vre. Outre que la lotion est de précepte pour les femmes après l'ac-
couchement et à la suite de leurs maladies périodiques, elle est en-
core d'obligation pour le Musulman ,, les vendredis avant la prière
y sont propres.
212 Religion
publique de midi , aux deux fêtes du Beyram, avant l'oraison pascale
consacrée pour ces fêtes, au départ des pèlerins pour la Mecque, et
a?ant la station prescrite au pied du mont Arafath. L'état d'im-
pureté d'une femme durant ses indispositions mensuelles dure aussi
long-tems qne son incommodité, et dans le cas d'accouchement il
est de vingt jours et de quarante au pins. Durant cet état, elle est
dispensée des prières qui se font cinq fois par jour, ainsi que du
jeune canonique,, du ramazan, de l'intervention aux cérémonies
religieuses dans les temples, et enfin de la lecture du cour'ann ,
qu'il ne lui est même pas permis de toucher; mais elle est obli-
gée de satisfaire au jeûne dans un autre tems de l'année. L'im-
pureté dans l'homme dure aussi long-tems que les incommodités natu-
relles qui l'occasionnent, telles que les hémorragies , la supuration
de plaies etc.; et dans cet état il est obligé de répéter l'ablution
avant chacune des cinq prières de la journée. Quels hommes seraient
les serviteurs de Mahomet, s'ils éfaient aussi soigneux pour la pureté
du cœur, qu'ils le sont pour la propreté du corps?
Que-lies eaux Mais toutes les eaux ne sont pas propres aux usages religieux
r sont vrovres. • «.«., . . n , ,, . . b J ■**■
des Musulmans: il faut quelles aient pour cela les qualités qui cons-
tituent une eau claire et limpide, sans goût } sans couleur et sans
odeur; et le manque, non d'une seule, mais de deux de ces qua-
lités, les rend impures. Ainsi sont exclues de ces usages les eaux aro*
matiques essentielles, ainsi que celles qui charient des feuilles et
des fruits, et pour les lotions du corps, le vinaigre , l'eau rose, les
eaux bouillies pour servir de boisson , et celle? qui ont été souillées
par le mélange de quelque matière impure. L'eau perd de différen-
tes manières sa propriété à l'usage de la lotion, par exemple; si
elle a déjà servi à la purification d'un autre, si elle est tirée d'un
puits, ou d'un bassin où soit entrée une personne impure ; c'est bien
pis encore si elle vient d'un puits où l'on ait trouvé un animal
mort, ou une quantité considérable de fieute de ch.irneau , de che^
val, d'âne , de bœuf, de colombe et de moineau; et si ce puits
a été infecté de matières impures ou du cadavre de queiqu'animal ,
il doit être entièrement vidé.. L'impureté de l'eau est censée subsis-
ter depuis vingt-quatre heures, lorsque le commencement en est
ignoré, et on la fait remonter à trois jours auparavant, quand le
cadavre qui y a été jeté est déjà gonflé ou putréfié: alors toutes les
purifications faites avec cette eau sont nulles, et doivent être renou-
velles avec les prières dont elles ont été accompagnées. Il n'est ce-
des Ottomans. ar3
pendant pas toujours nécessaire que le puits soit vidé , et alors
il suffit qu'on en tire un certain nombre de seaux. Ce nombre
est de trente pour une souris , pour un moineau , et pour un rep-
tile , et de soixante pour une colombe, pour une poule ou un chat
trouvés morts dans le puits. Si c'est un chien , une brebis et autres
bêtes 3 si le cadavre de l'animal, quelle que soit son espèce, est déjà
gonflé, ou si ce cadavre est celui d'un homme noyé, le puits doit
être vidé eu entier; et la chose devenant impraticable par l'effet
des sources qui peuvent s'y dégorger sans cesse , on se contente d'en
tirer une quantité à peu près égale à celle qu'on suppose qui s'y
trouvait au moment où elle a été souillée, et cette quantité ne peut
pas être moindre de trois ceuts seaux. L'eau dont a bu un chien s
un cochon, un loup et tout animal vorace , dont la chair n'est pas
bonne à manger est également impure ; et l'on est répréhensible de
faire usage de celle où ont bu les chats, les oiseaux sauvages, les
serpens, les rats et tout oiseau de proie quelconque.
A défaut d'eaux pures et claires , le Musulman fait ses puri-
fications avec certaines matières en poudre, telles que le sable,
la terre, la chaux, le collyre, la cendre, la pierre, l'éme-
raude, le corail, l'étain et le cuivre, pourvu que ces substan-
ces soient bien propres et absolument sans scories. On étend dessus
les deux mains ouvertes, et après les avoir frappées horizontalement
l'une contre l'autre on les met sur le visage: la même chose se fait
pour frotter les mains Tune contre l'autre et les bras jusqu'au coude.
On sent bien que ces sortes de purifications ne sont approuvées que
dans certains cas particuliers, tel serait par exemple celui d'un
homme, qui, étant en voyage , hors de la ville ou loin des lieux
habités, se trouverait obligé de faire au moins un mille pour trou-
ver de l'eau, ou qui u'aurait pas la faculté de s'en procurer, soit
pour assister à des funérailles , soit pour satisfaire à l'ablution qui
doit précéder l'oraison pascale des deux fêtes du Beyram. La subs-
titution de ces matières à l'eau est encore permise, à celui qui
n'aurait pas les moyens de payer l'eau à un prix au dessus de sa
valeur; qui n'oserait point se mouiller à cause de quelqu'indisposi-
tion physique; qui manquerait de vase pour contenir l'eau; qui
craindrait de rencontrer l'ennemi , des malfaiteurs ou des bêtes fé-
roces en allant aux puits ou aux fontaines; ou enfin qui, après avoir
employé son eau à ses purifications, n'en aurait plus pour sa bois-
son. Ces empêchemens venant à cesser, et la prière du namaz n'étant
Comment
ou supplée
au manque
d'eau pure-
£i4 Religion
pas encore finie, le Musulman, s'il peut avoir de l'eau 3 doit aus-
sitôt s'en servir et renouvel 1er ses purifications. L'asage des poudres
est interdit à l'étranger ou à l'infidèle, qui veut embrasser ['is-
lamisme. Les purifications faites avec ce moyen , et de la manière
qu'il vient d'être dit tiennent lieu du lavement , de l'ablution et du
bain du corps entier. Les Musulmans croient que cette espèce de
lustration leur a été prescrite par Dieu même dans la personne du
Prophète, qui se trouvant le lendemain d'un fait d'armes en com-
pagnie d'disché et tfEbu-Bekir dans un lieu aride et désert, en-
tendit une voix céleste qui lui dit: Si vous ne trouvez pas tfeau ,
purifiez vous avec quelqu autre matière pure et nette, et aussitôt le
Prop' ète à la tête de ses disciples se purifia avec du sable, et se
mit à faire ses prières.
Les purifications dont nous venons de parler ont toutes pour
objet unique d'effacer les souillures visibles et non les invisibles qui
sont celles de l'âme, dont l'expiation ne s'obtient que par le re-
pentir, par des larmes de componction, et par des œuvres de pé-
nitence, qui sont plus propres que toute autre chose à désarmer la
colère de Dieu. Mais, dira-t-on , à quoi bon toutes ces purifications ?
A quoi seront Elles sont l'effet d'une prévoyance salutaire pour l'entretien de la
touies ces , . .
purifications, propreté du corps, parmi les peuples des contrées ou elles ont été
prescrites. Et en effet, l'idée d'impureté qn'iis attachent aux exoré-
mens des animaux, fait qu'ils les tiennent tous éloignés de leurs
habitations; et, malgré leur attention à leur donner tout ce qui est
nécessaire à leur conservation, Dieu garde qu'ils tiennent jamais en-
tre leurs bras ou sur leurs genoux un chien ou un chat > ni môme
qu'ils s'en laissent approcher. Pour contracter le moins de souillures
qu'il leur est possible , les individus des deux sexes ne portent ja-
mais de vêtemens qui puissent toucher à terre ; ils ont aux pieds
deux chaussures, dont ils laissent celle de dessus dans le vestibule ou
à la porte avant d'entrer dans un appartement. Pour faire leurs
prières ils se servent d'un petit tapis appelé sedjabé , qui est destiné
à cet usage } et ils ne manquent jamais de l'étendre sur le pavé, en-
core qu'il soit couvert de larges tapis en hiver., et de nattes d'E-
gypte en été. Les seigneurs le font porter derrière eux lorsqu'ils
vont eu visite s où qu'ils ont à faire des courses en ville ou à la
campagne. Le Musulman qui ne l'a pas avec lui s'agenouille sur
celui du maître de la maison où il se trouve ; et à défaut de ce-
lui-ci il étend à terre son manteau ou son habit, dans la crainte
I) E S O T T O M A N S. 3 1 5
de poser la tête ou les mains sur quelqu'endroit qui pourrait être
impur.
Quant à l'ablution désignée sous le nom de azay maahsoulè- Fontaine*
-, • •> . y t • î • i -i i • ûux environs
y-selasse, c est-a-dire des mains, des pieds et du visage, on en at- des mosquées
tribue l'origine à Mahomet lui-même , auquel elle fut prescrite
par l'ange Gabriel , qui lui apparut dans une grotte du mont Hira
le même jour où lui fut encore révélé le premier chapitre du
coiir'ann. Cette grotte était aride, et l'ange ayant frappé du pied
la terre , il en jaillit aussitôt une source d'eau vive , dont Maho-
met se servit pour faire son ablution , après laquelle il fit sa prière.
Ces ablutions multipliées sont la cause pour laquelle il y a tant de
fontaines autour des mosquées dans les villes Musulmanes. Mais les
grands, les personnes aisées, les femmes et tous ceux qui font le
namaz chez eux n'en sortent point pour l'ablution. La planche 34
représente un seigneur au bord d'un sopha , ayant devant lui une
espèce de bassin en étaiu ou en cuivre étaraé posé sur une pièce
d'étoffe ronde et rouge, pour ne point mouiller le tapis ou la natte
qui couvre le pavé: un domestique à genoux lui verse de l'eau, et
un autre tient la serviette pour les purifications. Il accompagne
-l'ablution de chaque partie du corps d'une prière conçue en ces
termes, savoir; pour les mains: oh mon Dieul admettez moi au
nombre des pénitens , des purifiés et de vos serviteurs justes et ver-
tueux; pour la bouche et les narines: oh mon Dieu! parfumez
moi avec le parfum et V odeur du paradis , et comblez moi de ses
délices 3 et il continue pour les autres parties toujours en récitant
une prière qui lui est analogue, jusqu'à ce que venant à l'ablution
des pieds il dit: oh mon Dieu! donnez la force à mon pied sur le
pont Sirath , au jour où les pieds seront mal assurés et tremblans
dans ce terrible passage (1). Les Mahométans portent le soin de la
propreté au point de ne jeter aucune ordure , pas même de l'eau
dans les rues ni sur les places publiques.
La lotion est établie pour la purification des souillures graves ,
et elle a lieu deux ou trois, et même quatre fois la semaine, selon
(1) Ce qui fait allusion au dogme du cour'ann : le pont Sirath est
réel et certain. D'après ce dogme les Musulmans croient que sur l'enfer
est élevé un pont qui a la finesse d'un cheveu et le tranchant d'un sa-
bre. Les élus le franchiront avec la rapidité du vent et la promptitude
de l'éclair; mais les réprouvés ne pourront s'y soutenir et tomberont dans
des feux éternels.
Comment
se prennent
Us bains.
Bains pour
les femmes.
ai6 Religion
le besoin plus ou moins fréquent d'y avoir recours : ce qui rend
Lien rares les occasions d'en faire usaga pour raison de santé ,
ou de propreté corporelle. Le bain n'était pour les Juifs et les
Egytiens qu'une chose de cérémonie; mais V islamisme en a fait
un précepte de religion , pour que le Musulman s'y habituât de
bonne heure de manière à ne pouvoir plus s'en passer. C'est ce qui
en effet est arrivé. Les bains chauds sont en grand nombre chez
tous les peuples Mdiométans : pas de ville, pas de bourg ni même
de village, quelque chétif qu'il soit, qui n'ait des bains publics,
hammam, toujours chauds, avec une séparation pour les deux sexes.
Il y en a aussi de communs à l'un et à l'autre , et alors les fem-
mes y vont de jour et les hommes de nuit : la plupart sont des
monumens de la piété des grands on de quelques personnes riches.
Ces érlifices sont généralement grands et bâtis en pierres ; le3 muré
en sont revêtus de stuc et le pavé est en marbre; ils sont surmontés
de hautes coupoles à jour disposées en échiquier et garnies de vi-
traux ondes ou verdâîres : un fourneau souterrain communique la
chaleur dans tout l'édifice par le moyeu de tubes pratiqués dans
Fépaisseur du mur, et la température y est ordinairement de trente
à trente-cinq degrés du thermomètre de Reaumur. On y est con-
tinuellement enveloppé d'un uuage de vapeurs, et les personnes
de la complexion la plus maigre y éprouvent aussitôt une forte
transpiration. Tout le monde y entre nu , et sans autre vêtement
qu'un tablier bleu ou rouge en soie, en lin ou en coton, qui de-
scend de la poitrine aux pieds. L'excessive chaleur du pavé ne
permettant pas d'y rester nu-pieds , on y porte des patins. De grands
bassins en marbre blanc enchâssés dans le mur à certaines distan-
ces et d'où sort, de l'un un filet d'eau chaude, et de l'autre un
semblable filet d'eau froide, fournissent le moyen de donner à l'eau
le degré de température qu'on veut. Des gens placés autour de
ces bassins vous versent avec des vases de l'eau sur la tête et sur
tout le corps, d'où elle s'écoule hors du bain par de petits canaux
pratiqués dans le pavé.
Lorsqu'outre les purifications ordinaires., les femmes veulent pren-
dre un baiu par pur esprit de bienséance t elles ont recours à des bai-
gneuses qui s'appellent telak. L'office de ces baigneuses est de sa-
voir nouer ou partager les cheveux en tresses , de laver le corps et
de frotter la peau avec un gant, ce dont elles s'acquittent avec une
admirable dextérité. Elles enlèvent la crasse des cheveux avec l'é-
df. s Ottomans. 2,17
cume d'un savon odorant } on avec une espèce de terre appelée kit,
qui est pétrie avec des feuilles de rose, et elles se servent pour
la dépilation, dont la religion fait un devoir, d'une argile très-fine
nommée oth , qui est d'une qualité mordante. Les femmes ma-
lades, et surtout celles qui relèvent de couches ^ sont assistées dans
ces bains par des sages-femmes , qui pour cela les placent sur une
petite érninence disposée à cet effet dans le bain même, et leur
font diverses compressions qui sont souvent très-doloureuses. Dans
toutes ces opérations il n'est jamais porté la moindre atteinte à la
pudeur: car la femme a toujours un tablier, et il n'y a pas de
danger que le3 baigneuses découvrent les parties du corps qu'elles
nétoient. Après le bain, elles lui ôtent ce tablier et lui mettent
une chemise fine passée à la lessive , en ayant soin de lui couvrir
en même tems les épaules avec quelque linge, et la tête avec un
mouchoir blanc. Eja femme passe ensuite dans la dlamekeann ou an-
tichambre du bain, où elle trouve une atmosphère plus tempérée.,
qui laisse aux fibres la faculté de se dilater, et lui fait éprouver les
plus douces sensations. Qnant à la construction des édifices pour les
bains chauds, et à la manière de faire usage de ces derniers , il faut
voir la planche 10, et pour le reste celle qui accompagne la des-
cription du Costume de la Perse.
Les antichambres des bains sont de grandes chambres, sur le jnUchamhre
contour desquelles règne une espèce d'estrade large et élevée , où des batris'
sont rangés des lits garnis de matelas et de couvertures ornées ri-
chement. Les femmes , au sortir du bain , vont goûter sur ces lits
un doux repos, que leur font savourer encore plus délicieusement les
boissons restaurantes qu'on leur sert 3 et particulièrement un café
qu'on chercherait vainement ailleurs, Chacune d'elles prend le lit
qui lui plait le pins , et met dessus les véternens qui doivent servir
ensuite à sa toilette. Une ffamamdjy-Cadian on directrice du bain ,
au fond duquel elle est assise sur un siège élevé , tient sous sa
garde les objets d'or ou d'argent et autres bijoux , et veille attenti-
vement à ce qu'il n'arrive aucun désordre; de tems en tems elle se
promène par la salle, soit par égard pour certaines dames, soif
pour observer si tout se fait de la manière convenable. Les mêmes
règles sont établies dans les bains pour les hommes. Malgré la propaga- Grand ,10mbre
tion de ces établissemens en Italie, et surtout dans cette ville, le dpJï"c'"
prix des bains y est beaucoup plus cher que dans les pays Maho-
métans , où ils ne coûtent , avec tous les autres agrénoens dont on
Europe. Fol. 1. P. III. 28
a 1 3 Religion
y jouif , que douze, vingt, trente et quarante sous au plus. Plu-
sieurs de ces établissemens étant distribués par deux ou trois bain*
séparés, il arrive quelquefois qu'une famille en prend un pour trois
ou quatre heures, ou qu'elle se fait céder le bain entier pour s'y
arrêter aussi long-tems qu'il lui plait. Il y a aussi pour les pauvres
des deux sexes des bains gratuits , qui sont des fondations pieuses
de quelques âmes chiritables. Outre la quantité de bains particu-
liers qui se trouvent dans les maisons des riches, la seule ville de
Constantinople en renferme plus de trois cent qui sont publics, et
où il règne autant d'ostentatatron que de luxe. Quoique consacrés
particulièrement aux purifications légales, ils n'en sont pas moins
ouverts pour cela aux Juifs et aux Chrétiens qui y viennent pour
tout autre motif, et s'y trouvent pêle-mêle avec les Mahométans.
Il est aisé néanmoins d'y reconnaître les Musulmanes à l'élégance
de leur toilette et à leur magnificence: on les y voit avec des
patins très-hauts } d'un beau travail et garnis en écaille , avec des
coupes en argent ou dorées, et avec du linge et des chemises
richement brodés en or et en argent; elles y font usage de par-
fums de bois d'aloès , d'ambres gris et autres aromates, et se font sou-
vent servir un repas splendide clans les antichambres au sortir du
bain. L'obligation des purifications est d'une telle importance, que
l'homme qui s'en est acquité prend des dénominations différentes,
selon la nature de chacune d'elles: par exemple on donne le nom de
Mutanedjiss à celui qui s'est nétoyé de ses souillures , de Meiihhdiss ,
à celui qui a fait l'ablution, de Djounob à celui qui s'est lavé tout
le corps, et de Tahhir à tout individu qui a recouvré la pureté
légale.
Maniée de L'accomplissement de l'une de ces purifications met le Musul-
man en état de vaquer à ses prières, parmi lesquelles celle du na-
maz ou la prière dominicale est la plus obligatoire et la plus agréable
à la divinité, parce qu'elle est de précepte divin d'après divers Jyéth
ou oracles célestes, qui en ont fait un devoir à tous les fidèles. Pour
la faire ainsi qu'il est prescrit, il ne suffît pas d'être pur, il faut en-
core que celui qui prie ait voilées toutes les parties du corps dont la
vue pourrait blesser la pudeur , et qu'il regarde vers la Mecque :
ceux qui habitent cette ville doivent avoir les yeux tournés vers son
temple. Durant la prière l'esprit doit être dégagé de toute autre
pensée. S'étant ainsi préparé, le Musulman se met debout , et levant
les deux mains en tenant les doigts ouverts, il pose sou pouce sur
fait e te uamaz.
du vendredi.
DES O T T OMAN S. û 1 9
le bas de l'oreille: la femme ne lève les mains que jusqu'aux épau-
les. Voyez la planche 35. La prière commencée , les mains se po-r
sent d'abord sur le ventre, la droite placée sur la gauche; ensuite
on s'incline profondément en touchant les genoux avec les mains,
puis on se redresse et toujours en priant; mais la planche ci-dessus
expliquera mieux qu'on ne pourrait le faire par des paroles tou-
tes les différentes positions qu'il faut prendre successivement. Il n'est
pas permis pendant tout le tems que dure la prière de proférer ua
seul mot, ni d'adresser la parole à qui que ce soit.
La prière appelée namaz est le pivot sur lequel roule tout le
culte religieux des Musulmans: l'origine de ce culte date de la
seconde année de l'égire, qui fut celle où le Prophète se retira
de la Mecque et vint à Médine. A son approehe de cette dernière
ville il reçut les hommages d'une grande partie de ses habitans qui
étaient allés à sa rencontre : ensuite il se rendit dans le bourg de
Cooba, où il posa la première pierre d'un mesdjld ou chapelle,
qu'il consacra au culte de l'Eternel. Le lendemain , qui était un Namaz
vendredi, il se transporta en pompe dans la vallée Ranonaderessy ,
où il fit avec ses disciples la prière de midi. Peu de tems après, il
donna l'ordre de construire au même endroit une autre chapelle ,
qu'il nomma le temple de la prière du vendredi; mais comme ces
deux chapelles n'étaient pas tournées vers la Keabê ou Kïblé de la
Mecque, il résolut d'élever dans le centre de Médine un temp!e
magnifique. Ayant mis lui-même la main à l'œuvre 5 ses disciples
et tous les habitans de la ville s'empressèrent à son exemple d'eu
amasser les matériaux , et en peu de tems l'édifice fut achevé. Ma-
homet lui donna le nom de Mesdjid-scherif ', qui signifie temple saint
ou sacré, et y dressa un autel, non du côté de la Mecque, mais
qui était tourné vers le temple de Jérusalem, dano l'intention, dit-
on, d'engager les Juifs à embrasser sa doctrine. Mais l'année sui-
vante , un de ses généraux poursuivant jusque près des portes de
la ville une petite caravanue de Coureisch , et eu ayant fait prison-
niers deux individus et tué plusieurs autres, ou cria à la profana-
tion de la Keabê. Mahomet, s'étant rendu après ce fait dans le
temple qui était à peine achevé, il entendit au milieu du namaz
une voix lui intimer d'en haut l'ordre de changer l'autel de place,
et d'adresser ses adorations et ses prières vers la Mecque. Docile à
la volonté du ciel, il se tourna aussitôt avec toute l'assemblée dans
la direction iudiquée , et terminale namaz dans cette position. Le
22,0 Religion
temple prit alors le nom de Mesdjid-ul-Kibletheun , à Jeux Kiblê ,
ou à deux vents. Aussitôt le prophète enjoignit à tous ses disciples
de se conformer au commandement qui lui avait été fait: quatre
jours après il prescrivit le jeûne dans le mois de ramazan , et le
a8 de la même lune , il ordonna de faire l'aumône de la dixme
aux pauvres.
ZraauieTs Toutes les mosquées, les chapelles, et autres édifices de piété
e"2ÏT" g"1 furent élevés depuis lors à Médine, et dans toute l'Arabie,
eurent leurs autels tournés vers la Keabé ; et c'est d'après le
même principe que, dans toutes les maisons particulières où il y
a un oratoire consacré à la prière, on voit représenté en couleur
ou en or un autel sur le mur qui regarde la Mecque, et sur
cet autel l'image d'une lampe. On rencontre dans le voisinage des
villes, dans les campagnes et sur les routes, de ces édifices cou-
sacrés à la prière, lesquels sont bâtis en pierre ou en marbre , d'une
élégante construction qui se termine en pointe, et regardent tous
vers la Mecque. A côté il y a ordinairement de grands puits ou
des fontaines, pour ceux qui ont besoin de se purifier, et des espèces
de plateaux s'élèvent au dessus pour avertir les voyageurs de faire
les cinq prières de la journée. Voyez la planche 36.
L'obligation de la prière est de précepte absolu pour tous les
Musulmans sans distinction de classe ni de condition , et nul ne
peut s'en dispenser aux heures de la journée, aux diverses époques
de l'année et dans les circonstances de la vie où elle est prescrite.
Hewes Les prières doivent se faire en Arabe et non en Turc. L'heure de
du uamaz. |a prem;ère est depUi3 l'aurore jusqu'au lever du soleil , en quoi les
Musulmans croient imiter l'exemple d'Adam, qui après avoir été
chassé du paradis et se trouvant enveloppé dans l'obscurité, rendit
grâces à l'éternel un peu avant l'aurore en fesant un namaz, dans
la première attidude ou rik'ath, pour avoir été délivré des ténè-
bres de la nuit, et un autre rik'aih pour avoir vu reparaître la lu-
mière du jour. L'heure de la seconde prière est à midi , et se compte
du moment où le soleil commence à décliuer jusqu'à celle du na-
maz du soir , qui se mesure depuis l'instant où l'aiguille du ca-
dran solaire marque une ombre du double de sa grandeur , jusqu'au
coucher du soleil; alors commence l'heure du namaz du soir, qui
dure jusqu'à celle du namaz de la nuit, et celle-ci s'étend depuis
le moment où il règne sur l'horison une obscurité parfaite, jusqu'à
l'heure du namaz du matin. La seconde prière, dans l'opinion des
DES O T T OIAX S. 22 1
Musulmans , est une imitation de celle d'Abraham, qui fit dans le na-
maz quatre rik'ath, le premier pour remercier Dieu d'avoir étouffé
en lui le sentiment de la tendresse paternelle lorsqu'il était sur le
point d'immoler son fils; le second pour le remercier encore d'avoir
envoyé du ciel un bélier à la place d'Ismael ; le troisième pour lui
avoir fait entendre dans une vision une voix céleste, qui lui adressa
ces paroles consolantes: tu es fidèle à ton Dieu; le quatrième enfin
pour avoir trouvé dans son fils une résignation entière à la volonté
de l'éternel. La troisième prière se compose également de quatre
rik'ath , à l'exemple du prophète Jonas qui en fit le même nom-
bre, pour remercier Dieu de l'avoir sauvé des ténèbres de l'igno-
minie, de celles de la nuit, de la mer et du poisson qui l'avait
avalé. La quatrième est de trois rik'ath 0 et se rapporte à Jésus-
Christ : les deux premiers font allusion à sa soumission et à celle
de sa mère, et le troisième est une action de grâces à l'Eternel,
pour lui avoir fait entendre vers la même heure une voix céleste.
Enfin la cinquième prière 3 composée de quatre rik'ath, est fondée
sur l'exemple de Moyse , qui s'étaut écarté de sa route et se trou-
vant à l'approche de la nuit dans la plaine de Vadi'y-Eymeun ,
entendit une voix du ciel qui le consola dans son affliction, et se
mit à remercier Dieu d'être soulagé des inquiétudes que lui cau-
saient sa femme, son frère Aaron, Pharaon son ennemi, et ses pro-
pres enfans. Nous avons voulu indiquer ici le nombre de rik'ath que
comporte chaque prière, et les raisons sur lesquelles ils sont fondés ,
pour n'avoir point à le répéter ailleurs. La prière du vendredi à
midi comprend quatre autres rik'ath de plus que celles des autres jours»
Il n'est pas permis de faire plus d'un namaz dans la mê-
me heure, si ce n'est aux seuts pèlerins de la Mecque, aux-
quels est accordée la faculté, la veille de la fête des sacrifices,
de joindre ensemble les namaz de midi avec ceux â faire au
mont Arafath, et les deux derniers à Muzdelifé. Le namaz peut
se faire en commun ou en particulier , dans les mosquées ou
ailleurs: et, en particulier, on est libre de le faire tout bas
ou à haute voix. On récite dans chaque namaz divers chapitres
du cour'ann, tantôt longs et tantôt courts; et en quelque lieu
qu'il se fasse il faut attendre Vezann ou annonce, et Vikameth ,
qui est une répétition de Vezann. Mahomet, après s'être retiré à Mé-
dine, n'était pas toujours exact à faire les cinq prières aux heures
prescrites , et ses disciples manquaient souvent au namaz que fe-
222, R E L I G 1 0 S
sait leur maître; ils prirent donc le parti de se réunir tons, pour
délibérer sur les moyens d'annoncer au public les rnomens du jour
et de la nuit consacrés à l'accomplissement de ce devoir religieux.
On proposa de se servir pour cela d'étendards, mais on les rejeta
comme peu convenables à la sainteté de l'objet: ou ne voulut pas
non plus de cloches, pour ne pas imiter les Chrétiens, ni de trom-
pettes à cause de l'usage qu'en fout les Juifs dans leur culte ,
ni de feux pour ne pas paraître idolâtres du feu , et l'assem-
blée se sépara sans rien décider. Une nuit Abd'ultah-ibn-Zeïd-Ab-.
cîeriyé, un des disciples de Mahomet, vit en songe une créature
réleste habillée de vert qui lui dit; je viens pour vous apprendre
comment vous devez remplir un devoir aussi important. Ayant ainsi
parlé l'esprit alla se placer sur le toit de la maison , et fit Vezann
à haute voix dans les termes que nous rapporterons bientôt. A son
réveil Abd'ullah courut raconter sa vision au Prophète. Celui-ci le
combla de bénédictions, et chargea à l'instant un autre de ses di-
sciples, auquel il donna le titre de Maezzïnn , d'aller remplir cet
auguste emploi sur le toit de son habitation. Une fois le Muezziu-Bilal-
Habeschy ayant annoncé par accident Vezann de l'aurore dans l'an-
tichambre du Prophète, et Jisché lui ayant dit de l'intérieur de
l'appartement, que l'envoyé céleste dormait encore , le Muezzinu ré-
pondit : la prière mérite d'être préférée au sommeil. Le Prophète
s'étant éveillé, il dit à Bilal que, daus tous les ezann du matin,
après ces paroles: venez à la prière, venez à la prière, venez au
temple du salut, venez au temple du salut, on eût à ajouter deux
fois celles-ci : la prière doit-êlre préférée au sommeil.
Ce que e'est Les paroles de Vezann, et sortent celles qui comprennent la pro-
que l ezann - „ l ' r
ou ftkameth. fession de foi dont Vezann est précédé , se chauteut lentement et
avec gravité; et en les proférant, le Maezzinn doit moins s'attacher à
l'harmonie de la voix, qua prononcer chaque mot d'une manière
bieu intelligible, à faire de longues pauses et à ne pas précipiter
ses paroles, pour qu'elles puissent être entendues distinctement: ce-
lui qui les entend le premier doit avertir ceux qui se trouvent près
de lui de l'heure du namaz. Durant Vezann le Muezzinn reste de-
bout, se bouche les oreilles avec les doigts, regarde la Keabé , et
en prononçant les paroles il tourne la tète à droite et à gauche,
comme pour signifier que ■ l'invitation est faite à tous les peuples et
au monde entier. Le Muezzinn est censé être en état de pureté
légale , de sex.e masculin , et d'un âge non décrépit. L'ikameth n'est
des Ottomans. 2,2,3
qu'une répétition de Yezann avec ces seuls mots de plus : tout est
prêt pour la prière 3 ce qui veut dire que l'imam se trouve déjà
à la tête de l'assemblée. Les fidèles y sont rangés sur quatre files Comment
composées, savoir; la. première qui est près de lui des hommes, la les Musulmans
seconde des eufans , la troisième des hermaphrodites, et la qua- l'assemblée.
trième des femmes. La cérémonie du namaz exige le plus grand
recueillement , et il serait trop long d'indiquer ici les circonstan-
ces qui peuvent en détruire la validité , ou même le rendre blâmable.
La religion permet d'accorder en tout ou en partie des dis- Dispensai
__ L .du namaz.
penses du namaz , aux Musulmans qui sont en voyage, a ceux qui
se trouvent en pays ennemi ou au siège d'une ville , et à ceux qui
vivent errans sous des tentes: quant aux malades ils ont la faculté
de le faire dans la position qui leur est la moins incommode. Les
heures canoniques du namaz des Musulmans ne répondent pas par-
faitement à celles de l'horaire des Européens. Leur jour se com-
pose de l'espace de tems compris entre deux soleils couchans con-
sécutifs , ce qui forme vingt-quatre heures, et c'est aussi le point
auquel leurs horloges marquent midi dans tout le cours de Pan-
née : d'où il suit que leur midi n'est jamais fixe , et que l'heure Comment
de leur namaz est toujours avancée ou retardée , surtout celle du $wtel%™L
midi au soir, et celle du soir à l'aurore, les trois autres restant
toujours les mêmes par rapport à la révolution du soleil. Pour dé-
terminer ces heures d'une manière uniforme et invariable , leurs
astronomes ont dressé des tables, où sont indiquées jusqu'aux moin-
dres divisions du tems, selon les degrés de latitude de chaque pays.
Ces tables, dont les unes appelées takwim sont annuelles , et les
autres dites rouz-namé sont perpétuelles, sont tracées sur des rou-
leaux de papier veliu ou de parchemin d'une grande finesse; elles
indiquent en simples lettres alphabétiques les heures canoniques,
les jours de la semaine, les mois lunaires et solaires, les solstices,
les équinoxes, les fêtes religieuses, les révolutions des planètes,
les jours désignés par les astrologues comme de bon ou de mauvais
augure, l'influence des astres et des élémens sur le règue auimal et
végétal , et enfin l'heure et la miuute où le cadran marque toute
l'année la position de la Mecque comme le point central de l'ado-
ration des Mahométans : toutes ces indications sont tracées dans des
espaces rouges ou verts ou eu couleur d?or en petits caractères et
avec beaucoup de précisiou.
aa4 Religion
L*'an!ioncfnT ^ n'esf Su^res possible que les Mahoraétans manquent jamais à
les fleuri l'heure du namaz : car leurs Muezzinn se trouvent infailliblemeqt à
du namaz, ,
cette heure sur leurs minarets pour annoncer Yezann dans toutes
les mosquées de l'empire. Là, le visage tourné du côté de la Mec-
que, les yeux fermés, les pouces dans les oreilles et les mains ou-
vertes, ils entonnent les paroles que nous avons rapportées plus haut
avec une voix forte et harmonieuse qui s'entend au loin. Ils font
ainsi , et d'un pas grave, le tour des petites galeries dont sont or-
nés les minarets , qui sont au nombre de deux, de quatre et quel-
quefois de six dans chaque mosquée. Le calme et le silence qui ré-
gnent dans la ville, où jamais l'on n'enteud le sondes cloches ni le
bruit des voitures, laissent à la voix toute sa force. Voyez à la
planche 3^ un Muezzinn public sur le minaret , et un Muezzinn
particulier délégué à cet office par quelque famille. Ces avertisse-
mens périodiques ont quelque chose de grand et d'imposant, qui
excite à la dévotion les personnes mêmes les moins religieuses: eC
aux accens de, venez à la prière, répétés de toutes parts dès la
pointe du jour , il n'est personne qui ne se croie en devoir de
quitter le duvet sans regret.
^ la voix du £t eQ effet à chacune des cinq fois que la voix du Muezzinn
Muezzin tout ' 1 ï
le monde se met ge fait entendre dans la journée, on voit les Musulmans de tout rang
eu prière, J °
et de tout état, hommes et femmes, grands et petits, riches et
pauvres, prêtres et laïcs, dans les mosquées, daus les maisons , dans
les boutiques et les magasins, sur les marchés et dans les promena-
des publiques , quitter aussitôt toute occupation , tout amusement
pour se livrer à la prière, ensorte que tout ce peuple immense pré-
sente pour ainsi dire l'image d'une corporation religieuse. De l'ac-
complissement de ce culte extérieur dépend pour les Musulmans la
bouue ou la mauvaise opinion qu'on a d'eux; et la crainte qu'ils
ont d'être taxés d'irréligion est le motif pour lequel ils se montrent
si empressés d'y satisfaire. Quelqu'un est-iî un peu relâché dans sa
conduite et daus ses mœurs ? il est de suite signalé comme un mau-
vais Musulman, qui néglige ses devoirs religieux. Un autre sera au
fond ce qu'il voudra , mais il est assidu aux pratiques du culte :
et c'en est assez pour que les emplois lui soient accordés de préfé-
rence, et pour qu'on dise de lui c'est un bon Musulman , qui ne man-
que jamais aux cinq namaz de la journée. Dans ces cinq namaz on
doit faire vingt-neuf rik'ath , dont dix-sept sont de précepte divin ,
et les autres d'obligation imitalive : les dévots eu font davantage ;
des Ottomans. 2^5
au rapport d'un historien, le Calife Harounn I,er en fesait tous les
jours cent , et distribuait cent talens aux pauvres.
Quoique les Mahométans ne soient point obligés par la loi de tfamaz diurnes
faire le namaz dans les mosquées ou en commun, la plupart ne la'nu^Lû ,
1* » ' ■ t 5 i i ».*re^ décoration
aissent pas néanmoins de s y rendra pour les namaz de la journée, de eemdi/keïi
Là, Vikameth est récité par tous les Muezzinn assis dans letir tri-
bune et vêtus comme les imam et le9 autres ministres de la religion,
qui ne portent aucun habit sacerdotal. A l'exception des colonnes
de porphyre, de vert antique et d'autres marbres de prix, qui sup-
portent les hantes voûtes de ces temples, on n'y voit pas d'autres
ornemens que de petites lampes d'argent s de grandes plaques d'un
beau travail garnies Je lampions et d 'œufs d'autruche, sur lesquelles
sont inscrits en lettres d'or quelques versets du çour'drin ; mais il
est peu de ces mosquées qui aient , comme celle du Sultan Aehmed ,
des lampes en or enrichies de pierres précieuses. On ne voit sur les
murs ni peintures, ni images , ni statues, mais seulement des inscrip-
tions ou des tablettes, sur lesquelles est écrit en grosses lettres d'or
le mot Allah, c'est-à-dire Dieu, ainsi que ceux des premiers Califes
et des premiers Imam. Ou re=te , il y a trois choses à remarquer
dans les temples Mahométans, savoir, i.° l'autel, appelé mihhrab,
qui n'est point un autel, mais une espèce de niche pratiquée dans
le mur au fond de l'édifice, dans le but unique d'indiquer la
position géographique de la Mecque; 2.° la tribune des Muezzinn,
qui est toujours à gaoche de l'autel; 3.° à droite de celui-ci la
chaire des prédicateurs, ou scheykh, à laquelle on monte par deux
ou trois gradins. Dans les mosquées où se renouvelle la profession
de foi il y a à la gauche une seconde chaire élevée de quinze,
vingt gradins et plus, selon la hauteur de la mosquée, où le Khatih
c'est-à-dire ministre fait ses sermons le vendredi et aux fêtes du Bey-
ram. Vis-à-vis de cette chaire et à la droite de l'autel est une tribune
fermée de jalousies dorées pour le Grand Seigneur avec sa suite.
Les namaz du jour se font sans flambeaux , mais à ceux de ta Namai
nuit on alluma les lampes suspendues aux voûtes, et les cierges ordi- flll
nairement au nombre de deux, un de chaque coté de l'autel , qui sont '&"'
desmonumensde la piété des fondateurs des mosquées. Il est néanmoins aX
de ces temples où l'on en voit quatre, six et même jusqu'à dix-huit
au plus, qui sont des legs faits par des âmes dévotes. Ce dernier nom-
bre complet , s'il est fait d'autres donations du même genre, au
lieu de l'augmenter on prend les cierges plus gros. Les chandelier
Europe. Fol. 1. P. 111.
diurnes sans
beaux :
s ceux
nuits
Hume
mpes etc.
a9
aaô Religion
sont pour la plupart en cuivre , et il est fort peu de mosquées où il y
en ait en argent: celle de Sainte Sophie en a deux en or massif,
qu'on prétend avoir été apportés de Bude après la prise de cette ville
par Soliman I.er. Les principales cérémonies du culte consistant,
comme nous venons de le voir, en révérences et en prosternations,
on ne voit dans les mosquées ni bancs, ni sièges, ni autres commo-
dités semblables. En y entrant chacun laisse à la porte sa première
chaussure, et va s'asseoir sur des tapis ou des nattes, qui sont éten-
dus toute l'année sur le pavé. Ceux qui ont vu dans le Costume de
la Grèce l'intérieur de Sainte Sophie, n'ont pas besoin de plus
ample explication; néanmoins,, lorsque nous aurons à parler des fè-
% tes, nous nous ferons un devoir de donner le dessin de la mosquée
du Sultan Achmed , où l'on verra réunis les divers ordres de l'état
et les grands de la capitale,
Ulmam célébrant se tient toujours devant l'autel et à la tète
de Rassemblée j ayant derrière lui le peuple rangé à droite et à
gauche en lignes parallèles, qui se forment successivement à me-
sure que les précédentes sont complètes. La précision et l'ensemble
qui régnent dans tous les mouvemens et dans toutes les actions des
assista ns offrent un coup-d'œil extrêmement curieux. Aux paroles
que ['Imam récite à haute voix les Muezzînn répondent en psalmo-
Ccmmtm diant; le peuple répète à voix basse le chant de VImam, et pro-
ie$ 'paroles, nonce d'un ton plus élevé le mot aminn , ou amen. Il ne vient aux
piaee assemblées des hommes que des femmes d'un âge avancé: les jeunes
"'fa*' vont dans des tribunes grillées qui sont au dessus de la porte prin-
s mosquées. c-pa]e^ et 03^ e|]es ne peuvent être vues. Lorsque les grands on ies
gens en place n'ont pas le tems d'aller à la mosquée, ils font la
prière chez eux avec leurs domestiques ou leurs employés , et à cet'
/effet ils tiennent à leurs frais un Imam on Muezzinn particulier à
titre de chapelain ou d'aumônier, pour être avertis des heures de la
prière. Mais en général tout le monde s'empresse de se rendre à
Ja mosquée pour les namaz du jour, et les Sultans eux-mêmes ne
s'en dispensent pas pour ne point s'exposer à la censure, comme il
arriva à Bayezid ï.er Ce Sultan plongé dans les excès du vin et
de la débauche n'assistait point $ la prière commune. Un jour qu'il
était eo différend avec les principaux Ulem i de sa cour sur un
sujet concernant nu des officiers du palais , et la chose dont i! s'agis-
gait ne pouvant être prouvée juridiquement faute d'un témoignage,
il s'offrit de Le donner .comme ayant une pleine connaissance du fait en
des Ottomans. 22,7
disant : je rendrai témoignage à la vérité; mais un des magistrats lui
répondit: nous ne pouvons prêter foi à votre parole en jugement; et
comme il était tout interdit de cette réponse, un Cadi lui dit res-
pectueusement: le témoignage de V. H. ne peut être reçu, attendu
qu'elle ne fait pas les cinq prières delà journée avec les fidèles. Piqué
au vif de ce reproche, le Sultan prit la résolution d'assister exac-
tement à l'avenir à tous les namaz publics, et pour ne point man-
quer à ce devoir, il donna aussitôt l'ordre de bâtir une mosquée à
côté de son palais.
Outre les cinq namaz il y en a encore un autre, qui n'est point
de précepte divin, et qui n'exige ni ezann ni ikameth , c'est celui
qui, d'obligation canonique, doit se faire à la troisième partie de
la nuit avant l'aurore: un namaz qui comprend trois Hk'ath , doit
être accompagné de la récitation de quelque chapitre du cour'ann
et se termine pir nn cantique. Les Musulmans sont rigoureusement
obligés d'assister à la prière du vendredi. Cette prière doit se faire
dans un temple ou dans un oratoire situé, soif dans l'enceinte d'une
ville, ou dans un lieu qui n'en soit pas éloigné de plus d'un tir
de flèche, soit dans un bourg ou dans un village, excepté à Mina
qui est une station près de la Mecque. Le Sultan doit y assister
en personne , ou être remplacé par son vicaire appelé Naïb : l'heure
du namaz est à midi précis. Avant cette cérémonie, le Khatib
monte en chaire et fait un sermon , au milieu duquel il prend ha-
leine et s'assied pour quelques minutes : dans une ville prise de
vive force, il pose la main sur la garde d'une épée. Il faut
qu'il y ait dans la mosquée au moins trois personnes sans l'Imam 5
et qu'elle soit ouverte à tout le monde sans distinction de person-
nes : le manque d'une de ces conditions altérerait la nature de
prière solennelle qu'a ce namaz , qui ne serait plus alors qu'un na-
maz ordinaire. Du moment où ion entend Vezann , tout fidèle doit
suspendre le travail ou /affaire dont il est occupé, et ne peut le re-
prendre qu'après que la prière est finie.
Nous voilà arrivés aux fêtes du Beyram , qui sont les seules fê-
tes religieuses du Mahométisme. Ces fêtes sont au nombre de deux
dans l'aimée: l'une qui s'appelle Idfur, et signifie rupture du jeûne ,.
se célèbre le premier jour de la lune de Scheuial , et après le
jeûne du ramazan; l'autre qui se célèbre soixante-dix jours après
se nomme Id-Ad'hha ou Courba nn-Beyram } ou fête des sacrifices,
Les noms à'id , Arabe, et de Beyram, Turc , qui, dans les deus
Namaz
les vendredi.
Fêles
an Beyram.
22i8 ReLIGIOK
langues, signifient retour, ont été donnés à ces fêtes, parce que dans
une période de trente-trois ans en mois lunaires, elles ont lieu succes-
sivement dans toutes les saisons. La première fête , qui n'est que d'un
sf ul jour , est prolongée jusqu'à trois par le peuple; la seconde est de
quatre jours. La prière du Beyram est appelée pascale ', pour avoir
été consacrée au premier jour de chacune de ces fêtes ; et elle
ne diffère de celle du vendredi, que pour la confession de foi,
qui, au lieu de se faire avant se fait immédiatement après la prière:
ta tems où elle peut être faite est depuis le lever du soleil jusqu'à
l'heure canonique du midi. La célébration de ces deux fêtes se fait
avec la plus grande pompe. Il y a ces jours là réceptiou à la cour
ainsi qu'on l'a vu à la pag. 78 : ensuite le Sultan se rend à la mos-
quée dans un appareil plus magnifique que ie vendredi; si le Bey-
ram tombe ce jour là même, il y va deux fois; mais à la se-
conde ce midi , il n'a que son cortège ordinaire. Pendant ces fêtes
Wezann ne s'annonce plus du haut des minarets : toute occupation
sérieuse est suspendue , et les boutiques, les magasins et les mar-
chés peuvent être fermés. On s'habille à neuf pour ces solennités :
les parens et les amis se touchent la main , s'embrassent en se
rencontrant , et se font des visites pour se souhaiter les bonnes fê-
tes: les enfans baisent la main à leur père, à leur mère et à leurs
oncles : les jeunes gens en font de même envers les personnes plus
âgées qu'eux , et les inférieurs baisent le bas de la robe à leurs
supérieurs. La danse, la musique et le jeu étant défendus dans
les conversations, tous les amusernens consistent en promenades qui
se font toujours d'un pas grave par la ville ou dans les environs , et en
compagnies de huit, dix ou quinze parens ou a:nis qui se réunissent
pour aller chez quelqu'un fumer, prendre du café et causer avec
le plus grand flegme des nouvelles du jour, Les femmes ne parais-
sent presque jamais en public, encore sont-elles alors toujours voi-
lées. L'usage du vin, qui est interdit aux Mahométans , l'est encore
avec plus de rigueur dans les fêtes du Beyram, et la police a le
plus grand soin de mettre les scellés sur les portes des cabarets, qui
pe se trouvent gnères que dans les faubourgs habités par les Chré-
tiens, Quelle différence avec le reste des peuples de l'Europe?
Hamas, La loi prescrit en outre, dans le mois de ramazann consacré au
'*tradan?*ir* jeûne s un tjatnaz extraordinaire de vio-t riWath, qui doit-se faire
k nmmm> ja nu-|t apr^5 |eë 0;riq nama% ordinaires de la journée, soit chez
foi et en particulier, soit en commun et à la mosquée quand on
ii e 9 Ottomans. 229
veut s'acquérir un plus grand mérite. Quel que soit d'ailleurs l'en-
droit où il se fa^se, il doit être accompagné de dix saints de paix
et de cinq pauses, dans les intervalles desquelles le Mahométan
accroupi sur ses genoux, récite à sa volonté des versets du cour' ann
00 des prières, ou bien garde le silence daus un profoud recueil-
lement. Il est permis aux habitans de la Mecque de faire cinq fois
le tour de la Keabé durant ces pauses. Quand on se rappelera que
dès le sixième siècle de Rome, L. Paul Emile surnommé le Macé-
donien avertit ses soldats, que s'ils voyaient la lune s'obscurcir la
nuit pendant une ou deux heures, ils ne devaient pas regarder ce
phénomène comme de sinistre présage, mais bien comme un effet
nécessaire des lois de la nature, on aura lieu d'être étonné en ap-
prenant que la religion Mahométane prescrit des prières pour les
éclipses de lune et de soleil : institution à laquelle a donné lieu
le fait suivant. A la mort d'Ibrahim fils de Mahomet il y eut une
éclipse de soleil. Le peuple consterné eut recours à son Prophète ,
qui lui répondit d'un air inspiré: en vérité que le soleil et la lune
sont deux signes , deux monumens de l'éternel , qui ne s'éclipsent pour
la mort ni pour la naissance de personne : à Vapparition de ces
signes renoncez à tout , et ayez recours à la prière. C'est depuis
lors qu'il fut ordonné de faire, pour les éclipses de soleil, un na-
maz de deux rik'ath en commun sous les auspices d'un Imam des
vendredi, et pour les éclipses de lune un namaz privé de qua-
tre rik'ath.
Ou retrouve bien dans les religions des autres peuples, des exem- PMuHee
pies des prières que font les Musulmans à l'occasion de certaines ÎTLÏJZ1
calamités publiques, telles que les ouragans, les brouillards épais ,
la foudre, les tremblemens de terre, la famine, les inondations,
le* maladies épidémiques , mais elles n'eu ordonnent pas autant que
celle de ces derniers dans les tems de sécheresse. On les voit alors
se presser sur les places publiques implorant par des pleurs, des
gérnissemens et des actes de contrition et de repentir la miséricorde
divine sur eux ainsi que sur le reste du genre humain: leur péni-
tence dure trois jours, et quelquefois est précédée, si le monarque
l'ordonne, d'un jeûne de même durée. Nous terminerons cet arti-
cle par une observation , c'est qu'entre ses prières de précepte et de
pure dévotion, le Musulman est de tous les peuples du monde ce-
lui qui, en tems de paix comme en tems de guerre, prie le plus
souvent.
2<3o Religion
°Udftan ^a c'rconc's^or? est d'obligation absolue pour tous les Musul-
circoneision. maris , si ce n'est pour les individus mil conformés, et pour ceux qui
embrassant V islamisme dans un âge mûr ne pourraient, de l'avis des
médecins, supporter cette opération sans danger. La loi ne déter-
minant pas l'époque de son accomplissement, on attend ordinairement
pour cela que les enfans aient atteint l'âge de sept ans. Cependant,
malgré certaines facilitations dont ils pourraient se prévaloir, les
parens s'empressent de faire circoncire leurs enfans, surtout lors-
qu'ils sont destinés à l'état militaire, dans la crainte que venant un
jour à rester sur le champ de bataille, et ne pouvant y être distin-
gués à cette marque caractéristique du musulmanisme , ils ne soient
privés des avantages de la sépulture , de la lotion et des prières fu-
nèbres. D'ailleurs, c'est passer pour un réprouvé aux yeux des autres,
et mériter le nom d' 'Aklef ', qui veut dire témoin non valable en jus-
tice , que de ne pas être circoncis. L'opération de la circoncision
se fait avec uu rasoir par des hommes exercés à cela, qui sont or-
dinairement des barbiers, et dans la maison du père de l'enfant,
en présence de parens, d'amis, et même âe l'Imam de la mosquée,
qui prie pour la prospérité de l'enfant et de ses parens. Durant les
huit ou dix jours qui suivent cette cérémonie on donne des festins
accompagnés d'aumônes: le nouveau circoncis est traité avec les plus
grands égards; et pour le distraire de la douleur qu'il ressent, on le
conduit chez les parens, les amis et sur les places publiques, ma-
gnifiquement habillé et coiffé d'un turban garni de fils d'or et d'ar-
gent , et orné de plumes ou d'un panache. Voyez la planche 38
n.° i. On sacrifie eu outre des agneaux, des moutons et autres ani-
maux , qui, comme dans la fête des sacrifices, sont tigrés eu gris
ou en rouge et ornés de colliers, de plumes -de héron et autres
bagatelles: voyez le n.° 2 de la même planche. Dans toutes les dy-
nasties Mahométanes , les Califfes et les Princes ont déployé la plus
grande magnificence à l'occasion de cette cérémonie, et les Sultans
Ottomans se sont toujours montrés empress-éa de les imiter; car on
raconte que Mourad III mit un an à faire les préparatifs des fêtes
qu'il donna, pour célébrer la circoncision de son fils Mohammed qui
accomplissait sa seizième année.
Comment [j6 Musulman qui est au moment de recevoir l'ange de la mort
ou en ogit . y- . , . .
envers est couché sur sou dos , le coté droit tourne vers la Keabe , et il
les mourons. . . .
est ainsi placé dans le tombeau. Les assistais lisent en ce mo-
ment un chapitre du cour'ann^ et sont loin de l'obliger à prier
des Ottomans. û3i
avec eux, pour ne pas l'exposer à perdre le caractère de Vis-
lamisme par quelqu'acte d'impatience, qui pourrait lui échapper
dans ces rnoraens d'angoisse. On pose un sabre sur son ventre, on
lui fait tenir les jambes étendues; et au moment où il expire ou
lui ferme les yeux , et on lui presse le menton et la barbe. La
chambre doit exhaler les parfums les plus agréables. Que le mort
ait été bon ou méchant pendant sa vie, on s'empresse de l'enterrer,
soit pour ne pas le priver plus long-tems de la béatitude éternelle ,
soit pour s'oter de devant les yeux une âme condannée aux feux
de l'enfer.
C'est un principe de foi pour les Musulmans , qu'Adam à l'ago-
nie reçut ia visite d'une légion d'anges, qui apportèrent du ciel des
aromates et un linceul d'un seul lé pour l'ensevelir après sa mort s et
après qu'il aurait été lavé trois fois avec de l'eau et des feuilles de si-
àir\ ils croient également que l'ange Gabriel fit dans ia Keabé même
la prière pour le repos de son âme, et cette croyance les rend très-
soigneux de remplir les mêmes devoirs envers leurs morts. L'ablution
funéraire se fait par des personnes du même sexe que le défunt et sur
le corps à nu., à l'exception des parties naturelles qui sont couvertes
par une espèce de tablier depuis le nombril jusqu'aux genoux , et l'on
y emploie de l'eau aromatique de sidïr et kurd ou de l'eau simple. On
commence par laver le flanc droit, puis le gauche, en ayant soin
pour cela de tourner successivement le cadavre sur chaque flanc : la
tête et la barbe se frottent avec des fleurs de khitimy ou du savon-
on place ensuite le mort sur son dos, et on lui passe légèrement la
main sur le bas ventre. Gela fait, on l'essuie avec des linges propres
jusqu'à ce qu'il n'ait plus aucune humidité; on lui recouvre la barbe
et la tête avec des aromates s et ou lui frotte avec du camphre le
front, le nez, les mains, les pieds et les genoux: parties du c.orp3
qui ont été sanctifiées par les prosternations du tvamaz , pour les
préserver des vers et en retarder la corruption. Ou passe de suite à
l'ensevelissement qui se fait de deux manières, savoir; pour les
hommes, ( et c'est la plus usitée ) en revêtant le défunt d'une che-
mise qui le couvre depuis les épaules jusqu'aux genoux , et par des-
sus laquelle on étend un grand voile appelé izar qui va de la tète
aux pieds, puis un second voile, dit lifafé , dont on l'enveloppe en-
tièrement : et pour les femmes 3 en ajoutant à ces objets deux autres
voiles, dont Puu nommé kirca pour leur couvrir le sein, et l'autre
appelé khimar pour leur couvrir la tète. L'autre manière d'enseve-
JSuvers
lis morts.
a^2 Religion
lir les morts, plus commune que la première, consiste, pour les hom-
mes à les envelopper seulement rie deux grands voiles, et pour les
femmes à y joindre le i khimar , les premiers n'ayant pas besoin de
cette coiffure. Quelle que soit l'étoffe du linceul, il doit toujours
être blanc, d'un seul lé et noué aux deux bouts, à moins qu'il ne
soit point assez large pour envelopper tout le corps d'une manière
commode. Ce linceul ainsi que le cercueil doivent toujours être par-
fumés, une, trois ou cinq fois, et toujours en nombre impair, avant
d'y mettre le cadavre.
F, 1ère funèbre. A ces cérémonies succède la prière funèbre à laquelle prési lo
un Imam du Sultan, ou à son défaut un Gadi ou V Imam-Ut- Baik ,
lequel est comme le curateur ou le tuteur naturel du mort , et
qui, en l'absence de ces fonctionnaires, peut remplir lui-même ou
faire remplir ce devoir par un autre. Les assistans se placent eu
iace du mort , et VImam vis-à-vis du veutre , qui est regardé comme
le centre du cœur et des lumières de la foi. La prière est divisée
en quatre parties, qui répondent aux quatre rik'ath du midi : on
n'y chante pas, VImam lève les mains au premier rik'ath seulement,
et termine la cérémonie par un salut de paix, qu'il fait en incli-
nant la tête à droite et à gauche.
par qm est ^e transport du cercueil se fait par quatre hommes , dont qua-
hPeerLu l re autres ^ u cortège se font un mérite de prendre successivement
la place. Ce remplacement, suivant les formalités prescrites, com-
mence par le porteur du côté de l'épaule droite du mort, puis con-
tinuant par ceux du côté de l'épaule gauche et du pied droit , finit pat-
ceiui du pied gauche. Ces porteurs marchent d'un pas accéléré, sans
chanter ni prier à haute voix. II y a plus de mérite à suivre qu'à
précéder le convoi. Les femmes n'y étant pas admises, on n'y en-
tend ni pleurs ni gémissemens : on y voit encore moins des gens se
frapper la tète ou le visage et se déchirer les vètemens , et tout le
monde y marche d'un air triste et eu silence. Le cercueil déposé
à terre est aussitôt mis dans la fosse, ie visage tourné vers la Keabé :
celle d'une femme est entourée d'une toile, pour empêcher qu'elle
ne soit vue en aucune manière des assistans. Personne ne s'assied
jusqu'à ce que la fosse soit comblée avec de la terre ou des joncs,
et non avec d'autres matières. Le comble doit s'élever à la hauteur
d'un palme et en dos de chameau. Les mausolées et autres monu-
roens d'ostentation et de vanité qu'on trouve parmi nous, n'ont au-
cun rapport avec les sépultures des Musulmans, qui regardent le
Cérémonies
envers
les soi-disant
martyrs.
des Ottomans. a33
tombeau comme l'emblème et le dernier terme de la fragilité hu-
maine. Il est défendu de marcher sur une sépulture, de s'y asseoir }
de s'y endormir, ni d'y faire les cinq namaz. Rarement il arrive
qu'on doive faire l'exhumation d'un cadavre : le seul cas où il soit
permis d'en faire l'ouverture, c'est lorsqu'une femme porte en mou-
rant un enfant vivant dans son sein , et l'opération se fait au ventre
du côté droit.
La loi prescrit d'autres cérémonies pour les funérailles de ceux
qui sont morts de mort violente, ou par la main d'un autre. Ou
les désigne par le mot de schehhid , qui signifie présens, par ce
qu'il intervient à leur décès des légions d'auges , et que dès cet
instant ils sont regardés comme présens dans le paradis et comme
admis devant le trône de l'Eternel. Ces sont là les martyrs des
Mahométans, qui les distinguent eu militaires et civils. La pre-
mière cathégorie comprend ceux qui tombent en combattant , et ne
survivent pas long-terns à leurs blessures, ou qui sont trouvés morts
sur le champ de bataille. Ces sortes de martyrs n'ont pas besoin
de l'ablution ni autres cérémonies funéraires : le sang dont il sont
teints équivaut à la purification légale; et, à l'exception de la pe-
lisse, des bottes et des armes qu'on leur ôte , leur vêtement leur
sert de linceul. La seconde cathégorie se compose de ceux qui pé-
rissent par la main d'an- assassin, d'un traître, ou qui meurent de
la peste, de la dissenterie , dans un naufrage ou sous les ruines d'un
édifice.
Le cercueil en général est couvert simplement d'un morceau
d'étoffe , et le plus souvent garni depuis le milieu jusqu'à la tête ks'ceïéueïis.
d'un voile qui a été béni à la Keabé : ce voile est en soie à fond
noir, et parsemé de lettres en broderie, qui expriment quelque pas-
sage du cour'ann. II est bien rare qu'on se serve de ce voile pour
les hommes, attendu que l'usage des étoffes de soie leur étant in-
terdit pendant la vie , plusieurs ne veulent point qu'on le leur mette
après leur mort: ce qui fait qu'on ne l'emploie guères que pour
les funérailles des femmes et des ënfans. Cependant la plupart des
familles achètent au poids de l'or l'usage de ces voiles, auxquels est
attachée la même vénération qu'à une relique, et qui sont le seul
objet que fournisse la mosquée pour cette cérémonie. Le cercueil ,
surmonté d'un turban pour les hommes, est porté la tête eu avant,
«■ans flambeaux, sans chant et sans encensemens. Les funérailles îles
Sultans sont accompagnées de quelques cérémonies de plus, comme
Europe. Fol. 1. P. III. 3o
Comn,
sont i
2.34 Religion
on l'a vu à la page 79 et suivantes. La fosse comblée VImam s'ac-
croupit à côté, récite la prière, et appelle le mort par son nom
et par celui de sa mère , auquel on substitue , on ne sait pour-
quoi , le nom de Marie pour les hommes, et celui d'Eve pour les
femmes.
L^ prières La loi ne permettant pas de faire les prières funèbres dans les
défendues mosquées , les cérémonies des funérailles s'accomplissent toutes dans
les mosquées, les cimetières., qui sont dans les faubourgs ou hors de la ville, et
ressemblent à un grand parc entouré de tilleuls, de chênes, d'or-
mes et de ciprès. Au lieu de tombes on ne voit sur les sépultures
que des fleurs, et des touffes de myrtes d'if et de buis, et aux deux
extrémités sont plantés verticalement deux espèces de termes en
pierre, de forme plate et ovale, que les gens aisés ou en place fout
exécuter en marbre fin. Ceux des femmes se terminent en pointe; et
sur celui des hommes, au lieu où est la tète du mort, est gravé
un turban, dont la forme indique la classe à laquelle le défunt ap-
partenait. Ces termes sont revêtus d'épitaphes en caractères d'or , où
sont exprimés le nom et la condition du mort, ainsi que le jour de
son décès, et ces inscriptions terminent par une recommandation
aux passans de prier pour le défunt, comme cela se voit parmi
nous. La planche 3g représente une partie du cimetière situé dans
le faubourg de Constantiuople , où reposent les cendres d'un des pre-
miers apôtres du Prophète, et qui s'appelle Eyub du nom même
de cet apôtre. On y remarque particulièrement les tombeaux des
personnages appartenant à quelqu'ordre privilégié , lesquels sont
comme encaissés aux quatre côtés dans des marbres d'un beau tra-
vail, qui sont plus éminens aux pieds et à la tête, et d'où s'élè-
vent d'autres pièces de marbre portant quelques sculptures avec les
inscriptions ordinaires , ou quelques versets du cour'ann. Si ces
iuscriptions se rapportent à un enfant chéri , elles contiendront
les plaintes de ses parens contre le destin, qui a eu la cruauté
d'arracher la rose du jardin des grâces et de la beauté, de sépa-
rer un jeune rejeton du sein maternel, de plonger un père et une
mère tendres dans une mer de douleur et d'amertume, et elles ex-
primeront des regrets qu'il est bien rare d'entendre aussi vivement
énoncés parmi nous pour la perte d'un enfaut.
Quelques Quelques Visirs et autres grands de l'empire, sans égard pour
'"décorés* l'esprit de la loi, ont commencé dans des tems postérieurs à donner
unecoupoe. aux tombeaux un air de somptuosité: on en voit à Constantinople
.Ajismxirvl/) Gallina inc.
TiMorio Jlaincrijêa: A. T.
des Ottomans. a35
et ailleurs, qui sont surmontés d'une espèce de grande coupole éclai*
rée et soutenue par d'élégantes colonnes , avec des grilles en fVr
embellies de divers orneraens dorés. Quelques-uns de ces tombeaux
ont été bâtis en exécution de dispositions testamentaires de quel-
ques seigneurs, et d'autres par un acte spontané de la volonté des
parens du défunt. La planche 40 offre l'image d'un monument de
ce genre consacré à la mémoire d'un grand Visir, nommé PtaghiL-
Pasca. Les tombeaux élevés par la piété des Monarques ou de ri-
ches particuliers en l'honneur des principaux saints du Mdiomé-
tisme , sont beaucoup plus vastes et ressemblent pour ainsi dire à
des citadelles. Ceux des personnages les plus distingués, et surtout
des Ulema , sont également d'une belle construction, et s'appellent
turbé , parce qu'ils ont la forme d'une chapelle. Du reste il n'en-
tre dans la décoration de ces mausolées ni statues ni trophées en
marbre, ni figures emblématiques quelconque, et l'on ne rencon-
tre nulle part de ces superbes sarcophages , qui se voient dans la
plupart des grandes villes de l'Europe: en quoi les Mahométans se
montrent scrupuleux observateurs de leur loi , qui défend de repré-
senter en peinture ou en sculpture ni hommes ni animaux. Par une
conséquence nécessaire de la loi, qui prohibe l'ouverture des ca-
davres, les Musulmans n'embaument le cœur d'aucun individu. De-
puis les exhumations qui ont été faîtes de certains Califes, comme
on l'a vu plus baut, il n'arrive plus qu'aucun cadavre soit retiré
du sépulcre ; et il est encore moins permis d'enterrer dans les ci-
metières un infidèle, à moins que de deux individus trouvés morts,
dont l'un était Musulman et l'autre non , on ne puisse en aucune
manière les distinguer l'un de l'autre: dans lequel cas la loi per-
met qu'ils soient enterrés tous deux dans le cimetière, mais pour-
tant dans un coin et sans aucune élévation de terre sur la fosse,
dans la crainte que les suffrages dont elle pourrait être honorée par
quelque Musulman, ne tournent au profit de celui des deux qui ne
l'était pas.
Revenons aux vivans pour voir les autres pratiques appartenant Sermo.-,., dan,
1, 1 1 • 1 1 t 1 / . . ^e$ mosquées.
encore au cuite public. II en est quatre de pure dévotion, que les
Mahométans n'observent, que parce qu'ils les croient pour eux très-
méritoires. Une de ces pratiques est l'assistance au sermon , qui a lieu
tous les vendredi dans les mosquées après l'office du midi, et auquel
jl est libre à chacun de rester: car il faut savoir que, parmi les mi-
nistres attachés au service de ces temples , et à l'entretien des-
2,36 Religion
quels leurs fondateurs ont pourvu, ainsi qu'aux frais du culte, il
se trouve toujours un prédicateur appelé 5 chèykh ou Vaïz. Le Calife
Achmed IV , qui était regardé comme un des plus savans hommes
de son siècle, ayant fait un précis des dogmes et des pratiques du
culte, il ordonna qu'on en fit la lecture tous les vendredi dans tou-
tes les mosquées de sou empire, et surtout dans celles de Bagdad,.
L'usage de cette lecture ayant été aboli , on y substitua les sermons
des S chèykh. Ces prédicateurs lisent ordinairement leurs discours.
Les plus zélés et les plus habiles d'eutr'eux , après avoir traité de
divers points de morale, parlent des devoirs des magistrats , des mi-
nistres et des Sultans; ils tonnent contre le luxe, le vice' et la dé-
pravation, et peignent avec les plus vives couleurs l'injustice , la vé-
nalité des tribunaux et l'oppression sous laquelle gémissent les peu-
ples, au mépris des lois divines et humaine». Il n'est pas rare que
le Sultan, lorsqu'il est présent, fasse remettre au prédicateur à
peine descendu de chaire, vingt, trente ou quarante ducats. Souvent
ces ministres ont osé montrer, avec une énergie salutaire, aux grands 3
aux Visirs et aux Monarques mêmes : surtout dans des tems de troubles
et de calamités , les dangers auxquels l'état et leurs propres person-
nes étaient exposés. C'est ce qui arriva à Mohammed III, sous le rè-
gne duquel l'empire se trouva dans une situation critique: ce prince,
naturellement voluptueux et d'un esprit faible, était demeuré insensi-
ble aux représentations que lui fesaient ses ministres et ses affidés s
sur la nécessité de se mettre à la tête de ses armées. Un jour qu'il
était à Sainte-Sophie, Meuhy'ed-dinn-Efetidi , célèbre Scheykh de
cette mosquée, prononça un discours dans lequel il fit un tableau
pathétique des maux dont l'état était affligé, et qu'il termina par
cette exclamation : Où est donc aujourd'hui V amour de la religion ,
V amour des fidèles pour le plus auguste des Prophètes ? Ces paroles
prononcées avec un accent, qui émut l'auditoire jusqu'aux larmes,
firent une telle impression sur Mohammed , qu'il partit aussitôt
pour le camp qui était alors en Hongrie. Outre le sermon du ven-
dredi , il s'en fait encore d'extraordinaires dans certains autres jours
de ja semaine, et cela en vertu de donations de quelques âmes pieu-
ses pour Tentretion de prédicateurs surnuméraires, dont le nombre
est tel, que, dans certaines mosquées , il se fait jusqu'à quatorze
sermons par semaine, non compris celui du vendredi.
Septnuiu La religion Mahométane a consacré à la vénération publique
dJsTaLëc. sept nuits, comme les plus augustes et les plus saintes qu'il y ait
des Ottomans. 387
dans Tannée, et qui pour cette raison sont appelées leilè-y-muba-
rché. Selon un ouvrage théologique intitulé Ferkann, et dont les
Musulmans font beaucoup de cas , la célébration de ces nuit? a
pour objet de rendre hommage aux vérités les plus éminentes de
l 'islamisme , tels que, la conception du Prophète, sa naissance et
son asceusion au ciel. Le Sultan célèbre le plus souvent cette der-
nière dans la mosquée du sérail appelée E ghaler-djénmissy après
le quatrième namaz du jour 9 et avec les officiers de sa cour
et deux des quatorze Sceykh des mosquées impériales , qui jouis-
sent alternativement de cet honneur. Les prières relatives à cette
solennité sont accompagnées d'une offrande de lait qui se fait
au Monarque et à toute l'assemblée, en mémoire, disent les Ma-
hométans , de l'offrande de lait, de miel et de vin qui fut faite
la même nuit par des anges au Prophète 3 lequel ue goûta que
du lait. La quatrième nuit, qui est le quinze de la lune de scha-
bam , est pour les Musulmans une époque de crainte et d'effroi,
dans l'opinion où ils sont que les anges appelés Kiramenn-Kea-
iibinn 3 qui veillent à côté de chaque homme pour noter ses bon-
nes et ses mauvaises actions, y remplacent leurs livres par de nou-
veaux , sur lesquels ils doivent continuer leurs annotations. Ils croient
en outre, que l'archange Azrail ou l'ange de la mort, quitte aussi
cette même nuit son livre et en prend un autre, où sout notés les
noms de ceux qui doivent mourir l'année suivante. La cinquième nuit ,
moins inquiétante pour eux , est consacrée à la célébration de cer-
tains mystères ineffables, comme étant 9 selon eux , celle où les créa-
tures inanimées adorent Dieu, où les eaux de la mer deviennent
douces, et où la prière a le mérite de toutes celles qui pourraient
être faites dans mille lunes consécutives. Mais, comme Dieu n'a point
jugé à propos de faire connaître quelle a été précisément cette
nuit mystérieuse, et aucun fidèle ni prophète n'ayant jamais pu le
pénétrer, les Musulmans ont imaginé que c'était une des nuits im-
paires du ramazann, et la vingt-septième de cette lune, et ils en
ont fait un tems de jeune et de pénitence. Les deux dernières nuits
tombent la veille de chacune des deux fêtes du Beyram.
Durant toutes ces nuits les mosquées avec leurs minarets et leurs Pratique,
galeries sont illuminés, et tout le monde s'y porte en foule, sans
distinction de rang ni de condition. Les Mahométans observent pen-
èant ce tems la plus stricte continence, non pas tant peut-être par
esprit de religion, que dans la crainte où ils sont, que les enfans
dans ces deu
2-38 Religion
qui pourraient être conçus alors ne fussent mal conformés. La nuit
du zy ramazann le Sultan sort du serai! pour aller à la mosquée
de Sainte Sophie, d'où il revient au milieu de fanaux de différen-
tes couleurs, semblables à ceux que les Mahométans allument en
général la première nuit de leur mariage. Outre ces sept nuits, beau-
coup de fidèles, et surtout de Derwisch , en célèbrent deux autres
toutes les semaines avec uue dévotion particulière , ce sont celle?
du jeudi au vendredi, et du dimanche au lundi , et cela en hon-
neur de la conception et de la naissance du Prophète.
Hespeetrour Si les Musulmans ont tant de vénération pour certaines actions
les leliques. '
de leur prophète, on ne sera pas surpris de celle qu'ils ont pour
leurs reliques, dont une grande partie se conserve dans le sérail.
Une des plus renommées est celle qu'on appelle le Sandjeak-Sche-
rij ou oriflamme sacré, qui passe pour avoir été le premier des
étendards de Mahomet: car on prétend qu'il en eut plusieurs, les
uns blancs et les autres noirs, et dans le nombre de ces derniers
on en distingue un, qui était de simple camelot, et servit de por-
tière à la chambre d'Aisché femme du Prophète. C'est Mahomet
lui-même qui lui a donné le nom à'dEucab qu'il porte , et que les
Coureysch s'étaient plus à transporter à leur grand étendard , qui était
confié à la garde d'un géuéral perpétuel de la nation, et l'on croît
que ce nom était celui d'un oiseau, qui l'emporte sur tous les autres
par la rapidité de son vol. L'histoire rapporte que Mahomet fuyant
de la Mecque alla se cacher dans une grotte des environs, et qu'en
étant sorti le quatrième jour avec Ebu-Bekir et son fils Abd'ullah,
il s'achemina vers Médine en fesant à chaque pas des miracles éton-
nans. Sa seule présence glace d'épouvante et met en déroute plu-
sieurs bandes de Coureysch , qui le poursuivaient les armes à la main ,
et dont les uns prennent la fuite, et les autres éclairés des pre-
mières paroles qu'il leur adresse, se jettent à ses pieds, embrassent
sa doctrine et le suivent à Médine. Du nombre de ces derniers
fut Bureïde-Sehhmy , qui,, d'ennemi déclaré de la nouvelle secte,
en devint un des défenseurs les plus ardens : dans le transport de sa
joie il ôta la mousseline d'autour de son turban , et l'ayant attachée
au bout d'uue lance, il en fit un étendard à la gloire du prophète.
C'est depuis lors que les alfiers des monarques Musulmans se font
un honneur de porter le nom de Srhhemy.
Du vivant de Mahomet , les étendards étaient portés par ses
néraux en même tems qu'ils commandaient et combattaient à la
des Ottomans. a 3q
tête de leurs troupes. Dans la première expédition qui fut faite la
seconde année de l'égire, et commandée parle prophète lui-même,
c'était Hamza son oncle qui portait l'étendard , et il était dans les Qui port*
mains d'Ali son gendre le jour de la conquête de la Mecque. Après Utenda,d-
la mort de Mahomet s le projet déjà conçu par lui d'une expédi-
tion contre la Syrie était sur le point d'être mis à exécution , et
tout étant disposé pour la marche des troupes, Ebu-Bekir fit trans-
porter avec la plus grande pompe, de la porte du général Us-
samé au camp, l'étendard de Vislamisme , en suivant lui-même à
pied le général qui le portait à cheval. En rendant ces honneurs
à l'oriflamme , ce premier Calife s'est mérité de la part de tous le3
Musulmans un sentiment de vénération , que rien ne peut effacer.
Dans les tems postérieurs cet étendard n'a été porté que par des
généraux et des officiers du premier rang , et la même chose s'est
pratiquée depuis qu'il est passé des quatre premiers Califes aux
Ommiades de Damas , de ceux-ci aux Abassides de Bagdad et du
Caire , et enfin dans la maison Ottomane après la conquête de
l'Egypte par Selim I.er
L'étendard dont se servait le Calife Orner est posé sur l'oriflam- Effets obtenu.
me, et ils sont renfermés l'un et l'autre dans quarante enveloppes de PZt èuûdlrî'.
tafetas, qui sont recouvertes d'une étoffe verte. On garde entre ces
enveloppes un petit cour'ann, qui passe pour être écrit de la main
même d'Orner , et une clef de la Keabé en argent. L'étendard a
douze pieds de longueur, et la pique à laquelle il est attaché est
surmontée 'l'une espèce de pommeau carré, dans lequel est un au-
tre cour'ann écrit par le Califfe Osman. Il fut d'abord déposé à
Damas , d'où le Pascha , en sa qualité d'Emir-ul-hadjh , le fesait por-
ter tous les ans dans le plus grand appareil à la tête de la cara-
vane des pèlerins, qui partait pour la Mecque. Du tems de Mourad
1IL il fut tsansporté de l'Asie en Europe, dans la vue politique de
calmer par sa présence l'esprit inquiet et turbulent des troupes tou-
jours disposées à la révolte. Cette mesure produisit Feffet qu'on en
attendait. Le grand Visir, qui était alors Codjea-Sinan-Pascha , le
fit transporter sous l'escorte de mille Janissaires tirés de la Syrie,
de Galata au camp du Généralissime en Hongrie; et à sa vue les
troupes rentrant dans l'ordre se soumirent au commandement de leurs
chefs, et firent des prodiges de valeur.
La campagne finie, le grand Visir fit rapporter à Constanti-
nople l'oriflamme, qui y fut reçu avec la plus grande pompe et dé-
Honneurs
rendus
à l'orrflammt
sur son passage
^4° Religion
posé ensuite au sérail. Depuis la Hongrie jusqu'à la capitale , la
foule qui accourait de toutes parts pour voir et honorer cet objet
sacré était si grande, qu'on avait peine à traverser les vides qui
se trouvaient sur son passage. A l'ouverture de la campagne suivante,
le même grand Visir fut le premier qui eut l'honneur de sortir de
Constantiuople avec l'oriflamme déployé cette seule et unique fois, et au
chant d'hymnes et de cantiques entonnés à la louange du Prophète
par une multitude de Muezzinn, de Derwiseh et d'Emirs. La cour
l'accompagna jusque hors des murs t et dans la ville tout le monde
avait les larmes aux yeux. A. l'approche de l'hiver il fut rapporté
dans la ville; et au printems suivant, Mohammed IÏI , avant de
partir pour l'armée, se fit précéder de l'oriflamme escorté de trois
cents Emirs. D'après ces exemples, il est en quelque sorte passé en
maxime d'état, que l'oriflamme ne sorte plus du sérail que quand
le grand Visir ou le Sultan se mettent à la tète des troupes. Au
camp il est déposé dans une tente magnifique, qui est assurée en
terre par des chevilles en bois d'ébène , et il est rassemblé autour
de la pique au moyen de cercles ou d'anneaux en argent. Après
que l'année est entrée clans ses quartiers d'hiver , on a la précaution
de le détacher pour le renfermer dans une caisse élégamment ornée ;
et tous les jouis, ainsi qu'à chaque opération de l'armée on fait alen-
tour des prières , et l'on brûle des parfums de bois d'aloès et d'am-
bre gris. Sa vue, qui n'est permise au peuple qu'en tems de guerre ,
excite en lui une ardeur qui le transporte bientôt de la vénération
à un enthousiasme aussi condannable quand il est poussé à l'excès ,
qu'il est louable lorsqu'il est bien réglé. On en vit un exemple dé-
plorable, lorsqu'à l'occasion de la remise solennelle que !e Sultan
Moustapha fit de l'oriflamme au grand Visir Emmin-Mohamrned-
Pascha le 27 mars 1769, une troupe fanatique d'Emirs se préci-
pita tout-à-coup sur les Chrétiens et les Européens de distinction
qui étaient venus au sérail pour voir cette cérémonie, et les mas-
sacra pour empêcher que cette relique sacrée ne fût profanée par-
les regards des infidèles.
Vêtement Les Mahométans ont également en grande vénération VHircaW-
de Mahomet &" n ,
>è»erés comme Scherif, ou BurdeW-scherifé , ou vêtement sacre qui était de ca-
reliques. J •■••*«■• i a • i
melot noir et appartenait à Mahomet , lequel en revêtit de sa
propre main le poète Kiab-lbn-Zebheir pour prix d'un poème su-
blime, où l'auteur exaltait la miséricorde de l'Eternel, et la
gloire immortelle du Prophète. Ce vêtement, qui, des Ommiades
des Ottomans, a^i
était passé aux Abassides, fut trouvé avec l'oriflamme au Caire.,
où les fils de Kiab l'avaient vendu pour une grosse somme à
Muawiyé I.er II est renfermé dans quarante sacs de riches étoffes ,
et tous les ans au i5 de ramazann , il en est fait l'exposition
au public dans uue cérémonie à laquelle assistent le Sultan , le
grand Visir 5 le Mufti avec les officiers de sa maison et les prin-
cipaux seigneurs. Avant de le découvrir on récite des prières faites
exprès: le Sultan le baise le premier avec le plus profond respect;
et au signal qui leur en est donné par le grand maître des cérémonie* ,
les assistatis viennent successivement chacun selon son grade en faire
autant. Le Silihdar-Aga se tient à côté de l'oriflamme, pour l'es-
suyer avec un mouchoir de mousseline blanche, selon une des attribu-
tions de sa charge, après que chacun des fidèles l'a baisé; et à cha-
que fois il change les mouchoirs, qu'il remet aussitôt à un autre of-
ficier chargé d'en tenir compte, pour que le Silihdar puisse ensuite
les présenter à toutes les personnes qui ont été admises à baiser ce
vêtement sacré.
Cette cérémonie achevée , le Mufti et le corps des Emirs en Véummi
commencent une autre. Ils prennent l'habit et le lavent à l'endroit âLectquc7
où il a été baisé, en le plongeant légèrement dans un grand bassin fe«&
d'argent plein d'eau, qui, pour avoir servi à cet usage, prend le nom a dlsinbuer-
d'eau de V habit sacré, ab hirch'y s chéri f , et est eu plus grande vé-
nération que notre eau bénite. Le jour où s'en fait la bénédictiou ,
le Kizlar-Agassy en fait remplir une multitude de fioles, sur les-
quelles il appose son cachet, et les Baltady du sérail vont ensuite
les distribuer à toutes les personnes qui ont assisté à la cérémo-
nie, d'abord au monarque, puis aux princes du sang, aux Sulta-
nes, et aux dames du harem, de qui ils reçoivent quelque pré-
sent. Le jeûne du ramazann se rompt avec un verre d'eau , où
l'on a mêlé seulement quelques gouttes de celle qui a été bénite
et ordinairement à table dans les dernières quinze nuits du même
mois. Les Janissaires ne seraient pas fâchés que cette cérémonie se re-
nouvelât plus souvent, à cause de la distribution qu'on leur y fuit
de la part, du Sultan d'une espèce de pâtisserie appelée baidava ,
faite avec du sucre et des amandes douces, qu'ils emportent dans
leurs chambrées.
Il existe dans la capitale une autre relique, dont il est plu, lutrevfammt
aisé au peuple de se procurer la vue, c'est un autre habit ou rnan- ïr£°£c
teau du Prophète, d'une étoffe ordinaire de poil de chameau , qu'on fo?*3&.
Europe, Vol. I. P. III. 3l
2,4a Religion
prétend avoir été laissé par Mahomet lui-même au moment de sa
mort à un certain Uwéys'ul Aremi , un de ses prosélytes les plus
zélés. Le possesseur de cette précieuse relique est l'aîné des desoen-
dans de cet Arabe, dont la famille est établie depuis plusieurs
siècles à Gonstantinople. Elle est, ainsi que celle du sérail , renfer-
mée dans quarante sacs d'une riche étoffe , et gardée dans une
chambre magnifiquement décorée, qui fait partie d'un palais du
faubourg Essky-Aly-Pascha-Mahallesy. Tous les ans le dépositaire
l'expose à la véuératiou publique durant les derniers quinze jours
du ramazann. La dévotion y fait accourir une foule de personnes
des deux sexes , de tout âge et de toute condition } et il n'eu est
aucune qui ne lui fasse des offrandes, non en argent, mais en étoffes,
en mousselines, en bois d'aloès et en ambre gris, lesquelles finissent
toutes par rester entre les mains du maître de la maison. Pendant tout
le tems de l'exposition , deux des plus proches parens de ce dernier se
relèvent alternativement pour rester, la tête baissée, les mains croi-
sées et dans le plus profond recueillement devant la relique, dont
on ne voit que îa frange qu'il est permis aux fidèles de baiser. Une
dame, le visage couvert d'un voile, présente à l'entrée de la cham-
bre de l'eau bénite, qui ne le cède point en vertu à celle du sé-
rail. Il y a même autour du palais des boutiques où l'on vend de
cette eau , dont les dévots font remplir de petites fioles qu'ils em-
portent chez eux. L'entrée de la chapelle où sont conservées les re-
liques au sérail n'étant accessible qu'aux ministres et aux grands de
l'état, il en résulte que le concours des fidèles y est bien moins
nombreux, qu'à celle dont nous venons de parler.
Autres Les Musulmans révèrent encore comme reliques, savoir; deux
relias. ^ qU9tte dents sinn-scherif , que leur Prophète perdit à la jour-
née d'Uhnd , dont l'une est déposée an sérail , et l'autre dans la cha-
pelle sépulcrale de Mohammed II, où elle est exposée tous les ans
la nuit du 37 ramazann; le lihhîyé-y-scherifé ou barbe sacrée , qu'on
croit avoir fait partie de celle du Prophète; le cadim-scherif ou
pied sacré , qui est une pierre portant l'empreinte d'un pied hu-
main, qu'on croit être celle qu'y laissa miraculeusement Mahomet
dans les premières années de sa mission : motif pour lequel Mahmoud
I.cr déposa cette pierre comme un monument sacré dans le mausolée
d'Eyuh', enfin les vases 3 les armes, les instrurnens , l'arc dont on
croit que le prophète se servit dans ses expéditions militaires, les
anciens ornemens de la Keabé qui ne purent être employés dans
Sg^BBSSSSSorxxzoczna,
des Ottomans. a^S
la reconstraction de cet édifice sacré en i6i3, et autres reliques
qui se trouvent dans une chapelle du sérail, parmi lesquelles on re-
marque principalement un tube fait avec du bois de la Keabê ,
et une plaque d'or enrichie de perles, de rubis et d'érneraudes
qui servait d'ornement au tombeau du Prophète à Médine , et à
laquelle il a été substitué un diamant d'un prix inestimable. Outre
ces reliques qui sont particulières au Prophète , on en conserve encore
d'autres dans la même chapelle, qui ont appartenu à ses premiers
disciples, telles que les armes des généraux qui ont combattu sous
ses étendards, le tapis sur lequel le Calife Ebu-Bekir fesait sa
prière, et le turban du Calife Orner, dont Ibrahim I.er couvrit sa
tête en signe d'heureux présage le jour de son avènement au trône.
Anciennement toutes ces reliques étaient gardées dans la salle du Qà eUes sonl
trône, d'où elles ont été transportées dans un édifice bâti exprès, et <--°fiSsrt'(tes-
appelé Hirca-y-scherif-odassy ou chambre de l'habit sacré. Cet édifice
est carré, et au centre s'élève une espèce de tabernacle tapissé au de-
dans et au dehors en drap noir , sur lequel sont tracés en broderie des
versets du courann. Il y a au milieu de ce tabernacle deux caisses
placées à égale distance des quatres murs , où sont renfermés, dans
l'une l'habit, et dans l'autre l'étendard. Au fond est une armoire
encaissée dans le mur, et contenant les autres reliques. Autour de
ces caisses brûlent toutes les nuits des cierges supportés par deux
grands chandeliers en or, quatre eu argent massif, un autre chan-
delier en or et deux en argent, avec quatre lampes aussi en argent
suspendues à la voûte. Deux gentils-hommes de la chambre sont obli-
gés de passer tour-à-tour dans ce lieu vingt-quatre heures deux fois
la semaine, qui sont le lundi et le vendredi, à commencer de la
veille au coucher, du soleil, et cela en honneur de la conception
et de la nativité du Prophète. Nous donnerons le dessin de cet
édifice à la planche ^a-
Les Sultans font à cet endroit des visites fréquentes, ordinai- Les Suhcm$
rement à l'heure des deux namaz du jour , et à cette occasion on vont souvent
J 5 visiter
allume tous les cierges et l'on brûle du bois d'aîoès ou de l'ambre «es reliques.
gris dans une cassolette d'argent. Ces princes n'en continuent pas moins
à donner ces marques de leur piété ,. lors même qu'ils vont passer
la saison du printems dans leurs maisons de plaisance sur la rive
septentrionale du Bosphore; et dans l'opinion où ils sont que leur
chapelle l'emporte en sainteté sur toutes les mosquées, ils y viennent
alors incognito deux fois et même plus toutes les semaines, pour y faire
leurs prières.
Manière
d'empêcher
qu'on
rien débita
de faunes.
Respect
qu'ont encore
les illusulmons
pour
Us reliques
des Chrétiens.
Autres prière
àeertainsjours
%44 Religion
Après les reliques dont il vient d'être parlé on n'en connaît
plus d'autres dans tout l'empire, que deux draperies, l'une qui cou-
vre le tombeau du Prophète à Médine , et l'autre qui se trouve
à la Keabé de la Mecque où les pèlerins vont lui rendre leurs
hommages. Ce n'est pas néanmoins que de tems à autre, et surtout
dans les premiers siècles il n'ait paru des imposteurs, qui ont tenté de
débiter de fausses reliques: abus auquel on a remédié, en retirant
de leurs mains ces prétendus objets sacrés moyennant un prix con-
venu. On rapporte à ce sujet l'anecdote suivante. Un homme du
peuple présenta au Calife Mohammed I.er deux sandales, qu'il di-
sait avoir appartenu au Prophète : ce prince les prit sans autre exa-
men , et après les avoir baisées dévotement et s'en être frotté les yeux,
il renvoya cet homme avec un riche présent Un jour qu'il était à
considérer attentivement ces reliques, il se tourna vers ses officiers
et leur dit: certes le Prophète ri 'a point porté cette espèce de chaus-
sure , mais il faut passer quelque cho>e à la simplicité et au be-
soin, et user de prudence dans la répression des abus.
Le respect qu'ont les Mahométans pour leurs reliques et pour
leurs saints se rapporte à Dieu , qu'ils regardent comme la source
unique et le seul dispensateur de toute grâce et de tout bien. Le
même sentiment les porte à honorer les Patriarches et surtout la per-
sonne de Jésus Christ , et s'ils n'adorent point ce dernier comme
homme Dieu, ils ne permettent pas non plus qu'il se commette en-
vers lui ni envers les reliques des Chrétiens le moindre outrage , dans
la crainte de s'attirer la colère et les malédictions du Prophète.
Et en effet , Constantin VII le Porphirogéoète ayant envoyé à Bag-
dad une ambassade solennelle pour demander nn mouchoir, sur lequel
était empreinte l'image de Jésus Christ, et qui se conservait comme
une relique dan© une église de Rouhha , le Calife Ibrahim II ne
voulant rien faire de lui-même dans uue affaire aussi importante
convoqua un conseil extraordinaire pour prendre l'avis des Ulema ;
et ayant adhéré, d'après leur consentement, à la demande du mo-
narque Grec, la relique fut remise à l'ambassadeur, moyennant la
délivrance de prisonniers Musulmans, qui étaient détenus dans les
prisons de Constantinople.
Il se fait encore dans le culte Mahométan et à certains jours
marqués des prières, dont l'usage est invariable. La première est celle
qu'on appelle Essalath^ et qu'on pourrait considérer comme un salut
adressé au Prophète en trois versets conçus en ces termes : salut et
dans certaines
nuits.
des Ottoman s. h^6
paix à toi , 6 envoyé de Dieu : salut et paix à toi , o ami Je
Dieu: salut et paix à toi, ô Prophète de Dieu, à quoi Ton ajoute
si l'on veut 3 d'autres dénominations emphatiques, que les Muezzinn
chantent sur leurs minarets à une heure avant l'aurore , ou à l'heure
canonique pour le namaz du matin. Le vendredi de chaque semaine,
à dix heures du matin , les Muezzinn de toutes les grandes mosquées
chantent de même ie Sala ou hymne , qui est la seconde prière.
Cet hymne est composé de souvenirs, par exemple: Venez vile à la
prière, avant que le tems passe: Faites vile pénitence avant d'être
surpris par la mort, et il se termiue par une invocation à Maho-
met et par des louanges à Dieu. Le même hymne se chante encore
à la mort des Sultans sur une des galeries de Sainte Sophie et de
la mosquée Sultan-Mohammed; et à la mort des princes du sang,
du grand Visir et des Ulema 3 il se chante sur une galerie de ce
dernier temple.
Une autre prière qui s pour plusieurs raisons, mérite d'être Priirgs
connue plus encore que les deux précédentes , c'est celle qui se
fait dans les trente nuits de la lune du ramazann. On l'appelle
Temdjid, du nom d'une espèce de cautique qui se chante à minuit
précis par les Muezzinn sur les minarets dans toutes les mosquées
de l'empire. Mais dans celle de Sainte Sophie , comme la princi-
pale 5 cette prière commence le premier de la lune de redjeb , soi-
xante jours avant le ramazann 3 et porte le nom d'Utsch'tilar , c'est
à dire les trois mois par excellence , qui sont ie tems de sa du-
rée. Le cantique est composé de neuf ou dix versets contenant
des invocations à Dieu , l'aveu de son existence s et la demande
d'être préservé des tourmens et des feux éternels. Il est entonné
par quatre ou cinq des Muezzinn qui ont la meilleure voix ; et à
chaque verset les autres Muezzinn répètent en chœur : O Seigneur
Dieu, A Scutari il y a un couvent de Derwiseh Djelwety , où tou-
tes les nuits on récite à minuit le Temdjid pour les malades tour-
mentés de l'insomnie; et cet office est rempli alternativement par
les Dervisch eux-mêmes, qui montent pour cela sur le minaret de
leur chapelle. Le fondateur de cette institution fut Khoudayi-
Mahmond-Efendi, mollah fort riche 3 qui l'an 1620 s'étant retiré
du monde pour vivre dans la solitude, affecta tous sesr biens à l'en-
tretien de ce couvent. Au cantique dont nous venons de parler les
Muezzinn joignent le chant des Ilahhi , poésies spirituelles qui ont
été composées par des Scheykh ou des Derwiseh morts eu odeur de
Fêtes
du Mcwloud
ce quelle est.
Comment
sont réglées
les places (lava
les mosquées.
346 Religion
sainteté , et qui traitent de l'Etre suprême , de !a gloire du ciel ,
de la vanité du monde, et autres sujets de religion et de morale.
Vient en dernier lieu la fête des Mewloud , qui fut instituée
l'an 996 de l'égire par Mourad 1ÏI en l'honneur de la naissance
de Mahomet, à laquelle ne sont point admis les gens du peuple ,
mais seulement les personnes attachées à la cour. Cette fête se cé-
lèbre dans la mosquée Sultan- Ahmed , à cause de la facilité avec
laquelle le train du Sultan peut se ranger sur la place de l'hyp-
podrome qui est eu face. Elle a lieu le douzième jour de la lune
rebiy'ul-ewel , et est précédée d'un sermon ou panégyrique sur la
vie , les miracles et la mort de Mahomet. Les cérémonies sont un
composé de pratiques religieuses, civiles et politiques, qui ne sont
pas trop conformes à l'esprit de Vislamisme. Vers les dix heures, en-
tre le namaz du matin et celui du midi , les différens ordres dé
l'état se rendent séparément à la mosquée , chacun des membres
ayant à sa suite les officiers de sa maison et de son ministère. Ils
sont tous en demi-gala, à l'exception du chef des euuuqnes noirs
du sérail , qui, dans ce seul jour, peut déployer toute la magnifi-
cence de son costume. Eu sa qualité de nazir ou inspecteur gé-
néral des deniers sacrés des deux villes de l'Arabie , il sort ce
jour là du palais une demi-heure avant le Sultan , accompagné
de tous les eunuques uoirs et des Baltadji en grand costume ,
et s'achemine au temple, où c'est à lui à faire les honneurs de
la fête.
Dans cette circonstance les places des grands à la mosquée sont
réglées d'après une étiquette particulière. Le grand Visir et le
Mufti sont assis l'un à droite et l'autre à gauche en face de l'au-
tel, sur des coussins élevés en forme de tabouret. Derrière eux sont
debout, le dos au?si tourné vers l'autel, deux autres personnages,
dont l'un est le grand maître des cérémonies, et l'antre le Cara-
coulax qui est un officier particulier du grand Visir. A la droite
de ce dernier sont rangés le Capoudana-Pascha , l'Aga des Janis-
saires, le ministre des finances, et après eux tous les Khodjea-
Keann , qui sont assis chacun selon son rang sur de petits tapis de
Barbarie disposés à cet effet sous la tribune de sa Hautesse. Aux
cotés du Mufti à gauche se trouvent les Ulema de première classe,
et les Ulema subalternes formant deux files parallèles, qui s'éten-
dent depuis la chaire de l'Imam Khatib jusqu'à l'autre qui est vis-
à-vis. Entre ces deux files qui présentent la figure d'un carré long
Ler cmomt
des Ottomans. a^7
est la place des deux ministres d'état , le Reis-Efendi et le Tcho-
wosch-Baschi. Viennent ensuite les Janissaires disposés en rangs , et
qu'on reconnaît à leurs turbans blancs. Au pied de la colonne du
côté droit on voit le siège du NakiUul-Eschraf ou chef des Emirs ,
qui est recouvert ce jour-là d'un tapis vert, et autour duquel des
Emirs en turban de même couleur forment un demi-cercle. La
balustrade élevée autour de la colonne à gauche est l'endroit où se
placent les Muezzinn. A la colonne opposée est adossée la tribune
destinée pour le Sultan et les officiers de sa suite, qui sont aussi en
demi-gaîa. Au dessous de cette tribune est la chaire des prédica-
teurs, en face de laquelle il y en a une autre pour les Katlb , où
l'on monte par quatorze gradins, et qui est surmontée d'une aiguille.
Derrière les Janissaires est le peuple , et sur la gauche se tient
un corps nombreux de Zulujlu-baltady autour de barils remplis de
scherbet , de confitures et d'eaux de senteur.
A peine le Sultan est-il dans sa tribune où il entre par une àér
porte secrète, qu'un de ses gentils-hommes en ouvre les jalousies pour deceUefêle-
annoncer son arrivée. Au même instant toute l'assemblée se lève :
le grand Visir et le Mufti font quelques pas vers la tribune, et font
une profonde révérence dès qu'ils aperçoivent la tête ou plutôt le
turban du Sultan : les jalousies étant de nouveau fermées chacun
reprend sa place. La cérémonie commence par un panégyrique di-
visé en trois parties, qui sont récitées successivement par trois pré-
lats, savoir; la première par le prédicateur ou Scheykh de Sainte
Sophie, la seconde par celui de la mosquée où se célèbre la fête
et la troisième par un des Scheykh des autres mosquées impériales ,
chacun à son tour. Pendant ce panégyrique le Silihdar-J'ga et le
Tchocadar-Aga , premiers gentils-hommes du Sultan, lui présentent
de l'eau de rose et des parfums d'aloès, tandis qu'uue soixantaine de
Zuluflu-Baltady en font de même , d'abord au grand Visir , ensuite au
Mufti, puis à tous les Ulema , et à tous les autres officiers. Leur
di.-cours fini, les prédicateurs sont reçus au bas de la chaire par
deux grands officiers dépendans du Kidar-Jga , qui, en les te-
nant sous les bras, les décorent d'une pelisse de zibeline au nom
du Sultan.
Après le panégyrique, les Muezzinn entonnent du haut de
leurs galeries l'hymne à la louange du prophète, et aussitôt quinze
autres chantres placés derrière le siège portatif, entre la balustrade
et la chaire des Katib 3 se mettent à chanter une des poésies spiri-
248 Religion
tuelles, dites Lahhi dont nous venons de parler. Après cela tro'19
ministres appelés Me \loud-Khanann récitent un hymne en vers
Turcs sur ia naissance du Prophète. Dans le même tems deux cents
Ballady s'avancent avec de grands bassins couverts s les uns de con-
fitures, les autres de vases de porcelaine ou de cristal, au nombre
de dix ou douze , contenant des scherbet de couleurs et de qualités
différentes. Deux de ces bassins sont présentés au grand Visir et au
Mufti par deux des principaux officiers, et autant à chaque Ulerna
et à chaque grand officier par les administrateurs et les chefs des di-
vers offices ayant l'administration des biens sacrés des deux villes de
l'Arabie : le Silihdar-Aga a seul le privilège d'offrir les mômes objets
au Sultan sur des bassins de la plus grande richesse. Le premier Mew-
loud-Khanann venant à se lever de son siège, il y est aussitôt rem-
placé par un second ; et au moment où il prononce les paroles relati-
ves à la naissauce du prophète, toute l'assemblée se lève aussitôt en
cérémonie, pour aller recevoir une lettre d'office, que le Schérif
de la Mecque adresse au Sultan. Cette lettre contient la réponse
à celle que le Sultan écrit tous les ans à ce prince, pour savoir
si les pèlerins jouissent de la sûreté nécessaire, et quel est l'ordre
qui règne dans les pèlerinages.
La lettre du Sultan est remise au Schérif la veille de son dé-
est portée part de Constantinople pour la Mecque avec l'argent sacré , et le
et où eih est Schérif remet sa réponse au Muzdedji-Baschi , qui partant de cette
dernière ville pour Damas avec le Pacha de cette province et la
caravanne des pèlerins, se détache du convoi à une certaine dis-
tance, et fait la plus grande diligence pour être de retour dans
ia capitale quelques jours avant la célébration du Mewïoud. Le
jour de cette cérémonie , l'officier porteur de ce message se trouve
dans la mosquée à côté du Balbady en cafetan et avec un turban
entouré de mousseline noire et décoré d'un panache. A l'instant
marqué, le Cara-Coulak quitte sa place et va prendre le Muzdedji
Baschi , qui, la main levée et tenant une bourse verte ouest la let-
tre du Schérif, présente cette bourse au grand Visir, lequei la re-
met aussitôt au Reis-Efendi : celui-ci précédé du T chavousch-Bas-
chi , du grand maître des cérémonies et du même Muzdedji-Baschi
la porte d'un pas grave à la tribune du Sultan: le Kizlar-Agassy s
qui se trouve près de la porte la reçoit , l'ouvre et la présente au
monarque: ce dernier après l'avoir lue la rend au Kizlar-Agassy,
qui la reporte au Reis-Efendi pour être déposée selon l'usage dans
la chancellerie impériale.
lïjîirin&'i tSJ*. va u
des Ottoman s. 2,49
Le Kizlar-Agassy est révêtu de suite en présence du monar- Fm de la fête
que d'une pelisse de zibelline, et il fait également décorer du ca-
fetan le Reis-Efendi et trois autres officiers. La psalmodie du troi-
sième Mewloud-Kanann , n'est pas interrompue pendant ce tems s
et, après que l'hymne est achevé, les trois ministres reçoivent leur
cafetan d'honneur» L'office se termine par une courte prière, que
fait toute rassemblée. Alors deux officiers généraux des Janissaires
s'avancent vers le grand Visir et le Mufti , pour ôter de devant eux
leurs tabourets et les remettre à leurs pages de pied , qui les repor-
tent à leurs palais. Les valets des Uiema et autres seigneurs en
font autant, et avec une telle promptitude que la mosquée présente
en ce moment l'image d'un mer agitée.
Le Sultan rentre au sérail avec le même cortège , non sans Cortège
faire au peuple les libéralités ordinaires, qui consistent en monnaies /l^i
d'argent, que le Tchocadar-Aga distribue en son nom. Le grand delamosfiaée
Visir ni le Kizlar-Agassy n'accompagnent point le Monarque dans
cette occasion : le Kizlar-Agassy attend môme un quart d'heure
après son départ pour monter à cheval au sortir de la mosquée, et
s'en retourner chez lui, précédé de VAga des Janissaires, à plus de
cinquante pas, et à pied. Les frais de cette fête, qui parait être
donnée par le chef des eunuques noirs , sont à la charge du trésor
de la mosquée, dont le Voieod de Galata, sous le titre de Mute-
welly , est l'administrateur perpétuel. La somme destinée à cet objet
est de sept mille et cinq cents piastres 3 qui valent dix-sept mille
livres tournois. Nous avons fait ensorte de réunir dans la planche
4.1, qui représente la mosquée du Sultan Achmed , tout ce qui nous
a paru de plus intéressant et de plus curieux à remarquer pour
le costume.
La même fête se célèbre aussi dans les autres mosquées impé- çuand se fait
riales , mais à des jours différens, et le plus souvent durant la même danf'FaSrcs
lune , ou dans la suivante , à la volonté du Mutewelly de chaque mos- mouJuéf-s-
quée, qui s'entend pour cela avec les autres officiers chargés de son
administration, et surtout avec le Kizlar-Agassy qui en est le prin-
cipal personnage. Dans toutes les autres mosquées non impériales ,
la célébration s'en fait sans beaucoup de cérémonies.
Le Zekiath ou la dixme à donner pour être convertie ensuite Ce que c'est
en aumônes étant prescrite par le code des lois religieuses , nous
croirions commettre une omission grave que de la passer sous si-
lence. Cette dixme consiste donc dans le sacrifice que fait le Mu-
Europe. Fol. 1. P. III. 32
que la dixme.
Ce qu'on
entend par
homme aiié.
Comment se
lève la dixme.
25o Religion
snlman d'une partie de ses biens en faveur des pauvres, tant hommes
que femmes etenfans, de quelle que famille ou tribu qu'ils soient,
excepté celle des Beni-Haschim. Cette exclusion est fondée sur l'opi-
nion où l'on est, que les individus de cette famille forment la classe
la plus distinguée de la tribu des Coureisch , ensorte que ce serait
les avilir et les dégrader, que de vouloir les faire participer à une
dixme imposée, à titre d'aumône, à ceux qui ont des péchés à expier.
Par la même raison leurs esclaves et leurs affranchis en sont exclus;
et, à la place de ce secours, cette tribu perçoit le cinquième du cin-
quième que la loi accorde au Souverain sur le butin enlevé aux infidè-
les en tems de guerre. Cette concession est fondée sur les paroles sui-
vantes du prophète : O Beni-Haschim ! Dieu rend illicite à ton è^ard
V aumône de la dixme: cette eau qui lace les mains des hommes et
les purifie de leurs souillures , te rend en retour le cinquième du cin-
quième. L'aumône de la dixme doit être faite uniquement pour l'amour
de Dieu, et non par respect humain, ni dans des vues secondaires , non
plus qu'aux pareils en ligne ascendante ou descendante, mais dans
le sens inverse. Il n'est pas permis au mari, à la femme ni au maî-
tre de faire aucune disposition en faveur de la femme , du mari ni
de l'esclave. Dans la distribution de l'aumône on a particulièrement
éçard aux gens du pays-, et à ceux qui manquent ce jour là du né-
cessaire , la permission de mendier ne pouvant a'étendre au lende-
main. Le payement de la dixme est d'obligation pour tout Mu-
sulman, sain d'esprit, en âge de majorité, de condition libre et
dans l'aisance.
On regarde comme un homme aisé celui qui possède en biens
une valeur de deux cents talens exempte de dettes, non compris les
habitations, les vètemens , les bêtes de selle et de somme, les es-
claves , les livres de religion , les armes , les outils 3 enfin tout ce qui
sert aux premiers besoins de l'homme. On entend par biens , non
les propriétés foncières, comme les terres décimales et tributaires,
qui pour être grevées d'autres taxes, ne sont point sujettes à la dix-
me, mais les objets de luxe, les capitaux employés dans le com-
merce et autres valeurs provenant de cessions, héritages, legs etc. La
dixme se lève sur ces objets , et l'aumône s'en fait tous les ans en y
ajoutant toujours le restant de l'année précédente : ce qui se fait
ainsi qu'il suit. Pour faire deux cents talens il ne faut que cinq
chameaux: la dixme pour ce nombre d'animaux jusqu'à neuf est
d'un mouton: pour dix elle est de deux moutons, et ainsi de suite
comme on le verra par le tarif ci-après.
des Ottomans. 2,5 1
De i5 à 19 chameaux 3 moutons
De 20 à 24 4 m°utons*
De a5 à 35 1 chameau de 2 ans.
De 36 à 45 1 chameau de 3 ans.
De 46 à 60 ï chameau de 4 ans.
De 61 à 75 1 chameau de 5 ans.
De 76 à 90 2 chameaux de 3 ans.
De 91 à 120 2, chameaux de 4 ans-
De 121 à 125 2 chameaux de 4 ans et un mouton.
De 126 à j 3o 2 chameaux de 4 ans et 2 moutons.
De i3r à i35 2 chameaux de 4 ans et 3 moutons.
De i36 à 140 2 chameaux de 4 ans et 4 moutons.
De 141 à 145 2 chameaux de 4 ans et un chameau de 2 ans.
De 146 à j5o 3 chameaux de 4 ans.
De i5i à i55 3 chameaux de 4 ans et un mouton.
De 1 56 à 160 3 chameaux de 4 ans et 2 moutons.
De 161 à 1 65 3 chameaux de 4 ans et 3 moutons.
De 166 à 170 3 chameaux de 4 ans et 4 moutons.
De 171 à 175 3 chameaux de 4 ans et un chameau de 2 ans.
De 176 à i85 3 chameaux de 4 ans et un chameau de 3 ans.
De 186 à 200 4 chameaux de 4 ans.
Au dessus de deux cents chameaux la dixme va croissant dans la
même proportion. EI!e se règle différemment à l'égard des bœufs :
car il faut trente de ces animaux pour former les deux cents talens,
et la première dixme est d'un veau de deux ans.
De 40 à 59 bœufs 1 bœuf de trois ans.
De 60 à 69 2 bœufs de deux ans.
De 70 à 79 1 vache de trois ans et un bœuf de deux ans.
De 80 à 89 2 vaches de trois ans.
De 90 à 99 3 bœufs de deux ans.
De 100 à 109 2 bœufs de deux ans et une vache de trois ans.
De 1 10 à 119 2 bœufs de deux ans et deux vaches de trois ans.
De 120 à 129 4 bœufs de deux ans, on trois vaches de trois ans.
Cette progression va ainsi toujours croissant à mesure que s'augmente
le nombre des bœufs. La même règle s'observe pour les bufles.
Pour être sujet à la dixme des moutons , des agneaux , des chèvres Autre dixme
et des chevreaux il faut en avoir quarante, et cette dixme est d'un gZfupèdl
animal depuis ce nombre jusqu'à cent-vingt; elle est de trois 3 depuis
cent-vingt jusqu'à trois cent quatre-vingt-neuf, de quatre pour qua-
a5a Religion
trecent, et d'un de plus par chaque centaine au dessus de quatre
cent. Il y a également un autre tarif pour les chevaux, les âneg
et les mulets. Pour cent chevaux ou autres animaux des espèces que
nous venons de citer, lorsqu'ils ont une valeur de deux cents talents ,
la taxe est d'un sequin par tète, ou du deux et demi pour cent.
Cette taxe ne se calcule pas sur la totalité des biens de cette
nature appartenant à une société de particuliers, mais sur la por-
tion de chaque associé; elle se paye en nature ou en objets quel-
conque de même valeur. Ne sont point sujettes à la dix me les
bêtes de somme et de selle à l'usage personnel , non plus que les
chameaux, les veaux et les poulains , à moins que dans le nombre
de ces animaux il ne s'en trouve un qui soit déjà grand., dans le-
quel cas sur trente-neuf agneaux et un mouton , qui font quarante
bêtes , on prend pour la dixme le mouton.
Vixme Pour l'argent, la dixme commence à se percevoir ^sur la som-
r,
et autres choses me de deux cents drachmes, et pour l'or il en faut vingt ca-
rats, dont le poids a été fixé à cinq grains d'orge par le Calife
Orner, du consentement des disciples du prophète, à cause de l'énor-
me variation qui régnait alors en Arabie entre les poids relatifs
de ces deux métaux. Cette taxe est du deux et demi pour cent sur
l'un et l'autre, monnoyé ou converti eu bijoux, !els que montres,
anneaux , pendans d'oreille , colliers , bracelets ou autres objets
semblables, à l'usage de l'un ou de l'autre sexe. Qui croirait-on qui
ait osé mettre à contribution le beau sexe pour des objets , qui par-
tout aiUeurs sont si respectés ? Le prophète lui-même , et voi-
ci comment. Voyant un jour deux femmes , ayant des bracelets
d'or, qui fesaient le tour de la Kèabé , il leur demanda si elles
payaient la dixme de ces objets: non, lui répondirent-elles. Vous
voulez donc alors, répliqua le prophète, au lieu de bracelets d'or,
en porter de feu. Dieu nous en préserve , s'écrièrent-elles aussitôt ,
comme si elles se fusseut déjà senties brûler. Eh bien ! reprit-il ,
rappelez-vous dorénavant d'en payer la dixme. Dans le cas où il
n'y aurait pas la quantité prescrite de l'un ou de l'autre de ces
deux métaux , on les réunit ; et s'ils sont encore insuffisans , on y
joint d'autres valeurs en denrées , jusqa'à la concurrence du taux
requis pour l'imposition de la taxe légale à distribuer aux pauvres.
L'or et l'argent avec de l'alliage de cuivre sont évalués comme mar-
chandises; et lorsque le poids de l'un ou de l'autre de ces métaux est
supérieur à celui du cuivre, ils sont considérés comme étant d'or
ou d'argent massif, et comme tels sujets à la dixme.
des Ottomans. a53
Nous ne ferons poiut ici de comparaisons , qui sont toujours Combien
1 *■ ,.. r les Musulmans
odieuses; mais il nous faut rendre hommage à la vérité. Les Mu- «>««
, . ha t ,,, . . charitables.
snlmans mentent d être proposes pour modèle dans tout ce qui a
le caractère de charité , d'hospitalité , d'humanité, de bienfesance
et d'aumône. Dès qu'un d'entr'eux se trouve avec un avoir de deux
cents taîens, il dispose aussitôt d'une partie en faveur des pauvres,
ou de ceux de ses parens qui sont dans le besoin. Sont compris
dans le nombre des parens susceptibles de cette disposition le gen-
dre, la bru, les frères et les sœurs, et non les ascendans ni les
descendans , non plus que le mari ni la femme, ces derniers ayant
droit , en cas de besoin , aux alimens nécessaires : ce qui se désigne
par le mot nefaca. Sont également exclus de la dixme les Beni-
Haschim ou Emirs descendans du prophète, ou d'autres branches
d'Haschim son bisayeul ; et s'il s'en trouve quelqu'un d'entr'eux
dans le besoin 3 il reçoit , comme toute autre personne du peuple
qui se trouve dans le même cas, d'autres secours, non à titre de
dixme, mais d'aumône, ou sadaca : mot à la seule prononciation
duquel le Musulman s'empresse de venir au secours de tout indi-
vidu quelconque, sans distinction de famille, de religion, de peu-
ple ni de pays. Quoique la quotité de la dixme ne se calcule pas
suivant toute la rigueur du précepte, il n'y a pas de crainte pour-
tant que le Musulman reste jamais au dessous ; et il lui arrive as-
sez souvent au contraire d'excéder dans l'évaluation qu'il fait de
ses revenus et de son avoir, pour ne pas manquer au précepte. Ce_
lui qui a quelques remords à cet égard cherche à se racheter de
sa faute avant de mourir, par de grandes aumônes, et même p.r
l'abandon de tous ses biens aux pauvres. Est-il une autre nation
au monde , qui donne de plus grandes preuves de bienfesance et
de charité ?
Ces sentimens de bienfesance sont tellement enracinés dans le Exemi,ies
cœur des Musulmans, qu'on en trouve une quantité d'exemples dans
leur histoire. On y voit les hommes les plus vicieux , les ministres
les plus corrompus, les princes les plus durs et les plus cruels , ob-
server avec une fidélité scrupuleuse le précepte concernant l'au-
mône, et la même main qui a violemment dépouillé le riche, verser
d'abondantes libéralités sur l'indigent. Les princes de la maison Ot-
tomane se sont particulièrement distingués par cet esprit de bien-
fesance. On raconte qu'Osman I.er fut toute sa vie extrêmement
charitable envers les veuves et les orphelins; qu'il y avait toujours
de charité
parmi
les Musulmans.
distribudoîls
aux pauvres,
û54 Religion
dans son palais des tables dressées pour les pauvres ; qu'on le vit
plusieurs fois y servir les mets de ses propres mains et d'un air
jovial ; qu'il distribuait des secours à tous les malheureux qu'il
rencontrait, et que plus d'une fois il alla jusqu'à leur donner son
manteau. Tous les vendredis Mohammed I.er fesait distribuer des
vivres à un grand nombre de pauvres. Le prince Emir-Suleyman
fils de Bayezîd I.er affranchissait tous les jours un esclave, ou délivrait
un prisonnier. Bayezid II. envoyait tous les ans des sommes considé-
rables aux gouverneurs des provinces, pour secourir les personnes dé-
chues de leur ancien état, tant à la ville qu'à la campagne. D'autres
Sultans ont montré la même générosité envers les pauvres de la Mec-
que et de Médine. Enfin i! n'est pas de Monarque, pas de grand, ni
même de personne aisée dans l'empire Ottoman, qui , outre les au-
mônes prescrites dans l'année , ne se fasse encore un devoir d'em-
ployer une partie de ses biens à des fondations de piété, à la for-
mation d'établissemens de charité, et au soulagement des indigens..
autres L'obligation de l'aumône pour les Musulmans n'en finît pas
là; la loi leur en prescrit encore une autre, qui est celle de la Pâ-
que, Sadacattiul-fitr. A. cette époque, tout chef de famille jouis-
sant d'une certaine aisance, doit, pour lui et ses enfans mineurs,
ainsi que pour ses esclaves Musulmans ou non , distribuer aux pau-
vres un demi sa, c'est-à-dire cinq cent vingt drachmes, de grain,
de farine ou de raisin , ou bien un sa entier de dattes ou d'orge.
Qui ne veut point donner la chose en nature , peut y substituer sa
valeur en argent. Le tems fixé pour la distribution de cette au-
mône est depuis l'aurore jusqu'à l'heure de la prière pascale, qui
a lieu depuis le premier de la lune de schewal , jour de la fête
Jd-fitrl; ou bien, selon l'Imam Scaffy , elle commence la veille
de cette fête , ou au coucher du soleil le dernier jour du ramazanu ,
où cesse l'obligation du jeûne canonique pour cette lune, jusqu'à
l'heure indiquée ci-dessus. On peut encore, si on le veut, s'acquit-
ter en une seule fois du Sadacaf.h'ul-fitr pour plusieurs années.
eri/lcs L'aumône pour la Pâque est suivie, à l'occasion de la même
pascal. solennité, d'un sacrifices appelé Udd'hiyé , dont la loi fait égale-
ment une obligation. Tout Musulman, de condition libre et ayant
un domicile stable, est tenu d'immoler à Dieu un mouton, un bœuf
ou un chameau. Il est permis de se réunir au nombre de sept per-
sonnes pour le sacrifice de l'un ou de l'autre de ces deux derniers ani-
maux , pourvu que chacune d'elles y entre au moins pour un septième
des Ottoman?. .2.55
de sa valeur. La loi est tellement rigide sur ce point, que si un des
associés était pour une moindre part dans l'oblation , le sacrifice
serait de nul effet pour tous, comme il le serait encore si quel-
qu'un, qui ne serait pas libre ou Musulman,, s'était associé aux autres
dans la vue secondaire d'avoir part à la victime. Cette société for-
mée avant ou après l'achat de ranimai destiné an sacrifice , il n'est
plus permis de le vendre, et il doit être immolé le jour de la fête,
qui est appelée ldah?-hha: cette fête dure trois jours, mais le sa-
crifice est plus méritoire, s'il est fait le premier et avant la nuit.
Le troisième jour expiré, s'il reste encore quelque victime, elle
ne peut plus être immolée , et il faut la donner vivante aux pauvres.
Pour qu'un mouton , un agneau , une chèvre ou un chevreau soit
propre à cet usage sacré, la loi veut qu'il ait un au, qu'il soit
sain et gras, qu'il ne soit ni aveugle, ni borgne, ni boiteux au
point de ne pouvoir aller de lui-même au lieu du sacrifice, qu'il
ne lui manque pas les deux pieds de devant ou de derrière, ou
une grande partie de l'oreille, ou une cuisse, on la queue. Les
bœufs doivent avoir deux ans, les chameaux cinq, et être exempts
les uns et les autres des mêmes défauts.
Le chef de famille, à moins d'empêchement légitime , est obli-
gé d'immoler la victime de ses propres mains, ou, s'il est dans la
nécessité d'employer le bras d'un autre, d'être présent au sacri-
fice. Le sacrificateur goûte le premier de la victime , et distribue
le reste, qui ne doit pas être moins du tiers, soit aux indigens,
soit à d'autres personnes quelconque : un père de famille peut même
se dispenser de donner ce tiers. La loi entre à cet égard dans une
foule d'autres particularités minutieuses. Par exemple, elle défend
de vendre la peau de la victime pour de l'argent: le propiétaire
doit la garder pour son propre usage, ou la donner aux pauvres.
S'il veut en disposer autrement ou l'échanger , il faut que ce soit
contre des choses solides, telles que des ustensiles de campagne,
des couteaux et autres objets semblables : autrement l'échange au'il
en aurait fait, comme celui de la graisse, contre des comestibles ou
matières sujettes à se détériorer , fait revivre en lui l'obligation de
les convertir en aumônes.
On n'aura pas de peine à se faire une idée de la fidélité des
Musulmans dans l'accomplissement de ce précepte, d'après l'exac-
titude avec laquelle on les a déjà vus satisfaire à la dixme et à
l'aumône de la Pâque. Tout Musulman, de quelque condition qu'il
Qui immola
la Victime.
Combien
on immole
de victimes-
Dans eomhieri
d'autres
occasions
ou fait
des sacrfïces.
L'islamisme
a fait abolir
en Egypte
les sacrifices
humains.
a56 Religion
soit, s'empresse de faire son aumône à chacun des deux Beyram?
et d'immoler une victime à la fête des sacrifices. Les grands et les
riches en immolent même deux, qui sont ordinairement des mou-
tons, des agneaux ou des chevreaux parés de divers ornemens ,
comme on le voit à la planche 38. Après l'office , et à son retour
de la mosquée , chaque chef de famille égorge la victime au
milieu de la cour de sa maison , puis en ayant enlevé un mor-
ceau pour lui et sa famille, il fait distribuer le reste aux pau-
vres. Les grands et les gens d'un âge un peu avancé peuvent char-
ger quelqu'un de leurs enfans ou de leurs gens d'accomplir pour
eux le sacrifice. Mais il n'en est pas ainsi du Sultan : ce monar-
que ayant un tablier de soie en ceinture 3 et tenant en main un
fer tranchant , au milieu de ses grands officiers en prière , immole
lui-même un ou deux agneaux ; et après avoir goûté de leur viande,
il fait distribuer le reste aux pauvres avec d'abondantes aumônes.
Outre les sacrifices prescrits par la loi, les Ottomans, à
l'exemple des Arabes, en font encore d'autres en diverses circons-
tances, comme à la naissance et à la circoncision d'un enfant, à la
mort d'un parent, après la guérison d'une maladie et la réussite
d'une entreprise, au retour d'un voyage, au commencement et à la
fin de la construction d'un palais , d'une mosquée ou d'un édifice
quelconque. Ces sacrifices se font à l'imitation du Prophète , qui , à
]a naissance de son fils Ibrahim, immola un certain nombre de
victimes , donna un esclave à la S3ge-femme , fit de grandes aumô-
nes aux pauvres , et distribua une quantité d'or pur égale au poids
des cheveux de l'enfant, qui, au dire d'Ahmed-Efendy , lui avaient
été coupés ( chose que ne font plus aujourd'hui les Musulmans ),
et cachés sous terre. Les sacrifices sont encore d'usage à l'occasion
de quelque victoire , au commencement d'un siège, à la prise d'une
ville, à la cessation d'une calamité publique, enfin dans tous les
grands évènemens. Anciennement , lorsque les Sultans allaient en
personne à la guerre , le jour de leur départ et de leur retour était
célébré par des sacrifices ; et à leur passage par les grandes villes,,
c'était à qui sacrifierait le plus de victimes dans les rues et presqu'à
leurs pieds, et ferait en même terns le plus d'aumônes aux pauvres.
C'est a Vislamisme que l'Egypte est redevable d'avoir substitué
un animal dans le sarifice qui s'y fesait d'une victime humaine.
L'an 640 de notre ère, et le ao.e de l'égire , Îbn'ul-Ass ayant fait
la conquête de cette contrée, fut informé que les Egyptiens étaient
frfi s Ottomans. 267
dans l'usage de jeter tous les ans clans le Nil une jeune esclave en
l'honneur des Dieux pour se les rendre propices dans l'inonda-
tion du fleuve. Le jour de cette barbare cérémonie étant arrivé il
en défendit l'accomplissement. Informé de la fermentation que cette
défense excitait dans les esprits } il en référa au Calife Orner qui
lui répondit, que l'islamisme devait détruire tout ce pui était con-
traire aux maximes du courann, en lui enjoignant de jeter dans
le Nil , au lieu d'une victime humaine, une feuille volante qu'il lui
envoya, et sur laquelle étaient écrites ces paroles singulières: Au
nom du Dieu très-clément et très-miséricordieux , de moi Orner fils
de Khatïb serviteur de Dieu , à toi 6 Nil de l'Egypte ! Si le cours
de tes eaux est un effet de ta propre nature , mes ordres sont inu-
tiles , je n'ai aucun pouvoir sur toi', mais s'il est un effet de la vo-
lonté divine , que ton mouvement et ion cours se fassent au nom de
Dieu. Le même historien ajoute, que le général Amr exécuta l'or-
dre du Calife avec le plus grand appareil; et que Finondation du
Nil ayant été plus abondante cette année là que toutes les autres
précédentes , les Egyptiens mieux éclairés sur leurs intérêts renoncè-
rent à l'usage cruel d'offrir des victimes humaines.
L'esprit de religion dont les Musulmans sont animés se montre Fonâation,
particulièrement dans les fondations pieuses, qu'ils désignent sons de piélè'
le nom de Wakf. Il n'est pas rare d'en trouver parmi eux qui se
dépouillent volontairement de leurs biens en tout ou en partie,
pour en donner à Dieu la propriété absolue , et aux hommes la
jouissance ou l'usufruit. Les biens susceptibles d'un pareil emploi
sont particulièrement les hospices, les cimetières, les fontaines,
les puits , les terres cultivées , tout immeuble quelconque , et même ,
selon VImam Zufer, les biens meubles tels que le numéraire et tou3
les objets de commerce. Après que le Wakf ou l'auteur d'une fonda-
tion a fait cet abandon de ses biens, et qu'il eu a légué l'usufruit
par un acte légal , ni lui ni ses héritiers n'ont plus le droit d'en
réclamer la possession; ils ont seulement la faculté, si ce sont des im-
meubles, d'en demander l'échange contre d'autres immeubles d'une
même valeur et d'un revenu égal. L'administration de ces biens, soit
meubles soit immeubles, est confiée à un Mutéwelly ou administrateur.
Le fondateur peut se réserver, s'il le veut, cette administration;
mais dans le cas où il serait inculpé d'y avoir mis de l'infidélité
ou de la négligence, îe Cady ou magistrat du lieu serait autorisé
à la lui ôter , et à la conférer à un autre. Les frais de réparation sont
Europe. Vol. L P, III. 33
^58 Religion
pris sur le produit des fonds : les vieux matériaux , s'ils sont bons 3 doi-
vent être employés avant tout, autrement on les vend, et le prix
qu'on en retire tourne au profit de l'édifice, ef jamais de l'usufrui-
tier, par la raison que l'usufruit appartient à l'homme, et l'édifice
à Dieu. Les terres cultivées et converties en wàkf ne peuvent être
données à rente ni à bail perpétuel, mais seulement pour trois
ans; et nul autre bien , soit meuble soit immeuble, ne peut être af-
fermé pour plus d'un an. Si la fondation est faite par une personne
malade, elle suit la même condition que le testament fait en état
de maladie, c'est-à-dire qu'elle n'a d'effet que pour un tiers de la
chose qui la constitue.
Ce que c'est Un temple ou messdjid bâti dans l'enceinte d'une maison n'a
leiH^ssâjid, point le caractère de wakfi mais s'il a été élevé par un particu-
gu'oufau lier hors de sa demeure sur un terrain divisé par un chemin pu-
gU1 riTsont blîc, si l'entrée en est laissée libre à tout le monde pour y faire
paSpouTiésans le namaz en commun, et surtout le namaz dû vendredi, alors il
y lamermaer, devient on wàkf , sur lequel le fondateur n'a plus le droit de pro-
priété, et. dont il ne peut plus changer la destination : tout au plu3
il lui est permis de s'y réserver un lieu souterrain, ou d'élever
au dessus un édifice quelconque pour en disposer comme bon lui
semblera. Le messdjid devenant trop petit, la loi n'empêche pas
de l'agrandir aux dépens même de la voie publique; de même qu'elle
permet, au besoin, d'élargir celle-ci aux dépens du messdjid. Il est
libre d'orner le temple de dorures, qui sont le plus souvent uni-
formes, comme le firent les Califes Orner et Osman. Les messdjid
étant des lieux consacrés à l'adoration de l'Etre Suprême, il sont
toujours, ouverts, et ne se ferment que quand il y a soupçon fondé
que les ornemens puissent en être volés.' Mahomet , par l'érection
qu'il fit d'une tente dans le messdjid pour y donner audience à un
député du Sakif0 a en quelque sorte déclaré que sa religion ne dé-
fend pas l'entrée de ces temples à ceux qui ne sont pas Musul-
mans; mais il faut qu'ils se gardent bien d'y commettre la moindre
irrévérence, Les Mahométans sont même si scrupuleux sur ce point,
que les personnages les plus distingués, et même les ambassadeurs
étrangers, ne peuvent entrer dans les principaux messdjid sans un
firman de la staffa impériale. Arrivés sur le seuil de la porte ,
ils sont obligés de quitter leurs souliers ou leurs bottes et de se
mettre en pantoufles, et ils doivent se contenir dans le temple avec
circonspect ion s pour ne pas s'exposer à quelque fâcheux inconve-
DES OïTOMASTS. 2,5q
nient. II n'y a pas encore long-tems qu'un ambassadeur et son épouse
étant allés voir le messdjid de Soliman I.er , et deux ou trois jeunes
gens de leur suite ayant eu l'imprudence d'y rire, ils se virent aus-
sitôt enveloppés par les Musulmans, qui les poursuivirent à coups de
pantoufles et de pierres.
Le mot messdjid portant évidemment avec lui l'étymoWie de Mosquée*
... ,. , i-r-i ' e> • t impériales.
celui de moschita , dont les Européens ont tait mosquée, et ces tem-
ples étant divisés en trois classes, nous allons parler séparément de
chacune d'elles. La première classe comprend les mosquées impéria-
les qui ont été fondées par les monarques , le3 princes et les princesses
du sang , et qui se trouvent dans Ie3 principales villes de l'empire telles
que Bursa , Andrinople , le Caire, Damas et particulièrement Cons-
tantinople. On eu compte dans cette dernière ville quatorze , qui
sont; Sainte Sophie; Sultan- Ahmed ; Sultan-Suleyman ; Sultan-Baye-
zid , bâtie par Bajazet II; Sultan-Mohammed second; Nour-Osmany,
qui a été commencée par Mahmoud I.er et achevée par Osman III;
Sultan-Selim, dont Selim I.er a été le fondateur, et qui a été ter-
minée sous le règne de Soliman I.er son fils et son successeur; Eyub,
élevée par Mohammed II; Lalely, ainsi appelée du nom d'un faubourg,
et dont la construction a été ordonnée par Mou3tapha III; Validé-
Sultane, ou mosquée neuve; Yéni-Djéamy , fondée par la Validé-Ter-
khann-Saitaue, mère de Mohammed IV; Schahzadé-Djeamissy ou
mosquée du prince royal , élevée par Suleyman I.er en l'honneur
de son fils Mohammed; Validé-Djeamissy , fondée par Rabia-Gul-
nousch-Sultane, mère deMoustapha II et d'Ahmed III; Aïazma-Djea-
missy, fondée par Moustapha III; enfin Istavroz-Dieamissy , qui a pris
Je nom d'un faubourg, et non celui d'Abd'ul-Hamid I.er par qui elle
fut fondée dans ces derniers tems. Toutes ces mosquées s'appellent au
pluriel Djewami-y-Selatinri , ou basiliques des Sultans. La grandeur
de ces édilices, la magnificence et la richesse de leurs ornemens
intérieurs, ne le cèdent en rien à celles de nos temples les plus
renommés; et leur situation au milieu de vastes places, leurs toits et
leurs coupoles couverts en plomb, offrent un aspect imposant aux
yeux du spectateur. Elles ont un privilège, qui est que tous les
vendredis et aux deux fêtes du Beyram on y célèbre l'office. Les
Sultans y ont leur tribune, et vont loar à tour dans chacune d'elles
tous les vendredis de Tannée, excepté l'hiver qu'ils vont à Sainte
Sophie à cause de sa proximité du sérail ; mais à la fête du Mewloud
ils se reudent à celle du Sultan-Ahmed comme étant plus grande
Mosquées
qui ne sont
point
basiliques.
Chapelles
publiques,
A quels
signes
on distingua
la classa
des mosquée1'
260 Religion
et plus commode. Voyez à la planche 43 n.° 1 l'extérieur de cette
dernière mosquée, et au n.° a l'extérieur de celle de Laîely.
A la seconde classe appartiennent les Vjeami-y-Messdjid ,
ou simplement Djeamy, qui sont des édifices pour les réunions,
élevés par des VTairs", des Pachas, des Bey P des grands de la
cour et autres gens riches. Trois ou quatre de ces édifices ont
été fondés par des Reines mères et n'ont pourtant pas le titre
d'impériaux, attendu qu'elles les ont fait bâtir dans un tems où
leurs fils ne régnaient pas encore. On compte à Constantinople
plus de deux cent de ces espèces d'oratoires, dont le plus an-
cien, appelé Aréb-Djeamissy et situé dans le faubourg de Galata ,
a été bâti par le prince Messelemé frère du Calife Soliman I.er l'an
98 de Pégire, et 716 de notre ère, qui fut celui où il fit, le siège de
Constantinople. On y conserve un vase en ébèue, qu'on croit être
celui dont se servait le Prophète dans ses expéditions militaires.
Ses ministres donnent à entendre au peuple que l'eau qu'on y boit
a le goût du lait, et procure aux femmes enceintes un heureux ac-
couchement. Beaucoup de ces temples sont assimilés aux mosquées
impériales pour la célébration de l'office les v endredi et dans les
fêtes du Beyram , et le monarque y va également deux ou trois
fois par an, à la célébration de quelque namaz hebdomadaire.
Ceux qui ne jouissent pas de ce privilège sont en petit nombre 5 et
Sis peuvent l'acquérir au moyen d'une dotation suffisante pour l'en-
tretien d'un Katïbi et d'après l'approbation du Monarque.
Dans la dernière classe sont compris tous les temples inférieurs ,
ou pour mieux dire les chapelles publiques s les seules qui se voient
dans les bourgs, dans les villages et à la campagne. Dans les villes
il y en a plus ou moins, et les faubourgs de Constantinople en ren-
ferment peut-être trois cent. Ces chapelles acquièrent , par rétablisse-
ment d'un Kalïb et d'une chaire, les privilèges de ceux de seconde
classe. Quoique d'une construction extrêmement simple et d'aussi
peu d'étendue que les chapelles, les mosquées de la Mecque et de
Médfne l'emportent sur tous les autres temples Musulmans en titres
et en prérogatives, étant les seules qui s'appellent par excellence
flîcssàjid-Schérif c'est-à-dire temple saint , temple sscré. ,
Les mosquées impériales et celles de seconde classe se distin-
guent au nombre de leurs minarets la plupart terminés en pointe,
et surmontés d'uu croissant en cuivre ou en bronze doré avec, leurs
galeries pour les Muezzin '9 il y a deux, quatre et même jusqu'à six
DES Oï ï OMAN S. 2.6 1
de ces minarets par chaque mosquée. La loi ne prescrit aucune céré-
monie pour la consécration de ces temples, et elle a lieu par le seul
effet du premier namaz qui y est fait en corps, et qu'on a soin pour
cela de faire tomber un vendredi. S'il s'agit d'une mosquée impériale ,
le Sultan se rend lui-môme à cette prière avec toute sa cour et
presque tout le corps des Ulema. Il est encore suivi du même cor-
tège lorsqu'il va poser la première pière d'une mosquée dont il a or-
donné la construction , et cette cérémonie est en outre accompagnée
de sacrifices et de libéralités qu'il fait aux Ulema. Nul temple n'est
dédié à un saint quelconque, et il porte simplement le nom de son
fondateur, ou bien celui du faubourg ou de l'arrondissement où il se
trouve. Le respect des Musulmans pour leurs mosquées est tel , qu'ils
n'y font de réparations qu'à la dernière extrémité et lorsqu'elles
menacent ruine, ce qui en nécessite souvent la démolition et l'en-
tière reconstruction. Elles ne sont même jamais agrandies à la ville
comme à la campagne, que lorsqu'elles sont trop étroites pour la
population de l'endroit, à l'effet de quoi la loi autorise à s'emparer de
force de l'espace de terrain nécesssaire3 dans le cas où le proprié-
taire refuserait de le céder à un prix convenable.
Il y a ordinairement à côté des mosquées d'antres édifices des- imareth,'
tinés à l'instruction de la jeunesse , au soulagement des pauvres et de e/Sf'^
l'humanité souffrante. Les premiers en ce genre sont les Imareth , qui
sont des hospices ou espèces d'hôtelleries , où il est fait une distribution
de vivres à un certain nombre de pauvres, et où les écoliers et les étu-
dians des collèges vont recevoir le pain, avec un plat de viande de mou-
ton , un autre de légumes chauds, et une'espèce de paye qui est de
deux à dix aspres par jour et par tête (ï). Oman I.er fut le premier des
Empereurs Ottomans qui fonda un semblable établissement à Nicée ;
il en accompagna la dédicace des cérémonies les plus édifiantes s en
commençant lui-même l'illumination qui en fut faite le jour de son
ouverture , et en servant de ses propres mains (es pauvres dans le
festin qu'il leur donna. Son exemple fut imité depuis par Mourad
II à l'occasion de la fondation qu'il fit à Andrinople d'une mos-
quée et d'un Imareth , dont il célébra l'ouverture par un grand
festin qu'il donna aux Ulema dans cet Imareth même. Enfin le nom-
bre des établissemens de ce genre formés à Constantinople est si
considérable, qu'au dire de l'écrivain dont nous avons pris presque
(ï) Cent- vingt aspres font une piastre.
3,62. Religion
tous les faits de cette description 3 il y a plus de trente mille person-
nes daus cette capitale , qui en reçoivent leur nourriture journalière.
VâpUaux La plupart des mosquées impériales et même des mosquées de se-
auxa'mosqLes. coude classe ont eucore dans leur voisinage des Tatfy-Khané ou hô-
pitaux, où il peut tenir environ cent cinquante malades: ce nom-
bre va même jusqu'à trois cent dans quelques-uns, tels que ceux des
mosquées Snltan-Bayezid , Sultau-Selim , et Sultan-Suleymm. II en
est même où les Chrétiens et les Mahornétans sont reçus indistinctement.
Il est à regretter que la propreté, et les soins qu'on y donne aux ma-
lades ne répondent pas aux sentimens d'humanité qui ont présidé à
(a formation de ces pieux établissemens. Les malades y sont couchés
sur de larges sophas rangés le long des murs; ils y ont un grand
nombre d'infirmiers à leur service , et sont bien soignés pour la
nourriture; mais la médecine y est bien négligée, par un effet de
l'espèce de fatalisme que professent les Musulmans , d'après une in-
terprétation mal entendue du dogme de la prédestination 3 qui est
un des articles de leur cour'ann (i). Peut-être aussi que cette négli-
f i) Pour qu'on ne nous inculpe pas d'avoir passé sous silence un
point aussi essentiel que celui de la prédestination dans la religion Maho-
métane , nous en parlerons ici , de manière à faire comprendre combien
sont dans l'erreur ceux qui la confondent avec le fatalisme , auquel croi
le peuple. D'après ce qui est dit dans le cour'ann , que le fidèle et l'in-
fidèle , le bon et le méchant peuvent perdre et recouvrer la foi ; que cet
état d'alternative est dans l'ordre des vérités de la religion , mais qu'il
n'en peut être ainsi des élus et des réprouvés, dont la destinée est écrite
dans les décrets de l'Eternel , attendu que la prédestination est dans l'es-
sence de Dieu , et que Dieu et son essence sont immuables selon les pa-
roles du prophète ; enfin que l'élu ainsi que le réprouvé sont prédestinés
pour le bonheur ou le malheur éternel , les docteurs de la loi et les
Mufti ont déclaré que la prédestination ne regarde que l'état spiri-
tuel ; qu'elle ne s'étend point à tout le genre humain , mais seulement à
une partie des mortels prédestinés même avant leur naissance à être du
nombre des élus ou des réprouvés , et qu'elle n'a aucun rapport avec l'état
moral , civil et politique , une des maximes de la religion étant que l'hom-
me n'est point privé de son libre arbitre dans ses actions. Ils ont
donc décidé, que celui-là qui nie le libre arbitre et attribue à la vo-
lonté seule de l'Être Suprême les actions des hommes pèche contre la re-
ligion, se déclare par là infidèle et hérétique, et par cela même coupable
de mort, et susceptible d'être jugé comme tel s'il persiste dans son erreur.
D'où ils ont conclu, qu'il ne faut point négliger les moyens que suggèrent
des Ottomans. n63
sence tient au peu d'empressement que met le gouvernement à s'in-
former de la manière dont sont administrés ces hôpitaux, et surtout
ceux sur lesquels les Mutewelly ont quelqu'intérêt à fermer les yeux.
Dans les hôpitaux où l'on reçoit des malades des deux sexes, les
femmes ont des salles séparées, et des imfîrmières pour les soigner.
Il y a trois mosquées impériales , à chacune desquelles est en Maisons
, . i p « i rrt' pour les fousi
outre annexée une maison pour les tous sons le nom de limctr-
Khané, et deux autres secondaires pour les femmes, et où l'on ne
reçoit que des Mahométans. Il faut, pour y entrer, un firman de
la Porte, qui ne se délivre qu'en vertu d'un acte juridique , consta-
tant l'état des malheureux qui sont dans le cas d'y être admis.
La formation d etablissemens aussi nombreux et aussi utiles à Ecoles pour
l'humanité doit faire présumer, que les Mahométans n'auront rien ks indlsetu'
négligé non plus sous ce rapport pour ce qui concerne l'instruction
publique. Et en effet on trouvé chez eux beaucoup d'écoles appe-
lées Mekteb, où l'on enseigne aux enfans la lecture, l'écriture,
la religion et les premiers élémens de la langue Turque. Les éco-
la raison , l'espérance et la religion quand un homme se trouve en danger
de mort , en état de maladie , ou exposé à perdre ce qu'il a de plus cher.;
Mais c'est envain qu'ils sont entrés dans toutes ces explications. Le peuple
et les gens peu éclairés, qui forment la classe la plus considérable , sont
tellement imbus de l'idée du fatalisme , que toute .calamité publique ou pri^
vée y les biens et les maux quelconque, les maladies, la peste, les in-|
cendies , la mortalité , tout enfin est â leurs yeux l'effet d'un sort immua-
ble , qui est écrit en caractères ineffaçables dans les décrets du ciel. C'est là'
le principe de cet esprit général d'indolence qui fait, qu'un riche dé-
pouillé de toute sa fortune , un homme sain attaqué de la peste , un ma-
rin jeté contre les écueils par la faute du pilote , un malade tombé au
pouvoir d'un empirique trompeur, un vassal opprimé par un seigneur,
souffre avec résignation sa disgrâce sans même oser se plaindre , pour ne pas
être regardé comme un homme sans religion , et comme un censeur cri-
minel des décrets du très-haut : reproche qu'il ne pourrait certainement
pas éviter. La prédestination, et le fatalisme ne sont donc pas une mê-
me chose pour les Musulmans: l'une est une vérité de fait, et l'autre
une erreur véritable ; mais celle-ci a malheureusement prévalu et prévaut
encore sur l'autre dans toutes les branches de l'administration publique ,
selon le plus ou le moins de lumières de ceux qui y président. Il ne man-
que cependant pas dans cette nation d'hommes qui déplorent les maux
dont ce préjugé est la cause ; mais comment l'extirper dans tant d'esprits,
où il a jeté de si profondes racines ?
264 Religion
liers, qui appartiennent tous à des familles pauvres, y sont logés
et nourris aux frais de la mosquée, de laquelle dépend chacune de
ces écoles. Les recteurs appelés Khodjea , non plus que les maîtres
qui y sont attachés, ne reçoivent aucune rétribution des parens ; et
si quelqu'un de ces derniers veut leur donner quelque chose , c'est s?ns
aucune obligation. Outre ces écoles gratuites il y a les Medressê ou col-
lèges , où l'on enseigne le droit et la théologie. A quel haut degré de
splendeur n'avait point été portée l'étude des sciences et des beaux
arts dans ces écoles , à l'époque où. les Arabes avaient étendr leurs
conquêtes sur les trois parties de l'ancien continent! La géogrr.phie,
l'histoire , la médecine, la physique, ia métaphysique , l'astronomie ,
les mathématiques et autres sciences y étaient cultivées avec hon-
neur. Mais les changemens de dynasties, la chute de l'empire
Arabe, le schisme des Califes et des Anti-Califes, ainsi que diverses
autres révolutions politiques et religieuses auraient suffit pour faire
abandonner le projet de maintenir dans la nation cet amour de
l'étude à quiconque même en aurait eu l'intention : l'enseignement
se ralentit et finit par s'éteindre dans les collèges, et ce fut même
beaucoup que d'y conserver des chaires de droit et de théologie.
Xes sciences recouvrèrent à la vérité une partie de leur ancien éclat
sous Mourad I.er et Mourad II, sous Mohammed II , sous Selim I.6r
et sous Suleyman I.er ; mais cet éclat, qui ne fut que passager, alla
toujours en s'affaiblissant sous leurs successeurs , et finit par s'éclipser
presqu'entièrement, depuis que les princes du sang furent retenus
dans le sérail pour y passer toute leur vie.
On voit d'après cela que les sciences enseignées aujourd'hui dans
Sciences j collèges Ottomans se réduisent au droit et à la théologie ; et
sont enseignccs O ^ a
dans l'enseignement comprend les sciences suivantes, savoir; Vilm ou la
les collèges. n • 77 1
science; sarf ou la grammaire; nantiw ou la syntaxe; mannik ou
la logique; adab ou la morale; menay ou l'allégorie, qui est une
espèce de rhétorique: kelam ou ïllay , la théologie; hikmeth ou la
philosophie: fikihh ou la jurisprudence; le courann et les commen-
taires ou te/sir; enfin hadiss ou les lois verbales du Prophète. Ces
collèges sont en grand nombre, attendu qu'il y en a dans presque
toutes les grandes villes, et même deux, trois et jusqu'à quatre par
chaque mosquée: celle du Sultan-Suieyman en a même cinq, dont
un est consacré à la médecine; et la mosquée du Sultan Moammed
en a huit. Les édifices en sont en pierre, et comprennent depuis
douze jusqu'à trente chambres ou cellules appelées Hcudyreth , où
Quelles
des Otto m a sï s, 2,65
logent un ou plusieurs étudians, selon que le nombre en est plus ou
moins considérable. Outre les dénominations générales de muid ou
murid qui signifie disciple, et de danischemend qui veut dire étudiant 7
le élèves y prennent le nom de soft.a , qui , dans son acception ordi-
naire , signifie ardent , et dans le sens figuré patient , à peu près comme
celui d'initié, qu'on donnait anciennement aux jeunes gens qu'on ad-
mettait aux mystères de Bacchus , après les avoir soumis à diverses
épreuves, et leur avoir fait prêter serment de ne point en révéler
les secrets. Les études y sont dirigées par les Khodjea s qui ont rem-
placé les Muderriss ou professeurs , et qui bien souvent ne se lais-
sent voir qu'une ou deux fois par mois dans leurs écoles. Ils ne iont
plus, comme par le passé, visités de tems en terns par les Mufti ,
qui y donnaient même des leçons publiques aux élèves les plus
avancés, et excitaient ainsi en eux une émulation qui est toujours
louable, lorsqu'elle tend à l'instruction.
Quelle que soit la manière dont se font ces études, celle des Quelles som
lois canoniques roule entièrement sur les ouvrages des Imam-Ha- canoniques*.
nefi, excepté à la Mecque, à Medine , au Caire s à Àlep, à Damas
et à Jérusalem , où les professeurs sont de trois autres rites ortho-
doxes, et peuvent par conséquent suivre dans renseignement les opi-
nions particulières des Imam fondateurs de ces rites. De justes consi-
dérations firent prendre le parti, dès le commencement , d'instituer;
quatre Medressé , avec un Muderriss pour chacun des quatre rites ,
comme cela s'est fait à la Mecque et au Caire; et cette disposition
a été maintenue par les princes Ottomans Ces rites ne blessent;
en rien l'esprit de la religion, et ne concernent que l'exercice
des pratiques imposées aux individus, l'observation des principes et
des lois prescrites par les Imam-Hanefy en matière de jurispru-
dence et de religion étant la même par tout l'empire.
Soit que les jeunes gens fassent leurs études dans les collèges
ou en particulier , et toujours suivant la méthode adoptée dans un de
ces établissemens , le grand nombre des auteurs classiques , les prin-
cipes confus et multipliés, la richesse de la langue Arabe dont
elles exigent la connaissance, font qu'ils doivent y employer beau-
coup de tems et de travail. Et en effet, en supposant qu'ils n'aient
pas besoin d'apprendre le Turc, qui est naturellement peu ri-
che, peu harmonieux et que parle le peuple, ni le Persan que
sa douceur fait rechercher de ceux qui ont le talent de la poé-
sie, il leur faut de toute nécessité étudier l'Arabe, attendu que
Europe. Fol. I. P. III. 3/
Longueur
des études.
2,66 Religion
le cour'ann , et tous les ouvrages de théologie, de philosophie et de
droit sont écrits dans cette langue. Ajoutons à cela que le Turc
ayant commencé, sous les premiers Monarques Ottomans, et parti-
culièrement sous Suîeyman Ler , à prendre de l'urbanité du Persan et
de l'Arabe, il s'est formé un quatrième langage qui se parle dans les
bonnes compagnies et à la cour, et dans lequel sont écrits tous les ou-
vrages de science et d'histoire , ainsi que les édits et les actes émanés
des ministères, de la chancellerie impériale et de tous les bureaux
publics, ensorte qu'il serait impardonnable d'ignorer la propriété et
la force des mots dont il est composé. Ce qu'il y a de commode
daus ces trois langues, c'est qu'elles ont les mêmes caractères et le
même alphabet, et quatre mois suffisent pour apprendre à lire et à
écrire: l'ortographe en est fort simple., et la prononciation plus fa-
cile que ne l'est celle du Français et de l'Anglais pour les étran-
gers; il n'y a de différence entre l'alphabet Arabe ordinaire et ceux
du Turc et du Persan, que dans la terminaison, l'assemblage et la
ponctuation des lettres. Tl y a néanmoins dix sortes de caractères, qui
s'emploient suivant les différens cas, savoir; le nesslihy pour les livres
manuscrits et imprimés; le diwany pour les lettres de créance, les
ordres , les flrmans et pour tous les écrits qui .sortent des mioistè-
res ; le siyacath , qui n'est usité qu'en matière de finance; le rifù'à
pour les mémoires, les pétitions et autres objets de ce genre; le
ialik et le diwany-nesskhissy , qui sont consacrés à la poésie, aux
chronogrammes et aux ouvrages de peu de volume; le suluss, le
suluss-djerissy ; le nesskh-djerissy pour les sentences, les épigraphes
et les légendes; et enfin le djery pour les dépêches, les diplômes ,
et les inscriptions à mettre sur les mosquées, les mausolées et au-
tres édifices publics. Est-il un peuple en Europe, chez lequel on
trouve autant de caractères différens ?
Quelle en H ne faut Pas croire cependant que les élèves fassent une lon-
lft PZTd&ah gue étude de cette multiplicité de caractères: car, pourvu qu'ils ar-
des çiéves? rivent à prononcer avec les accens , les inflexions et les pauses né-
cessaires, et en tems et lieu les paroles du livre sacré et les prières
publiques, ils en ont assez. Quelques-uns s'appliquent en outre à la
poésie Persanne , dans laquelle il a été fait des compositions su-
blimes; d'autres se livrent à l'étude des auteurs classiques, qui ont
écrit sur des matières de philosophie et de morale. Il ne manque
pas non plus dans chacune de ces trois langues, de poèmes épiques,
de poésies erotiques et morales s ni de recueils de sentences et de pro-
o
T TOMAN;
2,69
verbes; et les sciences mêmes, telles que la physique , l'astronomie , les
mathématiques et la médecine ne sont point tout-à-fait négligées parmi
ce peuple. Mais il est aisé d'imaginer combien peu doit être avancée peu de goût
cette dernière science, dans un pays où l'on fait un sacrilège de '""^SU*""
la section des cadavres , par laquelle seule on peut parvenir à la
connaissance de tant de maladies. Quant aux autres sciences, avec
quel zèle peuvent-eltes être cultivées par des jeunes gens qui n'ont
d'autre perspective à la fin de leurs études , que d'aller desservir une
mosquée avec le titre de S 'cheikh , d'Imam et de Muezzinn, ou
de prendre quelqu'emploi encore subalterne de Muderriss , de Cad/
et de Naïb dans la judicaîure ? Les premières dignités étant depuis
plusieurs siècles le partage des familles les plus distinguées des
Ulemi , dont les en fans font les mêmes études dans la maison pa-
ternelle, il est bien rare de les voir échoir à d'autres. Les jeu-
nes nobles et autres, qui se proposent d'entrer dans la carrière
des emplois publics , se contentent de savoir l'histoire orientale, et
d'acquérir quelque connaissance des ouvrages de philosophie; mais
il en est bien peu qui se livrent à l'étude de la géographie , de la
métaphysique, de la physique, de la politique et de la diplomatie.
Que dirons-nous de l'instruction des princes du sang, que Quels sont
le sort destine à tenir un jour les rênes d'un si grand empire? De- %iïomïns
puis O.mau I.er jusqu'à Ahmed I.er les princes de la maison Otto- qtXi^?_
mane, sans être de grands modèles de vertus et de valeur militaire ,
n'ont pas laissé de se distinguer par leur instruction et. leur goût
pour les lettres; ils aimaient à avoir à leur cour àm gens renommés
par leurs lumières et leur savoir, avec lesquels ils se plaisaient à
discourir sur diverses matières, et à qui ils proposaient des ques-
tions intéressantes à résoudre, et des sujets à traiter tant en prose qu'en
vers. Nous regrettons de ne pouvoir rapporter ici le dernier dis-
cours, qu'Osman I.er adressa de son lit de mort à son fils Orkhann :
discours que ne désavouerait pas le plus sage des Rois. Voici néan-
moins deux faits, d'après lesquels ou pourra juger à peu près de
la bonne éducation et du discernement de ces princes. Bayezid II
apprend que le prince Djem son frère, connu en Europe sous le
nom de Zizim , de retour de l'Egypte et de son pèlerinage à la
Mecque, se foriifie dans la Natolie pour lui disputer le trône ; et,
dans L'affliction que lui cause sa conduite , il lui écrit en ces ter-
mes : 6 mon Prince , toi qui peux te glorifier d'avoir satisfait au devoir
sacré du pèlerinage, pourquoi brûles-tu de tant d'ardeur pour la
a6S Religion
possession d'un royaume terrestre ? L'empire m' étant échu par un
effet des décrets éternels , pourquoi ne te résignes-tu pas à V adora-
ble volonté de la providence ? A quoi Djem répondit: Et , toi, qui
es en ce moment mollement étendu sur un lit de plaisirs et de dé-
lices , pourquoi Djem } dénué de tout bien , devrait-ïl reposer sa tête
sur un oreiller d'épines ? S'il nous était permis de sortir des bornes
que nous nous sommes prescrites , nous pourrions démontrer encore
par les exemples de plusieurs autres princes Ottomans, qu'on ne
négligeait rien autrefois pour former leur cœur, et enrichir leur es-
prit de connaissances précieuses. Renfermés aujourd'hui dans un ha-
rem, où l'on ne fait absolument rien pour leur instruction, ils y pas-
sent, les plus belles années de leur vie dans le désœuvrement et
au milieu de jeunes captives, dont le commerce ne tend qu'à éner-
ver leur corps et à corrompre leur cœur. Mais renvenons à des ob-
jets plus dignes de notre attention.
mhiïothèaues. kes Musulmans n'ont pas borné les actes de leur munificence
à la fondation d'hospices et de collèges gratuits, ils les ont encore
étendus à la formation de bibliothèques qui sont ouvertes au public.
L'histoire ne fait pas mention de Califes, de Monarques, et d'hom-
mes d*état Musulmans portés pour les lettres , qui n'aient signalé ce
noble zèle par des raonumens^ dans le nombre desquels on compte
plusieurs riches bibliothèques. L'incendie qui détruisit presqu'entière-
tnent la ville de Bagdad en io5() , consuma une de ces bibliothèques
fondée par un Calife Abasside nommé Vesir-Edschir, laquelle ren-
fermait dix-mille et quatre cents volumes manuscrits. Les princes
Ottomans, ardens imitateurs des personnages les plus renommés du
Mahométisme , n'ont pas manqué non plus de suivre en cela leur
exemple. Il n'est pas de mosquée impériale, ni de ville remarqua-
ble, qui n'ait son Kitab-Kané, ou sa bibliothèque publique: on en
compte dans la seule ville de Constantinopîe jusqu'à trente-cinq, dont
les plus remarquables pour la quantité et la richesse des volumes
sont celles de Sainte Sophie, du Sultan-Bayezid , de Nour-0*ma-
riy ■■» du Sultan-Sel im, du Sultan-Suleyman , du Sultan-Mohammed,
d'Eyub o et de la Schahzadé Djearnissy. Parmi les autres mosquées
répandues dans les différens quartiers de la ville, on cite particu-
lièrement celles d'Abd'ul-Harnid qui régnait en 1787, du grand Visir
Uupruly-Ahmed-Pascha , du grand Visir Raghib-Pascha , d'Atif-
^fendy et d'Ismail-Efendy.
DES Oï ï 0 M A SS S. 269
Cas différentes bibliothèques , auxquels sont destinés des édifices Ordre
v <7"' règne dans
à une élégante construction, contiennent de mille à cinq mille volumes ces
,.,-» .., . .... bibliothèques.
en divers formats, relies en maroquin rouge, vert ou noir, Les li-
vres n'y sont pas disposés de la même manière que dans nos biblio-
thèques, mais renfermés chacun dans un étui aussi en maroquin,
pour le préserver de la poussière et des vers , et le titre en est
écrit, tant au dehors de l'étui que du livre môme. Ces volumes
sont ensuite posés les uns sur les autres dans des armoires pla-
cées aux quatre coins de la salle ou adossées au mur, lesquelles
sont recouvertes d'un réseau , et surmontées d'une élégante cimaise,
comme on le voit à la planche 44' Dans d'autres bibliothèques, les
livres sont déposés dans une espèce de buffet qui est au milieu de
îa salle, et décoré d'ornemens en bronze en forme d'arabesques,
comme on peut le voir à la planche ^S. Ces bibliothèques sont
ouvertes tous les jours au public, excepté les mardi et vendredi; et
il y a dans chacune d'elles trois ou quatre Hafiz-Kutub , ou bi-
bliothécaires pour le service du public: chacun est libre d'y de-
mander les livres qu'il veut, d'en prendre des copies ou des ex-
traits , excepté de les emporter.
D'après ce que nous avons dit des études des Musulmans, on ne quoi
, ,.,.. T ,, , ,, traitent
n aura pas de peine a imaginer de quoi traitent leurs livres en les livres q&'m
général; c'est pourquoi il ne uous reste plus à faire sur ce poiut r
que les observations suivantes. ï.9 La plupart de ces livres ont pour
sujet l'histoire ancienne orientale, la vie de Mahomet , celle de ses
disciples et des Califes ses successeurs , l'histoire des dynasties Ma-
hométanes , et les vies des princes et des hommes les plus illustres
de l'orient, écrites par des auteurs contemporains. 2,.0 On trouve en-
core dans les bibliothèques une quantité d'exemplaires des meilleurs
ouvrages en littérature > et surtout du cour'ann et des livres cano-
niques, lesquels sont écrits en beau parchemin avec des ornemens
à chaque page , et dont les chapitres et les sections sont indiqués
en grandes lettres d'or. 3.° Tout employé ayant un beau caractère ,
6e croit eu devoir de faire une copie du courann^ qui doit être
remise avant ou après sa mort à un des Kitab-Kané. 40 Enfin } tout
Musulman, quelque soit son rang, qui a une collection de livres,
îa laisse ordinairement en tout ou en partie à un de ces Kitab-
Kané 3 dans l'espoir de mériter les suffrages et les bénédictions de
tous ceux qui s'en serviront. Les deux bibliothèques du serai! fondées
par Moustapha III , dont l'une se trouve au milieu des quatre cham-
%7° Religion
brées des pages et des gentilshommes d'Ahmed III, et l'autre à
côté de la mosquée Bostandjiler-Djeamissy , contenaient à l'épo-
que de leur fondation plus de quinze mille volumes tous manus-
crits : depuis lors elles se sont considérablement augmentées et s'aug-
mentent encore chaque jour, par l'effet des donations de ce genre
que les grands de l'état font au Monarque, et des confiscations
qui s'exercent fréquemment sur les biens des officiers publics , chez
lesquels on trouve la plus souvent une plus ou moins grande quan-
tité de livres, d'après le principe religieux ou le goût naturel 3 qui
porie tous les Mahométaus à s'en procurer chacun selon ses facultés.
L'obligation ou le désir d'avoir des livres alimente la profession d'un
grand nombre de copistes et de S 'ahhaf ou libraires, qui se trouvent
dans toutes les villes de l'empire. Outre les magasins de librairie
qu'il y a à Gonstantinople , il roule par la ville une infinité de
colporteurs, qui vont dans les hôtelleries et autres lieux pour ven-
dre des livres de toutes sortes.
Pour yueis Mais, dira-t-on , s'il y a un aussi grand débit de livres manus-
moOfs l'usasse •ii-ij-i-v.» • .
de l'imprimerie crits dans 1 empire Ottoman , pourquoi ne se sert-on pas de la voie
LmCempirl. de l'impression pour pouvoir les donner à meilleur prix ? Telle est
la maxime de certains économistes, qui, en proposant une dimiuution
de dépenses dans la main-d'œuvre par l'emploi de machines pro-
pres à la remplacer, ne voient pas que, faute de discernement
dans l'application de cette maxime, ils enlèvent souvent le pain à
une multitude de leurs semblables. Deux raisons ont empêché les
Ottomans de trop étendre chez eux l'usage de l'imprimerie. La pre-
mière a été de ne pas réduire à la mendicité une foule de co-
pistes , qui n'ont pas d'autre moyen de subsistance; la seconde c'est
de ne pas choquer ouvertement l'opinion d'un peuple, qui crie à
l'hérésie contre toute espèce d'innovation bonne ou mauvaise. Un
renégat appelé Ibrahim, et portant le surnom de Basmadji , qui
veut dire imprimeur, présenta au Sultan Ahmed III un mémoire
bien raisonné sur les grands avantages qui résultent de l'imprime-
rie. Le bonheur voulut que les deux premières charges de l'état fus-
sent alors occupées par deux hommes supérieurs au préjugé populaire,
qui étaient le grand Visir Ïbrahim-Pascha , et le Mouphîy-Abri'uîîah-
Efendy, lesquels ne perdirent point de vue l'objet de son mémoire.
Il lui fut permis d'établir une imprimerie ainsi qu'il le demandait;
mais sous la condition expresse, pour la satisfaction des Uléma, qu'il
ne serait fait aucune impression du cour'ann ni d'autrss livres qui
des Ottomans. slji
traitent de la doctrine et de la loi du prophète, par respect pour
l'opinion où sont tous les Musulmans , que les livres qui leur ont
été transmis en manuscrit, doivent se transmettre de la même ma-
nière à la postérité.
Les arrêts prononcés par le Mouphty et autres magistrats Ma- Comment
1 * __ * ' ° l'imprimerie
hométans devant être auparavant mis en consultation pour avoir « ** p«rmi$e.
un caractère d'authenticité , nos lecteurs ne trouveront pas mauvais
que nous insérions ici l'arrêt qui fut rendu au sujet de l'établissement
d'une imprimerie, avec la réponse des Ulcma auquel il fut soumis :
voici cet arrêt: « Si Zeid (i) s'engage à imiter les caractères des
livres manuscrits, tels que les vocabulaires, les traités de logique,
de philosophie, d'astronomie et autres ouvrages scientifiques , et par
conséquent à établir une fonderie de caractères, ainsi que les pres-
ses nécessaires, et enfin à imprimer des livres conformes en tont
aux exemplaires manuscrits, peut-on lui en accorder légalement la
permission ? „ Réponse : « Puisqu'une personne versée dans l'art de
l'imprimerie a le talent défendre des caractères , d'établir des pres-
ses propres à exécuter l'impression exacte et correcte de manus-
crits; puisque son projet offre de grands avantages, tels que la
célérité du travail, la facilité de tirer une quantité d'exemplaires
et une réduction de prix qui le met à la portée de tout le monde ,
pourvu qu'il y ait des personnes capables par leurs connaissances
en littérature d'en corriger les épreuves, on ne peut qu'approu-
ver un projet aussi beau et aussi louable „. Ces formalités et autres
remplies , Ahmed III rendit un Khalt'y-Scher'if 'ou édit , où, après avoir
exposé les fâcheux inconveniens auxquels sont exposés les manus-
crits, après avoir fait les plus grands éloges de l'imprimerie, et
s'être déclaré heureux de ce que la providence en avait réservé à
son règne le glorieux établissement dans son empire, il finit par
exhorter les deux typographes Ibrahim et Saïd-Efendy son associé,
à consacrer tous leurs soins à cette entreprise , et à user de la plus
grande diligence dans la correction des feuilles: à l'effet de quoi
il délégua pour censeurs un ex-Kady de Constant i nopl e , un ex-Kady
de Salonique, un ex-Kady deGalata,et Moussa-Efendy-Sheykhâe
l'ordre des Meirfewy. Cet édit porte la date du i5 zilcade 1189,
qui répond au 5 juillet 1727.
(1) Zeïd est un nom supposé, l'usage voulant que toutes les con-
sultations soient sous un nom simulé.
0q2> R E L I G 1 O 2S3-
Quels ouvrages II fut donc ouvert une imprimerie , et le premier ouvrage nui
sortent de „ t l . # . . , ° ' '
rimprimerie. en sortit tut le rVann-Couly ^ dictionnaire Arabe, en tête duquel
furent rapportés le Katfy-Scherif , Je Felhwa du Mouphty et le
Takriz ou l'approbation des principaux Ulema. Depuis la fondation
de cet établissement jusqu'en 1746, il avait déjà été imprimé, en
un nombre assez considérable d'exemplaires , quinze ouvrages for-
mant dix-neuf volumes , savoir; deux dictionnaires, l'un Arabe et
l'autre Persan; l'histoire de la maison Ottomane; une description
géographique avec un précis historique de presque tout l'orient, ac-
compagnée de cartes géographiques et d'un discours sur les mathé-
matiques et les éléraens d'Euelide ; un tableau chronologique de
tous les monarques et hommes illustres de l'orient, depuis la création
du monde jusqu'à l'an 1782; enfin une description de la mer Blan-
che, où sont indiquées les expéditions maritimes des Ottomans jus-
qu'à l'année i655 , et contenant en outre quelques règlemens pour
)a navigation. Quelques-uns de ces livres traitent des Califfes, de Ti-
mour, de la conquête de l'Egypte par Sélim I.er, des Sophis de la
Perse, des guerres en Bosnie entre 1786 et 1789, des Indes occi-
dentales , et des avantages de la boussole : le dernier de ces livres
est un abrégé succinct, où sont expliquées les différentes formes de
gouvernement, les maximes d'une bonne administration et les prin-
cipes de l'art militaires selon la tactique des Européens. Enfin il
est sorti de la même imprimerie deux grandes cartes , l'une de la
mer Noire, et l'autre de la mer Caspienne. Mais après la mort
d'Ibrahim arrivée en 1746, et de son associé qui était décédé six
ans auparavant, l'imprimerie fut presque tout à fait abandonnée,
malgré l'empressement que Mahmoud I.er et le grand Visir Teryaky-
El'Hadjh Mohammed-Pascha montraient à la soutenir. La difficulté de
trouver un sujet capable de succéder à Ibrahim dans cet établissement ,
fut cause de l'inaction où il resta jusqu'à la concession que fit en 1769
Osman III du privilège de l'imprimerie à un élève d'Ibrahirn nommé
Kutschuk-Ibrahim; mais content d'avoir fait une seconde édition du
Wann-Couly , celui-ci renonça à cette entreprise pour rentrer dans
la carrière de la judicature , comme étant plus honorifique et plus
lucrative que celle de l'imprimeur. Eo 1784 Abcl'ul-Ehmid î,er alors
Empereur, rendit un édit dans le genre de celui d'Ahmed III, où,
après avoir déploré les circonstances qui avaient fait négliger l'im-
primerie, il en nomma directeurs le Beylikcljy 0 ou vice grand chan-
celier , Mohammed- Raschid-Efendy , et Ahmed-Vassif-Efendy , his-
DES O T T OMAN S. 3,J 3
toriographe de l'empire, avec privilège exclusif, et avec l'autorisa-
tion de traiter pour l'achat des presses et des instrumens nécessaires,
de preudre tels ouvriers que bon lui semblerait, et d'imprimer quel-
que livre que ce fût dans les trois langues , à l'exception des li-
vres canoniques. Depuis lors l'impression de l'histoire Ottomane a
été continuée, et nous ne pouvons que former des souhaits pour
que le gouvernement étende le bienfait de cette invention à d'au-
tres branches des connaissances humaines.
Outre les collèges , les hôpitaux , et les bibliothèques qui se trou- Turbé
vent à côté des mosquées, il y a souvent encore de belles chapelles on chapelles
*■ ] L sépulcrales
appelées Turbé, que des Sultans ont fait bâtir, pour y avoir eux
et leurs enfans leurs sépultures. Cette précaution est pour eux d'une,
telle importance, qu'un Sultan qui n'aurait pas pensé à faire cons-
truire son Turbé, ne peut se flatter d'être enseveli dans tel ou tel
autre qu'il désignerait , son successeur pouvant le faire transporter
partout ailleurs. Les Validé-Saltanes ou reines mères ont aussi la
faculté de se préparer un Turbé, pour elles et pour les princes et
princesses de leur sang. Les corps y sont déposés dans une fosse,
qui est simplement comblée en terre : au dessus s'élève une es-
pèce de catafalque ou baldaquin eu bois, appelé sanndouca , recou-
vert d'une riche étoffe brodée en or, et sur laquelle sont tracés quel-
ques versets du courann , et du côté de la tête on voit souvent
quelque lambeau des anciens voiles qu'on révère à la Keabé de la
Mecque, ou au tombeau de Mahomet à Médine. Ces monumens
ont ordinairement sur les côtés de petits barreaux incrustés en
nacre de perle; et le turban de mousseline, qui est la marque dis-
tiuctive des monarques et des princes du sang, se fait remarquer à
la tête. Ou compte à Constantinople seulement dix-sept de ces cha-
pelles élevées par des princes, lesquelles sont revêtues à l'intérieur
de carreaux de porcelaine, sur lesquels sont tracés en lettres on-
ciales diverses sentences en l'honneur du Prophète, qui sont extrai-
tes des ouvrages d'un Arabe aveugle nommé Burdè , et célèbre dans
tout l'orient par ses compositions poétiques. Aux deux extrémités de
ces monumens il y a des cierges qu'on allume rarement; mais les lam-
pes suspendues à la voûte y brûlent toutes les nuits. A chacun d'eux
sont attachés quatre ou six lurbédar ou gardiens , et de dix à quinze
vieillards qui y récitent le matin le courann en entier pour le re-
pos des défunts qui y sont enterrés, et qui, dans le jour, montrent
à ceux qui le demandent des copies du courann Lûtes surtout par
Europe. Vol. I. P. III, 35
2*74 Religion
Mohamed II et par Ahmed III avec leurs signatures au bas, et
distribuent des feuilles du cour'ann aux autres dévots Musulmans,
qui vont visiter les Turbé. Du nombre de ces derniers sont encore
quelques officiers du sérail , qui font de ces visites par un senti-
ment d'affection et de gratitude pour leurs anciens maîtres : les au-
tres ne les font que par respect pour la mémoire des monarques,
qu'ils regardent comme des Califes et des vicaires du Prophète.
Amiens Turbé. Malgré la variété qui règne dans la construction des Turbé, ou
ne laisse pas de remarquer dans leur ensemble une sorte d'unifor-
mité ; et tant pour cette raison, que pour ne pas trop multiplier
le nombre des planches dans cet ouvrage, nous restreindrons dans
deux planches seulement tout ce qui a rapport à ces édifices. Le
n.° i de la planche 46 présente Texte rieur du Turbé bâti par Mous-
tapha III, qui y est enterré avec ses deux fils sur les côtés. Il rè-
gne plus de modestie et de simplicité dans ceux qui ont été éle-
vés par les six premiers Sultans Ottomans à Brousse t Prnsa ou
Bursa , autrefois la capitale de l'empire près de la mer de Mar-
mara en Asie. Ces Turbé y sont au nombre de trois : dans l'un ,
bâti par Guruusch-Coubbé, reposent les cendres d'Osman I.er et
d'Orkann I.er; dans le second, dit de Djikrfké , sont eusevelis Mou-
rad I.er i Bavezicî ï.er et Mourad II; et le troisième, ou celui de
Yerchil-Imareth, renferme le corps de Mohammed I.er. La construc-
tion de ces trois Turbé est aussi simple que celle du Turbé d'Os-
man I.er qu'on voit au n.° a de la planche ci-dessus.
Il n'est personne, quelle que soit sa condition, qui n'aille
chaque jour visiter quelqu'une de ces chapelles. Néanmoins, les plus
fréquentées sont celles, de Bayezid II qui s'est acquis une opinion
de sainteté par ses vertus, et de Mohammed II, de Selitn I." et
de Suleyman I.cr qui se sont rendus célèbres par leur savoir et par
leurs expéditions militaires; mais c'est particulièrement durant les
quarante jours qui suivent la mort d'un Sultan, que les grands, les
officiers de la cour et le peuple se portent en foule à son Turbé.
Son successeur est le premier à en donner l'exemple. Tous les lundi
et les jeudi de chaque semaine, Mourad III allait régulièrement au
Turbé de son père Sélim II: de même les Sultans vont , le plus sou-
vent incognito, faire leur prière tantôt à l'un et tantôt à l'autre de
ces Turbé, non sans faire aux turbèâar et aux pauvres des libérali-
tés, qu'ils redoublent à l'occasiou de calamités publiques, d'évène-
mens sinistres 9 ou de quelqu'entreprise importante, dans la croyance
des Ottomans. zjo
où ils sont d'avoir alors un besoin particulier de se recommander à
l'intercession de leurs ancêtres et de leurs saints, et entr'autres à
celle d'Eby-Eyub-Eûssarry , au sujet duquel nous ne pouvons nous
dispenser d'ajouter ici quelques lignes, avant de terminer cet arti-
cle sur la religion.
Depuis long-tems on cherchait à découvrir le lieu de la se» Grand
pulture d'Eyub, un des disciples les plus illustres du Prophète, le- dJ'ddZÎ
quel avait été tué sous les murs de Constantinople, l'an 48 de régira "d'&yub
ou le 668.e de l'ère Chrétienne, dans la guerre que le prince Ye-
zid iils de Muawiiyé Ler fesait contre le bas empire, et qui, sous ce
double rapport, avait la réputation d'être mort saint et martyr. Lq
sort voulut enfin que cette ville tombât au pouvoir de Mohammed
11, et que le bruit de la sainteté d'Eyub se renouvellât au milieu du
tumulte des armes. Aussitôt un certain Ach-Scheras'ud-din , Scheykh s
favori de ce Sultan 3 s'imagine avoir vu en songe un esprit céleste,
qui lui avait indiqué le lieu où reposaient les cendres du saint, et,
à l'appui de sa révélation, il assure qu'il trouvera au même eu-
droit une source d'eau avec un marbre blanc portant une inscription
en bébreu. A son réveil il court raconter sa vision au monarque 3
lequel ordonne aussitôt d'aller creuser le terrain à l'endroit indiqué ,
qui était hors de la ville et à l'ouest. Soit bazard , soit fourberie , on
y trouva eu effet un marbre blanc et une source. Ainsi fut reconnu
le tombeau d'Eyub, quelques semaines après la prise de Constan-
tinople; et c'est de cette époque que date ia construction du somp-
tueux Turbé , qui est à l'un des côtés de la mosquée d'Eyub dans
le faubourg du môme nom. Ce monument achevé, le Sultan s'y ren-
dit en grande pompe pour y faire sa prière; et là , Acb-Sehems'ud-
dinn , accompagné des principaux Ulema , lui ceignit un sabre ma-
gnifique. Depuis lors celte cérémonie a toujours été pratiquée par
ses successeurs le cinquième ou sixième jour après leur avène-
ment au trône , et elle leur tient lieu de sacra et de couronnement,
C'est donc l'origine merveilleuse qu'on attribue au Turbé d'Eyub et
îa préférence que les Sultans lui donnent sur tous les autres, qui
sont la cause de ce que le peuple s'y porte plus en foule que par-
tout ailleurs. Les dévots y boivent de l'eau de la source qui est au fond
de la fosse, dont, pour plus de commodité, on a fait un puits qui
est dans l'intérieur du Turbé même; et il est rare qu'ils en sor-
tent sans y avoir fait une offrande d'argent, de bois d'aîoès, d'ambre
gris et surtout de cire blanche. Ce Turbé est ouvert jour et nuit, et
276 Religion des Ottom a 8 s.
il y a aux deux bouts de la sépulture deux flambeaux toujours allu-
més. Du côté de la tête il y a un étendard planté en terre et en-
veloppé d'une draperie verte, signe emblématique de la condition
du saint. Voyez le tout à la planche 47. Aujoutons à cela, que ce
Turbé et la chapelle du sérail où l'on conserve les reliques du lé-
gislateur Arabe, sont les seuls endroits de la capitale) dont l'entrée
soit interdite à ceux qui ne professent pas l'islamisme (1); que cer-
taines mosquées ont des hospices gratuits pour les voyageurs indigens,
et que d'autres ont des bains aussi gratuits, où les pauvres peuvent
aller se laver et faire leurs purifications , sans autre obligation pour
eux que de bénir la mémoire des auteurs de ces pieuses fondations.
COSTUME civil.
JLje costume civil, dont nous allons traiter maintenant, n'est pas
tellement étranger à la religion, que nous n'ayons plus du tout à revenir
sur cette dernière : surtout les actions du Musulman lui sont si étroi-
tement liées, qu'il n'en est aucune qui ne soit pour ainsi dire déter-
uiema minée et réglée par elle. Nous avons souvent parlé des Ulema , mais
1 qu'a» mm. Ï10US n'avons pas encore dit positivement ce que c'est que cette classe
de personnes: ce que nous alions faire ici. On voit par les anna-
les des Mahométans, que les CalifFes successeurs du Prophète , réu-
nissaient dans leur personne les deux autorités spirituelle et tem-
porelle, et qu'ils regardaient la première comme le plus auguste
et le plus sacré de leurs droits. Devenus ainsi les interprêtes du
courann et de la loi sacrée, les Califes étaient en même tems pon-
tifes, ministres de la justice et docteurs en droit universel , trois em-
plois qu'ils exerçaient par eux-mêmes ou par le moyen de vicaires,
tant dans la capitales que dans les provinces snjétes à leur domi-
nation. Ces vicaires, qui n'étaient pas moins distingués du reste des
habitans par leur condition que par la nature et l'importance de
leurs fonctions, prirent les deux noms de Foukahha , qui signifie
(1) Cette exclusion est si rigoureusement observée , que M.r d'Ohsson,
qui , par ses adhérences, aurait pu s'en procurer l'entrée, fut conseillé de
s'en abstenir , pour ne pas s'exposer aux insultes d'un aveugle fanatisme ,
et dut se contenter d'en retirer furtivement et à plusieurs reprises le des-
sin de peintres Mahométans,
ftlvji ,■ frrinrn Ulrh.r,
DES O T T O M A S S. ZfJ
jurisconsulte, et â'Ulema qui veut dire docteur, sage ou lettré.
Quoique ne formant qu'un seul ordre ayant une hiérarchie , ils fu-t
rent divisés en trois classes principales , composées ; la première des
ministres du culte appelés Imam; la seconde des ministres ou doc-
teurs de la loi avec le titre de Mbuphty ; et la troisième des mi-
nistres de la justice nommés Cady ou Cazy. Sous les Califes Oai-
miades , Abassides et Fathimites, et beaucoup plus encore à l'époque
où divers usurpateurs se disputaient l'empire sur les trois continens,
le corps entier des Ulema reçut plusieurs attaques , malgré lesquelles
cependant les ministres de la justice surent se maintenir au premier
rang. Celui d'entr'eux qui parvenait à s'asseoir sur le siège du
premier tribunal de la ville où le souverain fesait sa résidence, était
regardé comme le chef de tous les Ulema, et s'appelait par antono-
masie Baziy-ul-Couzath , ou le Cady des Cady.
Le même système fut adopté par la maison Ottomane; mais Leur* études
l'empire continuant à s'agrandir, Mourad I.er commença à donner
le titre de Cazy-Asker au premier des Ulema. Mohammed II porta
le nombre de ces dignitaires à deux, auxquels fut conservé le même
privilège jusqu'à Suleyman l.er, qui leur donna pour chef le Mouphty
de la capitale. Les jeunes geus qui veulent se faire Ulema vent à l'un
des Medressé dont nous avons déjà parlé ; et lorsqu'ils ont atteint un
certain âge et acquis les connaissances requises, ils ont la faculté de
choisir entre les trois professions de ministre de la religion , de légiste
et de jurisconsulte celle qui leur plait, avec celte différence pourtant,
que cette dernière offrant un plus vaste champ à l'ambition, elle exige
de plus longues études. Les aspirans sont soumis à divers examens, qui
leur sont faits par les Muderriss et par le Mouphty; et lorsqu'ils les
ont subis avec succès 3 ils passent dans l'uu des collèges où l'on étu-
die soulemeot le droit: de ce collège, où le nombre des étudians
est plutôt considérable, il en sort tous les six mois deux, qui sont
ordinairement les plus âgés et les plus instruits. Alors on leur donne
le nom de Mulazim , ou aspirant, avec un certain traitement qui
s'appelle Mulaziinet-Keoghidy. Les étudians arrivés à ce point peu-
vent tourner leurs vues, ou vers un emploi de Naïb , qui est une
magistrature du cinquième et dernier ordre; ou vers celui de Cady,
qui est une magistrature du quatrième ordre; ou enfin vers la pro-
fession des Muderriss ou docteurs en droit et professeurs dans les
écoles publiques. Cette dernière condition étant la plus distinguée ,
et celle qui ouvre l'accès le plus facile aux trois premières char-
^7°* Costume civil
ges de la magistrature, il faut des protections pour y parvenir. Ou-
tre cela, ce n'est qu'au bout de sept autres années, et après plu-
sieurs examens , que ces aspirans peuvent espérer du Mouphty le ti-
tre de Muderriss, et alors ils ont à passer par dix autres grades,
qu'ils ne peuvent parcourir que l'un après l'autre; ensorte que c'est
fort heureux que d'arriver à quarante aus au dixième, qui est ce-
lui de Suley-Maniyè : les exceptions à cette règle sont bien rares. I! y
a dans l'empire Ottoman trois classes de Muderriss: la première
comprend ceux de Conslantinople ; la seconde ceux d'Audrinople et
de Prusa ; et la troisième ceux des autres villes des provinces. Il est
inutile sans doute d'observer que les Muderriss de la capitale sont
les plus favorisés; lorsqu'ils sont portés de la liste des Muderriss
sur celle des Mollah de première classe , ils parviennent par gra-
dation à la magistrature de Sadr-Roum , et enfin à la dignité de
Schcikh'ul-lslam , qui est le chef suprême du corps vénérable
des Ulema.
Movphiy de Dans les commencemeus on donnait le nom de Mouphty à tous
Cotislaritinople • -i t i- « < i t • r • ■ , «
ei de province. les docteurs de la loi , parce que leur emploi était alors d'annoncer et
de publier les lois canoniques, et de prononcer par des décisions ou des
sentences dites Fetkira , d^où leur es£ venu leur nom de Mouphty , sur
les doutes qui leur étaient proposés tant en matière civile et crimi-
nelle , qu'eu fait de dogmes et de pratiques religieuses. Et pourtant ils
ne laissaient pas, malgré l'importance de leurs fonctions, de céder la
droite aux Cady, qui n'étaient que tes juges ordinaires dans les vil-
les, comme cela se voit encore dans les provinces de l'empire. Mais
à Constantinople , les deux charges de Cady et de Mouphty , après
que cette ville eut été déclarée résidence impériale., ne tardèrent
pas à être réunies dans une seule persone , qui fut !e célèbre Djelal-
Zadé-Khidir-Bey-Tschéléby , auquel fut donné le tilre honorable de
Scheikh'ul-lslarn , c'est-à-dire doyen de {'islamisme , et un pouvoir
très-étendu sur tous les Mouphty des provinces. On vit môme ces
deux dignités réunies à celles de Cady de Galata et de Scutari , et
de Muderriss de Sainte Sophie dans Feramourz-Xadé-Koussrew-Mo-
hammed-Efendy successeur de Khidir-Eey , qui, par son savoir et sa
piété, était appelé par ie monarque même l'Ebu-Hanifé du siècle;
et ce qui rend encore plus étonnant le haut dégre de crédit où il
était parvenu, c'est qu'il était Grec de naissance. Ce personnage
ayant jugé à propos de donner sa démission en 1472*5 Mohammed
II divisa les deux dignités , et donna celle de Mouphty à Abd'ul-Kerim-
des Ottomans. 479
Efendy. Les Mouphty enrent soin néanmoins depuis lors de conser-
ver la prééminence qu'ils avaient prise sur les Gady. Trois d'entr'eux
surtout cherchèrent à assurer à leurs successeurs le grade éminent
dont ils étaient revêtus, savoir; Eb'ous-Sououd-Efendy , le seul qui
l'ait conservé trente ans de suite ; Areby-Aly-Efendy , qui fut père de
quatre-vingt-dix-neuf enfans ; et Tsohiwy-Zadé-Mohammed-Efendy ,
qui fut assez habile pour mériter l'honneur d'une visite publique de
la part du grand Visir Oeuzdémir-Oghlou-Osman-Pascha , chose sans
exemple dans les fastes de la monarchie. Suleyman î.er qui régnait
alors assura au Moupthy ce degré de prééminance, en lui accor-
dant une juridiction immédiate sur le corps des Ulema répandus
dans tout l'empire. C'est pourquoi les deux Cazi-Asker et le Mollah
précepteurs du monarque , qui auparavant avaient le pas sur le Mou-
phty, lui sont aujourd'hui subordonnés.
D'après ce qui a déjà été rapporté concernant le Sultan et le
grand Visir, il ne nous reste que fort peu de chose à dire à l'égard
du Mouphty. Comme premier ministre de la religion, ses fonctions
sacerdotales se bornent à celles qu'il remplit envers la personne du
souverain, comme on l'a vu précédemment. Comme chef de la ma- 'Bomenrt
1 m du Moupthy
sistratnre il n'a point de tribunal propre; et s'il arrive, ce qui est de
r ,.,.. 1 1 , a i . Ccnsttmtiriople,
bien rare, qu il soit interpelle clans des controverses de religion , ou
sur des points d'une haute importance, il ne répond pas comme
Hakîm, ou juge, mais comme Hakem ou arbitre suprême. Cette
haute prérogative, par l'effet de laquelle il devient comme le pre-
mier oracle des lois, qui, à dire vrai, sont théocratiques et embrassent
l'administration civile , politique et militaire , fait qu'il est tenu dans
une sorte de vénération 3 qu'il est traité avec les plus grands égards
par les principaux personnages de l'état , et honoré du nom de no-
tre seigneur bienfaiteur ou de monseigneur par excellence. Investi
pour le spirituel de la même autorité qu'a le grand Visir pour
le temporel , il est., ainsi que ce dernier, installé au sérail et en
présence du Sultan dans sa charge : ce qui se fait en le revêtant
d'une pelisse doublée de zibeline et en drap^ non brochée en or comme
celle du grand Visir, mais de couleur blanche ; et , dans les céré-
monies publiques, ce dernier se place à la droite du monarque, et
le Mouphty à sa gauche.
Quoique conférée à vie, cette dignité n'en est pas moins suscep- Paeïm a être
tible cependant d'échapper au Mouphty avec tous les honneurs qui epçse
l'accompagnent, au moment où il s'y attend le moins. Il ne fa*ut
â,8o Costume civil
pour cela qu'un rival puissant, qu'un adroit intrigant, un grand
Visir ombrageux qui le voie de mauvais œil et le rende suspect an
souverain. Du faite des grandeurs il se voit en un instant précipité
daus l'abîme , et la moindre de ses disgrâces est de ne pouvoir plus
habiter la capitale. Autrefois il devait en sortir le jour même de
sa déposition, pour être conduit sous la garde d'un officier dans
une des îles de l'Archipel , ou dans une autre ville de l'empire ,
avec défense de s'en éloigner sans une permission du Sultan. Ah-
med III fut le premier à se relâcher de cette sévérité, en per-
mettant aux Mouphty déposés d'habiter leurs maisons de campagne
le long du Bosphore, mais sous la condition expresse d'y vivre iso-
lés au sein de leur famille s de n'y recevoir aucun étranger, et de
n'avoir aucune relation avec les grands de la cour. Ah l'ul-Haruid
Ler usant encore de plus d'indulgence leur permit de rester dans
Codstantihople s mais seulement eu hiver, et dans une retraite en-
core plus rigoureuse qu'à leurs maisons de campagne.
Sullûiuu Le Mouphty, quoiqu'il n'ait pas de tribunal contentieux corn-:
duMoupay. me |es au(res rniuistres, ne laisse pas d'avoir un certain nombre
de substituts,, pour l'expédition des affaires de sa compétence. Un
d'eux, qui 3'appelle Scheikh'ul-Islam-Kehayassy , ou lieutenant du
Mouphty, a dans ses attributions l'administration des biens conver-
tis à perpétuité en Vakf ', avec la partie politique et économique.
Un autre est le Telkhissidjy ou agent du Mouphty près du gouver-
nement ; il est ainsi appelé, du motTelkhiss, par lequel est dési-
gné le mémoire que cet agent présente au gouvernement au nom
de son chef. Un troisième est le Mektonbdjy, qui fait les fonctions
de chancellier, et est chef du bureau de brevets, des diplômes et
des commissions qui regardent le ministère du chef de la loi. Enfin
]e quatrième, appelé Fethwa-Eminy , est chef d'une espèce de
bureau composé d'environ vingt écrivains, dont l'emploi est de
rédiger dans une forme légale et dans les termes prescrit^, les
sujets sur lesquels la loi est consultée. Si c'est un homme qui de-
mande la consultation, elle est donnée sous des noms supposés tels
que ceux de Zeid , Amr , Bikir ec. : si c'est une femme, ces uoms
sont Hinndé, Zeinebé , Khadidié etc.; enfin si c'est le Sultan, ce
sont ceux de Padischah-ïslam , Empereur de V islamisme , ou Imam-
ul-Musliminn. Voici quelques exemples de ces consultations. Si ,
après la prise d'une ville ennemie, Padischah- Islam a converti en
mosquée une des églises ; et si , reprise par l'ennemi et la mosquée
DES OïTOM A N S. 2,8 ï
convertie de nouveau en église , cette ville retombe au pouvoir de
Padischah-Tslam , serait -il obligé, dans le cas où il ny aurait pas
de capitulation contraire , de reprendre sur les Chrétiens cette église ,
pour en faire encore une mosquée ? Réponse: oui. Si Zeid a fait
le namaz en habit de soie, ou de couleur rouge et jaune, son na-
maz est-il bon? Réponse: oui; mais cette circonstance ne laisse pas
d'être rèprèhensïble aux yeux de la religion. Est-il permis à Hinndé
Musulmane de se montrer le visage découvert devant Amr sa cap-
tive ? Réponse: non. On peut juger par ces exemples de la nature
de ces consultations et des réponses qui y sont faites ; et chaque
jour il en est expédié un nombre considérable , qui sont préparées
d'avance, sur toutes sortes de matières, et particulièrement sur les
successions. Les réponses, quoique devant êtres données gratis } ne
s'obtiennent néanmoins qu'en payant cinq ou six sous , ou paras ?
aux employés du bureau.
Immédiatement après le Mouphty viennent les deux Cazi-As- cazi-Asier.
ker, l'un de Romélie, appelé Sadr-Roum/, et l'autre d'Anato-
lie nommé Sadr-Ànadouly. Sous les premiers Sultans, il n'existait
dans la capitale qu'un seul Cady, qui n'avait d'autre prérogative
qu'un simple droit de prééminence sur les Cady des provinces.
Eu i36a, Mourad T.er voulant particulièrement honorer le Cady
de sa cour nommé Cara-Khalil-Dienndéry , lui conféra le titre
de Cazi-Asker, avec une certaine juridiction sur tous les Olema
de l'empire. Cette dénomination de Cazi-Asker , qui signifie juge
militaire, indique que ce fonctionnaire était chargé de l'adminis-
tration de la justice parmi le3 troupes, soit au camp, soit en tout
autre lieu. Et en effet, toute société doit, selon les principes
de f 'islamisme , avoir un magistrat. Le Cazi-Asker juge les causes en-
tre les particuliers; il légalise en outre tons les actes civils, qui,
chez nous sont dressés par les notaires, et en l'absence du Mouphty
ou de l'Imam il en remplit les fonctions. Il n'y eut qu'un seul
Cazi-Asker jusqu'en 1480 , où 3 à l'instigation, dit-on, du grand
Visir Carmaoy-Mohammed-Pascha , qui souffrait mal volontiers la
hauteur de Manissa-Tschèlebissy , alors Cazi-Asker , Mohammed II
en nomma un second , en alléguant pour prétexte que le fardeau
des affaires lui rendait un collègue nécessaire. Ces deux magistrats
principaux ont continué depuis lors à porter le nom collectif
de Sudreiuu. La faculté de nommer les Cady et les Naïb , ainsi
que les ministres du culte dans les provinces Européennes a été
Europe. Fol. I. P. III. 36
û8ia Costume civil
conservée au Sadr-Roum, ou Cazi-Asker de Romelie: faculté dont
jouit également le Sadr-Anadoly ou Cazi-Asker de Natolie dans
l'étendue de sa juridiction.
Teur Le même Sultan ayant ensuite déféré au Sadr-Roum la connais-
juridicûon. sance des causes pour les Musulmans , et au Sadr-Anadoly celle des
causes pour les non Musulmans à Constantinople, l'Istambol-Gadissy ,
les Mollah de Galata , de Scutari et d'Eyub, qui sont quatre autres
magistrats de la même ville, eu conçurent des inquiétudes. S'étant
réunis, ils firent tant, sans cependant contrarier le Sadr-Roum,
qu'enfin Moustapha II ôta au Sadr-Anadoly ses attributions ordi-
naires } et ne lui laissa que la faculté de juger les causes , qui lui
seraient dévolues d'après un ordre exprès du gouvernement. Ainsi
furent augmentées, au détriment du Cazi-Asker de Natolie, les at-
tributions de ces quatre magistrats, et surtout celles du Cazi-Asker
de Romélie au tribunal duquel, comme le premier de tous, sont
renvoyées toutes les causes, ainsi que les plaintes en matière civile
et criminelle adressées au grand Visir, après l'examen qui en a été
fait dans son divan. Il est libre au Sadr-Roum d'évoquer à son tri-
bunal les causes pendantes devant les antres tribunaux de la capi-
tale, et de faire mettre les scellés sur la demeure des princi-
paux personnages après qu'ils sont décédés; et dans le cas où
cette mesure aurait déjà été exécutée par d'autres magistrats, ses
officiers ont le droit de rompre les premiers scellés pour y appo-
feer les leurs. Il est inutile d'observer que cette précaution salu-
taire, dont l'objet tend à assurer aux héritiers mineurs ou absens
la succession du défunt, n'empêche pas qu'une grande partie de
cette même succession ne devienne la proie des ministres de la jus-
tice, tant il est vrai que partout il y a des abus! Parmi les nom-
breuses prérogatives qu'a le Sadr-Roum, on ne doit pas passer sous
silence la faculté qu'il a de s'informer de tous les procès qui regar-
dent les biens domaniaux , ainsi que des crédits de l'état et des
intérêts du fisc. Du reste il fait juger en son nom toutes les causes
relatives aux successions, tant pour Constantinople que pour les
provinces Européennes, avec le même privilège que celui dont jouit
le Sadr-Anadoly dans les provinces Asiatiques: aussi retirent-ils Pud
et l'autre des sommes assez fortes des juges ordinaires dans cha-
que ville, et dans chaque district. Ils ont sous eux chacun six
chefs de bureau, savoir; le Tezkéredjy, qui est chargé d'expédier
les provisions à tous les Cad y des provinces; le Rouznamtschedjy ,
L rlstamlol-
Cadissy ,
el Mollah
des autres
villes.
des Ottomans. 2,83
de qui émanent les décrets et les brevets des pensions pour les mi-
nistres du culte; le Matlabady , qui tient la liste des Cady des pro-
vinces pour la montrer tou3 les mois aux candidats, qui fait con-
naître les postes vacans, et donne au Cazi-Azker les noms des coa-
currens les plus anciens; le Tatbikijy , près duquel sont déposés
les sceaux dont la remise doit être faite aux nouveaux Cady le jour
de leur nomination; le Mektoubdjy , qui tient la correspondance du
Cazi-Àsker avec les différentes magistratures; et enfin le Kehaya ,
ou officier qui le remplace au besoin dans l'exercice de ses fonctions.
Il y a encore à Constantinople une autre sorte de magistra- Gael mi
ture , qui est celle de l'Istambol-Cadissy , ou jnge ordinaire , lequel ,
outre sa qualité de juge, a l'inspection du commerce, des arts,
des manufactures et des subsistances de la ville. II est aidé dans ses
fonctions par trois substituts particuliers, qui ont dans leurs attri-
butions, savoir; l'Ounu-Capanu-Naïby , l'inspection des denrées
qui entrent dans la ville; l'Yagh-Capanu-Naïby , celle de l'huile
et du beurre; et rAyak-INfaïby , la vérification des poids et me-
sures , ainsi que des prix et de la qualité des comestibles. Ces
fonctions sont remplies par les Mollah dans les autres villes de l'em-
pire. Les Mollah des deux villes saintes de la Mecque et de Mé-
dine , appelés Horemeïnn-Mollalery , sont les seuls qui , de leur
place peuvent parvenir à celle d'Istamboî-Cadissy : avant 1720 le
tribunal de la Mecque était regardé comme ayant la prééminence
sur celui de Médine. Les choses se fesant régulièrement, les qua-
tre Mollah, Bilad-Erben-Mollalery , d/AndrioopIe , de Bursa 3 du
Caire et de Damas , passent aux magistratures de ces deux villes
saintes. Les Mollah des foubourgs de Constantinople , ainsi que
ceux de Jérusalem, de Srnyrne , d'Aîep , de Larisse et de Saloni-
que sont de la dernière classe. Jusques vers la fin du XVII. e siècle
ces emplois étaient à vie; mais en réfléchissant aux abus qui pou-
vaient résulter de la longue permanence de ces magistrats dans une
môme ville, et à la multitude des candidats qui vieillissaient quel-
quefois dans le premier ordre sans avoir jamais d'avancement 3
on s'est déterminé à les rendre annuels. Il se trouve à Constanti-
nople plus de cent de ces ex-Mollah ou Mazoul , tels qu'un ex-
Moilah d'Alep , un ex-Istambol-Cadissy et autres ex-Mollah des
villes que nous venons de citer , avec un doyen ayant le titre de
Reis-ul-Oulema , qui tous attendent leur promotion , le doyen au
grade de Scheikh'ul-Isiam , et les autres à celui de Cazi-Asker.
Marques
dislincAives
"se Caù-Askei
Nakib'ul*
Esckraf chef
de tous
les Emirs,,
Faux Emirs
découverts
comment Us
sonl punis.
284 Costume civil
Les deux Cazi-Asker et l'Istambol-Cadis?y reçoivent au palais
et en présence du grand Visir une pelisse ou étoffe verte doublée de
zibeline en signe de leur nomination; ils ne se prosterneut ni ne s'in-
clinent devant le trône; ils saluent le grand seigneur en tenant la
main sur la poitrine et baisent le bas de sa robe. Les deux Cazi-
Asker assistent au divan du sérail , et s'y placent sur le même banc
que le grand Visir , et à sa gauche. Si le Sultan va à la guerre on
élève devant leurs tentes deux queues de cheval , comme cela se
pratique à l'égard du grand Visir et du Mouphty qui en ont trois.
A l'instar de celui-ci, qui peut, s'il le veut, se servir dans le voyage
d'une voiture couverte d'une étoffe rouge, ils peuvent également en
avoir une j mais en étoffe verte. Enfin l'Istambol-Cadissy et les deux
Cazi-Asker ont en outre l'espoir d'être promus un jour par le Sul-
tan à la dignité de Nakib'ul-Eschraf.
Cette dernière dignité donne à celui qui en est revêtu la qua-
lité de chef ou commandant de tous les Scherifs qu'il y a dans
l'empire , et qui , selon eux , y forment le trentième de la popula-
tion. Anciennement le nom de Scherif ne se donnait qu'aux dix
chefs du gouvernement aristocratique de la Mecque, lorsque celte
ville était encore dans l'Idolâtrie; et après qu'elle eut embrassé le
Mahométisme il passa à ses gouverneurs, qu'on croyait être des
descendans immédiats du Prophète du côté de Fatitrse sa fille. Ce
îsom s'étendit ensuite aux enfans de leurs enfans, auxquels on doune
encore ceux d'Emir et de Seyyd „ qui signifient noble, seigneur,
maître. Quelques-uns d'entr'eux prennent même le surnom de Esvlad-
liessoul, ou de Zoul-Gourba , qui équivalent le premier à enfans,
et le second à pareus et alliés du législateur Arabe; d'autres se
font appeler Alewy ou Alides, du nom d'Aîy époux de Fatime,
on de Beni-Haschim fils de Haschim bisayeul de Mahomet.
Plusieurs de ces Scherif sont magistrats , ecclésiastiques , bour-
geois on militaires ; d'autres gagnent leur vie à exercer queiqu'art
ou quelque métier , ou à faire les mendians, Il en est d'autres en-
fin , qui profitant du manque de registres publics où les généalo-
gies soient conservées, se font passer pour Emirs, dans la vue
de se rendre plus recommandables aux yeux de leurs compatrio-
tes. S'il leur arrive cependant d'être en cela convaincus d'impos-
ture, le Nakib'ul-Eschraf procède contr'eux avec la plus grande
rigueur, et leur applique les peines portées par les Fethvra du
Mouphty Abd'ullah-Efendi , qui sont des actes de contrition , des
des Emirs,
des Ottomans û85
reproches humilians , l'aveu public de leur faute dam le quartier
où ils habitent , et une détention rigoureuse, jusqu'à ce qu'ils don-
nent de& signes sincères de repentir. Il se voit de terns en tems à
Constantinople et dans d'autres lieux de l'empire des exemples de
ces punitions: et à considérer les avantages qu'il y a à se faire
passer pour Emir, ceux qui usent de ce stratagème pour se les
procurer sont vraiment excusables.
Par le mot Emir, le peuple entend un homme bien fait , Privilèges
exempt de tout défaut corporel, et qui, par une grâce spéciale
du prophète ne se verra jamais réduit à la mendicité. Et en effet,
s'il arrivait qu'un Emir fût mal conformé, c'en serait assez pour faire
naître des soupçons sur sa naissance , et pour l'obliger à en prouver
la légitimité. Les Emirs se distinguent aux différentes dénominations
qu'on leur donne 3 ainsi qu'au morceau de mousseline verte dont leur
turban est décoré ; et leurs femmes font également pompe de la
même couleur dans leur coiffure. A la faveur de ces distinctions,
ils sont sûrs d'être respectés des gens de tout grade et de toute
condition; et une insulte faite au dernier d'entr'eux est réputée
incomparablement plus grande, que si elle l'était à tout autre Mu-
sulman. Si uo Emir s'est mis dans le cas d'être puni , l'officier de
police lui ôte son turban vert 9 et ne le lui rend qu'après qu'il a expié
sa peine. Les Emirs qui se présentent aux audiences des tribunaux et
des divans pour affaires contentieuses ou autres, y sont toujours ad-
mis les premiers. Un seigneur, qui a un Emir à son service, ne lui
permet pas de porter le turban vert, soit pour ne point avilir ce
titre, soit pour pouvoir lui commander en toute liberté. Ceux d'en-
tr'eux qui ont quelqu'emploi important, civil ou militaire, s'abstiennent
également de mettre leur tnrban dans les cérémonies publiques, pour
ne pas paraître vouloir se donner encore plus de lustre, en s'y mon-
trant avec l'enseigne imposante de leur naissance : au contraire les
autres Emîrs membres du corps des Ulema , soit magistrats, docteurs
ou ministres du culte, ne quittent jamais le turban vert. Cette op-
position d'usages est un effet de la maxime consacrée en politique,
qu'un inférieur ne doit jamais se^montrer au dessus de son supérieur.
Les princes Ottomans n'étant pas de la descendance du prophète, et
par conséquent ne jouissant pas du privilège de porter le furban vert,
ils ont cru à propos de défendre qu'un Emir , fait grand Visir ou
Scheikh'ul-Islam 3 pût se présenter avec le turban vert à l'audience
du monarque , et cela pour ne pas avoir à se racheter de cette es-
286 Costume civil
pèce d'humiliation, en les obligeant à une étiquette plus rigoureuse.
Il en est de même des autres principaux dignitaires de l'état. Ce-
pendant lorsque le Sultan ou le grand Visir passent par la ville in-
cognito ou travestis, ils portent toujours le turban vert.
Autotki Ce qu'il y a de bon pour cette classe de personnes , c'est que
du£c£^f!1" Ieur Nakib'ul-Eschraf n'est bientôt plus dans la dépendance du Sul-
tan, étant maintenant nommé à vie; et qu'en parvenant aux em-
plois ci-dessus, et même devenu doyen de tous les ex-Cazi-Àsker ,
il ne perd jamais son titre ni son autorité sur le corps des Emirs,
à moins qu'il ne soit fait Scheikh'ul-Islam , parce que ces deux
dignités sont incompatibles dans la même personne. Lui seul a
le droit d'assister à la fête du Mewloud dans la mosquée Sultau-
Àhrned sous cru pavillon vert, à droite et près de l'autel, et de
condanner à la prisou s à la bastonnade ou autres châtimens , les
Emirs dans tout l'empire : ces châtimens s'appliquent dans sa de-
meure pour ceux de Constantinople , et pour les autres dans celle
de ses lieufenans. Ces officiers et autres, qui tous sont Emirs, et
portent le titre de Nakib , ont le dix pour cent des sommes que
les autres Emirs sont condannés à payer à leurs créanciers.
Il v a dans l'empire dix autres villes de seconde classe, qui
Autres juges ] tr ' I
dans les mites ont chacune un Mollah, fuge', lequel se prend annuellement parmi
de seconde . .
dusse. ceux des Muderriss de la capitale, qui renonçant à l'espoir souvent
déçu de parvenir à un plus haut grade, aiment mieux prendre
un emploi médiocre actuel , que d'en attendre un plus considéra-
ble , mais incertain. Ces Mollah sont appelés Meuassib-Dewriyé ,
parce que c'est entr'eux que roulent ces emplois, et il y en a tou-
jours soixante ou .-oixante-dix qui passent la plus grande partie de
leur vacance à Constantinople, où ils soupirent vainement après
l'honorable titre d'ex-Moilah. Il existe en outre dans cette ville
trois tribunaux spéciaux, dont les juges sont certains magistrats
du troisième ordre appelés Mufettisch , de la nature même de leurs
fonctions, dont l'objet est de juger les causes concernant les fVakf,
et surtout celles qui sont de la compétence du Mouphty par le-
quel ils sont nommés, du grand Visir et du chef des Eunuques noirs:
il y a uu tribunal semblable à Andrinople , et un autre à Bursa.
Dans toutes les autres villes, ces causes rentrent dans les attributions,
des juges ordinaires, qui sont les Mollah, les Cady et les Nayb.
Les Cady de cette classe 3 et qui sont au nombre de quatre cent
cinquante-six, sout envoyés comme juges ordinaires dans toutes les
des Ottomans 2,87
villes les moins considérables de la Natolie, rie l'Egypte et de l'Asie.
Ils ont le choix de la province où ils préfèrent être envoyés; mais
une fois qu'ils y sont , il ne leur est plus permis de passer dans
une autre. A l'exception des deux Cad y de l'Egypte, appelés l'un
de Mahaltet'nl-Merhhoum , et l'autre de Djiziyé, qui, en vertu d'ua
privilège de Sélim I.er, par lequel fut faite la conquête de ce pays 3
sont à vie, les autres ne restent pas plus de dix-huit mois en place;
et malgré la faculté qu'ont les Cazi-Àsker de conférer ces emplois
à vie aux sujets qui les mériteraient le plus par leur âge ou leurs
services, ils ne se hazardent point à en user, pour ne pas don-
ner lieu aux murmures que cela exciterait dans tout le corps des
Cady. Lorsque par tour d'élection ou par ancienneté les Cady par-
viennent aux grades supérieurs de Sitté y-Roumily , de Sit(é-y-Ana-
do!y et de Site-y-Missir (c'est-à-dire de l'Egypte ), qui sont les six
doyens, ils prennent ce titre de Tahhta-Bascky , et quittent la
province pour se rendre dans la capitale. Les deux premiers sont
donnés pour conseillers au Sadr-Roum, et les quatre autres au Sadr-
Anadoly. L'expérience et les lumières qu'ils ont acquises dans le
long exercice de leurs emplois, donnent beaucoup de poids à leur
opinion en matière de jurisprudence; et à certains jours fixes, ils se
rerident chacun chez son Cazi-Asker pour y être consultés. Outre ces
distinctions honorifiques, ils ont droit à certains bénéfices comme
les ex-Mollah de première classe. Reste la cinquième et dernière
classe des juges appelés Nayb, c'est-à-dire vicaires, parce qu'ils rem-
plissent réelement les fonctions de substituts des Mufti et des Cady.
Les Caza-Nayb sont juges dans les bourgs, les villages, les can-
tons et les districts ruraux dépendans de la juridiction d'un Mo-
lah où d'un Cady. Les Bab-Nayb sont des vicaires des Mollah de
première et seconde classe, qui jugent les causes de moindre im-
portance; les Molla-Vekily sont des juges en l'absence des Mollah;
les Cady-Vekily sont des sous-Cady; et les Arpalik-Naïb, des juges
dans les cantons qui sont laissés en bénéfice aux Mollah de pre-
mière classe.
Nous allons parcourir maintenant, plus rapidement encore que Les Moupiuy
nous ne l'avons fait des emplois civils , la classe des docteurs de la Jf,
loi et des ministres de la religion, dont l'emploi est jugé inférieur
aux emplois civils. Les docteurs en loi dans les provinces sont les
Mouphty : il y en a dans les grandes villes jusqu'à deux cent-dix,
pour l'expédition des réponses à donner par écrit à ceux qui dé-
Ci leur,
fondions.
Autres
ministres
de la re/igioui
288 Costume civil
sire ni savoir ce que le livre sacré a décidé sur certains points de
doctrine, de morale et de droit civil et criminel. Ces légistes , qu'on
pourrait appeler docteurs in utraque jure, donnent leurs réécrits
comme le Scheikh'ul-Islam, avec l'obligation de plus d'y apposer leur
sceau , d'y indiquer le lieu de leur naissance , d'y insérer mot à mot le
texte Arabe, et de citer le livre canonique d'où ils ont tiré leur
décision. Eu considération des quatre rites établis chez les Musul-
mans par leurs quatre principaux Imam, rites qui ont plus ou moius
de sectateurs, dont les uns, qui forment le plus grand nombre, s'at-
tachent aux décisions de l'Imam-Azam-Ebu-Hanifé , et les autres
tels que la plus grande partie des habitans de la Mecque, de Mé-
dine , du Caire , d'Àlep et de Jérusalem , à celles des Imam-Schafiy ,
Malik et Stannbel , le gouvernement s'est déterminé, pour des rai-
sons politiques, à donner à ces villes trois autres Moupthy , qui sont
autorisés à répondre aux questions qui peuvent leur être faites sur
les pratiques particulières à chaque rite, d'après l'opinion manifes-
tée par son Imam respectif. Les Mouphty sont tous nommés par le
Scheikh'ul-Islam , et n'ont aucun degré de prééminence l'un sur
l'autre; ils meurent dans leur emploi, le plus grand avancement
qu'ils peuvent avoir étant de passer d'une ville à une autre plus
considérable; mais en quelque lieu qu'ils se touvent, ils sont toujours
au dessous des Mollah et des Cady.
Tous les autres ministres de la religion se réduisent à cinq
classes , dont nous avons déjà fait mention. La première se compose
des Ghischëikh , dont l'emploi est de prêcher, ou plutôt de lire prin-
cipalement dans les mosquées tous les vendredis après l'office du midi
les discours qu'ils ont écrits. Le respect et Ie3 égards qu'on a pour
eux se mesurent sur la sagesse de leur conduite et sur l'intégrité de
leurs moeurs, et toute la différence qui règne entr'eux est dans le plus
ou le moins d'importance de la mosquée à laquelle ils sont attachés.
Ceux des quatorze mosquées impériales de Constantinople forment une
classe particulière de Scheikli, qui roulent entreux par ancienneté,
de manière que celui de Sainte Sophie , qui est regardée comme la
métropole , est le doyen de tons. Ces Scheikh , outre le nom gé-
néral en porteut un autre particulier, qui est celui de Meschailh-
Sélalinn , ou prédicateurs des mosquées impériales 3 ou de Meschaïkh-
Tarik , qui signifie Scheikh de promotion , étant en effet les seuls
qui , après un examen fait à chaque fois en présence du Mouphty ,
passent d'uue basilique à l'autre. Dans la seconde classe sont les
DES OïTOM A S" 3i 280
Katib, qui assistent à la prière solennelle du vendredi, et auxquels
seuls il est permis, en cas de besoin , de se donner un suppléant. La
seconde et troisième classe comprennent le3 Imam et les Muezzinn s
dont, l'emploi est 3 pour les premiers 3 de présider ressemblée dans -les
cinq namaz , et d'assister à la circoncision des enfans , aux mariages et
aux enterremens de leurs paroissiens; et pour les seconds, d'annoncer
des minarets l'heure de ces cinq namaz , et de savoir chanter eu
musique , motif pour lequel on exige qu'ils aient une voix mélodieuse.
Viennent enfin les Cayym, qu'on dirait les gardiens ou les marguil-
liers des mosquées, et qu'on pourrait assimiler en quelque sorte aux
ostiaires ou clercs de nos sacristies. Dans aucune de ces classes les
individus qui les composent ne sont réunis en communauté, l'usage
des maisons que nous appelons canonicales n'étant pas connu chez
les Ottomans; chacun d'eux jouit donc du salaire affecté à son emploi
dans l'habitation qu'il a choisie, avec sa femmes et ses eufan-:. Ils
sont sujets, comme tous les autres habitans , au magistrat de la ville ,
qui peut, comme un évêque parmi nous, les destituer de leur emploi
quand ils s'y comportent mal, ou les renvoyer quand ils n'ont pas les
qualités nécessaires pour le bien remplir. Le costume des Imam et des
Muezzion ayant été retracé ailleurs, nous avons seulement repré-
senté à la planche 48 les suivans , savoir; au n.° 1 celui du Seheikh-
ul-Islam; au n.° a le Nakib-ul-Eschraf en costume de cérémonie ;
au n.° 3 un Cazi-Asker en habit de printems ; au n.° 4 un Istam-
bol-Cadissy en habit d'hiver; au n.° 5 un Mollah en habit d'été,
et au n.° 6 un Cady.
Les promesses que fait la religion Musulmane à ceux qui la origine d**
professent de les combler de délices dans un autre monde, l'ima-
gination naturellement ardente des peuples chez lesquels elle est
répandue , et l'éclat des victoires remportées par le Prophète et
qui semblaient attester la divinité de sa mission , ont aussi en-
fanté chez ces peuples, dès l'origine du Mahométisme , une foula
de cénobites, qui, par l'austérité de leur vie, semblaient ne plus
tenir à la terre. La première année de l'égire , quarante-cinq habi-
tans de la Mecque et autant de Médine s'engagèrent par serment
de demeurer fidèles à la loi du Prophète , et formèrent une es-
pèce de congrégation , qui fesak profession de communauté de
biens , et de certaines pratiques de religion accompagnées d'un es-
prit de mortification et de pénitence. Pour se distinguer du reste
des Musulmans, ils prirent le nom de Sophy , qu'on donne amour-
Europc. Fol. I. P. III, 37
Gommunautesl
conwiuuttutcsi
390 Costume civil
d'hui à tout Musulman qui se voue à une vie retirée et con-
templative, et qui se consacre à l'étude et aux œuvres pénibles
inspirées par une dévotion extraordinaire. Nous avons voulu renfer-
mer dans cette définition les différentes étymologies données par
Tes Musulmans au mot Sophy , que les uns font dériver du mot grec
sophos , les autres du mot sof , qui est le nom d'un camelot gros-
sier dont s'habillaient les pénitens, et quelques-uns du mot sofa,
qui indique une des stations qui se font autour de la Keabé de la
Mecque, où les premiers néophites passaient leurs jours dans l'absti-
nence et les jeûnes. Non contens de cette dénomination ils y joi-
gnirent dans la suite celle de fackir , qui signifie pauvre, parce
qu'ils renoncent à leurs biens et aux plaisirs mondains pour se con-
former à ces paroles du prophète: Elfakr'u-Fakhy , la pauvreté
fait ma gloire.
Deuxpremièrh A l'imitation de ces dévots, Ebu-Bekir et Aly , dans la vue
Um peut-être de se rendre agréables au prophète , fondèrent chacun
une congrégation , où ils présidaient eux-mêmes séparément aux
différens exercices prescrits aux novices, qui venaient s'y incorpo-
rer volontairement. Les deux premiers fondateurs laissèrent en mou-
rant, l'un à Selmann-Farissy, et l'antre à Hassan-Bassry 3 la direc-
tion de ces congrégations, qui fut consacrée par le nom mystérieux
«le Kïlafet ou vicariat, et donnée dans la suite aux frères tes plus
vénérables par leur âge et par leurs vertus. L'enthousiasme, ou, pour
mieux dire., le fanatisme porta plusieurs frères à s'écarter de la rè-
gle primitive; et cette manie se propagea tellement, que des deux
congrégations, il se forma une multitude d'ordres monastiques. Par-
mi les fondateurs de ces ordres, il en est un dont nous rapporterons
certaines singularités propres à nous donner une idée de leur ca-
ractère et de celui de la nation. Uweis-Carny, c'était son nom,
natif de Garn dans l'Yemen , et qui était déjà solitaire, se mit l'an
37 de l'égire à prêcher qu'un jour l'ange Gabriel lui était apparu
en songe, et lui avait ordonné d'abandonner le monde pour se li-
vrer à une vie contemplative et à la pénitence; et il ajoutait que
ce messager céleste lui avait prescrit sa manière de vivre et donné
les règles de son institut: ce qui consistait à se tenir éloigné de la
société, à renoncer aux plaisirs, même les plus innocens, et à ré-
citer jour et nuit une quantité de prières. Pour mettre son ordre
plus en crédit il se fit arracher toutes les dents 3 en l'honneur,
disait-il, du prophète qui en avait perdu deux à la fameuse journée
des Ottoman s. 29 1
d'Uhud ; et il exigeait le môme sacrifice de ses disciples, en leur
donnant à entendre que si leur vocation venait vraiment du ciel ,
ils n'en seraient pas moins privés de leurs dents , et cela par un
ange qui serait venu les leur enlever pendant leur sommeil , et
qu'à leur réveil ils les auraient trouvées sur leur oreiller. Mais
cette manie de s'arracher les dents dut, avant même d'en venir au
fait, opérer une pleine conviction sur l'esprit de ceux qui ne se
sentaient point appelés à cette règle. Uweïs n'a eu qu'un très-petit-
nombre de prosélites, et encore pendant un assez petit nombre d'an-
nées, et il n'eut même pas la consolation de voir sou institut s'éten-
dre au dehors de l'Yemen où il était né.
L'ordre d'Uvveis , quoique n'ayant pu jeter de profondes raci- Nouvelles
nés, ne laissa pas cependant de contribuer à la formation d'autres , religieuses
p », . ,.,.. à chaque siècle.
ordres, dont les fondateurs s écartant moins que lm des institu-
tions d'Ebu-Bekir et d'Aly, étendirent les leurs sous diverses for-
mes. L'histoire du Musulmani^me nous offre à chaque siècle une,
deux ou trois nouvelles congrégations, parmi les instituteurs desquel-
les on en compte trente-deux des plus marquans , qui ont pris le
titre de Pir ou 5 cheikh , c'est à dire doyen ou ancien, et dont lea
sectateurs se sont donné celui de Derwisch , mot Persan , qui si-
gnifie seuil de la porte, et dans le sens figuré esprit d'humilité 7
retraite et persévérance , qui sont les principales vertus des ana-
chorètes. Nous nous abstiendrons d'entrer ici dans des détails, qui
ne pourraient être que fastidieux pour le lecteur, sur la fondation et la
diversité de ces congrégations. Cependant, malgré l'avantage qu'il y
aurait à désigner l'époque de leur institution , pour pouvoir en tems
et lieu rapporter à chacune d'elles le costume qui lui est propre ,
nous tâcherons, en conciliant, comme nous l'espérons,. la brièveté
avec les connaissances nécessaires à notre objet , de nous expliquer
de manière à en instruire suffisamment quiconque vondrait simple-
ment discourir, ou représenter en peinture ces différens ordres.
Des trente-deux, auxquels nous venons d'en porter le nombre, Ordres dérivés
deux seuls peuvent se dire dérivés de celui d'Ebu-Bekir, savoir; les Co,fgrê%aon
Besstamy, ainsi appelés de Bayezid-Bestamy mort en Syrie en 874, d'Ebu-ikhir.
et les Nakschibendy , qui ont aussi pris leur nom de Mohammed*
Naksehibendy mort en Perse Tan i35y. Toutes les autres congréga-
tions tirent leur origine de celle d'Aly. Mohammed-Nakschibendy
voyant presque anéanties sous celles-ci les deux congrégations mè-
res, crut se faire un mérite de les rappeler à leur règle primi-
29 i Costume civil
tive; et pour y parvenir il institua l'ordre de son nom, dont la rè-
gle, qui est la même que celle de l'ordre d'Ebu-Bekir , porte l'o-
bligation de réciter chaque jour en particulier diverses prières,
dont quelques-unes se répètent sept ibis, et d'autres jusqu'à neuf.
Les membres de ces congrégations ajoutent à cela quelque pratique
à leur choix , comme de se réunir plusieurs en commun > et à un jour
fixe de la semaine, pour réciter tous ensemble ces prières: ce qu'ils
font le plus souvent le jeudi soir après le cinqième namaz du jour. Ils
ont dans chaque ville et dans chaque quartier un lieu de réunion,
où ils vont faire leurs exercices de dévotion*, ils y sont assis et
dans le plus grand recueillement. Le doyen ou quelqu'autre con-
frère récite les prières, et l'assemblée répond en corps, tantôt parle
mot Bon qui vent dire tout puissant, tantôt par celui d' Allah qui
signifie Dieu. Les Nakschibendy ont dans quelques villes des salles
uniquement destinées à cet usage, et le doyen y est distingué des
autres frères par un turban semblable à celui des Scheikh des mos-
quées. Cette nouvelle congrégation, qui s'étend dans tout l'empire,
se compose de personnes de toute condition , depuis le simple parti-
culier jusqu'au plus grand seigneur.
Fondation II a encore été créé d'autres ordres, dont les principes sont
bien différens et la discipline plus rigoureuse. Ces différences se
fout remarquer, tant dans le vêtement et les pratiques religieuses,
qu'entre les Derwisch et leurs Scheikhs ou supérieurs. Ces derniers
portent l'habit de drap vert ou blanc, qui en hiver est doublé
de fourrures en peau de vair ou de zibeline, au lieu que l'habit
ordinaire des Dervisch est une espèce de feutre noir ou blanc , qui
&e fabrique dans certaines villes de la Natolie. Mais les figures que
bous avons tracées à la planche ^9 de ces différens costumes en fe-
ront mieux connaître les principaux caractères que tout ce que nous
en pourrions dire ici. Le n;° i représente un moine de l'ordre
d'Oeulwani , ainsi appelé du nom d'Oeulwan son fondateur mort en
766, lequel a pour coiffure un turban de mousseline à plusieurs plis.
Le n.° a est un Ed-Hemi 5 moine d'un autre ordre qui se forma
du tems d'Ibrahim-Ed'hem, lequel mourut à Damas en 777. Après
ces deux sortes de religieux viennent les Cadry institués par Abd'ul-
Cadir-Guilany mort à Bagdad en n65. Les Cadry et les Djelwety
portent ordinairement l'habit de feutre noir, les brodequins noirs
et le turban en mousseline de même couleur : ce turban , appelé
tadjh ou couronne j diffère de celui de beaucoup d'aures religieux,
de Derwtsch
«te,
des Ottomans. . 29 3
tant par la manière dont est pliée la pièce de mousseline qui l'en-
veloppe, que par la coupe de l'étoffe qui couvre le sommet de la
tête; et en effet, l'étoffe dont est fait le turban de PEd'hemi pré-
sente quatre plis, celle des Gadry six, et nous en verrons même
qui en ont jusqu'à dix-huit. Les Kufay reconnaissent pour leur fon-
dateur Seyyid Ahmed Rnfai , qui fut trouvé mort l'an 1182 dans un
bois entre Bagdad et Bassqra. Ils se distinguent des autres par un
pet it bonnet, appelé takkié simplement garni en toile ordinaire.
Les Mewlewy tirent leur origine de Djeal-ul-din-Mewlana mort
en 1273; et, à leur grand bonnet, on les reconnaîtra aisément
dans les planches suivantes. Sad'ed-din-Diebawy , mort en 1 335 dans
les environs de Damas , fonda l'ordre des Sady , dont le tadjh for-
me à peine six plis: le n.° 3 représente un Scheikh des Sady, et
le n.° 4 un Derwisçh Sady. On compte douze plis au tadjh des Bek-
taschy, qui révèrent comme leur fondateur Hadjy-Bektasch-Khoras-
sany surnommé Wely ou le saint, lequel finit ses jours en 1 35^ : les
n.os 5 et 6 représentent un Scheikh et un Derwisçh Bektaschy.
Les Khahvety dont on voit l'image au n.° 1 de la planche 5ô doi-
vent leur origine à Orner Kbalwety mort en iScjy , et les Babayi
représentés à la figure n.° 2 à Abd'ul-Ghany Pir-Bahayi mort à
Andrinople en 1^65. Les Bekry ont été institués par Pir-Ebu-Bekir-
Wefayi mort à Alep en 1496, et les Sunbuly par Sunbul-Yous-
souph-Bolewy qui finit ses jours à Constantinople en i^-iq : les pre-
miers, qui ont pour coiffure un grand bonnet appelé Tiulahh^ sont
représentés au n.° 3, et les seconds au n.° 4- Ibrahim-Gulscheny ,
mort au Caire en i533,a donné l'existence aux Gulschemy , appe-
lés aussi Rouscheny du nom de Dedà-Omer-Rouscheny , qui avait
été précepteur de leur fondateur: on voit au n.° 5 un Scheikh de
cet ordre, et au n.° 6 un Derwisçh: le tadjh de l'un et de l'autre
est à huit plis. Le Pir-Uftadè-Mohamraed-Djelwety , mort en i58o,
et Ussam'ud-din-Oeuschaky mort en iSgs, ont été les fondateurs,
le premier de l'ordre des Djelvety, dont le tadjh est à dix-huit plis, et
le second de celui des Oeuschaky ; ils sont l'un et l'autre représentés,
celui-ci au n.° a, et celui-là au n.° 1 de la planehe 5i. Il y a
encore les Niyassy, dont l'ordre fut fondé par Mohammed-Niyazy-
Missry qui mourut à Lemnos en 1694, et les Nour'ed-Diny , di-
sciples de Nonr'ed-dinn-Djerrahhy , qui cessa de vivre à Constantino-
ple en 1733: le n.° 3 offre l'image des premiers et le n.° 4 celle
des seconds. Enfin le dernier ordre reconnu des Ottomans est celui
294 Costume civil
des Djemaly, dont l'institution est un monument de la piété de
Mohammed Djemarud-din-Edirnewy , qui en 1760 a été enterré à
Constantiuople.
Utaget etc. Après cet aperçu rapide, des différentes institutions d'or-
dres de Derwiseh qui méritent d'être connus par quelque particu-
larité , nous allons voir quelle est la règle propre à chacun d'eux.
Eu général les Derwisch se laissent croître la barbe et les mous-
taches > et les Cadry,les Rufay, les Sady,les Khalwety , les Gul-
gcheny , les Djelwety et les Nour'ed-diny , portent aussi les che-
veux longs , pour se montrer encore plus exacts imitateurs des usages
du Prophète et de plusieurs de ses disciples. Les nos les laissent épars
sur leurs épaules , et les autres en forment une tresse qu'ils attachent
derrière leur turban. On donne à ces derniers le nom de setshlu ,
qui veut dire hommes aux cheveux, et ils vivent dans des couvens
séparés. Du reste les Derwisch, de quelqu'ordre qu'ils soient, por-
tent toujours en main ou à leur ceinture un chapelet composé de
33, de 66 ou de 99 grains, indiquant le nombre des attributs que
ce peuple croit appartenir à la divinité: l'usage qu'ils en font en
récitant plusieurs fois dans le jour les prières désignées par la rè-
gle de leur ordre, prouve qu'ils ne le portent point par une sorte
d'affectation de dévotion ou autre motif, comme le font parmi nous
quelques laïcs , mais par un véritable esprit de religion. Et en ef-
fet, il est prescrit à chaque religieux par les statuts de presque
toutes le3 congrégations, de réciter chaque jour VEssma'y-Ilahhy ,
c'est-à-dire les sept premiers attributs qui sont, i.° Ilahy ill'attah,
il n'y a de Dieu que Dieu], 2.0 Ya allahi oh Dieu! exclamation
qui exprime la toute puissance; 3.° Ya-hou , il est celui qui est , qui
a toute l'énergie du Ego sum qui sum prononcé par M'oyse; /\.° Ya-
hakk , oh Dieu juste ! ; 5.° Ya-haih , oh Dieu vivait ! ; 6.° Ya-cay-
youm , oh Dieu existant!; 7.0 enûn Ya-cahhar , oh Dieu vengeur!
Et pourquoi, dira-t-on , s'arrêter précisément au nombre sept? Le
célèbre Newton aurait-il aperçu le germe des découvertes qui ont
immortalisé son nom dans l'usage mystérieux que font les Musul-
mans de ce nombre, pour indiquer les sept firmamens, et les sept
rayons divins, d'où émanent, selon eux, les sept principales cou-
leurs qui sont, le blanc, le noir, le rouge, le jaune, le bleu, le
vert foncé et le vert clair?
La plupart des ordres que nous venons de nommer procèdent
dans leur noviciat par le nombre sept. Le novice admis , le Schéikh
des Ottomans. ao5
lui touche la main et lui souffle à l'oreille les mots rapportés plus
haut au n.° i , en lui enjoignant de les répéter cent-une , cent-
cînquante-une , ou trois cent-une fois par jour. Après cette céré-
monie qui s'appelle talkinn , le novice promet de vivre dans une
parfaite retraite , et de communiquer à son supérieur les songes et
les visions qu'il aura durant son noviciat. Ces songes doivent servir L
au Scheick d'éclaircissement non seulement pour juger de la sain-
teté de la vocation du novice, et des avantages spirituels qu'il doit
en retirer, mais encore pour connaître les époques où il devra lui
souffler les paroles restantes qui étaient d'abord au nombre de sept.
Dans cet état d'épreuve appelé tschillé , qui dure huit ou dix mois
et encore plus selon les cas , le novice ne porte d'antre nom que
celui de Keutsehek , et le Scheikh de Murschid ou directeur spi-
rituel. Parvenu au dernier grade qui est celui de Tekmilasuluk ,
où il est censé avoir atteint la perfection désirée, on l'incorpore
dans la congrégation qu'il s'est choisie. L'établissement de ces rè-
gles est attribué originairement au fondateur des Oeulwany; mais
elles ont été avantageusement modifiées par les Cadry et le Khal-
wety, sur le turban desquels on lit ces mots ilahhy ïlVallah tracés
en broderie sur le haut.
Chez les Mewlewi les novices sont soumis à des épreuves en- jy0l>!e;at
core plus rigoureuses: pendant mille et un jours ils sont employés plu$ cr;S"re"x
dans le couvent, aux offices les plu3 bas de la cuisine, ce qui s'ap- les lUumlmans'
pelle Kara-Coulloukdjy ; et s'ils y manquent un seul jour, ou s'ab-
sentent une seule nuit , ils sont obligés de recommencer leur novi-
ciat. Ce nombre de jours écoulé, le Derwisch chef de la cuisine
présente le novice au Scheikh 3 qui, assis dans un coin du sopha ,
le reçoit en présence de tous les Derwisch du couvent. Le candi-
dat baise la main au supérieur, et s'assied vis à vis de lui sur la
natte étendue dans la salle. Dans cette position, le cuisinier en chef
lui met la main droite sur la nuque et la gauche sur le front, et
le Scheikh lui tenant le bonnet suspendu au dessus de la tète lui
adresse les paroles suivantes prononcées par le fondateur de l'ordre
même: la vraie grandeur et la félicité réelle consistent à fermer son-
cœur aux passions humaines : la renonciation aux vanités du monde
est l'heureux effet de la force victorieuse que donne la grâce de no-
tre Saint Prophète. Ensuite, après avoir récité le commencement
d'une prière usitée en pareil cas , le Scheikh pose le bonnet sur
la tète du candidat, lequel se rend avec son parrain au milieu de
2,96 Costume ci y il.
la salle, où ils s'arrêtent tous les deux les mains croisées sur la poi-
trine, le pied gauche sous le droit et la tête penchée vers l'épaule
gauche. Le Scheikh se tournant alors vers le parrain lui adresse
ces paroles: puissent les services du Derwisch ton frère être agréables
au trône de V Eternel , et aux yeux de notre Pir .'puissent , dans ce nid
des humbles , dans cette cellule des pauvres , son contentement , son
bonheur et sa gloire aller toujours croissant ! disons Hou en hon-
neur de notre Mewlana. On répond Hou , et aussitôt le nouveau
frère quittant sa place va baiser la main au Scheikh, qui 3 près lui
avoir fait quelques exhortations paternelles sur les devoirs de son
état, ordonne aux autres Derwisch de le reconnaître et de lui don-
ner l'accolade fraternelle. Nous donnerons daus peu d'autres parti-
cularités concernant cette corporation.
Jtègie Le noviciat des Bektaschy, dont le eenre de vie est différent,
des Bektuschi. , . , , , , . . , . , ,
dure également mille et un jour. Leur règle les oblige à vivre d au-
mônes ; et à cet effet ils ont parmi eux des frères qui vont faire la
quête par les rues , sur les places publiques, dans les hôtelleries et
jusques dans les bureaux: ce qui ne se fait pas dans les autres or-
dres , auxquels pourtant cette dénomination de mendians est commune.
Les Bektaschy demandent l'aumône en ces termes: quelque chose
pour V amour de Dieu. Beaucoup d'e.ntr'eux cependant cherchent
à se procurer leur subsistance par le travail de leurs mains, qui,
selon le genre de celui qu'a choisi leur fondateur, consiste à faire
des cueillères, des écumoirs, des égrugeoirs et autres ustensiles
de cuisine en bois ou en marbre, ou à polir de petits morceaux de
marbre blanc ou veiné dont leurs confrères ornent leurs colliers et
les agrafes de leur ceinture 3 et à en faire de petites écuelles qu'ils
portent à la main droite pour demander l'aumône: voyez encore le
n.° 6 de la planche ^9- C'est le fondateur de cet ordre, qui, le
jour de la création du corps des Janissaires, étendît sur eux la
manche ds son habit et les combla de bénédictions : motif pour le-
quel ces troupes ont tellement en vénération l'ordre même, qu'il
y a toujours huit Derwisch Bektaschy logés et nourris dans leurs
casernes , et que leur colonel ainsi que la trente-neuvième compa-
gnie se font un honneur de prendre le surnom de Bektaschi. Gfcs
hôtes révérés ne font autre chose que de prier pour la prospérité
de l'empire et l'heureux succès de ces armes. Dans toutes les céré-
monies des Janissaires, et lorsqu'il y a divan au sérail , ils marchent
vêtus eu drap vert et les mains croisées sur la poitrine devant le
et nourriture
r> e s Ottomans. ngy
cheval de l'Aga. Le plus âgé d'entr'eux répète à chaque instant et
à haute voix ces paroles: Kerim'ullah , Dieu clément , à quoi les au-
tres répondent Hou, d'où leur est venu le nom de Hou-Kessohan.
Voyez le n.° 5.
Ou trouve dans toutes les parties de l'empire des couvens de vingt , Co,
trente ou quarante religieux s qui y ont la nourriture et le logement ,
et y vivent sous l'autorité d'un Scheikh. Le logement consiste en
une cellule , et la nourriture se compose de deux plats et quelque-
fois trois, mais bien rarement : chaque religieux mange seul: il leur
est néanmoins permis de se réunir au nombre de trois ou quatre.
Ceux qui sont mariés peuvent avoir une habitation séparée ( excepté
dans le couvent où le général des Mewlewy fait sa résidence, et
où il est défendu aux Derwisch mariés de passer la nuit), à con-
dition cependant qu'une on deux fois la semaine ils aillent y cou-
cher, et surtout la nuit qui précède la danse. Quant au vêtement
et autres objets d'une nécessité indispensable, chacun pense à se
les procurer par l'exercice de quelqu'art ou métier. Ceux qui ont
une belle écriture s'occupent à faire des copies des livres les plu3
recherchés ; et les religieux manquant de moyens semblables trouvent
toujours des ressources dans la bienveillance de leurs parens , dans
la munificence des grands et dans la générosité de leur Scheikh.
Nul vœu, nul serment, nul engagement ne lie les religieux m ne font
Ottomans à leur ordre; tous peuvent changer de communauté, ren- PTL%!'dZ?
trer dans le monde et y embrasser l'état qu'ils veulent, et pour- fieT*'ï,l
tant on en voit bien peu qui usent de cette liberté, dans l'opinion à rhabu'
où ils sont généralement que ce serait commettre un sacrilège , que
de ne pas mourir avec l'habit de l'ordre où l'on s'est fait recevoir.
Outre l'esprit de pauvreté et de persévérance qui forme la base de
leur institut, on admire encore en eux la soumission qu'ils montrent
envers leurs supérieurs , et qui se fait encore plus remarquer par la
profonde humilité dont sont accompagnées toutes leurs actions, soit
dans le cloître, soit au dehors. Lorsqu'on en rencontre quelques-
uns, on les reconnaît aussitôt à leur tête baissée et à leur maintien
respectueux. Leur salut est simple et bref , et leurs discours ne rou-
lent que sur des visions, des songes } des esprits célestes, des mira-
cles y et eniin sur des choses de l'autre monde. D'ailleurs l'ambition
est réduite au silence parmi eux : les brigues, les recommandations
et les protections ne pourraient leur être d'aucun secours, et l'an-
cienneté seule, jointe à une certaine capacité et à une vie exemplaire
Europe. Voh I. P. III, 38
2Ç)8 COSTOME CIVIL
peut élever le Derwisch à la dignité de Scheikh. La nomination en
est faite par le général de l'ordre appelé Rcïs'ul-Meschaikh , non
sans s'y être préparé per le jeûne et la prière, et sans avoir invoqué
les lumières du très-haut. Les généraux de Tordre font tous leur
résidence dans les villes où reposent les cendres de leur fonda-
teur, et y sont sous l'autorité du Mouphty de Constantinople. ils
ont également le droit de nommer quand il leur plaît tel ou tel
Derwisch Scheikh tilulaire ou in partibus d'un couvent non encore
existant, mais dont la piété des riches et des dévots, échauffée par
les vives instances que leur fait le Scheikh aspirant, donne lieu de
croire que la fondation est imminente et certaine; et en effet,
l'on voit encore aujourd'hui se former de ces couvens, tantôt dans
une province et tantôt dans l'autre.
riÊs'àefeS ^e crédit dont jouissent ces congrégations dans l'opinion des
d'/fdrZ' Musulmans n'a pas empêché cependant qu'elles ne fussent exposées
à des orages, qui semblaient les menacer d'une ruine totale. Les
plu? estimées étaient autrefois celles d'où étaient bannies la musi-
que et la danse; et les ordres où l'on avait ces amusemens étaient
à peine tolérés. Leurs pratiques étaient regardées comme proscrites
par la religion et par les lois , leurs exercices de piété taxés de
profanations, et leurs salles de danse et de musique exécrées comme
des endroits odieux au ciel, et où l'on devait bien se garder d'en-
trer, Il s'en fallut bien peu que, des paroles on n'en vînt aux voies
de fait. On eutendit même à diverses époques, et particulièrement
sous le règne de Mohammed IV, des Musulmans crier: à bas tous
ces ordres , à bas leurs couoens et leurs salles-. C'en était fait de tous
peut-être, si l'on eût commencé par un seul: le bonheur voulut
que d'autres voix s'élevassent plus fortement encore en leur faveur.
Ces assemblées , mêlées de musique et de danse , semblaient sous un
point de vue contraires à la religion; mais d'un autre côté cette même
religion était là qui disait: quels &ont ces Scheihh , ces Derwisch et
leurs fondateurs ? Ce sont des âmes chéries du ciel , des âmes liées par
une correspondance intime avec les puissances spirituelles. Or cette
opinion étant celle de ta plus grande partie de la nation, quel
attentat sacrilège n'eût-ce pas été que de supprimer des institu-
tions, qui n'étaient qu'une propagation de celles fondées par Ebu->
Bekir et par Aly , tous les deux proches parens et vicaires du Pro-»
phète ? C'est là le palladium qui a préservé de leur entière anéantis-
sement les ordres religieux dans l'empire Ottoman. Qu'on joigne à
des Otto m a s s 299
cela cette autre croyance généralement répandue dans cet empire,
savoir qu'il y a parmi les hommes une légiou composée de trois
cent cinquante-six Saints, lesquels forment d'une manière invisible
un certain ordre spirituel et céleste de la nation nommée Ghaws-
Alem, c'esl-à-dire troupe des meilleurs du monde, et que ce sont tous
autant d'élus appartenant aux différentes congrégations. On n'aura
pas de peine à croire que les Derwisch eux-mêmes ne négligent
rien pour fomenter cette croyance dans l'esprit de leurs compatriotes.
C'est là en effet ce qui arrive. Il n'est pour ainsi dire pas de
Musulman , qui ne s'empresse de se faire agréger à quelqu'ordre
religieux ; et il en est même qui s'inscrivent dans deux , trois et
plus à la fois. Pour rendre leur noviciat encore plus méritoire les
uns assistent aux danses de Tordre 3 les autres se mêlent parmi les
prof es pour prendre part à leurs exercices. Ceux qui ne peuvent faire
ni l'un ni l'autre, soit à cause des occupations de leur état, soit
pour d'autres motifs légitimes, récitent à la place une partie des
prières usitées dans la communauté à laquelle ils sont attachés;
et pour cette absence involontaire , n'eût-eîle été que de quelques
minutes , ils se mettent deux ou trois fois par semaine le bonnet
propre à cet ordre.
Il y a néanmoins de ce3 ordres , tels que ceux des Kalwety
auxquels bien des gens donnent la préférence, mais pourtant sans
que les autres en soient pour cela moins respectés : car partout où
se présente un Soheikh ou un Derwisch , de quelqu'ordre qu'il soit ,
il est bien reçu. En s'absteliant par principe de rien demander,
ces religieux ne refusent pas les offrandes qui leur sont faites par
les personnes charitables , dont plusieurs même réservent pour eux
leurs aumônes. Quelqu'un d'entr'eux se distingue-t-il par son mérite?
Ou s'empresse de le rechercher, de faire sa connaissance, d'aller
le voir et de subvenir à ses besoins. De pieux Musulmans les pren-
nent même chez eux , dans l'espoir que cet acte d'hospitalité atti-
rera sur leur personne , sur leurs biens et sur leur famille les bé-
nédictions du ciel.
Mais la vénération des Musulmans pour cette classe dénommes
devient encore bien plus grande en reraa de guerre. Les Pachas même ,
les Bey , tous les seigneurs et les officiers de la cour font ensorte d'en
emmener un ou deux avec eux à leur entrée en campagne , et ils les
tiennent dans leur tente, où ils sont certains qu'ils prieront jour et
nuit pour le succès des armes Musulmanes. Outre cela, il ne se fait point
Tous se font
inscrire dans
un ordre
religieux ,
sans s'obliger
à vivre dans
un touvenl.
Ils sont bien
reçus partout.
Combien
ils sont utiles
dans les
expéditions
militaires.
3oo Costume civil
d'expédition militaire, qu'il ne parte en même feras avec les troupes
une compagnie de cent Dervisch et Scheikh de presque tous les ordres ,
et volontairement, Le gouvernement applaudit à leur zèle , dans la per-
suasion que leur présence, leur exemple et leurs austérités ranime-
ront au besoin le courage des troupes, et soutiendront en elles l'en-
thousiasme religieux. La veille d'une bataille, les Denvisch passent
la nuit en prières et en gémissemens ; ensuite ils parcourent les
rangs de l'armée en exhortant les officiers et les soldats à bien faire
leur devoir, et en leur rappelant Ses biens ineffables promis par le
prophète aux Musulmans qui combattent pour la foi s ou qui meurent
sur le champ de bataille: parmi les autres discours qu'ils leur adres-
sent ils ne cessent de leur répéter ces mots : ya ghazy , ya scheh-
hid , ou vainqueurs ou martyrs. Leur dévouement ne se borne ce-
pendant pas toujours à de simples paroles : car le Sandjeak-Soherif
ou étendard sacré ayant été quelquefois en danger d'être pris, on
vit les Derwisch accourir dans les files des Emirs et des officiers char-
gés de le défendre 3 et donner des preuves de la plus grande valeur.
Scheikh qui jjrig chose qui ne contribue pas peu à accroître le crédit des
passent pour ± il
*voir des dons corporations religieuses chez les Musulmans , c'est l'opinion où ils
miraculeux. i ° l
sont que beaucoup de leurs Scheikh ont certains dons miracu-
leux, tels que ceux d'interpréter les songes, et de guérir par
des remèdes spirituels les maladies de l'âme et du corps. Lors-
qu'ils vont voir un malade, ils lui imposent les mains, soufflent
dessus d'un air mystérieux , lui touchent la partie souffrante , et lui
donnent pour recette un petit rouleau de papier, sur lequel sera
écrit quelqu'hymne ou quelque verset du cour'ann allusif aux ma-
léfices j, aux enchantemens et aux sortilèges. A certains malades
ils prescrivent de laisser ce papier infuser pendant quelques minu-
tes dans l'eau et de Ja boire, et à d'autres de le porter dans la
poche ou suspendu au cou durant quinze, trente ou soixante jours ,
en leur recommandant de réciter de tems à autre telle ou telle
prière. On fait remonter jusqu'au tems du prophète l'usage de ces
espèces de talismans, nommés par les Ottomans, yafta , nousscha ,
hamail , et on lui donne pour cause le fait suivant, Lan 10 de
l'égire À l'y devait marcher contre le prince de l'Yemen , et sachant
d'avoir affaire à une armée beaucoup plus forte que la sienne , il
montrait de vives inquiétudes sur le succès de son entreprise. Pour
les dissiper Mahomet lui met sur la tète un de ses turbans, et lui
posant la main sur le sein il s'écrie; Oh mon Dieu ! purifie sa km-
des Ottomans. -Soi
gue , fortifie son cœur et dirige son esprit. Ces paroles , religieu-
sement recueillies et conservées, sont devenues dans la bouche des
Scheikh de puissans exorcismes ; et les talismans ont été regardés
comme un spécifique efficace, et même comme un préservatif certain
contre les maux physiques et moraux , surtout contre la peste , la
petite vérole 3 les accidens les plus fâcheux , et même contre les
coups de l'ennemi. Les Musulmans qui peuvent s'en procurer les
portent toute leur vie dans de petites boîtes d'or ou d'argent at-
tachées au bras , au haut de leur bonnet , sons leur turban , ou bien
encore suspendues au cou par un petit cordon en soie ou en or en-
tre la chemise et le vêtement. Persuadés que ces mêmes talismans
n'ont de vertu qu'autant qu'on les reçoit des mains d'un Scheikh ,
les dévots, tant hommes que femmes et de toute condition , s'adres-
sent directement à eux pour les avoir , non sans accompagner leur
demande de libéralités de tout genre.
Mais, ce qui paraîtra encore plus étrange, c'est que certains -Autres vertu*
. ti attribuées
Scheikh passent pour avoir le secret de charmer les serpens,de dé- »«* ôehakk.
couvrir leurs repaires dans les habitations , de connaître les voleurs
et les brigands, de rompre le nœud magique ou bugh qu'on croit
être un empêchement à la consommation du mariage , enfin de pré-
venir les mauvais effets de l'envie et de la malignité d'autrui ; le
moyen qu'ils emploient pour opérer toutes ces merveilles, c'est de
tracer avec un collyre de leur composition sur le front des femmes
et surtout des enfans la lettre elif, qui est la première de leur al-
phabet. Mais, diront plusieurs de nos lecteurs, Comment ces impos-
teurs peuvent-ils se maintenir longrtems en crédit ? combien de fois
leurs secrets et leurs talismans n' 'auront-ils pas été appliqués envain ?
Et ne devrait-on pas aujourd'hui avoir perdu en eux toute con-
fiance F Nous répondrons à ces observations, qu'avant de prêter leur
assistance à ceux qui la réclament, les Scheikh s en hommes adroits,
exigent d'eux pour condition principale la foi la plus vive et la
plus absolue. Avec cette précaution, qui est leur sauve garde, le
Musulman envers qui les exorcismes et les talismans n'ont pas pro-
duit l'avantage qu'il s'en promettait s loin d'en attribuer la faute à
l'opérateur, ne l'impute qu'à son peu de croyance et de dévotion.
Quelle idée nous formerons-nous donc du caractère des Dervisch Q^iieidée on
ijt . • <3o ,, , . ,. ,, /-eut se faire
et de leurs supérieurs ( sera-ce d après la relation d un voyagea des Den-mh.
Constantinople imprimée sous le nom de Jean Baptiste Casti (i),
(i) Milan , de la Typographie Batelli et Fanfani , MDCCCXXII. pag. 3.
3oa Costumé; civil
dans laquelle ils sont représentés comme des personnes qui se dépouil-
lent de toute raison, et se rendent l'opprobre de l'humanité par
leurs extravagances ? Ou bien les jugerons-nous sur l'opinion d'un
écrivain déjà cité par nous avec éloges (i), qui nous dépeint ces reli-
gieux comme de grands hypocrites, uniquement occupés du soin de
se procurer beaucoup d'aumônes et de s'attirer la vénération des
particuliers? Nous nous abstiendrons de prononcer à cet égard
aucun jugement, et nous laisserons à nos lecteurs la liberté de dé-
cider eux-mêmes, après qu'ils auront lu ce qui nous reste encore à
dire. Le fait suivant, rapporté par ce dernier écrivain, peut être
regardé comme une preuve qu'ils ne méritent pas tous d'être trai-
tés d'hypocrites. En 1799, les Ottomans ayant été battus en Egypte
par les Fiançais alors à peine débarqués, ils en rejetèrent la faute,
comme de coutume, sur les moines Chrétiens, en les accusant
d'intelligence avec l'ennemi. Imbue de cette idée , la populace
court à leurs couvens dont elle enfonce les portes, sous le prétexte
de chercher les armes qu'on disait y être cachées, et d'intercepter
les relations de ces moines ; mais qui sait quelles étaient les véritables
intentions de cette foule de fanatiques? Les religieux prirent la fuite,
et ne durent leur salut qu'au zèle empressé d'un Santon ou Derwisch ,
qui appaisa cette multitude furieuse, et l'induisit à laisser rentrer
ces religieux daus leurs couvens. Touchés d'une si belle action,
ces derniers ramassèrent une grosse somme et la présentèrent au
Santon; mais celui-ci ne démentant point son caractère refusa
constamment de la recevoir. N'y aurait-il pas de la malignité à
supposer que, parmi tant de milliers de Dsrwisch , il ne s'en soif
-jamais trouvé d'autres qui fussent animés des mêmes sentimens ?
D'ailleurs qu'y a-t-ii d'humiliant pour l'homme raisonnable dans
les actes d'austérité, et de pénitence, auxquels se soumettent vo-
lontairement les plus zélés d'entr'eux? Les uns se renferment dans leur
cellule pour s'y livrer à la prière et à la méditation durant des heu-
res entières. Les autre passent toute la nuit du jeudi au vendredi,
celle du dimanche au lundi , ainsi que les sept nuits saintes de suite
à prononcer les paroles de Hou et d'FIallah, ou celles de la ilahy
iWallah; et pour ne pas céder au sommeil ils prennent des positions
incommodes, soit en s'asseyant sur le pavé les pieds à terre et les
(1) Moeurs, usages, costumes des Othomans etc. Paris, Nepveur^ _
lib. , passage des Panoramas, N.° 26, 1812. Tora. Y. pag. 85.
iîes Ottomans. 3o3
mains liées aux genoux avec une courroie qui leur passe par dessus
le cou et autour des jambes , soit en s'accroupissant sur leurs pieds
les cheveux noués à une corde attachée au plancher. Ceux-ci pas-
sent leur vie dans une solitude absolue, ceux-là jeûnent au pain et
à l'eau pendant douze jours de suite. Il en est enfin qui se consa-
crent pour le reste de leur vie à des œuvres de pénitence. Voyez
les n.°9 i et a de la planche 5a.
Voilà en quoi les Scheikh et les Derwisch se rendent si re- ce qui fuit tort
commandables aux yeux des Musulmans: voyons maintenant ce qui a dê/BTXch
fait tort à leur réputation. La première chose c'est la conduite im- e« <*« **««**•'
morale de plusieurs d'entr'eux , qui, après avoir accompli le teins de
leurs austérités et de leurs abstinences volontaires 3 ne rougissent pas
de se livrer à l'intempérance et à la licence la plus effrénée*, la
seconde c'est la vie errante et vagabonde que mènent certains Der-
wisch appelés Seyyahh. Ces Seyyahh se divisent en trois classes. La
première se compose de religieux Bektaschy et Rufay,qui voyagent
par obéissance à leurs supérieurs en quêtant et en recommandant
leur institut à la bieufesance des personnes généreuses et charita-
bles : voyez aux n.os 8 et 4 le costume des uns et des autres. La
seconde est formée de moines corrompus et chassés de toutes les com-
munautés, qui, à la faveur de l'habit de Derwisch, s'en vont men-
diant de ville en ville leur subsistance. La troisième enfin comprend
des Derwisch étrangers appelés Abdolly, Usbeky , Hinndy, avec
beaucoup d'autres, qui., pour ne pas tirer leur origine des deux
premières congrégations fondées par Ebu-Bekir et par Aly, ne sont
pas des mieux vus des Ottomans. On note comme les plus dange-
reux de ces derniers les Caiendery* dont Calender-Youssouph En-
deloussy, Arabe né en Espagne 3 fut le fondateur. Sa hauteur et
son arrogance l'ayant fait chasser de l'ordre des Bektaschi , et toutes
ses tentatives pour entrer dans celui des Mewlewi ayant échoué, il
créa de son autorité un ordre de Derwisch, auxquels il imposa pour
règle de voyager toute leur vie et de porter une haine perpétuelle
aux deux ordres qui l'avaient rejeté: on voit au n.° 5 l'image d'un
d'eux. Le surnom de Calender adopté par Youssonph et donné à ses
disciples signifie or pur, par allusion à la pureté de cœur exempte
de toute tache dans laquelle ils doivent vivre; et c'est pour cela
que le nom de Calendery ainsi que celui de Melamiyé se donne à
tout Derwisch, de quelqu'ordre qu'il soit, qui se rend le plus re-
commandable par sa sainteté et par les dons naturels dont il a été
des ilJewlewi.
3©4 Costume civil
favorisé du ciel. Mais Dieu garde que le fanatisme des Calendery
proprement dits vienne à être excité ! C'est de leur ordre que partit
le coup mortel dont fut frappé Bayezid II; c'est du milieu d'eux
que sortirent les assassins de plusieurs grands de l'empire et de
plusieurs ministres; c'est par eux enfin, et par l'effet d'une aveugle
croyance dans leurs prestiges et dans leurs prétendues prophéties,
que la multitude égarée s'est portée tant de fois aux plus mons-
trueux excès.
Ordre Mais passons à des discours moins tristes. Parmi les ordres de
Derwisch il en est où la danse fait partie des institutions de l'or-
dre même; et de ce nombre est celui des Mewlewi, qui, sous ce
rapport, mérite d'être cité avant tout autre. La faveur dont jouit cette
ordre dans la classe des grands fait qu'ils s'y engagent plus volon-
tiers que dans tout antre , et alors , à peine sont-ils libres des soins
de leur condition , qu'ils s'empressent de jeter là le turban pour
le remplacer par le grand culahh des Derwisch; et voilà pour-
quoi les convens des Mewlewi sont les plus riches en fonds. Loin
de consumer le surplus de leurs revenus en vaines dépenses d'os-
tentation et de luxe , ils l'emploient en charités ou en usages de
piété. On voit même de ces Dervisch chargés d'une outre pleine d'eau
criant par les rues, afin de plaire à Dieu, et donnant gratuitement
à boire à qui le leur demande. Le n.° 6 de la planche 5a représente
un de ces Mewlewy appelés Saca. Mais ce qui mérite particulièrement
d'être connu, ce sont les danses usitées dans cet ordre 3 et qui s'exé-
cutent sous une espèce de tente supportée par huit colonnes en bois.
Là, réunis au nombre de neuf, d'onze ou de treize, les Derwisch
s'asseyent en rond sur des peaux de mouton étendues à égale dis-
tance les unes des antres sur le plancher, et y restent immobiles une
demi-heure les bras croisés, la tête baissée et les yeux fermés. De
son siège, qui est recouvert d'un petit tapis, le Scheikh rompt le si-
lence par l'intonation d'un hymne en l'honneur de la divinité, et
invite les Derwisch à chanter avec lui le premier chapitre dn cour'' ann.
Ce chant ne dure pas peu , car on y prononce une foule de noms de Saints
et de non Saints, et l'on y prie pour tous les Musulmans morts et vivans
des deux sexes de l'orient et de l'occident. Cela fini , et le Scheikh
ayant récité le tekbir et Se salawath, les Derwisch se lèvent de
leur place et vont se ranger en file la à gauche de leur supé-
rieur , vers lequel ils s'avancent ensuite d'un pas grave et dans l'at-
titude que nous venons de décrire : le premier qui s'approche de lui
accompa
de divers
instrument*
des Ottomans. 3o5
se prosterne devant une petite tablette sur laquelle est écrit le nom
de Hazreth-Meçvlana , qui a été le fondateur de l'ordre. En deux
sauts le Derwisch se trouve à la droite du Scheikh ; et alors se tour-
nant vers lui il fait un profond salut et commence la danse : après
lui vient un second , puis un troisième et ainsi de suite jusqu'au der-
nier. Ces danseurs s'appuient sur le talon droit, et font lentement,
les bras ouverts et les yeux fermés , le tour de la salle. Les Mew-
lewy sont les seuls qui prennent part à cet exercice.
La danse dure deux heures , sans autre interruption que deux Leur danse
courtes pauses , duraut lesquelles le Scheikh fait quelques prières :
vers la fin de la danse il vient aussi y prendre part, et se place
à cet effet au milieu des Derwisch. Après qu'elle est finie il ter-
mine la cérémonie par une oraison en vers Persans , dont le sens
est à peu près le môme que celui des hymnes indiqués plus haut.
Ces danses se répètent une ou deux fois la semaine, savoir; dans
l'ordre des Mewlewy le mardi et le vendredi , dans celui des
Rufay le jeudi s et dans les autres ordres le lundi ; elles ont
presque toujours lieu après le namaz du midi, et à cette heure
tous les Derwisch doivent se trouver réunis. Il parait que, dans les
commeneemens 3 la musique n'y était que faiblement employée : car
ce ne fut qu'en 1170, dit-on, que le fondateur des Cadry permit
à ses Derwisch l'usage des tambourins, pour marquer les pas qu'ils
devaient faire , et pour soutenir la vivacité de leurs mouvemens. Aux
tambourins on joignit dans la suite d'autres instrumens; les Mew-
Jewy eu particulier font usage d'espèces de serpens qu'ils appellent
neih, et dont jouent quelques-uns d'eux montés sur une tribune. Ce
sont les seuls qui donnent à leurs danses des airs doux , tendres et
pathétiques; et même, dans le couvent de leur général, on entend
les sons du psaltérion , du sistre , de la contre-basse et du tambour
de basque. On voit à la planche 53 une image de cette danse.
Les danses des Rufay 3 qui ressemblent à celles des autres or-
dres par le salut que font les acteurs devant la tablette portant
le nom de leur fondateur , et par leur disposition en demi-cer-
cle avant de les commencer, ont du reste beaucoup de particu-
larités qui leur sont propres, l'une desquelles est que chez eux ces
clauses sont partagées en cinq scènes différentes: ce qui fait qu'el-
les ne durent pas moins de trois heures. Dans la première scène s
quatre Rufay les plus anciens s'approchent de leur supérieur et
l'embrassent l'un après l'autre , puis vont se placer , deux à sa
Europe. Fol. I, P. III. 39
Premières
scènes
de la danse
des Rufay.
3o6 Costume civil
droite , et les deux autres à sa gauche. Les autres suivent en pro-
cession et baisent à genoux la main du Scheikh ; ensuite ils vont
ee ranger eh demi-cercle dans l'intérieur de la salle qui est en
bois; et là s'asseyant les jambes en arrière sur des peaux de mou-
ton , ils chantent en chœur les hymnes et les prières mentionnés
ci-dessus. Après que le Scheikh a entonné les mots La ilahy etc.,
les Derwisch, sans quitter leur position, lui répondent allah en
se touchant avec les mains le visage , la poitrine , le ventre et les
genoux. La seconde scène s'ouvre par un hymne en l'honneur du
Prophète, que chante un des deux anciens qui sont à la droite du
Scheikh. Durant cet hymne les Derwisch toujours assis, ne cessent
de répéter allah , en se balançant le corps en avant et en ar-
rière. Un quart d'heure après ils se lèvent , s'approchent ; et , lea
coudes pressés l'un contre l'autre, ils commencent à se mouvoir en.
cadence à droite et à gauche , et en ne s'appuyant que sur le
pied droit. Pendant cela on entend crier alternativement y a- allah ,
ya-hou ; et parmi les danseurs les uns poussent des gémissemens et
des sanglots, les autres fondent en larmes ou sont en nage, et tous
ont le visage pâle et le regard mourant. Après quelques minu-
tes de repos commence la troisième scène. D'abord le second des
deux anciens se met à chanter un ilahy ou cantique spirituel :
ensuite les Derwisch précipitent leurs mouvemens, et un des prin-
cipaux d'entreux va se placer au milieu d'eux pour les animer par
son exemple, et les empêcher de se relâcher et de tomber. S'il y
a des Derwisch étrangers , comme il arrive souvent, la politesse veut
qu'on leur cède le pas , et alors ce sont eux qui commencent la
danse, qu'ils exécutent en s'agitant avec la même violence.
Deux ddmiéres Le3 (]eux dernières scènes sont encore plus extravagantes. Après
une troisième pause, tous les Derwisch jettent à terre leurs turbans,
et se formant en cercle les bras appuyés sur les épaules les uns des
autres } ils font le tour de la salle à pas mesurés en frappant du pied
la terre et en sautant tous ensemble. Cette sorte de danse dure, tant
que les deux Derwisch placés à la gauche du Scheikh continuent
à chanter tour-à-tour les ilahy, qui sont interrompus par les cris
redoublés à'ya-allah et ya-hou , et par les hurlemens affreux que
poussent à la fois tous les danseurs. Au moment où ils semblent n@
plus avoir la force de se soutenir , le Scheikh va se placer au mi,
lieu d'eux, et cherche à les animer par des mouvemens encore plus
rapides que les leurs, Il est ensuite remplacé par les deux plus
(cènes.
des Ottomans. 807
anciens Derwisch , qui se relevant successivement pressent toujours
davantage la célérité du pas et des monvemens. Mais c'est dans la
dernière scène que l'extravagance de ces fanatiques est portée aa
comble. Ils ne paraissent revenir de leur accablement } que pour cé-
der aux transports d'une espèce de délire, qui va jusqu'à les rendre
comme insensibles aux épreuves du fer brûlant. Il y a dans la salle
une niche où sont suspendus /ainsi que le long d'une partie du
mur à la droite du Scheikh , des cimetères et autres instrumens
tranchans et pointus : vers la fin de la quatrième scène on détache
huit ou neuf de ces instrumens qu'on met au feu , et qui ensuite
sont présentés tout rouges au supérieur. Celui-ci les prend dans sea
mains , et après avoir fait quelques prières et invoqué le fondateur
de l'ordre, il souffle dessus, les porte légèrement à sa bouche et
les remet aux Derwisch qui les lui demandent avec instances. Ces
frénétiques s'en emparent avec une joie inexprimable ; et les regar-
dant avec une espèce de tendresse, ils y appliquent leur langue,
les serrent entre leurs dents, et les y tiennent jusqu'à ce qu'ils
soient refroidis. Ceux d'eutr'eux qui n'ont pu en avoir se jettent sur
les cimetères, et les saisissant avec une fureur aveugle, ils s'en
percent leâ flancs , les bras et les jambes. Plusieurs s'évanouissent
de l'excès de leurs souffrances, et se laissent tomber dans les bras
de leurs confrères sans pousser uu soupir, et sans donner la moin-
dre marque de douleur. Au bout de quelques momens le Scheikh
parcourt la salle, et s'arrêtant à chacun de ces pénitens., il souffle
sur ses blessures, les mouille de sa salive, et 3 après quelques priè-
res, promet au blessé une prompte guérison. Les auteurs dont nous
avons les ouvrages sous les yeux, rapportent, d'après les assurances
qu'on leur a données du fait, dont pourtant ils ne garantissent pas
l'authenticité, que vingt-quatre heures après cette visite, les blessures
ainsi pansées sont cicatrisées. Nous avons représenté à la planche 54
la scène dont on vient de lire la description.
Outres ces deux ordres , les Khalvety , les Byramy , les Sunubuly, Danse
les Gulscheny, les Oeuschaky et les Kadry ont aussi leurs danses de> Kairf'
d'usage, mais d'un autre genre. Ils s'y tiennent par la main, à peu
près comme dans nos contredanses, partent toujours du pied droit, et
vont redoublant de force et de vitesse à chaque pas: d'où est venu
le nom de dews donné à cette danse , qui signifie cercle ambulant. La
durée de cet exercice n'est sujette à aucune loi: cependant, mal-
gré la liberté qu'ont les acteurs de le cesser quand il leur plait, ils
3o8 Costume civil
îe continuent autant que leurs forces le leur permettent , et riva-
lisent même entr'eux d'ardeur 3 de zèle et de persévérance à qui le
sontiendra plus-long tems. Dans ce cercle il s'en forme toujours -un se-
cond , dont les acteurs quittant le turban et se passant les bras sur les
épaules les uns des autres, prononcent à chaque aspiration ces mots
Ya-Allah ou Ya-Hov avec une force toujours croissante et d'un pas
plus accéléré , jusqu'à ce qu'ils succombent d'épuisement. On voit à
la planche 55 une image de cette danse. Nous observerons ici qu'au-
tant les Musulmans ont de difficulté à permettre l'accès de leurs
mosquées aux Chrétiens durant les cérémonies de leur culte , au-
tant les Derwisch sont faciles à laisser entrer dans leurs salles les
étrangers qui veulent être témoins de leurs exercices : les princi-
paux d'entr'eux viennent même les recevoir, et les accompagnent
dans les tribunes.
Obligation Quiconque meurt sans avoir satisfait à l'obligation du péleri-
du pslcrùvige *- * .
à la Mecque, nage, peut , d'après les paroles même du prophète, mourir s il le
veut juif ou chrétien. Il est de précepte divin , que tout Musulman
doit visiter une fois en sa vie la Kêabé ou le tabernacle de Dieu
à la Mecque dans un des jours prescrits par la loi , et en observant
à cet égard les pratiques qu'ordonne la religion. Les hommes peuvent
y aller seuls ; mais les femmes doivent s'y faire accompagner par leur
mari, ou par un parent ayant l'âge de majorité,, et d'une conduite
irréprochable. Ce pèlerinage n'est cependant d'obligation que pour
les personnes libres,, ayant les moyens de le faire, saines de corps
Habillement et d'esprit etc. Les pèlerins doivent se munir d'un manteau , qui
Sbi pèhrins. ^ comp03e de deux pièces d'étoffe de laine blanche et neuve, ou
tout au moins de la plus grande propreté et sans couture. Cette es-
pèce de vêtement s'appelle ihhram , mot par lequel on enteud l'art
de se préparer dignement pour entrer sur une terre au dessus de
toutes les autres par sa sainteté. Avec une de ces pièces d'étoffe ils
se couvrent le bas du corps , et avec l'autre îa partie supérieure,
et se parfument de musc ou autres aromates. Tant qu'ils portent
Yihhram ils se laissent croître la barbe, les ongles et les mousta-
ches , et ne peuvent se couvrir la tête et le visage , ni mettre d'autre
chaussure que le nalinn, qui ne garantit le pied que depuis les doigts
jusqu'au talon. Au lieu de ce vêtement , qui n'est pas pour elles d'obli*.
gation, les femmes portent pour la plupart le feredjé qui est un au-
tre manteau, ou le voile appelé yaschmak. Quelques-unes néanmoins
«'enveloppent de la tête aux pieds d'un voile blanc qui leur tient
pes Ottomans. 809
lieu d'ihhramv et se couvrent la face avec un autre, en ayant soin
qu'il ne la touche pas. Les pèlerins gardent avec le plus grand soin
ces voiles ainsi que les ihhram 5 pour leur servir de linceul après
leur mort. Nous avons représenté à la planche 28 du III.e tome
de l'Asie le costume de ces pèlerins. Les prières à réciter dans les
différentes stations autour de la ville et de la Kéabé sont conte-
nues dans un petit livre, dont il se vend des milliers d'exemplaires
dans toutes les villes de l'empire; les pèlerins sont obligés de les
apprendre de mémoire 5 et ceux qui ne sont pas capables de les
retenir toutes, surtout les grands, se font accompagner d'un habi-
tant de la Mecque ou d'un délit du temple , qui les récite der-
rière eux.
En allant à la Mecque ou lorsqu'ils en reviennent les pèlerins Divers»*
peuvent faire 3 s'ils le veulent, une visite à YOemuré , qui est une pTeT{'tauom,
chapelle à deux heures de marche au nord de cette ville. Du mo-
ment où ils mettent le pied dans la Mecque, comme quand ils en
sortent , ils ne cessent de chanter des hymnes ou autres prières. Ils
vont droit à la Kéabé, où ils entrent nu-pieds par la porte Rab~
sceïbé .5 et après avoir fait quelques prières les mains levées au ciel ,
ils s'avancent vers la pierre noire (1), la baisent dévotement , ou la
(1) Cet hommage rendu à la pierre noire a pour objet de rappeler
à la mémoire des Edèles la profession de foi faite au moment de la créa-
tion du monde par toute la légion des êtres célestes , qui , à ces paroles
de l'Eternel , 72e suis-je pas votre Dieu ? répondirent , oui vous Vêtes :
réponse qui fut recueillie et déposée par l'Eternel lui-même dans le sein de
cette pierre , selon la révélation qu'en a faite l'Apôtre du ciel à ses disciples.
Une chose qui contribue particulièrement à rendre cette pierre vénérable
aux yeux des Mahométans , c'est l'opinion où ils sont, qu'au dernier jour
elle rendra témoignage en faveur de ceux qui auront eu le bonheur de
la toucher et de la baiser dévotement et avec foi. Son origine ainsi que
celle de la Kéabé est enveloppée dans la nuit des tems. A en croire les
auteurs Musulmans , elle est le gage , le symbole d'une alliance entre
Dieu et les hommes , de laquelle Adam a été le médiateur. Ils préten-
dent que sur cette pierre sont gravées en caractères mystérieux les paro-
les de l'alliance et la loi divine 5 qu'Adam l'emporta avec lui en quittant
le paradis terrestre \ que l'Eternel la transporta ensuite sur le mont Dje
bel-Eby-Coubeïs , et qu'elle en fut retirée par l'ange Gabriel, pour être
remise à Abraham lorsqu'il fonda la Kéabé. En l'an ioa5 , au moment
où les dévots s'empressaient en plus grand nombre alentour, un frénéti-
que la rompit dans un endroit avec un instrument qu'il tenait caché sous
3io Costume civil.
touchent avec leurs mains qu'ils portent aussitôt à la bouche. Ils
font ensuite sept fois le tour du temple , les trois premières en sau
tant tantôt sur un pied et tantôt sur l'autre , et en fesant à cha-
que changement de pied une pirouette , et les quatre autres en fe-
sant le même tour en sens contraire, mais d'un pas lent et mesuré.
Ces tours achevés ils vont baiser de nouveau la pierre noire , et
commencent dans les environs de la Mecque d'autres stations", qui
sont accompagnées de particularités et de pratiques , qu'il serait trop
long de rapporter.
Cette ville est dominée par des montagnes plus élevées les unes
que les autres; et outre le nom de la Mecque qu'elle porte, on la
désigne encore sous ceux de ville de sûreté, de métropole et de
vénérable. Pour être la ville où se trouve la Kéabé , son étendue
n'a jamais été considérable, et anciennement elle était entourée
de hautes murailles , dont il ne reste plus aucun vestige: les mai-
sons en sont construites en pierres noires et blanches , et ont pour
ïa plupart le toit en plate-forme. La nature de cet ouvrage ne nous
permettant pas d'entrer dans le détail des évènemens désastreux
auxquels ont été exposées plusieurs fois la ville, et la Kéabé qui est
}e point central vers lequel tous les Musulmans dirigent leurs prier
les } et d'ailleurs la description que nous avons donnée de cette der-
nière à la planche 3o , et la mention que nous en avons faite en
plusieurs endroits, suffisant à notre objet, nous nous bornerons à
parler ici des diverses sortes d'ornemens dont elle a été décorée.
Ce temple a été plusieurs fois endommagé ou même ruiné par des
incendies et des inondations , et toujours réparé ou reconstruit sans
jamais en altérer la forme ni les dimensions. Les princes Ottomans
surtout n'ont rien négligé pour la solidité de sa construction et pour
son embellissement, Saleyman I.er fit adapter au toit une gouttière
en argent (i) pour recevoir les eaux pluviales qui s'écoulent de la
plate-forme ; et un siècle après , Ahmed T.er en envoya un en or
massif, avec une large ceinture en argent doré ornée d'anneaux, les
son vêtement. Il fut aussitôt mis en pièces et brûlé en punition de cet
attentat sacrilège , et la pierre se voit avec la marque de ce dégât dans
un. des coins de la Kéabé , où elle est enchâssée à la hauteur d'un homme,
(i) Dès qu'il pleut , ce qui est fort rare en Arabie, le peuple ac-
court sous les gouttières de la Kéabé pour y recevoir les eaux qui en dé-
coulent j et qui, pour avoir touché ce lieu saint, passent pour avoir la
vertu de purifier.
offrandes.
des Ottomans. 3 i i
uns en or et les autres en argent, pour servir de décoration tant à
l'extérieur que dans l'intérieur de l'édifice : ouvrages qui furent
exécutés sous ses yeux et en présence des deux premiers ministres ,
dans un atelier dressé exprès sur la rive du Bosphore.
A la grande vénération qu'ont les Musulmans pour la Keabé , Leur
on n'aura pas de peine à croire qu'elle doit renfermer d'immenses
richesses en dons et en offrandes de tout genre. Kintib-Tschéleby
un de leurs écrivains assure que, parmi une infinité d'autres objets
précieux , on y voit un soleil tout éclatant d'or et de pierreries 3 deux
croissons incrustés de perles et de rubis, une émeraude d'un prix
inestimable , et un pendant en or monté en diamans. Cet écrivain
nous apprend en outre, que le Calife Valid I.er employa une somme
de trente-six mille ducats à l'embellissement des colonnes de ce
temple; qu'un autre Calife fit revêtir de lames d'or les quatre an-
gles 3 et couvrir tout le reste de l'intérieur de plaques en argent
massif; et qu'un autre prince ayant fait enlever celles de même mé-
tal dont la porte était garnie , les fit remplacer par des plaques d'or.
Il termine en disant , que les monarques Ottomans ne se sont pas
moins signalés que les anciens souverains Musulmans par leur magnifi-
cence envers ce temple, et il cite à l'appui de son assertion les riches
offrandes qui lui ont été faites par les Empereurs Suleyman , Ahmed
et Mourad ÏIÏ, dont le dernier seul y envoya deux grandes lampes
en or massif enrichies de pierreries. Il est également aisé d'imagi-
ner, d'après tout ce que nous avons dit à ce sujet, que, par respect
pour la Kéabé , il doit y avoir à la Mecque beaucoup plus d'hospices
et autres établissemens de bienfesance, qu'en aucune autre ville.
La fabrication du voile dont est perpétuellement recouverte la Qui en cs
Kéabé est un privilège, auquel les princes Mahométans attachent 71Lwitoa
la plus grande importance. Certain Fss'ad , qui régnait dans l'Yemen
quelques années avant que la religion Musulmane y fut introduite ,
rêva que de sa main il couvrait toute la Kéabé. Ayant pris ce rêve pour
un oracle du ciel , il ordonna aussitôt de couvrir ce temple avec la
plus belle toile qui se fabriquait dans ses états. Son exemple fut suivi
de ses successeurs jusqu'à Abd'ui-Muttalib, ayeul de Mahomet, par
qui cette toile fut changée en une riche étoffe., puis en une draperie
d'or par son consiu Abas: on vit même dans les tems de la splendeur
des Abassides étendre sur la Kéabé , à certaines solennités, des voiles
en étoffe d'or à fond rouge et à fond blanc, ou faits d'une toile de
Un fabriquée en Egypte, Après la décadence de la maison d'Abas,
pour
8 12, CûSTDME CIVIL
les Rois de l'Egypte et de l'Yemen se disputèrent l'honneur de cette
prérogative 3 et pour terminer la querelle il fut convenu qu'ils four-
niraient ce voile tour à tour. Dès l'an ia83 Melik-Calawonun s'ar-
rogea seul cet honneur, et laissa même un revenu suffisant pour la
confection de trois voiles; mais ses successeurs les réduisirent à deux ,
puis à un seul pour plus de conformité à l'ancien usage. Les princes
de l'orient prétendirent aussi au privilège de fournir à la Kéabê
cette riche décoration , et l'on cite entr'autres Mirza-Schahroukh fils
du fameux Timour, lequel ne fut pas plutôt sur le trône qu'il ré-
clama cet honneur à Melik-Parsbaïh , alors Roi d'Egypte. Le refus
qu'il en reçut fit qu'il s'obstina encore davantage dans sa demande;
et d'accord avec le Schérif et les ministres du temple, il envoya par
un de ses officiers un voile d'une riche étoffe, dont fut aussitôt dé-
corée la Kéabé. Le Roi d'Egypte, pour se venger de cette offense ,
avait fait d'immenses préparatifs de guerre, dont il était sur le point
de faire usage lorsqu'il fut frappé d'une maladie violente, et son fils
qui lui succéda ayant été détrôné au bout de trois ans de règne s
Mirza-Schihroukh envoya à l'usurpateur Ata-Bey-Tschakmak des
ambassadeurs, pour le prier de lui accorder la faveur de décorer
une autre fois la Kéabé. La sédition que cette ambassade excita au
Caire étant appaisée, et après avoir comblé d'honneurs et de pré-
sens ces ambassadeurs, Tschakmak les fit partir pour la Mecque
accompagnés d'un officier de confiance, auquel il donna en secret
l'ordre de placer de nuit sous le voile ordinaire du temple l'étoffe
envoyée par le prince du Gorassin.
L'étoffe L'Egypte ayant passé avec le sacerdoce au pouvoir de la maison
le voile
iïnairesefait Ottomane, cette contrée n'en conserva pas moins la prérogative de
e,leîf0Pav' fabriquer l'étoffe dont était fait le voile de la Kéabé , et elle en
Pe™?r0erî~ jouit jusqu'à Ahmed I.er , qui ayant su que cette étoffe ne répon-
Constantmopie. ^.j. ^ag ^ ja m3jest£ du jjeu s ordonna qu'on en fabriquât une à
Gonstantinopîe, d'un dessin et d'une richesse qui n'eussent rien de
commun avec celle dont on fesait usage ordinairement; et à son exem-
ple , les autres Sultans ses successeurs continuèrent à faire fabriquer
l'étoffe d'or pour cet objet; mais aujourd'hui ce présent ne se fait plus
que lors de leur avènement au trône. Quant au voile qui s'envoie tous
les ans à la Mecque, il se fait toujours en Egypte par les soins du
i?ej, qui est également chargé de la conduite de ses pèlerins ainsi
que de ceux d'une grande partie de l'Afrique. Le Kissççè-y-scherifj
ou vêtement sacré est un voile de soie noire, sur lequel sont brodés
eu or divers passages du cour'anri aualogues à la sainteté du lieu
DES O T ï O 1\1 A Si S. 3 I 3
et au pèlerinage, et la consécration s'en fait chaque année avec îa
pins grande solennité. A quelques heures de la Mecque le Bey quitte
sa caravane et se rend eu cette ville pour y faire la remise du voile
aux ministres du temple : les del'd ou gardiens enlèvent aussitôt l'an-
cien voile et y substituent le nouveau. A ce voile est attachée en de-
hors une longue bande qu'on dirait destinée à ceindre la Kêabé ,
et elle est également parsemée de passages extraits du cour'ann , qui
y sont brodés en fils d'or. Les voiles remplacés sont considérés comme
des reliques, et au lieu d'en faire le partage comme par le passé entre
les principaux personnages de la tribu de Benoscheibé , les délil le9
vendent aujourd'hui par petits morceaux et au poids de l'or aux
pèlerins, qui en font ensuite la portion la plus précieuse de leur
héritage: il n'est pas de mosquée, comme nous l'avons dit plus haut ,
qui n'ait un ou deux de ces lambeaux pour l'usage des funérailles.
Lorsque la fête des sacrifices tombe le vendredi, ce qui arrive tous
les sept ans, la ceiuture qui ne sert plus est envoyée au sérail, où
ïa réception en est célébrée avec l'appareil le plus religieux.
La Kéabé , que les Musulmans croient, d'après leurs traditions, Temple
,-,..-■* autour
avoir été fondée par Abraham, et mise par lui sous la garde de son fils de i* Kéabé:
Ismael , resta isolée au milieu d'un champ jusqu'à Coussa quadrisaïeul
de Mahomet. Après en avoir acheté pour une outre de vin les
clefs, à la possession desquelles était attachée la souveraineté de ia
Mecque, Coussa fit élever autour de cet édifice sacré le temple
appelé Bfessdjid-Scherif qui subsiste encore à présent, en laissant
aux habitans la faculté de bâtir des maisons hors de son enceinte.
Il fut fait à ce temple divers embellissemens pendant les neuf
premiers siècles. Ptéduit en cendres en 1400 il fut rebâti par le
fameux Emir-Biyik-Tahhir ; mais à peine s'était-il écoulé un siècle
et demi qu'il s'écroula. Les princes de la maison Ottomane le firent
reconstruire en i57 1 sur de nouveaux fondemeus : ce qui fut exécuté
dans l'espace de cinq ans. Ce nouvel édifice fut entouré d'un por-
tique ou péristyle soutenu par deux cent-quarante colonnes en bronze
surmontées d'aiguiiies qui offrent un aspect enchanteur , surtout la
nuit que tout l'édifice est éclairé d'une infinité de lampes. Ce tem-
ple a six minarets et dix-neuf portes, et l'avantage qu'il a de ren-
fermer dans sou sein la Kéabé lui donne la prééminence sur tous
les autres aux yeux des Mahometans (1). Nous ne devons pas omettre
(1) Il y a plusieurs particularicés à remarquer au sujet de la Kéa-
Europe, Vol. I. P. III. t9
3i4 Costume civil
non plus de faire mention du puits de zemzem0 consacré par Maho-
met à la mémoire d'Agaret d'Ismael , pour être, selon la tradition,
le même que celui qui leur fut indiqué dans le désert, où ils étaient
sur le moment de périr de soif. Ce puits ou plutôt cette source
demeura cachée dans la suite pendant quinze siècles, c'est-à-dire
durant tous le tems que l'idolâtrie régna à la Mecque , et la décou-
verte en fut faite par Abd'ul-Muttalib , avec celle de tous les tré-
sors qui y avaient été ensevelis par ceux qui refusèrent de prendre
part à ce culte. Il s'y trouva entr'autres objets précieux deux
cerfs en or, qui furent placés à la porte de la Kéabév et il fut
ordonné de distribuer de cette ean aux pèlerins qui viendraient en
station à ce puits, qui est situé tout près du temple: aussi chacun
d'eux a-t-il soin d'en emporter daus une bouteille pour la mèîer avec
l'eau qu'il boira pendant son retour; il en est même qui s'en versent
quelques seaux sur la tête et sur le corps en sigoe de purification.
Comment Rien de plus imposant et de plus varié que la marche d'une
hs°pèferias. caravane de pèlerins. Pendant huit mois avant et après la fête do
Beyram tout est en mouvement dans les pays où Ton professe l'is-
lamisme , et l'on ne voit que pèlerins dans les villes, dans les bourgs .,
dans les villages et sur les routes. Les riches prennent avec eux
plus ou moins de domestiques, et se procurent toutes les commodi-
tés possibles. Les gens d'une fortune médiocre se réunissent par
compagnies de quinze ou vingt , et s'arrangent avec un mucawin
bé. Elle est constamment fermée , ef ne s'ouvre que six fois l'année , savoir;
le i5 du ramazann , le i5 silcadè et le i5 zïlhiâjé pour les hommes,
et le 16 des mêmes mois pour les femmes. On y entre depuis l'aurore
jusqu'à midi ; et la porte en étant élevée de terre de la hauteur d'un
homme , on y monte par une échelle , qui , le reste de l'année , se garde
dans un lieu voisin. Les Mahométans croient que l'intérieur de cet édi-
fice resplendit d'une lumière brillante , que la nef en est habitée par des
anges et des esprits célestes , et qu'il y aurait danger de perdre la vue
à vouloir fixer le plafond , tant l'éclat en est éblouissant. Selon eux.
encore , aucun volatile n'ose se poser sur le toit , si ce n'est les colombes-
de l'espèce de celles qu'ils disent venir de deux colombes sauvages, qui
déposèrent leurs oeufs à l'entrée de la grotte ghar-sewr , le même jour que
le prophète vint s'y cacher pour se soustraire aux poursuites des habitans
de la Mecque ; et tout animal farouche qui met le pied sur le territoire
de cette ville , perd aussitôt sa férocité et devient domestique, Enfin la
Kèabè ainsi que le temple qui la renferme , sont , dans tout l'empire
Musulman } le seul asile djj les coupables ne peuvent être arrêtés.
des Otto m a h s. 3 1 5
ou entrepreneur , qui $ pour une somme convenue, s'oblige à leur
fournir les vivres et les moyens de transport pendant tout le voyage ,
e* surtout dans la traversée des déserts de l'Arabie. Ces espèces d'en-
trepreneurs , qui sont presque tous Arabes , envoient des domestiques
de la Mecque qu'ils tiennent à leur service dans toutes les villes
Mahométanes , où ils annoncent au son du tambour et par des chants
le jour de leur départ. Presque tous les pèlerins de l'Europe et de
l'Asie se rendent à Damas , d'où part ensuite la grande caravane
sous la conduite du Pacha de cette ville , qui prend le titre d'Emir-
uî~Hadih. La pompe qu'il déploie dans cette occasion est sans égale.
"Il a à sa suite des milliers d'officiers et de soldats couverts de jaques
de maille ou de peaux de tigres, et qui portent, les uns des bou-
cliers et des carquois tout éclatans d'or et de pierreries, les antres
des lances et des piques argentées ou dorées s avec des banderoles
flottantes. Les principaux du pays et de la ville accompagnent ce
brillant cortège , auquel se joignent douze ou quinze mille hommes^
conduits par le Pacha de Tripoli et autres gouverneurs pour lui ser-
vir d'escorte. Ce n'est pas sans raison qu'on prend cette précaution :
car cette caravane devant traverser les déserts de la Syrie et de
l'Arabie, elle peut, comme cela s'est vu plus d'une fois, être at-
taquée par des hordes de brigands et d'Arabes errans , et un acci-
dent fâcheux qui lui arriverait ne jeterait pas moins de consterna-
tion dans les esprits, que la défaite d'une armée entière en tems
de guerre.
A trois journées de Médine la caravane de l'Europe et de Oàsefmtj*
l'Asie mineure fait sa jonction avec celle d'Afrique partie du Caire
sous la conduite des premiers Beys ., et avec la caravane de l'Ara-
bie; puis continuant leur voyage toutes ensemble, elles vont cam-
jper près du mont Arafath , autour duquel elles se déploient ensuite
en forme de triangle la veille du Beyram. La nuit se passe en
transports d'allégresse: de toutes parts on allume des feux; et
des milliers de fusées sillonnent les airs , en même tems que les
échos retentissent du bruit des armes à feu et des tambours , et du
son éclatant des trompettes. A cette scène bruyante et tumultueuse
succède vers l'aube du jour un profond silence. On fait des sacri-
fices d'agneaux en mémoire de celui d'Abraham : ensuite chacun se
coupe les cheveux et les ongles qu'il enterre, et jette derrière soi
les sept pierres qu'il a eu soin de ramasser dans sa route, et cela
en témoignage de son détachement des biens de ce monde. Les
prenne
station,
3i& Costume civil
pèlerins, dont quelques écrivains font monter le nombre à deux-cent
mille, et d'autres à environ cent cinquante mille, entrent par petit*
corps dans la ville, pour y remplir les devoirs dont nous avona
parlé plus haut.
Far>ZoLT ^e nom^re des pèlerins qui se rendent à la Mecque , tout con-
ie àchérif sidérable qu'il est, n'empêche pas qu'il ne règne dans cette ville
as la Mecque. . - A -i
un certain ordre et même assez de tranquillité. A peine sont-ils entrés
sur le territoire de l'Arabie, qu'ils se trouvent sous la sauvegarde du
Schérif de la Mecque, qui à cet effet tient à ses ordres cinquante
mille Arabes nomades ou errans , lesquels vont presque nus surtout
dans les grandes chaleurs, et sont armés de fusils, de pistolets, de
lances, de piques et de javelots. Le Schérif tire sur toute la ligue
des stations un cordon, au moyen duquel il ne perd jamais de vue
et surveille attentivement tous les pèlerins, pendant tout le tems qui
précède et qui suit la célébration des sacrifices à la Mecque. Le
pouvoir de ce prince dans sa juridiction est presqu'absolu , et exercé
depuis près de huit siècles par un descendant d'Aly. Quoique la
succession soit héréditaire par droit d'ainesse , l'ambition d'autres
princes de là même famille à souvent porté atteinte à ce droit.
Quoiqu'il arrive à cet égard , le monarque Ottoman , de qui (e
nouveau Schérif doit être formellement reconnu et recevoir son inves-
titure , n'accorde son vœu et son approbation qu'au prince qu'il sait
être agréable aux habitans de la Mecque. Après avoir pris les informa-
tions nécessaires pour s'en assurer , le Sultan envoie au nouveau Sché-
rif par un officier appelé Caftann-Jghassy , qui part ordinaire-*
ment deux mois avant le Surrè-Emïny , un manteau d'éîoflè d'or
doublé en peau de martre avec son diplôme de nomination ; et
tous les ans il lui fait i'euvoi d'un manteau semblable accompa-
gné d'une lettre, dans laquelle il lui témoigne sa satisfaction. Ce
prince se distingue de tous les autres par la forme de son tur-
ban, et par de gros glands suspendus à des fils d'or flotta us sur ses
épaules.
du^otèf Après la station de la Mecque beaucoup de pèlerins vont eu-
a Mèdine. COre visiter le tombeau du prophète à Médine. Ce tombeau, appelé
Rewa-y-Mutahhava on jardin de pureté , se trouve au cenire d*eri
temple magnifique qui a été élevé par le Calife Welid I.er sur le
pian de celui de la Mecque. La construction de cet édifice ayant
nécessité la démolition de toutes les maisons d'alentour, dans le
nombre desquelles se trouvait celle d'Aisché l'épouse bien aimée da
des Ottomans, 3 j 7
Mahomet, cette mesure donna lieu à des murmures qui auraient eu
les suites les plus fâcheuses , si l'on ne s'était pas empressé de cal-
mer les esprits par des actes de munificence d'une part, et de sévérité
de l'autre. Le même Calife ayant fait, trois ans après cet événe-
ment, le voyage de la Mecque, n'oublia pas d'aller visiter le sépul-
cre à Médine, et marqua pour ce temple la plus profonde vénéra-
tion , en le fesant couvrir d'un riche brocart semblable à celui de
la Kéabé : usage, qui a été maintenu depuis par les princes Otto-
mans, et à L'effet de quoi ils font fabriquer à Goustantinople une
étoffe en soie rouge , sur laquelle sont imprimés en or des versets du
cour'ann , et qu'ils envoient à Medine lors de leur avènement au
trône, et ensuite tous les trois ou quatre ans. Leur vénération pour
le sépulcre se manifeste encore par d'autres présens qu'ils y en-
voient de tems à antre; et parmi les monumens qu'on y voit de leur
munificence,, on admire une lampe en or enrichie de pierres pré-
cieuses, et un diamant estimé quatre-vingt mille ducats. Quarante
Eunuques noirs appelés Mouhoffiz sont chargés de la garde de ce
sépulcre, et leur chef est en même tems gouverneur de la ville;
aussi ce poste est-il envié par Ses ex-chefs des Eunuques mêmes lors-
qu'ils sont relégués en Egypte pour avoir encouru la disgrâce du
souverain. Celui qui l'obtient prend le titre de Scheïkh-ul-harem ,
c'est à dire ancien du lieu saint. Quarante Mores sont également
chargés de l'entretien des lampes et autres ornemens, ainsi que du
soin de balayer la chapelle sépulcrale 9 d'où ils ont pris le nom
de Ferrasch ou balayeurs, qui, pour être consacré par la religion,
est un titre honorable, et ils ont pour aides dans cet emploi trois
cents autres Ferrasch. Outre le titre, qui est commun à tous ces
employés, ils ont encore le même habillement qui consiste en un
large manteau de drap ou de camelot blanc. Nous avons représenté
à la planche 37 du III.e tome de l'Asie les divers costumes du
Schérif de la Mecque,, du Scheïkh-ul'harem , et des Ferrasch.
Ne sont point tenus de satisfaire personnellement à l'obligation <Suï>HUmia,t
du pèlerinage les gens malades, ou ceux que leur âge met hors d'état *""^aw^ '
de pouvoir supporter les fatigues du voyage , non plus que ies grandi t^M^L
de l'état, les princes et les princesses du sang, ni le Sultan au-
quel il n'est pas permis -de s'absenter pour long-tems de la capitale;
et ils se font remplacer dans l'accomplissement de ce devoir par
quelqu'un , auquel ils remettent les offrandes d'usage pour la Mec-
que et Médine, On ne compte en effet parmi les Sultans Ottomans
3i3 Costume civil
qu'Osman II et la Sultane fille de Mohammed I.er qui l'aient rempli
en personne. Le Sultan se fait représenter dan3 ce pèlerinage par
un officier de sa cour et par le Pacha de Damas , le premier sous
]e titre de Surré-Emini , et le second sous celui de Emir-ul-Hadjh .
Le jour du départ arrivé 3 le Surré-Eminy se rend au sérail en grand
cortège: au milieu d'un grand corridor attenant au harem est dres-
sée une tente où se trouve le Grand Seigneur avec les Katib et les
Imam des mosquées impériales rangés en demi cercle. Après le
chant des cantiques entonnés à la louange du prophète par un Scheik
des mêmes mosquées accompagné des autres ministres , les princi-
paux officiers des Eunuques noirs s'avancent au milieu de la cour
avec un chameau magnifiquement harnaché , et conduit avec une
chaîne que prend ensuite le Kizlar Aghassy , qui , après l'avoir bai-
sée respectueusement , fait passer l'animal en présence du Sultan :
ensuite il le remet au Surrè-Eminy avec huit mulets portant des cais-
ses couvertes en velours vert, dans cinq desquelles sont renfermés
Jes objets précieux dont l'offrande doit être faite. Les sceaux ayant
été apposés sur ces caisses, le convoi sort du sérail et traverse les
rues de Constantinople , escorté de plusieurs officiers à pied et à
cheval , et avec un autre chameau 5 il est suivi de bateleurs Arabes
qui, par leurs bouffonneries et leur jeux, tempèrent l'austère gra-
vité de l'escorte. Six tambours annoncent la marche de trois autres
bandes d'Arabes de cinquante à soixaute individus chacune , portant
sur leurs épaules un autre bateleur qui tient en main une balance ,
et amuse le public par toutes sortes de tours de force et d'adresse.
Le convoi se termine par des troupes de mulets , qui portent diverses
machines mobiles ornées de guirlandes et de banderoles. On pourra
voir à la planche 28 du III. e tome de l'Asie des exemples de la ma-
nière dont les mulets et les chameaux composant ce convoi sont
harnachés.
ies chameaux Le Surrè-Eminy et les deux Muzdedy traversent le canal sur
nî%ùfaapa$ utie g^ère , où sont embarqués avec eux les huit mulets portant les
h >a Mecque, pj-^gens , etvont aborder à Scutari. Les deux chameaux, désignés
l'un et l'autre sous le nom de Mahhfil et Mahhmll , qui signifient
l'un siège, et l'autre bête de somme ou de monture, ne font point
partie de cet embarquement. Après qu'on leur a ôté leur charge
au bord du canal, on les remet aux officiers des Eunuques noirs,
dans la crainte qu'ils ne puissent pas supporter les fatigues du voyage,
pour être reconduits au sérail , où ils sont nourris avec le plus grand
des Ottomans. 819
soin, comme étant réputés de la race de ceux dont se servait le
prophète; et on leur en substitue deux autres 3 qui sont entretenus
l'un par le Pacha de Damas , l'autre par le Bey d'Egypte , et qui har-
nachés de la même manière que ceux de Constantinople , sont conduits
dans toutes les stations que font les pèlerins hors de la Mecque (1).
Chaque usage ayant une influence quelconque sur le costume Désordres
du peuple où il est établi , rien de plus naturel que le désir de qui Zme'U
savoir si le pèlerinage de la Mecque est avantageux ou dé-avanta- le pJhrtuage.
geux aux Mahometans. Pour satisfaire cette curiosité , dont le motif
n'est pas étranger à notre objet, nous nous bornerons à exposer ici
ce qui se passe dans ce pèlerinage, tel que nous le trouvons rapporté
dans les relations que nous en avons , laissant juger à nos lecteurs
si l'institution en est bonne ou mauvaise, et s'il est vrai que tout s'v
passe dans l'ordre. Supposé que les pèlerins soient heureusement:
arrivés au mont Arafath, où se fait une station à laquelle préside le
Mollah de la Mecque , ce ministre nîonté à cheval se met le pre-
mier en route au coucher du seleil pour aller à Muzdelifé, bourç
à quelque distance de la Mecque. Toute la caravane prend aussitôt ia
course pour arrivera l'endroit des quatre pyramides ; et à la suite du
tumulte qui uait alors, les uns sont étouffés dans la foule , et les autres
écrasés sous les pieds des chameaux. Le désordre devient encore plus
dangereux entre les conducteurs des chameaux sacrés des deux pro-
vinces de la Syrie et de l'Egypte, qui, pressant la course de ces
animaux autant qu'ils le peuvent à force de cris et de hurlemens ,
se heurtent , se renversent les uns les autres , et quelquefois se la-
vent les mains dans le sang de quiconque veut leur disputer le pas-
sage , sans que le Schérif ni ses troupes osent les en empêcher. D'ua
(1) Il n'est pas aisé de calculer ce que coûte tous les ans au Sultan
le pèlerinage delà Mecque, car il lui faut pour cela entretenir diverses
hordes Arabes , pourvoir à la sûreté de la route depuis Constantinople
jusqu'à la ville sainte, tenir en bon état les citernes et les édifices pour
îa conservation des vivres , et faire les frais d'approvisionnement pour le
Pacha de Damas , et pour les troupes nombreuses qui escortent la cara-
vane. Outre cela il y a les riches présens à faire an temple , puis di-
verses distributions d'argent qui sont les suivantes, savoir; cinq cents
ducats au Schérif, six à chacun des docteurs de la loi , trois qui sont don-
nés par le Surre-Eminy à chacun des habitans les plus marquans de la
Mecque , d'après un ancien registre , et enfin un clucat à chacun des
pauvres de la même ville , qu'on rassemble pour cela hors de son enceinte.
permis aux
Mai
dcfi
32,0 Costume civil
autre côté le territoire des deux gros bourgs Mahalîe-y-Mina présente?
au loin un aspect hideux par le sang des victimes qui y sont été égor-
gées, et dont la viande abandonnée aux pauvres y attire des bandes
d'Arabes qui se livrent aux excès les plus rebutans. Il est certain
encore que ce n'est pas agir très-conforménient à l'esprit du pèle-
rinage, que de passer, comme le font la plupart des pèlerins , les
trois jours du Beyram dans des divertissemens de baladins et autres
de ce genre. C'est ce qui a fait dire à un Musulman qui voyageait
avec un écrivain de cette religion : <* ÎI est étonnant que les pions
rlu jeu d'échecs deviennent des pièces principales après avoir tra-
versé tout l'échiquier, tandis que les piétons de la Mecque ne de-
viennent point meilleurs après avoir traversé toute la plaine du désert „.
De c/ueUcs La loi Mahométane est peut-être encore plus rigoureuse que
"l'nnis'lux celle des Juifs sur l'usage de la viande des animaux immondes et
"iumle. aquatiques, excepté les poissons, encore exclue-t-elle de ceux qui
rie sont pas immondes les parties naturelles 3 le sang , les reins et
les entrailles. Ces animaux , avant d'être tués, doivent être mis en
évacuation ou renfermés, savoir, un chameau trente jours , un bœuf
vingts un mouton dix et un poulet trois; on les égorge en leur,
coupant les artères du cou, et en prononçant en même tems le saint
nom de Dieu: ce que fait également le chasseur avant de lan-
cer le dard ou ses chiens, ses faucons ou autre bête contre un
animal sauvage, qu'il se propose de faire servir à sa table. Il faut
même, pour être propre à cet tmge,qae le gibier porte des mar-
ques de sa blessure et d'avoir versé du sang: car celui qui a été
étouffé ou étranglé dans les filets, ou qui a été entamé par les
chiens ou autres animaux de chasse , est considéré comme im-
monde. l\ n'est permis aux Mahométaas de chasser qu'avec le
dard ou le trait, et avec des chiens, des léopards., des faucons ,
des éperviers et autres animaux s après qu'ils out été jugés suffisam-
ment dressés à cet exercice: parmi les auimaux carnassiers, ceux-là
seulement y sont admis, qui par trois fois refusent de manger de la
viande , et parmi les oiseaux à fortes serres ceux qui sont dociles à
la voix du chasseur. Lorsque les Sultans allaient à la chasse, et qu'ils
avaient à leur service des officiers pour cet objet , les grands et les gens
de cour se lésaient un mérite de les imiter: à présent la chasse est
laissée aux étrangers, qui en obtiennent aisément la permission du
Bostaodjy-Baschy , aux Cirées et autres sujets, qui même encore en
font moins un amusement qu'un objet de trafic pour la vente du
des Ottomans, 3m
gibier et des peaux , et pour la destruction de3 animaux dangereux
Les chiens les plus recherchés pour la chasse sont les braques et
les lévriers: ceux de Malte et de Pologne font le charme des da-
mes. En général ces animaux sont on ne peut mieux dans les pays
Musulmans , vu la défens^ qui y est faite de les maltraiter ; eC
l'histoire offre même plus d'un exemple de maîtres qui ont laissé
par testament des fonds pour les entretenir jusqu'à leur mort.
L'usage du vin est condauné dans le cour'ann par trois préceptes u*p du „-M
divins, dont le dernier est ainsi conçu : sachez , ô croyans , que le et î*Jr%ZT
vin , le jeu et les idoles sont de vraies abominations artificieu sèment def"ldu-
suggérées par le démon. Point de doute que l'usage du vin et de toute
liqueur enivrante ne soit expressément prohibé au Musulman , surtout
d'après ces autres paroles du môme livre: abstenez-vous-en pour votre PrdeéPte
bien et pour votre salut : oui , abstenez-vous-en : car par le vin et le jeu obsl^i.
l'esprit de ténèbres cherche à envenimer vos cœurs de haines et d'ini-
mitiés les uns envers les autres , à vous éloigner de Dieu , et à
vous détourner de la prière et de la méditation : abstenez-vous-en
pour l'amour de Dieu. Et pourtant il n'y a pas de précepte dans le
courann^ plus fréquemment transgressé que celui-là. Bayezîd I.er
ne put modérer sa passion pour le vin. Bayezid II excitait par ses
paroles et par son exemple les grands de sa cour à en boire dans
les repas qu'il leur donnait. Il est vrai que dans les dernières an-
nées de sa vie il s'était corrigé de ce défaut ; mais son exemple
n'ayant pas été suivi, et l'usage du vin s'étant extraordinairement
propagé, Suleyman I.or crut devoir , pour le réprimer, çondanner
ceux qui boiraient du vin à avaler du plomb fondu, et fit brû-
ler les bâtimens qui en étaient chargés dans le port de Cousîan-
tinople , le jour même que fut publié son édit. Cette prohibi-
tion fut ensuite anaullée par Sélim II son fils et son successeur
sous le règne duquel on reoommeuça à boire plus que jamais et
publiquement. Plus sage .que son neveu , Mohammed III n'eut pas
plutôt pris les rênes du gouverneraeiH qu'il remit eu vigueur les
dispositions de Suîeyman I.er. Non content de cela Ahmed I.er fit
raser les tavernes, et enfoncer les tonneaux de vîq et de liqueurs
fortes. Moorad IV, encore plus sévère, étendit la prohibition jus-
qu'au café, à l'u-age de la pipe et de l'opium , sous peine de mort
contre les contraveuteurs ; mais les Sultans ses successeurs la res-
treignirent dans la suite au vin seul , et il parait qu'aujourd'hui
personne ne se permet plus d'en boire, ou au moins ne le fait
Europe. Vol. I^P. III, ^
3aa Costume civil
qu'avec la plus grande réserve. Les gens de marque , comme les
Ulema et les ministres de la religion ne se bazardent à user de
cette boisson que dans des gobelets de cuivre ou d'argent, pour n'en
pas laisser apercevoir de trace à leur famille, et encore seulement
au souper s pour que les exhalaisons en soient renfermées entre les
rideaux de leur lit. Les Derwisch, les soldats et les marins ne
prennent pas autant de précautions. Mais le Musulman qui tient à
l'observation rigoureuse de sa loi se donne bien de garder d'avaler
une seule goutte de vin, ni même de l'employer comme remède in-
térieur ni extérieur, soit pour lui, soit pour ses enfans ou pour ses
animaux; il ne se permet pas même d'en acheter pour autrui; et
s'il est obligé de se servir d'un vase où il y ait eu du vin , il ne
le fait qu'après l'avoir rincé au moins dix fois.
Sdfortéttfj Le liquide dont les Musulmans font le plus communément
usage est leau, qui était la boisson de tous les hommes avant le 'dé-
luge , et qui l'est encore de la plupart des peuples de la terre , chez
lesquels les législateurs ont eu ;en vue de maintenir la sobriété
dans le boire et dans le manger. Cependant ils y mêlent le plus
souvent certains ingrédiens, qui lui font prendre alors le nom de
Ècherbeth. Cette boisson se fait3 pour le peuple, avec du miel on du
sucre, mais pour les gens plus à leur aise on y mêle du jus de citron
de diverses espèces, des essences de violette, de roses, de safran,
du tilleul, d'épine vinette etc. Les riches ont à leur service des
personnes expressément chargées de la préparation de tous ces
différons scherhelh , qui se conservent dans des vases de porcelaine
ou de cristal : un verre d'eau dans lequel on en a mêlé une ou deux
cuiilerées est pour le Musulman un nectar délicieux. Quelques-uns
y mettent encore, pour chatouiller plus agréablement leur palais,
du musc , de l'ambre gris., de l'esoence d'aloès et autres précieux
aromates. Ils font aussi quelquefois usage de cette boisson au diuer,
surtout après avoir mangé de la pâtisserie , et en été dans le cours de la
journée. Une chose qu'ils aiment encore beaucoup ce sont les gelées
et les compotes faites de fleurs, de fruits, déracines et de végétaux
de toutes sortes, dont il se fait une consommation prodigieuse dans
la capitale et particulièrement au sérail, ainsi que dans toutes les
provinces de l'empire. Le Sultan envoie tous les ans eu Egypte son
scherbethdj'y pour y faire provision de tout ce que l'orient produiC
de plus rare et de plus précieux en ce genre. En général chacun fait
ensorte de se procurer les meilleurs ingrédiens , comme les seigneurs
DES O ï TOMAS8. 3->3
chez nous cherchent â avoir les meilleurs vins; et pourtant cet article
de dépense n'est pas peu considérable : car outre l'abondance qui
règne à cet égard dans la famille du Musulman , il n'y vient per-
sonne qu'on ne lui offre le scherbeth 3 le café ou quelques sucre-
ries. Il y a dans toutes les villes des espèce de boutiques, où il se
fait un débit considérable de boissons sucrées et autres. Les gens de
la classe la moins aisée du peuple ont une boisson faite avec le salep ,
qui est un végétal résineux, ou avec le doga7 espèce de millet fer-
menté qu'on fait bouillir dans l'eau avec du miel.
Quelle que soit la fortune d'un Musulman, on ne le verra ja-
mais donner des repas splendides : sobre par devoir et par habi-
tude , le service de sa table ne se compose jamais que de viandes
de mouton, d'agneau, de volaille, et rarement de bœuf. Peu d'Ot-
tomans mangent du poisson et du gibier } dans la crainte que l'ani-
mal ne soit immonde , ou qu'il n'ait pas été tué selon le vœu de l'a
loi; mais aucun d'eux ne fait usage de crustacés, et pourtant leur
cuisine ne laisse pas que d'être appétissante. Les entrées, les en-
tremets et le rôti, qui est le plus souvent dsagneau ou de mouton 5
6ont servis par petits morceaux, pour pouvoir les prendre sans avoir
besoin de cuillère ni de fourchette. La volaille est rôtie à la broche,
et de manière à ce que chacun des convives puisse en détacher
avec les doigts ce qui lui plait. Les plats les plus recherchés sont;
les ragoûts faits avec Fâche 3 les choux-fleurs, les courges , les con-
combres, les épinards * les ognons , et les jeunes feuilles de vigne.
Ils aiment beaucoup aussi les laitages et les pâtés qu'ils appellent
beurek , et ils en font d'une grandeur énorme en légumes, en fruits
et en confitures, d'une légèreté et d'une délicatesse qui le cèdent peu
à nos feuilletages. C'est à leur habileté à faire ces sortes de pâtisserie,
que les Arabes doivent la préférence qu'on leur donne en Turquie
sur tous les autres cuisiniers. Les Ottomans dans leur cuisine ne
font point usage de lard, de cannelle, de girofle, de muscade,
de moutarde ni de sauces fortes. Une seule chose n'y plairait pas à
des gens qui n'y sont pas accoutumés, ce sont les ragoûts où il en-
tre de l'huile ou du beurre, et cela parce qu'on ne sait pas les faire.
Les Ottomans ne connaissent pas les dîners de société. Dans
presque fouies les familles un peu aisées l'heure de ce repas est
entre les dix et onze heures, et celle du souper vers le coucher
du soleil. La sujétion dans laquelle sont tenus les enfans par rap-
port à leurs parens exige qu'ils mangent entr'eux ; et même dans
Qud est
fe dîner d'un
Musul'tidna*
i hommes
d trient
des femn
3^4 Costume cvil
plusieurs maisons ils servent lenr père à table. La femme mange
seule ou avec ses filles: les tantes, les sœurs et les belles-sœurs s'il
y en a , ont également chacune leur table séparée , et cela d'après
l'opinion où l'ou est clans ce pays , que , pour raison de jalousie ou autres
motifs, elles ne eauraient vivre long-tems d'accord entr'elie3. Cepen-
dant les femmes de la maîtresse mangent toutes ensemble à une ou
plusieurs tables selon leur nombre, et les domestiques mâle» se réu-
nissent de même pour leur repas à côté de l'appartement du maître.
LeMohomètan La table se met dans la chambre où se trouve le Musulman à
chambre /xe l'heure du repas, et il n'y peut tenir que cinq à six personnes,
pour tes repas. . xli xi i • • . • n 1 i •
qui sont le plus souvent des parens, ces amis intimes ou des habi-
tués de la maison. Dans la belle saison, plusieurs se font porter leur
repas dan9 quelque site agréable, ou dans un des pavillons de leurs
jardins. La simplicité du service de la table rend ce transport fa-
cile. A l'heure du diner les domestiques prennent sur leur tête de
grands bassins appelés tabla, contenant huit, dix ou douze plats,
qu'il vont déposer à la porte de la chambre où l'on mange ce jour-
là. Les tables destinées à cet usage sont petites, rondes et en cuivre
étamé; on les appelle siny , et elles sont supportées par une espèce
d'escabelle, sous laquelle s'étend , ainsi que sur le pavé jusqu'au sopha ,
une toile blanche ou rayée. On ne voit point sur la table de nape ,
d'assiettes , de fourchettes ni de couteaux , mais seulement des mor-
ceaux de pain de deux ou trois qualités, une salière , des cuillères de
bois ou de cuivre , cinq ou six plats de salade , d'olives , de confitures ,
de petits haricots et autres herbages assaisonnés au vinaigre, et aux-
quels on donne le nom de tourschy. Au moment de se mettre à
table, un domestique présente au maître de la maison et à chaque
convive une serviette brodée à deux de ses extrémités, avec laquelle
il se couvre l'épaule droite et le devant du corps jusqu'aux cuisses ,
et une autre serviette pour s'essuyer les doigts qui doivent lui te-
nir lieu de fourchette. Les plats sont servis l'un après l'autre: on
commence par le potage 3 et Ton finit par le pilao qui sont les
seuls plats pour lesquels on se sert de cuillère. Chaque plat est en-
levé si promptement , que souvent on a à peine le tems d'en goû-
ter deux ou trois fois. Après le pilao , on apporte diverses sortes de
fromage coupé en tranches sur de petites assiettes, qui se placent autour
d'un grand vase de khosch'ah , par lequel se termine le repas (i).
(i) Le Khosch'ah est uue boisson douce, composée de pistaches, de rai-
des Ottomans. 3a5
Avant et après le repas on présente anx convives de Peau ponr u*ag*eommm
... * aux deux repas.
se laver Ie3 mains , et ils ne sortent point de la salle sans s être
également lavé Ja barbe et les moustaches avec de l'écume de sa-
von. Le nombre des plats est le même au dioer et au souper, et
l'on n'y sert jamais de fruits, dont on ne mange qu'au déjeuner et
au goûter. Ce n'est qu'en été qu'on sert à table du raisin , des
figues, des melons ou des concombres en salade à l'ail et au vinai-
gre. Il est rare que quelqu'un demande à boire durant le repas
surtout en hiver, et si cela arrive on lui apporte dans un vase de
cristal de l'eau pure, qui en été est mise à ia glace, ou dans la-
quelle on mêle tout au plus quelques gouttes d'eau de cédrat ou de
rose. Les Ottomans ne boivent à la santé de personne , et au con-
traire lorsqu'un des couvives boit les autres lui disent: grand bien
vous fasse. L'espèce de vénération qu'ils ont pour le pain fait qu'ils
en consomment peu ; et s'ils en voient quelque morceau par terre
ils le ramassent, le baisent et le mettent dans leur poche , ou dans
quelqu'endroit où il ne puisse pas être foulé aux pieds. Leur pain ,
à dire vrai, n'est pas des meilleurs du monde , car il est mal pétri
et mal cuit, et les boulangers ne se font pas scrupule de mêler de
la farine de légumes avec celle de froment. Il y a deux sortes de
pain: l'un appelé pidé ou fodola qui est rond et plat pour les maî-
tres, et l'autre appelé somoun moins applati, mais noir et grossier
pour les domestiques et le peuple. Les navigateurs Européens pren-
nent pour ia plupart le pain et le biscuit nécessaires à leurs équi-
pages chez les boulangers étrangers établis à Constantinople et dans
d'autres places du levant ,, où ils jouissent d'une pleine Franchise.
Le couvert étant levé on apporte des pipes et le café, comme Pipe et café
on le voit à la planche 56, où nous avons réuni les choses les plus "prcs e'repas'
remarquables par rapport au costume. Les domestiques y présentent
ces objets un genou en terre en signe de respect et pour ia com-
modité des convives qui sont assis sur le sopha ; et Ton y voit en
outre l'architecture et la distribution des appartenions , ainsi que
îa forme des meubles et des sièges. Selon l'historien Ahmed-Efendi ,
îa découverte du café est due à un Derwisoh5qui appartenait à un cou-
sins secs , de pommes , de poires, de prunes , de cerises , d'abricots et autres
fruits cuits au sucre dans beaucoup d'eau. Les gens les moins parcimonieux
y mêlent de l'eau de rose, de cédrat , de fleur d'orange et de l'essence
de musc ; et tous le monde puise au même vase avec une cuillère d'ivoire.
3a6 Costume civil
vent de Moka en Arabie. Chassé en ia58 de l'ordre des Schazily , et
relégué sur la montagne K.ioohh-Ewsab sans provisions et sans secours ,
il lai vint la pensée, pour appaiser la faim qui commençait à le
Origine tourmenter, de faire bouillir uci petit fruit en forme de grains en-
veloppés d'une cosse légère produit par un arbuste, et de boire
de cette décoction: il y avait déjà trois jours qu'il en fesait usage,
lorsque deux de ses amis touchés de son infortune allèrent lui
porter des secours. Curieux de connaître la boisson avec laquelle
il s'était soutenu, les deux amis, qui avaient la galle, voulurent en
goûter, et l'ayant trouvée d'une saveur agréable ils continuèrent à
en prendre pendant les huit jours qu'ils restèrent avec leDerwisch,
et virent à la fin que leur maladie avait disparu , ce dont ils at-
tribuèrent la cause à cette boisson salutaire. La nouvelle de cette
découverte s'étant répandue s on envoya chercher des grains de l'ar-
buste indiqué sous le nom de cahhrrè , et l'essai qu'on en fit justi-
fia pleinement les merveilles qu'on en racontait. Le prince de Mo-
ka ayant appelé le Derwisch , si célèbre depuis sous le nom de
Scheykh-Omer , le combla de politesses , et fit bâtir exprès pour lui
un couvent au bas de la montagne. Telle est l'origine que donnent
les Musulmans à l'usage du café.
Quand rasage Que cette origine soit réelle ou fabuleuse 3 ce qu'il y a de
fat uiuoltit à certain c'est que les Arabes lésaient usage de cette boisson un siè-
onscantinop c. ^y avant qu'elle ne fût connue en Egypte, en Syrie, en Perse et
dans l'Inde , et qu'elle ne fut introduiie à Constantinople que sous le
règne de Snieymau I.cr en i555, où deux Syriens, Hukhra et Schemss,
le premier d'Alep, et le second de Damas, ouvrirent deux grands
cafés dans le faubourg Tahht'ul-Cal'aa. La nouvelle boisson plut
infiniment, et y attira un grand nombre de Bey , des seigneurs,
des officiers de marque , des Cacly et autres personnes de tout rang
et de tout état Ces cafés devinrent ainsi de3 lieux de réunion, où
l'on passait des heures entières à jouer aux dames ou aux échecs,
Prohibé. ou à s'entretenir d'arts., de sciences et de littérature. L'afrïuence
y devint enfin si considérable, que les ministres de la religion , en-
nemis déclarés des plaisirs, même les plus innocens , provoquèrent
l'anathème contre cette boisson et contre les réunions, en les décla-
rant profanes et impies. Que de murmures ne s'éleva-t-il pas pour
cela dans le corps des Ulema ? Et que ne fit-on pas pour déterminer
le Mouphty à déployer son autorité contre une nouveauté si scan-
daleuse? Vaincu enfin par les instances qui lui furent faites, il
des Ottomans. 82,7
rendit un fethwa par lequel il déclarait, qu'un comestible qui se
consume au feu et se réduit en charbon, devait être regardé comme
proscrit, par l'islamisme. Ce décret jeta tout le monde dans l'éton-
nement; et les hommes de loi les plus éclairés l'ayant pris en
examen trouvèrent qu'il n'était pas suffisamment appuyé; et comaie
il n'était pas revêtu de la sanction impériale, il demeura sans effet.
Qui le croirait? Il s'ouvrit tout à coup à Constantinopîe plus Cafés fermés
de cinquante cafés, et ce nombre s'éleva bientôt à plus de six cent Constantinopfa
sons Selîm II et sous Mourad III. Mais aussi on ne vit jamais mieux
avec quelle facilité une habitude, regardée d'abord comme innocente,
peut dégénérer en abus. Les cafés, désignés alors sous le nom de
hassan-be/zadè, et protégés par les seigneurs de la cour, se trans-
formèrent en rassemblera eus do gens inquiets et dissolus. Pour ar-
rêter les progrès du mal , Mourad crut à propos de faire fermer
les cafés et de défendre l'usage de cette boisson. La question agi-
tée auparavant sur ce point fut reproduite, et après avoir été mise
en discussion, il fut décidé : que les grains de café étant seulement
grillés et non réduits en charbon , ils n'étaient pas contraires à l'isla-
misme. Cette nouvelle* décision suffit à MoUrad pour révoquer son
édit de prohibition ; les cafés furent rouverts et devinrent comme
auparavant le rendez-vous des oisifs et des militaires les plus enclins
à la révolte, surtout après la catastrophe d'Osman II; motif pour
lequel Mourad IV ordonna la démolition des cafés , et proscrivit
êous les peines indiquées plus haut l'usage du café, du tabac et de
l'opium. La prohibition de cette première denrée ne fut pas de
longue durée, et sous ïbraim I.er on revit les cafés plus nombreux
et beaucoup plus fréquentés que précédemment.
Aujourd'hui on en rencontre à chaque pas dans les principales esf°/?fj**w
rues et jusques sur les promenades publiques. Ils ont la forme de ï'"ageducafd.
Keoschk ou de pavillons , et ^ont situés dans les lieux les plus gais
et les plus agréables. Dans les campagnes ils sont faits en berceaux
d'arbres touffus ou de treilles, et ont pour sièges au lieu de sophas
de larges bancs placés au dehors. A toutes les heures du jour c'est
un flux et reflux de gens qui vont et qui viennent dans ces cafés,
et qui s'y arrêtent plus ou moins de terns , à fumer, à jouer ou à
discourir des nouvelles -du jour. Ainsi que dans les nôtres il y vient
des charlatans , des joueurs d'instrumeus et des conteurs de fables,, d'his-
'torieîtes amoureuses ou de faits héroïques mi? eu vers et pris ça et là
dan? les ouvrages des poètes les plus célèbres de l'orient. Ces espèces de
3a8 Costume civil
sociétés ne se composent guères cependant qae de simples particu-
lier;- : les seigneurs et les officiers d'un certain gracie se gardent
bien d'y entrer, ils ne s'arrêtent que dans les cafés hors de la ville ,
ou dans ceux qu'ils trouvent sur leur route lorsqu'ils sont en voyage.
Il se fait, sans contredit , une grande consommation de café parmi-
cous, mais elle est bien autrement considérable chez les Orientaux:
la privation absolue de cette boisson semblerait devoir les rendre
fous. Hommes, femmes, enfans de tout âge et de toute condition
en font usage au déjeuner, après dîner, après souper et à tous les
mornens du jour. Quelle que part que Ton aille , chez les particu-
liers comme chez les grands., chez les Chrétiens comme chez les
Mahométans 3 dans les bureaux , dans les magazins , dans les bouti-
ques, dans les hôtelleries on vous présente le café, et si vous vous y
arrêtez quelque tems on vous en apporte une, deux et trois tasses
à diverses reprises. Les tasses dans lesquelles on le prend sont 'a
moitié plus petites que les nôtres, et ont une soucoupe appelée
zarf qm est plutôt une autre tasse en cuivre, en argent doré ou
même en or enrichie de pierreries, et qu'où peut prendre sans se
brûler les doigts : usage dout on ne se trouverait pas mal uou plus
parmi nous,
. , Le café le plus estimé est celui de Moka. La manière de le
Manière l
de le préparer, préparer est de le faire griller et de le réduite en poudre très-fine,
non avec des moulins comme nous le fesons, mais dans des mortiers
de bois , de marbre on de bronze. Ou en met ciuq à six cuillerées dans
une certaine quantité d'eau qu'on met au feu et qu'on retire alter-
nativement , jusqu'à ce qu'il ne paraisse plus de petites bulles à sa
surface , ce qui indique que te café est fait. Le café en poudre se tient
hermétiquement fermé dans de petits sacs, ou dans des bourses de cuir;
mais pourtant on préfère le plus fraîchement moulu : aussi a-t-on
soin dans les familles nombreuses de n'en griller que pour les be-
soins de la journée. Dans les autres villes principales on va l'acheter
dans les boutiques où l'on ne fait autre chose tout le jour que brû-
ler et broyer du café, en ayant soin de tenir séparément les deux
qualités de Moka et des îles. Beaucoup de personnes portent même
le café en graiu aux magasins, où, pour peu de chose, ils l'échan-
gent contre de l'autre en poudre et tamisé. C'est de là que les
propriétaires de ces magasins ont pris le surnom de Tahhmiss ,
d'où l'on croit qu'est dérivé le mot Tamis. Les Mahométans ne pren-
nent point de café au lait, ni même avec du sucre: tout au plus
des Ottomaks, 329
on offre à ses amis dans le courant de la journée des confitures
sèches ou liquides avant le café, mais jamais après les repas. Ils
prennent ce dernier très-chaud et à petites gorgées après lesquelles
ils fument tour à tour. Les gens d'une comptexion délicate prennent
le matin avant tout un verre d'eau, dans lequel ils mêlent quelques
cuillerées de conserve.
Le tabac ne fut connu que long-tems après le café, c'est-à-dire Tabac proscrit,
en l'an i6o5 sous le règne d'Ahmed I.er , et des marchands étran- ^ '°'6'
gers furent les premiers à en introduire l'usage à Constantiuople.
Ce nouvel article fut encore le sujet d'une foule de discussions
parmi les docteurs Mahométans , dont quelques-uns ne savaient pas
précisément si l'usage en était conforme ou non aux principes de
V islamisme; et la capitale ayant souffert pendant ces discussions di-
vers incendies , dont on accusa l'imprudence de ceux qui fumaient
dans les cafés , daus les boutiques et dans les magasins, Mourad IV
crut devoir le défendre sous peine de mort; mais ce fut sans beau-
coup de succès, comme le prouve le fait que voici. Certain ïeryaky
ne pouvant vaincre l'habitude qu'il avait prise de fumer , s'était creusé
dans son jardin une fosse profonde qu'il avait recouverte de gazon,
et s'y retirait pour fumer. L'odeur du tabac le trahit : ayant été
surpris en flagrant délit par le Sultan lui-même, il lui dit sans
s'épouvanter: Retire-toi d'ici fils de femme esclave '.ton autorité s'étend
bien sur la terre , mais non dans son sein. Sa présence d'esprit le sauva ,
et le Sultan lui laissa la liberté de fumer tout à son aise. On finit
par fermer les yeux sur cet abus, qui bientôt s'étendit dans toutes
les classes de la population; ensorte qu'aujourd'hui, à l'exception du
Sultan, du Mouphty et de quelques dévots Musulmans qui s'abstien-
nent de fumer, du moins en public, tous les Ottomans , depuis le plus
pauvre jusqu'au plus riche , s'accoutument dès l'enfance à l'usage de
la pipe: les plus modérés se contentent de huit à dix,. mais il eu
est qui vont jusqu'à vingt par jour. Ils mettent une sorte d'amour- Pip» «**«**
propre à se procurer le meilleur tabac, et de belles pipes avec des d' ptpe'
tuyaux en bois de jasmin, de rose , de coudrier et autres semblables
ces tuyaux sont pour les riches garnis en or et en argent, et l'embou-
chure en est faite d'un morceau d'ambre jaune ou blanc , ou de corail
d'un beau travail , et pour les femmes ils sont enrichis de pierreries. Le
peuple les prend plus ou moins tougs , et va au meilleur marché.
Les Musulmans n'aiment pas !es pipes de terre blanche, dont font
usage les marins et quelques Européens; ils en ont néanmoins qu
Europe. Fol. i. p. ni. ^
33o Costume civil
sont faites d'une terre fine durcie avec beaucoup d'art, et quelque*
fois dorée qu'ils appellent lulè, et ils se servent aussi des narguilé ,
qui sont des pipes à la Persanne.
Comiien La politesse Ottomane exigeant qu'on donne à fumer aux per-
est répandu r. . . °. . J., , r
fw#e sonnes qui viennent vous iaire visite, il y a a cet etiet dans les an-
tichambres, ou dans les salies, une espèce de râtelier où sont rangées
vingt, trente ou quarante pipes, de la manière qu'on le voit en en-
trant à gauche dans la salle indiquée plus haut. Là, chacun des
fumeurs assis sur le sopha qui règne tout autour de cette salle ,
appuyé sa pipe sur de petites tasses en cuivre ou en étain , pla-
cées à terre pour recevoir les cendres du tabac brûlé , et em-
pêcher qu'elles ne tombent sur les tapÎ3 ou sur les nattes dont le
pavé est recouvert. Si l'appartement est petit et le nombre des fu>
meurs considérable, on court risque,, en croisant les pipes les
unes sur les antres } de se faire casser quelque dent. Deux Turcs
qui restent quelque tems ensemble à fumer , surtout en hiver ,
suffisent seuls pour remplir l'appartement d'une fumée épaisse; et
ce qu'il y à de pis, c'est que l'odeur du tabac fumé s'attache
tellement aux vêtemens , aux meubles et à tout ce qui se trouve
dans la chambre, que nul autre qu'eux ne pourrait y rester. L'ha-
bitude qu'ils ont de fumer est même si forte , qu'ils ne sortent jamais
sans porter avec eux du tabac dans une bourse de ràs ou autre étoffe
de soie, ainsi que la pipe avec son tuyau composé de deux ou trois
pièces qui se joignent ensemble par le moyen de petits cercles en
argent, et sont renfermés dans un étui qu'ils attachent à leur cein-
ture par dessous le vêtement , ou qu'ils font porter derrière eux par
un esclave. \. la promenade , sur les places, on étendus sons un
arbre ou sur le gazon à la campagne ou aux environs des villes, ils
allument leur pipe, prennent une tasse de café en prononçant dévo-
tement le nom de Dieu; et, pleinement résignés à sa volonté, ils se
regardent alors comme les êtres les plus heureux du monde. Ils
fument même en écrivant, dans les bureaux et devant qui que ce
soit: ce dont s'abstiennent cependant les enfans devant leurs pères,
les neveux devant leurs oncles, et les inférieurs devaut leurs su-
périeurs. Les uns exhalent la fumée du tabac par la bouche 3 les
autres par les narines, quelques-uns même l'avalent s mais aucun
•d'eux ne crache sur le pavé ; ils ont pour cela des mouchoirs ou des
vases de porcelaine onde faïence, placés le plus souvent aux coius
des sophas. L'usage de mâcher le tabac n'est pas connu des Orien-
des Oiïo m a N s. 33 r
taux: il n'y a même pas long-iems que les grands ont commencé
à prendre goût au tabac râpé, fait avec la feuile du tabac du
pays. Le tabac étranger en poudre n'est pas estimé, excepté celui
de Corfou , dont les Vénitiens fesaient aussi par le passé un com-
merce considérable.
L'usage de l'opium connu des Arabes dès les tems les plus re- opium.
culés , fut sujet à peu près aux mêmes vicissitudes que le café et le
tabac chez les Musulmans. Mourad IV, devant qui Teryaky mérita
de trouver grâce par la hardiesse de sa réponse, ne se montra pas
aussi indulgent envers Emir T^cheleby son médecin , qui lui fut
dénoncé pour prendre de l'opium malgré sa défense. Informé du
fait, Mourad fait appeler le médecin dans sa tente, et s^approchant
de lui d'un air riant il fouille dans ses poches , et y trouve en effet
un gros morceau d'opium dans une boite d'or. Quest ce que cela ?
lui demande le Sultan: c'est , lui répond îe médecin glacé d'épou-
vante, un léger opiat fait avec une très-petite dose d'opium. Eh hienl
repartit Mourad, il faut le prendre en entier comme il est, Tsche-
lebv en détache un petit morceau; mais le Sultan reprend aussitôt 5
non , non : il faut le prendre tout entier. Tscheieby se jetant alors à
ses pieds implore sa clémence , en lui représentant que la dose étant
trop forte , elle pourrait se changer en poison. N'importe , ajouta
l'inflexible Mourad, un médecin comme vous saura trouver l'antidote
nécessaire: le pauvre médecin dut avaler la pilule, et aussitôt après
le cruel Sultan l'obligea à jouer trois parties de suite aux échecs:
ce qui envenima encore plus l'effet de l'opium. Accablé de honte
et de dépit , et refusant de prendre aucun autre secours qu'un verre
d'eau à la glace, l'infortuné Tscheleby mourut le même jour, vic-
time de l'inhumanité de son maître. La rigueur de cette prohibi-
tion cessa néanmoins par la mort de son auteur : l'usage de l'opium
reprit après lui avec plus de force que jamais, et se répandit daus
toutes les classes de la population et jusques dans le palais mémo
des Sultans. Les diverses sortes d'opiat les plus à la mode depuis
quelque tems sont comprises sous la dénomination générale de herdjh
'ou madjowni , et l'effet en est plus ou moins violent. Le madjounn or-
dinaire se compose d'opium, de pavots, d'aloès et de différentes épi-
ceries. Il entre dans le moins commun de l'ambre gris , de la coche-
nille, du musc et autres essences précieuses; et dans le plus fin s qui
est réservé pour le Sultan et pour les Grands, on emploie de la
poudre de perles fines, de rubis, d'émeraude et de corail: motif
Madjoumi
qui en fait mie
plus grande
consommation,
Tennsoukh .
Parfur
33a Costume civil
pour lequel on donne à cette sorte d'opiat le nom de djeutahir-
madjounny , dont un seul petit vase coûte environ un millier de
livres.
Les plus grands consommateurs de madjounn sont ceux qui ont
renoncé au vin, soit pour raison de santé, soit par scrupule de con-
science, et qui cherchent à se racheter de cette faute. Ils ne vont
nulle part qu'ils ue portent avec eux dans une petite boîte des habb ,
qui sont des pilules à l'usage du peuple , et ils en prennent plusieurs
fois le jour une ou deux dans un demi verre d'eau, ou dans une tasse
de café. Il en est même qui s'habituent à avaler de ces pilules de
la grosseur du pouce, et trois ou quatre fois par jour: excès qui
expose néanmoins ceux qui s'en rendent coupables à des reproches
piquans et à des sarcasmes, ou qui leur fait donner au moins le
surnom de Teryaky, dérivé du mot teryak , ou électuaire. D'après
cela, et vu la qualité enivrante de l'opium, Mourad n'avait pa3
tout-à-fait tort d'en défendre l'usage à ses sujets.
Il est une autre sorte d'électuaire appelé tennsoukh moins per-
nicieux , et où, au lieu d'opium, il entre du musc, de l'aloès, de
l'ambre gris, des perles fines, de l'eau, et quelquefois même de
Fessence de rose. On lui donne la forme de pastilles de figure
plate y sur lesquelles est communément empreint le mot masch'^
ullah. Beaucoup de personnes et surtout les femmes en portent sur
elles à cause de la bonne odeur qu'il exhale , et bien des gens
en mettent en outre, par manière de passe-tems, de petits mor-
ceaux dans une tasse de café.
Parmi le grand nombre d'autres choses que les Ottomans ont
prises des Arabes, on ne doit pas oublier l'usage fréquent qu'ils
font des parfums, tels que le bois d'aloès et autres matières odorant
tes j dont nous avons déjà fait mention. Ajoutons à tout cela le mas-
tic, qui est une gomme résineuse produite par le ientisque, arbuste
qui croit dans les îles de l'Archipel, et surtout à Ghio. Cette ré-
sine, qui est très-sèche, d'un jaune pâle, et prend la forme de grains
de la grosseur d'un pois, joint à un goût aromatique une odeur des
plus suaves. Elle a, dit-on, la propriété de fortifier les gencives , de
guérir les maux d'estomac et de dent, et d'arrêter les hémorragies :
cette propriété la fait particulièrement rechercher des femmes, qui
trouvant une sorte de plaisir dans la salivation qu'elle excite , en
font même un de leurs passe-tems : aussi en ont-elles presque tou-
jours à la bouche , surtout quand elles vont à la promenade ou à
des Ottomans. 333
la conversation, et quelquefois même elles l'emploient en guise de
parfums. Les Ottomans fout aussi usage du mastic , mais plus en-
core du bois d'aloès pour parfumer les tasses avant d'y verser le
café , et môme ils en mettent toujours quelque petit morceau dans
leur pipe. Les parfums d'aloès ne sont guères d'usage entr'amis ;
mais chez les ministres et les grands de la cour , ils sont de la
plus rigoureuse étiquette. Vient-il quelqu'un à leur palais soit de
nuit soit de jour? les domestiques sont aussitôt en mouvement: l'un
( n.° i de la planche 57 ) lui présente la pipe: un moment après
un autre, ( n.° a ) , parait avec un vase de confitures sèches ou liqui-
des : vient ensuite un troisième, ( n.° 3 ), avec une serviette de soie
brodée en or ou en argent, qu'il étend sur ses genoux et lui sert
le café. Lorsque la visite est sur le point de fin entre un quatrième
domestique, portant d'une main un brasier d'argent ou doré où
brûle de l'aloès, et de l'autre un vase à long cou d'où il verse
de l'eau t dont l'étranger imbibe un mouchoir blanc: si ce dernier
porte la barbe ( n.° 4 ) > il la soulève d'une main au dessus du
brasier pour lui faire prendre l'odeur de l'aloès.
Les Mahométans ont pour maxime de ne montrer ni trop de Dequeiieëtoffe
faste ni trop de négligence dans leur habillement; mais pourtant Vhabuiamem.
il ne leur est pas défendu j, en évitant ces deux extrêmes, de se
tenir avec un certain soin, qu'ils regardent même comme un hom-
mage rendu à la bonté divine. Ils croient cependant ne pouvoir
mettre leurs habits de parure que le vendredi , les fêtes du Beyram
et les jours d'assemblées publiques: les couleurs qui leur sont pro-
pres sont le blanc et le noir, mais ils ne sont jamais ni ronges ni
jaunes. Le turban a la même forme que celui du prophète , et les
deux bouts de la pièce de mousseline dont il est entouré _, ne doi-
vent descendre sur les épaules que de la longueur de quelques doigts;
il a néanmoins été permis de ies laisser tomber jusqu'au milieu du
corps. Il est défendu aux hommes de porter des étoffes de soie; et
les soldats peuvent seuls en faire usage en tems de guerre, parce
qu'elles amortissent le tranchant des armes de l'ennemi. L'or et Fargent u-stensiie i
ne doivent être employés qu'à la reliure des livres du cour'ann , et *£«£?
non en vases, ni autres ustensiles pour l'usage de l'homme. L'argent
peut tout au plus être mis en œuvre pour l'ornement de la vaisselle
destinée à contenir les mets, pourvu qu'il ne touche pas les lèvres,
ou pour la fabrication d'une dent à remettre à la place d'une au-
tre. Ces deux métaux peuvent également être employés à l'embel-
fui introduit
parmi
Ottomans.
334 Costume civil
lissement des sièges , excepté à l'endroit où l'on s'assied, et l'on
en tresse des fils dans le bord des vêtemens. Enfin il n'est permis
ni aux hommes ni aux enfans d'aller vêtus d'étoffe d'or. Ces lois
étaient fidèlement observées dans les premiers tems du Musnlma-
nisme ; mais elles ne tardèrent pas à s'altérer parmi ses sectateurs,
à mesure que s'accrurent leurs succès militaires , leur puissance
et leurs richesses. On raconte en effet que Mahomet s'imposa à lui-
même l'obligation de coudre presque tous ses habits , et de les rac-
commoder quand ils étaient déchirés; et que le Calife Orner fesant
eu 636 la conquête de la Syrie, était si mal vêtu qu'un de ses
courtisans lui représenta qu'il ne convenait pas au chef d'un grand
empire d'avoir un extérieur aussi négligé, et que l'éclat de son
rang exigeait au contraire beaucoup de représentation : à quoi le
Calife répondit: L'islamisme dont nous nous fesons honneur est
le plus bel ornement de ceux qui ont le bonheur de professer la doc-
trine du saint prophète.
Quand h luxe Osman I.er fut le premier des Califes 9 qui afficha à sa cour le
luxe et la magnificence des cours Asiatiques: ce qui excita les mur-
mures de ses sujets 3 dont le mécontentement joint à la haine de ses
nombreux ennemis le réduisit aux plus terribles angoisses. Au con-
traire Orner II mourut empoisonné pour avoir voulu réformer le luxe
de sa table et de son habillement. Parmi les Monarques Ottomans,
Bayezid II fut le seul qui eut le courage de se conformer aux pré-
ceptes austères des premiers Musulmans , mais il n'eut point d'imi-
tateurs. Su le y m an I.er porta la magnificence au delà de ce qu'on
avait jamais vu. Cependant, malgré les différentes modes introduites
par le luxe, l'habillement resta toujours long chez les Ottomans
comme chez tous les Orientaux; et s'il a souffert des variations dans
les provinces comme dans la capitale, ce n'a été que clans la forme,
et surtout dans celle du turban, et dans les oruemens de ce genre
de coiffure. Dans l'origine de la monarchie, les Ottomans, même
les militaires, portaient des bonnets de feutre appelés kulahh â de
couleur jaune , rouge ou noire. Suleyrnau Pacha, fils d'Orkhann I.er,
prit le bonnet appelé uskiuf qui est brodé en argent , et en donna
un à peu près semblable aux officiers de sou armée , qui fut bien-
tôt adopté par tous les grands, et même par les Sultans, pour les-
quels on le broda en or. Mahommed II prit Voeurf ou turban des
Ulemi , mais avec une broderie en or de la largeur de quatre doigts,
entremêlée avec la mousseline. Bayezid II préféra le mudjeirezé , et
des Ottomans. 335
l'on vit en même tems les grands officiers porter des turbans de velours
ronge, avec des vêtemeus de drap d'or ou autres riches étoffes. Se-
lim II imagina un autre genre de turban ; Suleyman I.er en eut
aussi de diverses sortes, mais il donnait, la préférence au mudjcwe-
zé garni d'une mousseline blanche ou ronge: cette mode dura jus-
qu'à Moustapha II, qui voulut se distinguer par un énorme turban
de la forme de celui des Ulemi, et décoré d'un long panache blanc
orné de brillants. Depuis ces époques, les seules à remarquer dans
le costume Ottoman 3 on n'y a plus vu de variations, du moins bien
sensibles jusqu'à présent.
Nous avons représenté dans les premières planches le costume Variétés
1 l A de turbans
des princes et des officiers de la cour et de l'armée: il ne nous , dans ks
1 m _ uifférens pays.
reste plus maintenant à parler que de celui des particuliers. Après
la disposition prise par Suleyman I.er, pour distinguer tous les or-
dres de l'état par la forme du turban et par des vètemens diffé-
rer , on vit s'ouvrir des milliers de boutiques , où l'on ne fesait autre
chose que monter et garnir des turbans. A Constantinople et dans les
provinces Européennes, on n'emploie à leur garniture que la mous-
seline blanche: voyez les n„os 5 et 6 , planche 57. En Syrie, com-
me en Arabie et en Egypte, on se sert pour cela d'une toile teinte
par bandes ou d'une seule couleur , et le turban des habitans de
Bursa , d'Adaoa , de la Caramanie , de la Bosnie et de l'Albanie
offrent à cet égard peu de différences , comme 00 le voit par l'or-
dre progressif des n.os I, a, 3, 4, 5 et 6 de la planche 58, où
est représenté le costume de ces derniers. Quant aux sujets non Mu-
sulmans, on les reconnaît aussitôt à leur calpach , qui est un grand
bonnet noir de peau de mouton, la seule coiffure qu'il leur soit
permis de porter 3 ou à un morceau de toile brune dont il s'enve-
loppent la tête. Les Grecs de l'Archipel portent ordinairement un
bonnet de laine rouge ou blanche. Il n'y a pas de danger qu'un
Musulman prenne jamais le costume d'un autre peuple : car avec un
vêtement, et surtout un bonnet étranger, il courrait risque d'être
insulté, et serait même suspect d'apostasie: ce serait encore pis si
on le voyait avec un bonnet Persan, ou un chapeau Européen. Cette
dernière coiffure surtout est tellement en abomination parmi les
Musulmans, qu'ils étaient autrefois dans l'usage de clouer un cha-
peau sur la porte de l'hôtel d'un ministre ou d'un grand qu'ils
avaient juré de perdre, ou qu'ils voulaient signaler comme traître
à la patrie et à la religion.
Souliers,
Partout
ils tiennent
le turban
sur leur lête<
Ils se rasent
les cheveux.
336 Costume civil
Outre l'habillement et le turban , les Mahométan3 ont encore
une autre marque distinclive dans leurs souliers , qui sont de ma-
roquin jaune pour tous, excepté pour les Ulerni qui les portent
de couleur céleste, tandis que les non Musulmans les ont noirs. Il est
néanmoins permis à ceux qui jouissent du privilège de s'habiller à
la Musulmane de les porter jaunes, mais non de prendre le turban ,
qui est le signe caractéristique de la nation dominante , et à la
place duquel ils portent un bonnet particulier du martre zibeline.
Les voyageurs Européens habillés à l'orientale se bazardent quel-
quefois à prendre le turban; mais aussi ils s'exposent, s'ils sont
reconnus, à de fâcheuses rencontres, qui ne^sont que trop fré-
quentes chez un peuple trop jaloux de ses enseignes pour les voir
porter à d'autres: le parti le plus prudent est de prendre le bon-
net Tartare , qui , malgré sa couleur verte , choque moins leurs
préjugés. Que! que soit au reste le rang et l'habit du Musulman ,
on le distingue toujours de celui des autres peuples , comme il en
diffère lui-même par certaines particularités. Dans les mosquées 9
dans les assemblées publiques ou privées, en présence même du
Sultan il n'ôte jamais son turban; et, dans ce dernier cas , les am-
bassadeurs Européens ainsi que les personnes de leur suite doivent
tenir également leur chapeau sur leur tête. L'action de se lever sa
coiffure pour saluer quelqu'un éfant regardée des Mahométaus com-
me indécente, ils veulent que les étrangers en usent de même à
leur égard.
A présent les Mahométaus se font tous raser la tète , et por-
tent par dessous le turban un petit bonnet rouge appelé fçss. Les
anciens Arabes et Mahomet lui-même } au rapport des historiens
natiouaux , conservaient leurs cheveux ; et il est dit, dans une des-
cription de la personne d'Abas oncle du prophète, qu'il avait une
superbe chevelure , nouée en longues tresses qui flottaient sur ses
épaules. Ce fut sous le Califat d'Osman I.er que commença chez les
Musulmans l'usage de se couper les cheveux: usage qui subsiste eu-
core aujourd'hui, excepté dans certains ordres de Derwisch , qui ,
comme nous l'avons vu, se les laissent croître. Il règne à cet égard
un singulier préjugé, c'est que l'homme qui voudrait conserver ses
cheveux, serait censé s'assimiler à la femme, à laquelle , selon eux,
la nature a départi cette parure exclusivement. D'après cela on
coupe les cheveux aux enfaus dès le berceau; néanmoins par res-
pect pour l'ancien usage établi chez les Arabes, et à l'exemple du
des Ottomans. 337
prophète , on en laisse sur le haut de la tête , ainsi que le font les
Chinois , une touffe qui se noue et se cache sous le turban. Le be-
soin de se raser tes cheveux , opération que personne ne se fait jamais
soi-même , est cause qu'il y a dans toutes les villes de l'empire un grand
nombre de barbiers, qui sont extrêmement habiles à manier le ra- Multitude
soir. Les uns tiennent boutique pour les gens de la classe inférieure,
qui y trouvent du fort beau linge; les autres vont en ville et ser-
vent deux ou trois fois la semaine leurs pratiques, qui sont d'une
classe plus relevée. Le n.° 7 de la planche ci-dessus représente un
barbier dans le costume de sa profession.
La perte des cheveux chez ce peuple a sa compensation dans ih portent
la barbe et les moustaches qu'on s'y laisse croître. Il n'y a pas un "mo'LtlcLs"
Mahométan qui n'ait les moustaches, et il eu est peu qui ne por-
tent la barbe longue: il faut ranger dans le nombre de ces derniers
les pèlerins de la Mecque, les ministres, les grands et les Ulemi,
et cela d'après cette opinion fondée sur un principe de religion etv
sur un ancien usage, que la barbe relève la dignité de l'homme
en place. Les gens qui n'ont aucun titre , ou de la classe du peuple ,
qui la gardent par goût, ue font en cela que céder à l'impulsion
de leur zèle et de leur dévotion. Ce n'est pas à dire cependant
qu'il soit permis à tout le monde de porter la barbe longue : car
cela est défendu aux simples commis, aux bas-officiers , aux do-
mestiques des grands, aux gentilshommes de la chambre du Sul-
tan, aux autres personnes attachées au service de sa maison, excep-
té les Bostandjy-Baschi , ainsi qu'aux princes du sang même., jusqu'à
ce qu'ils soient montés sur le trône. On fait grand cas d'une longue
barbe , à laquelle les ciseaux ne touchent que pour l'arranger et lui
conserver sa forme ovale. Tous les matins le Musulman passe quelques
minutes à la parfumer à la vapeur du bois d'aloès et avec de l'eau de
rose, et il porte toujours sur lui un peigne d'or, d'argent ou d'autre
matière , pour se peigner dans la journée. Quelques-uns de ceux
dont les cheveux commencent à blanchir ( car beaucoup les gardent
tels qu'ils sont ) se servent d'un peigne de plomb : d'autres se tei-
gnent en noir la barbe et les moustaches , comme les femmes un
peu âgées font de leurs cheveux. Enfin la barbe est pour les Ma-
hométans l'objet d'une sollicitude et d'une vénération telles, que
celui qui oserait l'arracher ou la couper à un autre se rendrait
coupable de l'outrage le plus sanglant qui put lui être fait,
Europe. Vol. 1. P. 111. 43
338 Costume civil
fndi' î ï *' est encore un P0i°t, à l'égard de l'habillement , sur lequel
recherchées les Ottomans se sont écartés du cour'ann , c'est qu'à l'exception des
thabukment. Ulemi , et d'un petit nombre de dévots , tous les gens un peu aisés
s'habillent en soie et des plus riches étoffes, parmi lesquelles celles
de l'Inde sont préférées. Il y en a d'une seule couleur, à raies,
et à fleurs de toutes sortes en soie , en or et en argent , qui s'em-
ploient pour le beau sexe, pour les valets de chambre des grands,
et pour certains officiers de la cour. Les sériais sont un autre ar-
ticle de mode des plus recherchés en Turquie : ce sont de grandes
pièces d'étoffe en laine très-fine , et qui coûtent beaucoup: il y
en a qui ont jusqu'à douze pieds de long sur quatre de largeur, et
qu'on fait passer par une bague. Les hommes aussi bien que les
femmes en portent dans toutes les saisons: l'usage des parapluies
étant inconnu } et celui des voitures laissé au sexe le plus faible > les
hommes, qui par conséquent ne peuvent sortir qu'à pied ou à cha-
val , se servent de ces schals pour se couvrir la tête en hiver , et
les femmes s'en enveloppent la tête et les épaules. Certaines dames
s'en font aussi des habits d'hiver , qu'elles préfèrent aux plus belles
mousselines et aux plus riches étoffes. Les gens du peuple se con-
tentent de schals du pays.
Luxe Les fourrures sont aussi un objet de parure et de luxe pour
les deux sexes en Turquie. Sous les six premiers Sultans on ne
voyait que des habillemens de drap ou d'étoffe ouatés. Mahom-
med II s'étant emparé de Constantinople, l'usage des fourrures se
répandit aussitôt dans toutes les classes de la population. L'artisan ,
le soldat et le villageois en veulent une, de peau d'agneau, de mou-
ton , de chat ou d'écureil , n'importe : les bourgeois la portent de
peaux de renard ou de lièvre; mais les grands et les riches en ont
en peaux de renards blancs , de vairs blancs et noirs , d'hermine ,
de martre et de zibeline. L'étiquette veut qu'on prenne en autonne
l'hermine j au bout de trois semaines la fourrure de vair , et en-
suite la zibeline pour tout l'hiver: l'habillement d'été consiste en
une large robe ètteferedjè 9 de camelot onde d'Angora. Ce change-
ment de vêtemens ne se fait que d'après un ordre du souverain. Les
habits doublés en peau de renard noir sont exclusivement réservés
à sa Hautesse ; et les ministres eux-mêmes ne peuvent pas en por-
ter, du moins publiquement, à moins que le Monarque ne leur
en ait fait présent. Les femmes jouissent de plus de liberté à cet
égard , n'ayant à consulter que leur goût et leur boune : leurs vê-
des fourrures.
des Ottomans. 33q
temens d'hiver sont toujours garnis eu pelletferies des plus belles,
avec un falbala qui en fait tout ie tour par le bas. On dit parmi
nous que l'habillement d'une femme est dispendieux , mais celui
d'une Ottomane l'est bien davantage : car la moindre de ses robes
avec les fourrures dont elle est garnie ne coûte pas moins de douze
à quÎDza cents francs. Les grands et les riches portent deux et
jusqu'à trois fourrures Tune sur l'autre dan3 le fort de l'hiver, quoi-
que pourtant ie climat de ce pays , du moins dans sa plus grande
partie, ne soit pas très-rigoureux; mais la légèreté avec laquelle
les maisons sont construites, la quantité de fenêtres dont elles sont
percées, et l'habitude où l'on est de n'y avoir ni cheminées ni
poêles , font de ces fourrures un besoin et un objet de première
nécessité.
La quincaillerie est l'article où les Turcs font le moins de dépense Anneaux
1 . , , i avec an cachât
Ordinairement ils ne portent que des montres en argent, et ceux <7<"
,, , , . . , n'est put tn or.
qui en ont d or ne les laissent pas voir, pour ne pas causer de scan-
dale. Les bagues montées en pierres fines ne se voient guères non
plus qu'aux jeunes élégaîis : les autres personnes n'en ont qu'une en
argent, sur le chaton de laquelle, qui est du même métal ou en cor-
naline rouge, est gravé leur nom , et qui leur sert de cachet : quelques-
uns y font graver en outre quelques mots du cour'ann ou autres à leur
gré. Les grands, les Ulemi et les bigots portent sur le sein cette es-
pèce de cachet dans une petite bourse attachée à leur vêtement , et
où ils tiennent aussi la montre. Ce cachet leur tient encore lieu d'ar-
moiries qu'ils ne connaissent pas, et comme de griffe qu'Us apposent
au bas de leurs lettres 3 billets ou écrits quelconque. L'usage qu'on
en fait dans ce dernier cas a été sagement imaginé pour préveuir
les falsifications en matière d'écritures, pour lesquelles les Musulmans,
à défaut des connaissances nécessaires , sont obligés de recourir à
des écrivains publics: car un faussaire peut bien imiter la signature
de quelqu'un, mais un écrit n'a aucune validité chez les Turcs,
s'il ne porte l'empreinte du cachet de celui qui en est l'auteur 9
on qui l'a fait faire. À cet effet chaque Musulman a son anneau
en argent avec le cachet: presque tous les Califes l'ont eu clu même
métal; et dans toute la maison Ottomane, i! n'y a que le Sultan
qui Tait en or et qui ie porte sur (e sein , ainsi que le grand
Visir auquel il est remis par le monarque même comme sceau de
l'empire, pour l'usage dont il a été parlé en son lieu. On n'est pas Bmpto aduei
aussi scrupuleux sur l'emploi de l'or à d'autres objets. Par exemple d'autres oljet$.
34o Costume civil
dans le nombre des tabatières, outre celles en argent, en écaille
et en carton , on en trouve encore quelques-unes en or qui sont
plates et garnies en brillans, particulièrement celles où l'on tient
l'aloès et les pilules d'opium. L'or s'allie encore avec les pierreries
pour servir d'ornement aux khanntscher ou poignards, et aux bitzchaok
qui sont des couteaux, que les grands portent en ceinture et à
droite, et les bas-officiers ainsi que le peuple à gauche ou à droite
indistinctement: les Sultanes, les Cadines et autres dame9 de dis-
tinction en ont aussi; et les pistolets que portent sur eux les Pachas
et les Bey en voyage ou à la guerre sont également garnis en or et
enrichis de pierreries.
J"1"£r/ La ]oi-> comme nous l'avons vu, use de beaucoup d'indulgence
pot/7u2sS envers les femmes, peut-être pour les dédommager de l'état de sujé-
de for. tion dans lequel elles sont tenues pas le sexe le plus fort; mais cette
indulgence est encore plus grande à leur égard pour ce qui regarde
la parure. Pour peu que la fortune de la famille le permette, les
femmes font pompe de pendans d'oreille, de bracelets , de colliers,
d'agrafes à la ceinture en or ou en argent: les dames ont ces objets
enrichis de perles fines, de diamans ou autres brillans avec plus ou
moins de luxe, selon leur opulence, et elles se mettent à tous les
doigts et même aux pouces les bagues les plus précieuses. Leur haute
coiffure (1) faite en mousseline unie, brodée ou à fleurs, est le
plus souvent ornée de fleurs, ou enrichie de diamans, de rubis et
d'émeraudes : plusieurs même , à l'envi des Sultanes , y entremêlent des
plumes de héron. Ces divers ornemens , appelés serghoutschs , forment
tous ensemble une espèce de bouquet, dont la tige est parsemée de
pierreries. Peu d'entr'elles se voient avec la montre: celles qui
l'ont la portent en or ou garnie en diamans , et la tiennent vers
îe sein gauche dans une Course d'où pend au dehors la petite chaîne.
Ce n'est pas tout, beaucoup se mettent autour du cou de longs col-
liers qui leur descendent jusques à mi-corps, dans lesquels sont enfi-
lés de soixante à quatre-vingt sequins neufs, ou des médailles d'or
plus ou moins grandes, sur lesquelles sont gravés quelques versets du
cour'ann , ou le mot masch'aUah, le Seigneur soit loué. Les dameâ
portent en outre à la main une espèce de guirlande composée de
grains de jaspe , d'agate , d'ambre gris ou de corail d'un beau travail ,
(t) Ceux qui se rappellent du genre décoiffes appelées il y a trente-
cinq ans h ouf en ternies de modiste , pourront se former d'après cela une
idée juste de la coiffure des Ottomanes.
des Ottomans. 3,/ji
et entremêlés de perles fines ou de glands en fils d'or5 qui leur sert
de passe-tems et de contenance comme l'éventail aux Européennes.
L'éventail est un meuble commun aux individus des deux se- Eventails,
xes , mais dont it font rarement usage en public. La forme en est
ronde, et il est fait de plumes de paon ou en parchemin et par-
semé de fleurs en or ; il a le manche en ivoire ou en ébène, mais
la forme en est plus simple pour les hommes. S'ils prennent l'éven-
tail en sortant de chez eux, c'est pour se défendre des rayons du
soleil à défaut de parasol. Soit à table, soit sur le lit de re-
pos ils se font éventer , les hommes par un esclave , et les femmes
par une captive. Le Sultan, les ministres et les grands ont dans
leurs appartemens un réseau ou chasse-mouche appelé sineldik , dont
les fils sont entrelacés de petits morceaux de verre très-fins qu'on
agite sans cesse devant eux.
Les Orientaux ne connaissent pas ce changement perpétuel u»i&rmiië
dans la forme des vêtemens , qui, d'un jour à l'autre, ne permet ^SuîlfeZ
plus de reconnaître nos Européennes: leur coiffure, la coupe de de femmes'
leurs habits et la qualité de leurs étoffes sont toujours les mômes.
La raison en est qu'il n'y a pas dans ces pays des marchandes de modes ,
uniquement occupées comme chez nous des moyens de flatter le goût de
la parure par de nouvelles inventions. Avec leur manière uniforme de
s'habiller , et sans avoir l'élégance et toute la grâce qui semblent faire
Je principal mérite des Européennes , les Mahométanes savent éga-
lement intéresser par un maintien noble, et par ces grâces simples
et naturelles, dont la nature a fait leur apanage. De belles formes ,
des yeux noira et vifs, une peau fraîche et yermeille, un extérieur
grave et imposant sont les avantages qui les distinguent. Elles ont
une belle taille , et ne font point usage de baleines , de corps de jupe ,
ni d'autres soutiens quelconques pour la conserver. Sans prétention à
vouloir paraître autres qu'elles ne sont , elles ne cherchent point à
déguiser les torts de la nature ou les outrages du tems , ni les diffor-
mités occasionnées par les passions; et l'usage du fard leur est inconnu.
Ce qui choquerait les goûts d'un Européen c'est la manie qu'elles
ont de se teindre la moitié des ongles avec un argile rougeàtre ap-
pelée hlna , et de s'emplâtrer les sourcils et les paupières avec leur
surmé, qui est un collyre fait avec de l'antimoine et de la noix
de galle. Ennemies des fausses chevelures, dont l'usage leur est dé-
fendu par la loi , elles se contentent de la leur , et connaissent
l'art de l'arranger avec grâce sans le secours de nos belles toilettes.
3/fa. Costume civil
Leur manière de se peigner est de partager leurs cheveux en tres-
ses qui leur tombent sur les épaules , ou de les rouler autour de
leur turban: elles n'ont pas moins de cinquante ou soixante de ces
tresses , parmi lesquelles elles entrelacent des fleurs et divers orne-
mens précieux. Les cheveux de devant leur cachent une partie du
front et les deux côtés du visage; mais celles qui se piquent de suivre
la mode s'en couvrent entièrement le front , et elles leur donnent au
dessus des sourcils la forme d'un croissant , dont les pointes se réu-
nissent sur le nez. La planche 5o, représente trois dames en habit ,
la i.re d'hiver, la a.e de printems et la 3.e d'été. Les femmes d'une
classe inférieure et les esclaves ont le front plus découvert, et por-
tent une coiffure moins haute : il est en outre défendu à ces der-
nières de se présenter devant leurs maîtresses en robes doublées de
fourrures: le n.° 4 offre l'image de leur costume.
Elles ponça Ainsi que les hommes, les femmes portent sous leur coiffure
,',o!is leur t , . _ .
coiffe un petit bonnet rouge ou bianc : ces bonnets se tiraient autrefois
un petit bonnet. . .-. 1 i t> i • n .«/-> ■ ,
et ont des manufactures de la Barbarie , mais celles d Orléans sont en
possession de les fournir depuis long-tems. Les femmes , surtout
en été , n'out !e sein couvert qu'avec la chemise , qui , pour les ri-
ches, est de gaze à longues manches, et leur va jusqu'aux talons.
Elles portent comme les hommes îles caleçons qui leur arrivent au
bas de la jambe , et ne diffèrent de ceux de ces derniers que par
- j'étoffe , dont la qualité est à leur choix. Les hommes les ont en
camelot ou d'un tissu rouge: les marins , les soldats, certains Der-
msch et autres individus les portent d'un tissu céleste ou blanc ,
et souvent de toile simple et d'un énorme volume. Elles ont pour
Souliers. chaussure une espèce de souliers appelés teblik et de maroquin jaune,
par dessus lesquels elles portent des pantoufles plates plus élégantes
que celles des hommes: les Sultanes et les dames les ont brodées
en argent, en or et en perles fines, sans boucles, ni nœud ou ro-
sette comme on l'appelait autrefois. Lorsqu'elles vont faire quelque
promenade dans les jardins, elles prennent des galoches ou hautes
sandales garnies en or et en nacre de perle. Elles aiment singulière-
ment ter broderies en fils d'or sur les mouchoirs, les essuie-main,
les serviettes, et même sur les jarretières dont elles serrent leurs
caleçons, ainsi que les broderies en soie sur leurs chemises.
Condition Et pourtant toute cette pompe d'élégance et de luxe dans
Musulmanes, leur parure n'a pour but que la satisfaction de leur amour-propre :
car l'état de réclusion dans lequel elles vivent exclue en elles Vin-
des Ottomans. 343
fentîon même de vouloir plaire aux hommes. Et en effet , avant de
se marier elles n'ont de relations qu'avec des personnes de leur sexe ;
et, après qu'elles sont mariées avec un homme qu'elles regardent
moins comme leur époux que comme leur rnaitre , elles ne voient
plus d'autres hommes qu'à travers des grillages ou des jalousies, et
sont condannées par conséquent à vivre dans !a plus profonde re-
traite. Rarement elles sortent de chez elles , et quand cela arrive
elles mettent une longue robe de camelot d'Angora en été, et
de drap en hiver, avec un large collet on yaca en ràs vert,
rouge ou bleu rabattu sur les épaules. Elles ont pour se couvrir
le visage deux voiles de mousseline , dont l'un prend depuis la moi-
tié du nez et leur descend jusque sur le sein , et l'autre leur cou-
vre toute la tête jusqu'aux paupières , et laisse à peine apercevoir
leurs yeux. Elles portent par dessus leurs pantoufles de larges
brodequins appelés tscheclik en maroquin jaune 3 qui leur arri-
vent à mi-jambe. En Egypte et en Syrie les voiles dont les fem-
mes se couvrent le visage sont noirs, et ont vis à vis des yeux deux
trous semblables à ceux d'un masque } par où elles aperçoivent les
objets. Le n.° 1 de la planche 60 représente deux Ottomanes, et
le n.° 2 une Syrienne, chacune avec le voile qui lui est propre.
Les femmes Chrétiennes et surtout Grecques jouissent d'une Condition
plus grande liberté dans leur manière d'être vêtues chez elles; chrétiennes;
et quelquefois même elles font usage du fard et autres artifices
de toilette à l'exemple des Européennes; mais si elles veulent sor-
tir, elles sont obligées de s'habiller à la manière des Musulmanes;
et outre le voile de la pudeur si respecté chez les Romains et chez
les Grecs, il leur faut prendre le feredjé de couleur brune et les
souliers noirs. Ce costume est également d'obligation pour toutes les
autres femmes , de quelle que nation qu'elles soient: et quoique voi-
lées , il faut encore qu'elles aient soin de donner à leur chevelure
une forme élevée, et de ne pas laisser apercevoir trop de préten-
tion et d'élégance dans leur parure: des officiers de police renou-
vellent de tems à autre et à haute voix ces avertissement dans tous
les quartiers de la ville, pour qu'on n'en prétende pas cause d'igno-
rance. Les '^femmes qui y contreviendraient s'exposeraient à être
insultées dans les rues, ou même maltraitées par les commis de la
garde , et elles se verraient déchirer leurs collets, s'ils éiaient jugés
outrepasser les dimensions prescrites. Les individus non Mahométans
sont traités avec encore plus de rigueur lorsqu'ils manquent aux
,-■■"
344 Costume civil
réglemens concernant la décence et la simplicité du vêtement. Cette
rigueur redouble surtout à l'avènement d'un nouveau souverain au
trône , qui , dans l'obligation où il se croit d'afficher dès les corn-
rnencemens de son règne un zèle ardent pour le maintien du bon
ordre, et de déployer toute la puissaoce de l'autorité souveraine,
sévit avec une rigueur inflexible , et inflige même la peine de
mort pour les transgressions les plus légères.
Ce3 édits ont pour but de faire sentir aux étrangers la grande
distance qu'il y a entreux et la nation dominante en fait de civi-
lisation, et à inspirer aux femmes le goût des bonnes mœurs; mais
s'ils sont scrupuleusement observés à Constantinople , il n'en est pas
de même clans les provinces , où les gouverneurs et les magistrats
n'y regardent pas de si près, ou bien manquent de la fermeté né-
cessaire pour les faire exécuter. Il règne môme à cet égard la p!u3
grande liberté dans les îles de l'Archipel; et les femmes, naturelle-
ment attachées aux anciens usages , ne craiguent point de se montrer
sans voile en public. Les Européennes établies dans les provinces
de l'empire sont par la même raison moins inquiétées , surtout lors-
qu'elles ne s'éloignent pas de leur quartier. Leur habillement offre
un mélange bizarre de costumes divers, fait pour intéresser la cu-
riosité. Quelques-unes portent le feredjé , et un schai des Indes à la
place du voile. A Srayrne et à Salon ique , où les quartiers des Euro-
péens sont peu fréquentés des Mahométans , elles ne mettent qu'un
voile de mousseline, dont le bord est un tissu de fils en or et en
argent de la largeur de quatre doigts: les n.°q3 et 4 de Ia planche
60 offrent une image de leur costume dans ces mêmes villes. Cepen-
dant si elles veulent aller par les faubourgs qu'habitent les Musul-
mans, elles sont obligées de se conformer pour le costume aux usages
de la nation; et dans ce cas elles prennent les vêtemens qu'il est
permis aux Musulmanes de porter, avec la même forme , et des mê-
mes couleurs, excepté le vert.
Lm„ Il est aisé d'imaginer 3 d'après tout ce que nous avons dit jus-
'lul'ilT cIa'à présent, quels peuvent être les meubles usités chez ce peuple.
Pour le service de table, on sait en quoi il corniste ordinairement:
la vaisselle est de terre, de faïence, de porcelaine, et de cui-
vre étamé,ou doré chez quelques seigneurs. Les Sultans Moham-
med î.cr, Bayezid II et Suleyman I.er furent désapprouvés dans
l'emploi qu'ils firent des deux métaux les plus précieux en vaisselle de
table: il y a déjà îong-tems que cette espèce de luxe est bannie du
des Ottomans. 3^5
sérail , et les Sultans de nos jours, dans les traîtemens d'appareil , ne
sont servis qu'en porcelaine verte de la Chine. Cet usage excepté ,
l'or et l'argent sont employés à faire des aiguières , des cuvettes ,
des flacons s des brasiers et des cuillères pour les confitures. Le
premier et le priucipal meuble de Ottomans est le sopha , qui ,
dans tous les appartemens , tient lieu de canapé 3 de chaises eC
de fauteuils: sa disposition tout alentour de la chambre offre un
siège étendu et commode , sur lequel les Musulmans vont s'asseoir
les jambes croisées. Dans les appartemens des dames ces sophas sont
de drap, de velours façonné et autres étoffes de prix. On sait
en Turquie ce que c'est qu'armoires, tiroirs, marqueteries , lus-
tres, tapisseries, tableaux, gravures et lits garnis, mais seulement
pour avoir entendu nommer ces divers objets , car l'usage en est
ignoré. A peine trouve-t-on dans les harem des premiers seigneurs
quelque chandelier d'argent ou doré; mais dans tout le reste de la
population , cet ustensile est en laiton ou en cuivre étamé , et se
pose sur une petite table ronde placée au milieu de la chambre.
Celui qui veut avoir chez lui quelqu'objet de goût des manufactures
Européennes a bien soiu de le tenir caché } pour ne pas être taxé
de favoriser les modes et les fabriques étrangères.
Les salles et les chambres ne présentent communément que construction
l'aspect d'un mur blanc marbré et percé de fenêtres doubles l'une ^T^lnbrlT
au dessus de l'autre. La plus élevée est fermée par des vitres
ornées de dessins de différentes sortes eu plâtre ou en couleur :
et la partie supérieure est décorée de peintures à fresque repré-
sentant des hameaux, des arbres, des cabanes, des koeschk 3 des
allées de jardins, des jets d'eau, des fleurs et des fruits; mais
les sujets de ces peintures ne sont jamais puisés dans la fable ,
d'après une maxime de religion qui défend de peindre des figures
d'hommes ou d'animaux. On trouve seulement dans certaines mai-
sons , dans les boutiques , dans les cafés et dans les magasins , de
petits cadres contenant le chiffre ou monogramme du Sultan ré-
gnant en lettres noires, rouges et même eu or: chez les officiers
de marine 3 ce chifre est accompagné de dessins de galères et au-
tres bâtimens , et ces emblèmes 3ont des enseignes de régimens chez
les officiers de terre. Le plafond des appartemens est en bois ainsi
que tout l'édifice, et peint de diverses couleurs, parmi lesquelles
dominent le blanc, le vert et le bleu. L'été on étend sur le pavé
des nattes d'Egypte, et l'hiver des tapis de Smyrne , de Salonique
Europe. Vol.I. P. III, ^
3^6 Costume civil
ou de Perse. On trouve peu de maisons où il y ait des glaces ,
et celles qu'on y voit ne sont que de simples miroirs , qui viennent
en grande partie de Venise, Les rideaux des fenêtres sont pour
la plupart d'Indienne ou autre toile ordinaire. Il règne néanmoins
plus de goût et de luxe dans l'ameublement des harem chez les
grands , et il y aura au moins deux ou trois chambres plafonées
en bois de noyer, de coudrier ou d'olivier 3 ou, bien les murs en
seront plaqués en nacre de perle t en ivoire ou en porcelaine de
la Chine ou du Japon. Les palais des Cadines et des Sultanes sont
vantés pour ce genre de décoration.
Manière Si les chaufferettes sont inconnues dans ce pays, il n'en est pas
de chauffer ri ï 1 i
les chambres, tout-à-fait de même des cheminées dans les chambres : à la vérité
elles sont fort rares, car clans le petit nombre de maisons où il y
en a , on n'en trouve qu'une seule , dont la construction est singulière ,
comme on peut le voir à Sa planche 56. Le foyer est construit sur
une espèce d'estrade de trois on quatre gradins : les deux côtes s'avan-
cent d'environ trois pieds dans la chambre, et n'ont point de cham-
branle: ce foyer ressemble plutôt à une espèce de cabane de six
ou sept pieds de haut;. et le tuyau de la cheminée auquel on a
donné une forme extrêmement convexe , pour que la fumée puisse
s'échapper plus librement, est revêtu de stuc et de peintures vers
îe plancher. Les appartemens se chauffent communément à l'aide
d'un grand brasier en cuivre, qui se met au milieu de la cham-
bre. Il est un autre meuble appelé tanndour destiné au même usage
pour les femmes. C'est une table carrée, placée à un des coins
du sopha , avec une ou deux couvertures par dessus, sous laquelle
on met un réchaud contenant de la braise allumée, qui donne
une chaleur douce et tempérée. Les femmes s'asseyent autour de
cette table; et prenant par le bas le tapis dont elle est couverte,
elles le relèvent sur leurs genoux, et se trouvent ainsi au chaud
pendant tout le te m s qu'elles veulent y rester a travailler, à pren-
dre leurs repas ou à s'entretenir avec les parentes et les amies qui
viennent leur faire visite. Il n'est pas de maison qui n'ait son
tanndour , et l'on y rivalise de luxe dans les tapis de ràs, de drap
* d'or ou d'argent et d'étoffes richement brodées dont il est couvert.
Cette manière de chauffer les appartemens plait même assez aux
Européennes établies dans l'empire. La planche 61 offre l'image
d'un de ces tanndour 3 autour duquel on voit des femmes à l'ouvrage.
d es Ottomans. 847
La simplicité des mœurs orientales ne permet pas non plus Quois-sont
aux Mahométans l'usage de lits somptueux tels qu'on les a en Eu-
rope. Chez eux tout le monde dort sur des sophas. A cet effet il y
a dans chaque chambre à coucher un coffre ; où l'on renferme de
jour les matelats , les coussins et les draps; et le soir on les en tire
pour faire le lit 5 dont la place est marquée dans chaque chambre
par une espèce d'estrade à la hauteur d'un pied de terre , sur la-
quelle on le prépare: ce qui ne cause pas peu d'embarras aux do-
mestiques. Les matelats sont de laine ou de coton , et jamais de crin
ni de plume , et leur enveloppe ainsi que celle des oreillers est
aussi en coton. Les rideaux ont ordinairement une garniture en
toile blanche , qui dépasse l'étoffe et se change une ou deux fois
la semaine. Dans toutes les saisons les hommes portent de nuit
un turban fourré en coton 3 et les femmes une coiffe haute à plu-
sieurs bandes et en mousseline: ils gardent les uns et les autres uue
robe et leurs caleçons, à cause des incendies qui sont si fréquënô
dans un pays où tes maisons sont construites en bois. D'après cela
eu ne voit jamais de lit dans les chambres pendant le jour , à moins
qu'il n'y ait quelque malade ., ou qu'une femme n'ait accouché. Dans
ce dernier cas on commence, chez les gens de distinction , quelques
semaines avant l'accouchement, à tapisser en damas on en ràs la
chambre où il doit se faire j et l'on y dresse un lit magnifique où
l'accouchée reçoit ses visites. Au bout de quarante jours on en-
lève ce lit, qui se garde pour une autre occasion. Parmi les raisons
qui empêchent les Mahométaus d'afficher du luxe dans leurs édifices
et dans leur ameublement , il en est une qui suffirait seule pour les
en détourner _, c'est la crainte des confiscations dont sont frappés de
teins à autre les biens des grands et même des riches particuliers: ce
qui les oblige à tenir caché le plus qu'ils peuvent l'état de leur fortune ,
sous l'apparence de maisons eu bois et de meubles de peu de valeur.
Il est rare en Turquie de voir les hommes aller en voiture, si Les hommes
ce n'est en Moldavie eu Valaehie et dans les provinces qui confc- *" fZ%THt
ueïA avec la Pologne et l'Autriche. Ce genre de commodité est laissé ds votture'
aux femmes : pour les hommes la meilleure voiture est un bon che-
val , et le Sultan lui-même n'en a pas d'autre dans les tournées qu'il
fait par la capitale. Les trois ou quatre carrosses qui se trouvent
au sérail n'en sortent jamais pour figurer en public: Moustapha lïï
ne s'en servît que deux fois, et Abd'ul-Haméd qu'une seule, et en-
core dans les environs de Constantinople. Il n'y a que les deux Cazi-
348 Costume civil
Ascher et le Mouphiy 9 auxquels il soit permis d'aller en voiture:
les deux premiers Pont couverte en drap rouge, et le second en
drap vert; et ils y montent par une petite échelle qui s'attache
ensuite par derrière. Les voitures ou cotschy à l'usage des femmes
sont de hois de noyer ou de coudrier en dedans , et tapissées à'ihhram
avec des galons et à franges d'or : les coussins sont en velours , en
damas ou en ràs brodé , et quelques-unes ont des glaces avec des
jalousies dorées aux portières. Les princesses et autres dames d'un
haut rang ont leur voiture: les autres en louent une en cas de
besoin s ce qui arrive rarement. Les Sultanes ont un attelage de
quatre chevaux, et les autres dames de deux seulement.
Voilure* pour _& \a vérité les femmes ne sortent presque jamais de la ville où
les femmes. t # n
elles sont nées, si ce n est pour faire, une seule fois en leur vie, le
voyage delà Mecque; et lorsqu'elles ont à aller un peu loin, elles
se font porter dans une chaise ou litière à la Persanne par deux
chevaux ou par deux mulets, et avec plus de commodité que dans le
cotschy. Il y a encore pour elles une espèce de voiture appelée
araba , dont on se sert pour aller dans les environs des villes et à la
campagne: c'est une espèce de charriot à quatre roues , qui est
couvert d'un tapis, et dans lequel peuvent se placer quatre, six et
huit personnes sur des matelats. On trouve ces charriots dans le lieu
appelé par les Européens les Eaux douces , et dans le pays de
Keaghid-Khanè, qui est un des plus rians des environs de Constati-
nople. Tout le monde va là dans la belle saison , les hommes à pied
ou à cheval , et les femmes également à pied ou dans ces dernières
voitures, mais toujours séparément des hommes, et ne laissant aper-
cevoir que leurs yeux à travers le voile dont elles sont envelop-
pées de la tète aux pieds. Les Ottomanes n'ont point adopté l'usage
où sont depuis très-long-tems les femmes en Asie d'aller à cheval.
Du reste ce genre de monture n'est pas moins coûteux au Turc ,
que ne l'est ailleurs i'entretien d'un équipage. Le bas-officier <, le
simple particulier, pour peu que ses moyens le lui permettent, a
un ou deux chevaux. Les riches en ont vingt _,' trente et quarante
plus beaux les uns que les autres, et l'on en voit jusqu'à trois eenf
dans les écuries de certains Fisirs ou Pachas. Il est peu de pays
où les chevaux soient aussi richement harnachés qu'en Turquie; ils
ont des housses en étoffe ou en drap magnifique, et ornées de bro-
deries qui descendent jusqu'à terre, et leurs rênes, leurs poitrails
et autres harnais sont plaqués en argent ou en argent doré, et
des Ottomans. 349
quelquefois même en or masif. Les grands officiers portent à gauche
sur leur selle une masse d'armes appelée topouz , et à gauche le ghad-
dare 0 qui est un sabre garni en or et en argent. Les Ottomans ne
se montrent jamais en public qu'en habit de parade; la moindre pro-
menade qu'ils veulent faire à cheval exige qu'ils aient des laquais
à leur suite. Ce nombre est d'un ou de deux pour un cfficier du
moindre grade, de quatre ou six pour celui d'un grade plus élevé,
et certains seigneurs en ont même jusqu'à vingt et plus derrière eux.
Une particuliarité à remarquer, c'est que les individus non Mahomé-
tans ne peuvent point aller à cheval : cette permission n'est accordée
qu'aux médecins pour aller visiter leurs malades, à condition encore
qu'ils le feront sans aucun faste , et qu'ils mettront pied à terre devant
un magistrat ou un grand officier de la cour, qui se trouverait sur leur
passage. Voici un exemple du danger qu'il y aurait à faire le récalci-
trant en pareil cas. Dans les commencemens du règne de Moustapha
III, un médecin Grec voyant venir à sa rencontre le Capoudan-Pacha ,
tourna bride et s'arrêta au coin d'une rue voisine sans descendre
de cheval. L'amiral s'en étant aperçu s'arrêta de même à l'endroit
où s'était retiré le médecin, et lui ayant ordonné de s'approcher il
le frappa de plusieurs coups de sa masse d'armes en l'accablant
d'invectives. II est vrai que la conduite de l'amiral fut désapprou-
vée, non parce qu'il avait maltraité un Grec , mais pour avoir com-
promis sa dignité par cet acte de violence , et pour s'être fait jus-
tice lui-même au mépris du gouvernement.
Outre ce fastueux étalage en chevaux et en laquais, lès Musulmans Grand, nombre
ont encore à leur service beaucoup d'autres personnes , qui se divisent en de domcsllfiues'
deux classes: l'une qui comprend les itsch-aajiassy ^ espèce de valets
pour le service intérieur de la maison , et l'autre qui est celle des
ischocadar ou valets de pied, qui accompagnent le maître lorsqu'il
sort pour aller en visite ou à la promenade. Le n.° 8 de la plan-
che 58 représente un des premiers portant sur le tabla un diner
complet , et l'on peut voir une image des seconds sous les n,os 3 et
et 4 de la planche 6. Dans les harem,, les mômes emplois sont rem-
plis par des femmes qui ont les mêmes dénominations. Un domes-
tique ne reçoit ^uères qu'un sequin par mois à titre de salaire ;
mais il sait bien l'augmenter par les étrennes qu'il se fait donner.
A-t-on besoin de parler à un ministre , à un magistrat ou à un grand
quelconque? les itsch-agassy , les tschocadar et les portiers vous
assiègent en sortant, et ne cessent de vous importuner jusqu'à ce
3 5o Costume ci y il
que vous leur ayez donné quelque chose. Reçoit-on un billet, un mes-*
sage, une nouvelle bonne ou mauvaise? il faut faire à celui qui
vous l'apporte un cadeau proportionné à l'opinion qu'on a de vous
ou de vos richesses. Quoique les domestiques aient là table , l'ha-
billement et le logement chez leurs maîtres , ils ne portent point de
livrée : les itsch-aghassy s'habillent en soie ou avec de3 schals de
l'Inde, et les tschocadar portent en hiver des habits de drap, et
en été de toile blanche ou de camelot de la couleur qui leur plait
le plus : ensorte qu'il y a quelquefois dans une maison vingt do-
mestiques tous vêtus de couleurs différentes. Il n'y a que la mousseline
de leur turban et leurs brodequins qui doivent toujours être jaunes ,
rouges on noirs, selon le rang et l'état du maître qu'ils servent.
ARTS ET METIERS,
Queh sont ceux \-J « ne pouvait attendre d'un législateur guerrier et politique
Vu commerce, qu'une constitutiou propre à rendre militaires le gouvernement et
les sujets. Et en effet, la profession la plus relevée chez les Musul-
mans est celle des armes, et ils se croient tous nobles par cela seuî
qu'ils se regardent comme soldats eu naissant, ou obligés de s'en-
rôler sous les étendards du prophète. N'ayant rien à ajouter ici à
ce que nous avons dit de leur esprit militaire et de leurs troupes
à 'l'article de la milice, nous allons donner un aperçu rapide de
l'état du commerce et des arts chez ce peuple. On ne peut pas
clouter que le commerce ne soit un objet de la plus haute impor-
tance dans l'empire Ottoman: car celui de l'intérieur , qui consiste
dans le transport des denrées et des produits de l'indu-Jrie d'une
province à l'autre, est tout entier entre les mains des sujets. Ce com-
merce emploie de nombreuses caravanes, qui parcourent l'empire
dans tous les sens, et une quantité de navires sur la mer et les fleu-
ves, et il n'exige de la part de ceux qui s'y livrent ni spéculations
hazardeuses , ni beaucoup d'embarras. Les négocians tiennent une
simple note de leurs achats et de leurs ventes 3 et font leurs paye-
mens en marchandises ou en numéraire ; et si leurs engagemeus sont
à terme fixe,, ils sont pour la plupart ponctuels à les remplir. Les
plus gros négocians même n'ont qu'un seul livre, et ils tiennent tout
au plus deux agens ou commis à leur comptoir, ils ont peu d'idée
des Ottomans. 35 1
des lettres de change, et encore moins des assurances maritimes.
Une expédition leur a-t-elle mal réussi ? ils ne laissent échapper ni
plainte ni murmures contre la providence. Le commerce n'étant pas
regardé chez eux comme une profession avilissante, les grands de
tons rangs ne rougissefjt pas de s'y livrer ouvertement ; et si quel-
ques-uns d'eux dédaignent de le faire personnellement • ils mettent
les fonds nécessaires à l'objet de leur spéculation entre les mains
d'agens de confiance, auxquels ils donnent un intérêt dans les profits.
Les natifs sont ceux qui gagnent le plus dans le commerce inté-
rieur, par la raison qu'ils jouissent de plus de liberté dans l'emploi
qu'ils veulent faire de leurs capitaux , et qu'ils sont exempts des
droits dont sont grevés les étrangers.
Il est néanmoins certaines branches de commerce, qui sont en- Commette des
tie les mains de sujets non Mahométans, tels que les Grecs, les Armé- MaJwl%ians.
niens et les Juifs. Les premiers se trouvant répandus dans les îles et
dans les villes maritimes 3 s'adonnent plus que les autres à la navi-
gation et à la pêche. Les Arméniens font le commerce dans les
provinces continentales; et leurs riches caravanes, confondues avec
celles des Mahométans, vont porter tous les ans dans les différentes
contrées de l'Asie les productions des quatre et même des cinq par-
ties du monde. Les Juifs font le courtage, qui leur vaut peut-être
de plus gros bénéfices. On peut dire en quelque sorte que tout le
commerce de l'empire leur passe par les mains, et qu'ils sont les
agens de toutes les nations : soit ventes, soit achats, soit recouvremens ,
échanges ou autres opérations quelconques 3 tout se fait par eux ; et les
Mahométans ont en eux une telle confiance, qu'ils leur donnent la
direction de leurs banques , et que les principaux seigneurs leur
confient l'administration de leurs biens et de leur fortune. I! n'y a
point en Turquie de ces établissemens appelés bourse en Europe,
et l'on n'y entend jamais parler d'emprunt, de dette publique,
d'escompte ni d'autres choses semblables. On cherche néanmoins
à connaître le cours du change dans certaines villes, mais unique-
ment pour les affaires qui ont rapport aux Européens. La vente de
toutes les denrées quelconques se fait dans les magasins particuliers,
ou dans divers endroits qui ont les dénominations suivantes
Les besesstenn qui sont les premiers en ce genre sont de grands bê- Besessiena
timens qui servent d'entrepôt pour tontes les marchandises , telles que ^^SefiT*
bijouterie , meubles de pris ,■ draps et riches étoffes mis en circu-
lation pour les besoins du commerce. La garde de ces établissemens
35:2 Arts et métiees.
est confiée à deux Kehaya nommés par le gouvernement; , lesquels
sont responsables de toute espèce de désordre et du moindre vol
qui pourrait y être fait de nuit. Ces édifices présentent une telle
sûreté même contre les incendies , que les magistrats y font mettre
en dépôt les fonds et autres immeubles des mineurs et des orphe-
lins , et que les particuliers qui veulent faire quelque long voyage,
y envoient tout ce qu'ils ont de plus précieux. Les tscharsthy sont
les lieux où Ton va acheter les ustensiles domestiques , et tout ce
qui est nécessaire à la subsistance et au vêtement : c'est comme une
5 le où il n'y a que des boutiques de différentes professions. Les
khann sont des espèces d'hôtels à l'usage des banquiers et de3
gros négocians , qui y ont chacun laurs comptoirs dans une ou deux
chambres seulement. La nuit il n'y habite que des hommes , et
les femmes ne peuvent y entrer de jour que sous la conduite du
Kanndjy ou intendant , ou de VOda-Baschy son substitut, qui doit
être présent à tout ce qu'elles disent et à tout ce qu'elles font:
il y a à Gonstantinople environ quarante de ces hôtels , dont les
plus fréquentés se réduisent à quatre ou cinq. Enfin les kearbann-
seraih sont des espèces de places destinées à recevoir les caravanes ,
les voyageurs et les transports de marchandises quelconques. La
plupart de ces édifices sont construits en marbre, et servent de dé-
pôt , ou à l'usage des fabriques du pays ou d'autres lieux. Il se tient
chaque année des foires considérables dans beaucoup de villes. Quant
au commerce extérieur, les Mahométans l'ont laissé aux étrangers
pour plusieurs raisons.
'Règlement En Turquie on trouve, à peu près les mêmes arts qu'en Eu-
pour Cex&rnlce • • i » r tir* ■ a
des métiers, J ope , mais ils y sont exerces avec plus de rariuement et de goût.
D'après une maxime de religion , qui prescrit à tout Musulman d'ap-
prendre une profession pour se procurer en cas de besoin les moyens
de subsistance, il n'est personne, depuis le moindre sujet jusqu'au
prince, qui ne s'en fasse un devoir, et la loi a même établi des
règlemens à cet égard. Chaque essnaf ou corps de métiers a son
chef et son keaya^ à l'autorité duquel sont subordonnés les maîtres
et les ouvriers, et qui est chargé de la répression des abus et de la
punition des coupables. On reçoit dans les corporations de métiers
des gens de toutes les religions , mais le chef et le Kehaya doi-
vent être Mahométans. Pour être reçu maître il faut savoir travail-
ler , et produire un certificat du maître chez lequel on a travaillé.
Ces réceptions se font tons les trois ou quatre ans pour chaque mé-
DES Ottoîïass* 353
tïef devant le corps des maîtres assemblés à cet effet : les candi-
dats y présentent un beau bouquet de fleurs avec un mouchoir de
soie à leur maître et au chef 3 puis ils vont baiser la main à tous les
maîtres qui sont assis autour de la salle. On commence ensuite à
boire l'eau de vie , après quoi on sert un repas composé de mets
apportés par les nouveaux maîtres sur un bassin couvert , et ce re-
pas est accompagné de chants et de danses dont les récipiendaires
font les frais. Certaines professions ne peuvent pas être exercées par
le même individu: par exemple il n'est pas permis au menuisier
de faire le maçon , ni au maçon de faire le menuisier 5 et il est
défendu à un Chrétien d'exercer à Constantinople la profession
d'étameur sous peine d'avoir la main coupée*
En accordant à chacun la permission de fabriquer et de ven- Peine, contre
dre les objts qu'il veut, le ministère n'entend pas livrer le public comrefacturs
• t r 1 • i-iti 1 de eerlaiu>
à la discrétiou des labncans ou des marchands. 11 y a des peines ouvrage*.
contre les vendeurs de fausses matières en or et en argent, con-
tre les marchands d'étoffes d'un faux teint etc. La partie lésée
n'a qu'à recourir au Kehaya ou au grand Visir pour obliger le
vendeur à reprendre sa mauvaise marchandise , et à lui rendre son
argent, et cela en vertu d'une loi, qui déclare nul tout contrai
frauduleux.
Les Ottomans, malgré les notions qu'ils paraissent avoir des Oatoiu
principes d'architecture et des élémens de géométrie, ne laissent pas des0uom"',s-
d'avoir un goût tout à fait particulier dans la construction de leurs
édifices, comme on peut le voir par ceux que nous avons rapportés
dans quelques-unes des planches relatives au costume de ce peuple,
Si la Turquie ne nous offre nulle part aucun de ces monumens 3 dans
la construction desquels les Grecs et les Romains se sont rendus
si célèbres par une profonde connaissance des règles de l'art , on
est fondé à croire, à en Juger par la hardiesse et la majesté qui
régnent dans certains édifices, que les Turcs seraient capables d'exé-
cuter des ouvrages en ce genre, aussi grands que ceux d'aucun peu-
ple moderne. Les bâtimens dont le sérail est composé, les mosquées
impériales, les aqueducs, les mausolées, les casernes des Janis-
saires, les khann publics et un grand nombre de palais, en offrent,
en voulant les bien examiner, une preuve trop frappante , pour
qu'il soit nécessaire de nous étendre davantage sur ce sujet. Voyons
plutôt quelle est la distribution de leurs maisons. Elles ont commu-
nément deux étages, et il est rare d'en voir qui en aient trois. Le
Europe. Vol. I. P. III. 45
354 Arts et métiers.
rez-de-chaussée, qui le plus souvent se compose de deux ou trois grandes
chambres, forme le premier étage où habitent les gens de service:
le logement de maître comprend toujours deux ailes , dont une
est occupée par les femmes. L'escalier aboutit en haut à un salon
appelé divmnkhané , qui serait chez nous une antichambre, autour
de laquelle sont distribués presque tous les appartemens. L'élégance
et la légèreté de la construction de l'édifice , la largeur des cham-
bres , la commodité de pouvoir passer de l'une à l'autre , la division
des fenêtres en deux parties , tout concourt à leur donner un air
de propreté et de gaieté qui enchante.
De ?«°* Les habitations des pauvres mêmes sont pavées en planches ordinai-
cn est compose !»• • ï i
le paVé. rement d un pied de large et plus ou moins longues : chez les grands
le parquet est eu bois de noyer ou de coudrier : les pierres et le
marbre ne sont employés que pour la construction des bains , des
cuisines, des escaliers et des salles dans les édifices publics. Les
maisons des Musulmans ne présentent d'autres ornemens au dehors
qu'une teinte de diverses couleurs, et l'on distingue celles des
non Musulmans à l'uniformité de cette teinte , qui est noire ou
brune. La plupart de ces maisons sont situées le long des rues; elles
n'ont pas toutes la même hauteur ni le même dessin : car quant au
premier.de ces deux points, il est subordonné à des réglemens de
police , d'après lesquels cette hauteur ne peut être que de douze
pics de maçon pour un Musulman , et est de dix seulement pour
un non Musulman. Partout les maisons sont en bois > et couver-
Toit eu. tes en tuiles rouges ou en plomb ; il n'y a que les mosquées , les
édifices publics et le sérail qui soient construits en marbre. On
trouve néanmoins dans plusieurs maisons particulières une ou deux
chambres keakir bâties en marbre ou en pierre , avec des gril-
les en fer, où l'on transporte les meubles les plus précieux en cas
d'incendie. On ne sait pas dans ce pays ce que c'est que caves et
autres constructions souterraines; il n'y a pas non plus d'auberges,
et les étrangers sont obligés de descendre dans les khann ou dans
les kearhann-serais , où ils ne sont ni magnifiquement ni comma»
dément logés.
des Ottomans, 355
IJ1VERTISSEMENS ET JEUX.
J_ja loi Mahométane, qui tend par sa nature à écarter de l'homme za dame
tout ce qui pourrait le distraire de la vie contemplative et le porter cfïZ'nZm,
à la dissipation, a compris la danse et la musique dans le nombre des jLLÛrf'L
choses dont il convient de le préserver. Quelle que soit la raison de
cette prohibition, !a vérité est qu'aujourd'hui les musiciens, les danseurs
et les danseuses ne sont plus exclus de la Turquie ; et notre sujet nous
conduisant à parler ici de la danse t nous avons donné à la planche 6a
l'image des seconds et des dernières. Ces danseurs, appelés tschenn-
guis , sont pour la plupart de jeunes Grecs, qui ayant la liberté
de se vêtir comme il leur plait , mettent dans leur habillement toute
l'élégance et tout le luxe convenables à leur art. Ils dansent or-
dinairement seuls, ou au nombre de deux au plus; leur habileté
consiste , non dans la variété ni la perfection des pas qu'ils exécu-
tent, mais dans le changement des attitudes qu'ils prennent, et
qui toutes sont plus lascives les unes que les autres, en quoi ils
cherchent à exceller et sont plus applaudis. Les gens peu scru-
puleux et qui aiment joindre les charmes de la musique à ceux de
la danse les font venir chez eux, pour amuser la société. Les libé-
ralités qu'on leur fait dans ces circonstances ne sont pas peu con-
sidérables: car il n'est personne dans la société, qui, à l'exemple
du maître de la maison , ne leur fasse les siennes. A la fin de cha-
que danse, ils font le tour de la salle tenant en main un dairé , qui
est un petit tambour, et chacun leur donne une ou plusieurs pièces
de monnaie: il en est qui leur donnent jusqu'à des ducats, et dans
ce cas ils les appliquent sur le front de ceux qui ont déployé plus
de grâce et de talent. Néanmoins ils trouvent mieux leur compte
dans les tavernes et dans les cafés, à cause du grand nombre de
personnes qui y affluent journellement , et surtout les jours de diman-
che et de fête , et qui sont des hommes vicieux de la dernière
classe du peuple, des soldats et des marins de toutes les nations;
là on passe le tems à boire, à chanter, à jouer et à danser, e£
par conséquent tout invite à se montrer généreux envers les musi-
ciens et les danseurs.
Les danseuses, qui sont pour la plupart des filles esclaves ou Danseuses.
des femmes des musiciens mêmes, ne se montrent pas aussi facile-
356 DlVERTISSEMENS Ë £ JEUX
ment dans ces sortes de lieux. Elles vont plutôt dans les maisons
particulières; et de même que les hommes elles dansent seules, ou
deux au plus. Parées avec tout l'art imaginable * la tête à demi co-
verte d'un voile * des castagnettes en main , et portant bien plus
loin que les danseurs l'art de la séduction dans l'expression pas-
sionnée de leurs regards tantôt vifs et tantôt Ianguissans , elles se
font encore un mérite de les surpasser par la lubricité de leurs ges-
tes et de leurs mouvemens. Il y a dans les harem des grands ,, comme
dans celui du sérail, un certain nombre de jeunes captives, qui y
sont instruites dans ces sortes de danses pour l'amusement des dames
et de leur maître* toutes les fois qu'il plait à ce dernier de se don-
ner quelque récréation de ce genre au sein de sa famille. Ces sor-
tes de divertissemens doivent se faire sans bruit et en secret : car
outre les égards dus à la bienséance publique * et à la religion qui
les défend, la police ne cesse point de veiller au maintien de ses
ordonnances sur ce point : ce qui fait que personne ne se bazarde
à donner chez soi une fête où il y ait musique ou danse , à moins
d'en avoir obtenu une permission expresse , qui se donne moyennant
une rétribution proportionnée au nombre des musiciens et des dan-
seurs qu'on désire avoir.
Dame Quoique plus ex posés que les Musulmans aux caprices de l'ar-
âes Grées. ... . . „, , . . , ,
bitraire et aux vexations, les Chrétiens sont moins inquiètes pour
ce qui a rapport à la danse et autres amuseraens. Dans toutes les
familles, et particulièrement chez les Grecs, naturellement plus
vifs et plus enclins aux amusemens , les filles sont exercées dès leur
plus tendre enfance au chant et à la danse, ensorte que dans un
âge plus avancé, elles ont acquis non moins d'habileté dans les di-
verses sortes de danses étrangères, que dans celles qui leur sont pro-
pres. Une de ces dernières et des plus renommées est la romeca.
Cette danse, qui présente une image du fameux labyrinthe , s'exécute
par quinze* vingt on trente femmes qui se tiennent par la main
et forment une chaîne, dans laquelle la première tenant de la
main droite un mouchoir brodé* invite les autres à imiter l'agilité
des mouvemens de ses pieds et de toute sa personne, Les femmes
n'ont point de difficulté à danser hors de chez elles et même en
pleine campagne, dans les jardins ou dans les prés, et les hom-
mes vont souvent s'amuser à les regarder , mais en se tenant à l'écart.
Toutes ces danses sont représentées à la planche 63. Un étran-
ger verra néanmoins danser dans les maisons Grecques de§ contre»
des Ottomans. 357
danses françaises, anglaises et allemandes; mais il s'en faut bien
que cela soit à comparer à ce qu'on voit en ce genre sur nos théâ-
tres, on même dans nos bals de cérémonie. Les ministres étrangers
et les riches négocians établis dans le pays,, lorsqu'ils donnent quelques
fêtes de ce genre, font ensorte de s'y rapprocher autant qu'ils le peu-
vent des mœurs et des usages de l'Europe. Les Européens qui habi-
tent dans le même quartier , et plus encore les ministres et autres qui
ont leur séjour à Pera , vivent au milieu des Musulmans dans la
plus grande liberté; ils invitent chez eux des familles Grecques,
et l'on y voit même les hommes et les femmes danser ensemble. Si
par hazard il y vient quelque jeune élégante de la cour , elle reste
immoblie sur son siège ou sur un coin du sopha , et ne cesse de
montrer sa surprise en voyant les deux sexes confondus dans un
même divertissement, et les personnes les plus distinguées s'abaisser
à la condition de danseurs.
Ainsi que îa danse, la musique est défendue aux Ottomans , et Musique
, t prohibés ,
pourtant il n'y a peut-êtr© pas de peuple plus passionne qu eux « pourtant
pour Tharmonie , ni qui y soit plus sensible que les Arabes, aux-
quels le goût de cet art a été communiqué par les Persans leurs
voisins. D'après cette défense ils ne jouent d'aucun instrument: tout
au plus, lorsqu'un jeune homme veut en étudier quelqu'un, ii le
fait pour son plaisir et en secret } mais jamais en public ni même en
compagnie d'autres personnes. Plusieurs dédaignent d'apprendre mê-
me le chant, qui pourtant fesait autrefois l'étude des seigneurs et
des princes du sang; mais s'ils sont peu disposés à s'appliquer à la
musique, ils montrent d'autant plus d'admiration pour cet art dans
les autres, et sont même très-généreux envers ceux qui s'y exercent.
Nous ne parlerons pas ici de la musique militaire 3 ni des deux corps
de musiciens ou pages du Sultan, non plus que des jeunes captives
de son harem au service des Sultanes et des Cadines , d'après ce qui
en a été dit en son lieu, mais seulement de la musique qui est des-
tinée à l'amusement des particuliers. Sur l'invitation qui leur en est
faite, huit ou dix de ces musiciens, qui sont Mahométans 3 Juifs ou
Chrétiens, se rendent à la maison désignée avec leurs instrumens,
qui sont des basses à trois cordes , des violes d'amour , des flûtes
de Derrrisch , des mandolines à long manche et à cordes de métal
etc., et y exécutent des symphonies, pendant lesquelles les graves
Musulmans, au milieu des délices de la pipe, de l'opium et du café }
abandonnent leur âme aux douces sensations que leur cause e«tte
358 DiVERTISSEMENS ET JEUX
harmonie, et semblent ravis eu extase. Souveut encore ils emmè*
rient avec eux ces musiciens à la campagne pour y jouir des dou-
ceurs de leurs concerts, assis sur de beaux tapis à l'ombre d'un ar-
bre, ou dans quelque site qui leur offre de beaux points de vue ,
on bien il s'amusent à entendre chez eux le chant mélodieux des
serins , des rossignols et autres oiseaux qu'ils ont dressés à cet exercice.
Musique. Au lieu du clavecin , de l'orgue et de la harpe qui ne sont
pas encore connus chez les Ottomans, les instrumens dont nous
venons de parler servent aussi à accompagner le chant à une ou
plusieurs voix. Leur musique est entièrement subordonnée à la poésie,
et s'accorde parfaitement avec le nombre , la mesure , la cadence
des vers, et avec les sentimens qu'expriment les paroles. Ceux qui
connaissent la poésie des orientaux savent que leurs -compositions en
ce genre consistent en poésies épiques ou erotiques, que leurs vers
sont très-harmonieux , et , par les allégories parlantes et les métaphores
ingénieuses qu'ils renferment, très-propres à faire naître la passion
de l'amour, et à en faire sentir puissamment les effets au cœur et
à i'âme. Parle-t-on de l'objet aimé ? La blancheur de sa peau est
comparée à celle de l'albâtre, sa taille à un beau cyprès, et ses
yeux à ceux de la génisse ou de la gazelle. Veut-on exprimer les
transports d'un amant? On dépint un homme hors de lui, qui,
dans son délire, court les forêts et les prairies, portant dans son
sein le feu qui le dévore, et qui, dans les tourmens auxquels il est
en proie jour et nuit , ne cesse de déplorer sou sort et d'invoquer la
pitié de celle qui cause toutes ses peines. Ces composition sont
entremêlées de fréquentes exclamations telles que ah! wah! amann !
consacrées à l'expression de la douleur, des angoisses et du désespoir
d'un amour malheureux, ou de ces autres tendres paroles: mon
âme , mon doux agneau , chère prunelle de mes yeux , cœur de mon
cœur et autres semblables. On dit que le prince Gantemir avait déjà
inventé l'art de représenter par des notes les sons de la voix et des
instrumens , et l'avait euseigué aux Turcs, mais il n'en reste plus
aujourd'hui la moindre trace dans tout l'empire.
Quels sont Au lieude notes les Ottomans se servent à présent de signes de
convention , qu'ils joignent à certains chiffres et à certaines lettres
alphabétiques, usités dans quelques anciens traités de musique écrits
par des musiciens Persans très-habiles dans leur art. Il en est peu
néanmoins des premiers qui l'apprennent par principes. Ils com-
posent de mémoire leurs airs et leurs pièces de musique instru-
hurs <;hants.
des Ottomans. 35g
mentale , qu'ils retiennent ainsi à force de les répéter , et les en-
seignent aux autres de la même manière. Il suit de là , que leur
musique a un caractère tout à fait particulier, et tel que, soit
pour la mesure, soit pour la manière d'accentuer les paroles, soie
pour les changemens d'intonation du grave à l'aigu, et de mouve-
ment de Yadagio au presto, soit enfin pour toutes les autres va-
riétés de mélodie que peut produire un instrument quelconque,
Milady Montagu n'a pas hésité à déclarer ce genre de musique
préférable à l'Italien, quoique pourtant, dit-elle, on puisse trou-
ver à peine dans toute la ville de Constantinople trois ou quatre
personnes qui connaissent à fond les principes et les rafînemens de
l'art, c'est à dire l'harmonie, non plus que le contrepoint ou la
manière de faire concerter plusieurs instrnmens ensemble. Les Otto-
mans préfèrent au Phrygien le mode Lydien, comme étant plus con-
forme à leur goût par la mollesse de ses sons.
Il est deux circonstances principales, où les chanteurs et les Quand
danseurs trouvent particulièrement à exercer leur art. La première etL^ZlïZns
c'est lorsque le gouvernement ordonne des fêtes et des réjouissances Techerchêll
publiques appelées donanma , à l'occasion de quelque victoire ou
autre événement important: car alors les boutiques, parées des plus
riches ornemens , restent ouvertes et sont illuminées toute la nuit,
et il est permis à chacun de s'amuser comme il lui plait. Le peu-
ple boit impunément du vin dans les lieux publics, et des troupes
de danseurs et de musiciens vont et viennent continuellement d'une
maison et d'un lieu à l'autre. Des patrouilles font aussi leur ronde,
mais seulement pour empêcher les querelles et les tumultes, et pour
eu imposer aux voleurs et aus assassins , sans se mêler en aucune
manière de ce que fait chaque individu, fût-il même trouvé à tour-
ner en ridicule le gouvernement , ses ministres ou leur conduite.
Les moins capables de réserve dans ces circonstances sont les Grecs ;
dont l'humeur passe facilement de l'excès de la tristesse à l'ex-
cès de la joie. Les Juifs ne sont pas plus retenus: car après avoir
travaillé à leur intérêt dans la fabrication et dans la vente qu'ils
font au gouvernement des falots pour l'illumination , ils se por-
tent devant les maisons des grands , et soudoient les danseurs ,
pour y jouer les farces satyriques qu'ils leur suggèrent. L'auteur
de l'ouvrage sur les mœurs, les usages etc. des Ottomans, que nous
avons déjà cité plusieurs fois, dit que îe Baron Be-Tett, dont
il rapporte le récit, rencontra un jour une troupe de Juifs traves-
360 D1VERTI88EMEN8 ET JEUX
tis , qui figuraient le Sultan même, le grand Visir et autres per-
sonnages. La scène ne fut pas jouée en entier: il fut défendu de
représenter !e monarque; mais pour les autres personnages, on laissa
la plus grande liberté aux acteurs , qui n'épargnèrent ni ministres ,
ni magistrats quelconque. Le même écrivain , témoin oculaire de ce
fait, ajoute avoir été présent à une autre scène de ce genre, où
un Juif travesti en htamhol- Effendissy , feignait de rendre avec
le plus grand flegme un acte de justice rigoureuse: le vérita-
ble Effendissy ou juge de police étant venu à passer par hazard
dans ces entrefaites, ils se donnèrent réciproquement le salut avec
beaucoup de gravité. Mais à peioe le donanma fut-il terminé }
qu'à l'approche des patrouilles armées de bâtons les bouffons dis-
parurent.
Cérémonies L'autre circonstance où les Ottomans se permettent de faire
ks mariages, quelque réjouissance est celle des mariages,, au sujet desquels nous
ajouterons ici quelques notions, qui ont été omises à cet article. Mal-
gré ces paroles expresses adressées par Mahomet à un de ses disci-
ples qui allait pour épouser une. jeune fille , Vois-la d'abord ', pour
Rassurer auparavant de la satisfaction que lu peux espérer d'avoir
en vivant avec elle , les mariages se traitent par la voie d'entremet-
teurs: l'inclination des deux époux l'un pour l'autre n'y entre pour
rien , et les rapports de commerce font tout. Les filles sont souvent
promises dès l'âge de trois ou quatre ans, et elles reçoivent à douze
ou quatorze la bénédiction uuptiale. Le contrat est signé par les
parens, en présence de témoins et de Y Imam de la mosquée à la-
quelle ils appartien nent., et porte la note détaillée des objets cons-
tituant la dot de l'épouse, ainsi que celle de ses biens propres,
qui sont les seules choses qu'elle puisse réclamer eu cas de répu-
diation. La célébration des noces se fait avec beaucoup de pompe,
et les deux sexes s'y trouvent toujours séparément s les hommes dans
Jeur sdamlyk ou appartement , et les femmes dans leur harem. La
veille de la cérémonie , la fiancée se rend avec sa mère et au-
tres femmes de la famille aux bains publics , et après avoir passé
au milieu de ses parentes et de ses amies déjà rassemblées dans la
salle du bain, elle est reçue à la porte par les jeunes filles. Eu se
présentant à la porte de la salle, elle porte par %:ssus ses vétemens
un long voile rouge en forme de cloche piqueté de jaune, qu'on
lui ôte en entrant avec tous ses habits. Elle fait le tour de la
salle, suivie de jeunes filles qui entonnent l'éphhalame aussi à demir
des Ottomans. 36 r
nues. Ensuife on la conduit devant chaque femme, à laquelle elle
fait un compliment avec uu cadeau en étoffe , en mouchoirs , en
diamans ou autres bijoii3 selon son état, puis elle la remercie et lui
baise la main.
Sa conduite à la maison de l'époux a l'air d'une procession. Noce*.
Elle monte dans une voiture à quatre roues, fermée des treillages do-
rés et très-serrés, qui ne permettent pas de voir le moindre trait de
sa personne. On porte devant la voiture des troncs d'arbres , avec des
cordes d'où pendent des rubans et des eanutilles d'or et d'argent, qui ,
exposés aux rayons du soleil, produisent des reflets de lumière admi-
rables , pendant que des troupes de musiciens , de danseurs et de char-
latans amusent à l'envi la compagnie. Les chevaux chargés de mate-
lats , de tapis , de coussins et de grandes caisses où sont renfermées
les (lardes de l'épouse se mettent en mouvement; la famille et les
amis, vêtus de leurs plus beaux habits, ferment la marche, montés
dans diverses voitures ou à cheval. La joie brille sur tous les vi-
sages, mais moins encore que cela ne se voit chez les Grecs à ieurs
mariages. Arrivés à la maison de l'époux, les hommes se retirent
dans le selamlyk , et les femmes dans le harem ; et là on fait venir
les danseurs et les danseuses pour amuser la compagnie, com-
me il vient d'être dit : cet amusement a pour intermèdes la lan-
terne magique , les marionettes , et les ombres chinoises. Lorsque
l'épouse est trop jeune, ou d'une sauté trop faible, elle reste encore
chez ses païens , et ne voit son époux qu'au moment où elle lui
donne la main. Il est bien peu d'Ottomaus qui usent de la liberté
que leur accorde la loi d'épouser quatre femmes, à cause de la dé-
pense considérable que cela leur occasionnerait , et de la diffi-
culté qu'il y aurait alors de conserver !a paix dans la maison. QuehfeHx
Outre les jeux du djïrid et. du tomak usités au sérail pour 50,lt permh'
l'amusement du Sultan , et que nous avons représentés aux planches n
et ra, on y donne encore des combats de chiens 3 d'ours, délions,
de tigres et autres animaux. Du reste, à l'exception des exercices
de l'arc , de courses à pied et à cheval , tous les jeux sont prohibés ,
depuis celui de cartes jusqu'à ceux de dames et d'échecs; et l'on
contracterait en jouant à ces deux derniers la même impureté, que si
l'on s'était lavé les mains dans le sang d'un cochon. Ulmom Schafîy
permet néanmoins le jeu d'échecs, pourvu qu'on joue sans intérêt,
sans bruit et par simple passe-tems. Les soldats et les marins s'exer-
cent au saut, à la lutte, et au jet de grosses pierres à plus ou
Europe Fol. I. P. III, {'s
36a DlVERTISSFMENS ET JEUX.
moins de distance; mais quel que soit le jeu 3 il est expressément
défendu d'y jouer de l'argent. Cependant, on voit quelques personnes
jouer aux échecs, aux dames et au mangala dans les cafés. Au lieu
d'un damier en bois les Turcs ont un morceau de drap, sur lequel
les cases sont marquées eu diverses couleurs, et où Ton ploie les
dames ou les pions quand la partie est finie. Ge jeu ne diffère pas
"beaucoup de celui qui est usité en Europe, et toute la diversité est que
les dames y ont la forme d'une pyramide cylindrique 3 et que les
échecs n'ont pas la même valeur ni la même figure que les nôtres : car
il est passé en proverbe chez les Turcs , qu'un pion, menace et ga-
gne souvent le roi d'échecs , pour signifier qu'il ne faut pas braver
Jeudemangala. SOn ennemi. Ainsi que les dames et les échecs, le mangala se joue
à deux sur deux tables, dans chacune desquelles il y a six trous.
Les joueurs mettent dans chaque trou six petits cailloux ou six co-
quilles; un d'eux commence ensuite à ôter les cailloux d'un de ces
trous quelconque, puis il en met un dans chaque trou en commen-
çant par la droite, jusqu'à ce qu'il ne lui en reste plus; et s'il est
assez heureux pour trouver deux, quatre ou six de ces caillons dans
Je trou où il a mis le dernier, il gagne non seulement ceux-là,
mais encore tous ceux qui se trouvent dans les trous les plus pro-
ches en revenant en arrière, s'il s'y trouve le nombre indiqué. Le
jeu se continue ainsi jusqu'à ce que tous les caillons soient allés
dans les trous, alors on les compte, et celui qui en a le plus a gagné.
Amusement Les femmes se procurent des passe-tems plus agréables dans
les harem: car, outre la faculté qu'elles ont d'y faire venir de
tems à autre des danseuses., la lanterne magique et les ombres
chinoises, elles y jouent elles-mêmes des comédies, où elles croient
montrer d'autant plus de talent , qu'elles savent mieux contrefaire
et tourner en ridicule les Chrétiens, leurs usages et leurs pratiques
religieuses. A cet effet, elles se travestissent en Carà-gueuz et en Ha-
djy-aïwatte , qui sont des personnages assez ressemblais avec les Arle-
quins et les Pantalons , espèce de masques usités eu Italie. Les
femmes grecques au contraire, plus portées pour les usages euro-
péens , s'amusent à jouer aux dès et aux cartes ; et il ne faut pas
les presser beaucoup pour faire la partie à des jeux de hazard.
Dans aucune de leurs récréations les Mahoméfanes n'ont l'agrément
de s'entretenir librement avec les hommes. Un seigneur Ottomaa
partage les heures de son repos entre ses femmes et le bain , et
entre la prière 3 le café et la pipe. Au printems il permettra à
des Ottomans. 363
sea femmes d'aller se promener dans les environs de Consfantinople , et
elles y jouissent avec lui en compagnie d'autres personnes de tous
les amnsemens dont nous venons de parler ; mais elles sont condannées
à se tenir à une certaine distance des étrangers, même de leurs
parens et de leurs amis, et elles ne se mettent point à côté de leur
mari. Après un froid entretien, pendant lequel le mari fume et
prend le café tour-à-tour, ce dernier se retire, et laisse aux Eunu-
ques et aux cochers le soin de reconduire les dames à la maison.
Combien peu nos Européennes se trouveraient satisfaites d'une sem-
blable conversation !
Nous ne voulons pas terminer cette description sans dire ici Motifs pour
*• -1- lesquels il n a.
le motif pour lequel nous n'avons pas parlé de certains arts, ni p**è&par&
# l . * . de certaines
cie certaines sciences ou professions. D'abord quant aux sciences % »«*««« «< de
1 certains arts.
nous croyons en avoir dit assez à l article où nous avons parlé des
collèges, et nous avons même indiqué les études, auxquelles les
Ottomans s'appliquent plus particulièrement. Après cela, il y au-
rait eu à discourir de la médecine et de la chirurgie. Mais que
peut-il y avoir à cet égard qui puisse intéresser la curiosité d'un
Européen, dans un pays où la dissection des cadavres est défen-
due par les lois ? On a vu à la pag. 38 à quoi est obligé de se
soumettre quiconque veut exercer librement l'une ou l'autre de
ces professions, ou vendre des médicamens. Pour les manufactures,
nous n'avons pas cru non plus devoir nous étendre au de là de ce
que nous en avons dit en général: car, à dire la vérité, l'empire
ottoman ne présente rien de nouveau en ce genre aux Européens. De
même, à l'égard des beaux arts, nous ne saurions rien ajouter à ce
que nous en avons dit à l'occasion de l'architecture. Et en effet,
si nous parlons de la sculpture , on ne peut pas espérer de trou-
ver dans ce pays aucun ouvrage dans cet art , la religion défendant
d'y représenter en bois, en marbre ou en bronze aucun fait où
il entre des figures humaines. L'art de la sculpture se réduit uni-
quement chez ce peuple à savoir décorer les appartenons d'arabes-
ques, de fleurs, de sentences , de dorures et de stucs , et à embellir
le* mausolées et les fontaines, de marbres à plusieurs couleurs, et
d'une quantité d'ornemens de toutes sortes. Nous en dirons autant
de la peinture, dont l'étude se borne au simple paysage, encore
faut-il que ses compositions, pour être estimées, se fassent remar-
quer par des couleurs vives et tranchantes.
364
APERÇU HISTORIQUE
SUR
LA DALMATIE ET L'ISTRIE.
J_J^
iv qui J_jA proximité où sont le3 provinces de la Dalmatie et de
l'on croit que L '
l'haie a été l'Istrie des états de l empire Ottoman , nous a paru être un titre
(irmienttement
habitée. suffisant pour en placer ici la description. Ces deux provinces, quoi-
que d'un nom moins célèbre que tant d'autres contrées , n'en ont pag
moins de droit à notre considération, pour les motifs que nous ea
allons exposer succinctement. L'origine de la population de PJstrie
remonte, selon quelques-uns, jusqu'aux tems fabuleux ; et , à l'ap-
pui de cette opinion, ils rapportent, que les Colchidiens envoyés
par leur Roi Eeta à la poursuite des Argonautes, craignant d'être
punis à leur retour pour ne pas les avoir rejoints , et fatigués de la
longueur de leur navigation, débarquèrent à peu de distance du lieu,
où Aquilée fut bâtie depuis, et que le nom d'Tstrcs leur fut donné ,
pour avoir dû remonter dans le cours de leur navigation la rivière
ainsi appelée. S'étaut établis dans cet endroit, ils y fondèrent la
ville et le port de Pola , nom qui lui a été rendu et qui subsiste en-
core aujourd'hui, après avoir été changé en celui de Julia Pietas
sous les Empereurs. Une circonstance donna à ce récit une appa-
rence de vérité , c'est (pie les Romains trouvèrenr établi le culte
d'Isis dans ce pays, lors de la conquête qu'ils en firent eutre la
première et la seconde guerre punique. Mais qu'a de commun ici
le culte d'Isis avec les Colchidiens ? Sur la foi d'Hérodote les éru-
dits sont d'opinion, que Sésostris s'avança jusque dans la Colchide 5
et qu'après l'avoir subjuguée il y fonda des colonies, dans l'in-
tention d'y propager avec elles les mœurs., les lois et le culte des
Egyptiens. Il a pu paraître vraisemblable d'après cela , que les
Colchidiens avaient réelement abordé dans ce pays, et que la dou-
ceur du climat et la facilité de s'ouvrir des communications avec la
Grèce et l'Italie les avaient engagés à s'y fixer.
la Daimaiu Quoiqu'il eu soit , il est un fait certain, c'est que l'Istrie et
et 'guerre avec ];i j)ainiatie ont commencé à figurer dans l'histoire comme des états
les Romains:
Aperçu historique sur ia Dalmatie et l'Tstrie. i65
Organisés dès l'an 5ai de Rome, lorsque la république romaine
semblait déjà vouloir étendre ses limites au delà de l'Italie. Après
la prise de Trapani , ville maritime; après le succès glorieux de
l'expédition de Duilius , et la victoire navale remportée par le con-
sul Lutatius , les Romains avaient acquis une telle expérience sur
mer , qu'au bout d'une lutte de vingUquatre ans avec eux , la su-
perbe Carthage se vit réduite à leur demander la paix. Alors le
temple de Janus fut fermé pour la seconde fois. Mais les enfans
de Mars , qui avaient commencé depuis lors à se livrer à l'étude des
arts et des sciences,, n'étaient point faits pour languir long-tems dans
cet état de repos. La guerre s'étant rallumée, la Dalmatie et l'Is-
trie se trouvèrent enveloppées dans le parti de Rome. Ces provin-
ces 3 qui s'étendaient alors jusques dans la Mœsie et dans la Macé-
doine, et formaient le royaume d'Illyrie proprement dit., avaient
pour Roi un jeune prince nommé Pinée , sous la tutelle de sa mère
Teuta. Les habitans de cet état, particulièrement adonnés à la pi-
raterie 3 infestaient la mer, et avaient fait sur les navigateurs romains
plusieurs prises, qui avaient excité des plaintes. Vers le même
tems 3 Tenta avait fait une expédition contre la petite île d'Issa qui
se trouve dans le golfe de Venise, et à laquelle Rome avait accordé
ga protection. Cette expédition fut regardée comme un délit de
lèze-nation , et il fut nommé uue ambassade pour en demander la
réparation.
Les ambassadeurs ayant été conduits à l'audience de la prin- Ambassadeurs
cesse régente , Lucius Veruncanius l'un d'eus, exposa d'un ton e'Z°uréd"u
assez sec le motif de leur venue et les réparations qu'il était Reme Tiula-
chargé de demander de la part de la république. On rapporte
que Teuta répondit froidement : que tout ce quelle pourrait faire
pour les Romains , c'était de ne pas permettre que les pirate-
ries se fissent au nom de V autorité publique ; mais que les Rois de
Vlllyrie ses prédécesseurs n avaient jamais privé leurs sujets des
avantages attachés aux courses en mer, et quelle ne .dérogerait
point à cet usage : Offensé de l'air de dédain qui accompagnait
ces paroles, Veruncanius répliqua: les Romains, ô Teuta, sont
dans l'usage de punir les torts faits aux hommes, tant étrangers
que nationaux , et la république saura vous apprendre à réformer
les abus d'un gouvernement aussi injuste que le vôtre. Piquée au vif ,
Tenta sut néanmoins renfermer en elle-même l'excès de sa colère;
rnai? après avoir congédié les ambassadeurs avec une apparente tran-
quillité , elle les fit assassiner au sortir même du palais.
366 Aperçu historique
Autre* traité* On ne saurait exprimer l'indignation que la nouvelle <3e cette
" pau '" perfidie excita dans Rome, et l'on songea immédiatement à en tirer
une vengeance éclatante. La guerre fut déclarée aux Illyriens avec
une solennité qu'on n'avait jamais vue jusqu'alors; on arma par
terre et par mer: le consul G. Fulvius Centumalus prit le comman-
dement d'une flotte nombreuse , et L. Postumius Albinus celui d'une
aimée de terre considérable. Teuta , qui se trouvait déjà engagée dans
une guerre difficile contre la Grèce , s'aperçut qu'elle allait s'en
attirer une autre bien plus sérieuse; et, réfléchissant à l'impossibi-
lité où elle était de les soutenir toutes les deux à la fois, elle ré-
solut de chercher à appaiser les Romains pour éviter la seconde.
Elle fit donc des propositions de paix ; et pour montrer la sincé-
rité de ses intentions, elle commença par désapprouver le massacre
des ambassadeurs, et offrit de livrer les coupables. Les négocia-
tions étaient déjà entamées , lorsque les Illyriens remportèrent un
avantage remarquable sur les Grecs. Enorgueillie de ce succès, Teuta,
par ua esprit de légèreté assez naturel à son sexe, osa se flatter
d'avoir le même avantage sur les Romains: les conférences furent
interrompues, et les ministres se retirèrent. Honteux d'avoir été
ainsi joués par une femme , les Romains jurèrent sa perte. La
campagne s'étant ouverte , Centumalus parcourt eu vainqueur le
rivage et les îles de la Dalmatie, et occupe tous les postes les plus
importaus et toutes les forteresses situées le long de la mer , tandis
qu'Àlbinus s'avance dans l'intérieur du pays. Teuta ne pouvant
défendre ses principales places, se retire jusque sur les confins les
plus éloignés de ses états.
Paix conclue , Les froids de l'hiver mettent fin aux opérations militaires,
'condiZnu niais sans que Teuta cesse pour cela devoir l'abyme ouvert sous ses
pas. De tous les soucis dont elle était dévorée, le plus cruel était
la crainte de devoir servir au triomphe des cousuls dans le cas où elle
serait vaincue. Pour se soustraire à tant d'infamie , elle s'abaisse à
demander grâce aux Romains. A cet effet elle leur envoie des am-
bassadeurs, et fait supplier la jeunesse romaine d'intercéder en
faveur de son fils } qui va porter la peine d'une faute dont il est
innocent. Elle avoue de s'être mal conduite envers les Romains ; elle
les prie de lui pardonner en considération de la faiblesse de sou
sexe , qui ne sait point se tenir en garde contre les adulations des
courtisans et des conseillers ; elle accuse sa mauvaise étoile qui l'a
entraînée malgré elle à encourir leur indignation , et finit par s'en
SUR LA DàLMATIE ET l' IsTRlE. 36f
remettre à leur générosité pour les conditions de la paix (i). Peu
touché de ces sentimens de résignation , le Sénat Romain ordonna
que le? îles de Corcyre , de Pharos et d'Issa , ainsi que les villes
de Dyrrachium et de Durazzo, et le pays des Attintats fussent
démembrés de l'Illyrie; il déclara le royaume tributaire de la
république , et consentit néanmoins à ce que le jeune Pinée fût
remis sur le trône , non plus sous la régence de sa mère , mais sous
celle d'un certain Demetrius de Pharos , qui avait favorisé les armes
romaines en trahissant secrètement les intérêts de son pays.
Les Romains s'étant ensuite engagés dans une guerre contre vniYne
le Gaulois, Demetrius, non moins perfide envers eux qu'il l'avait «* soumise
i . r . • •> ii • f t , ' .' <k nouveau
été envers sa nation, s avança dans le pays qui avait été aggregé par Romains.
aux domaines de la république; et, après en avoir chassé les faibles
garnisons , il porta le fer et la flamme dans les villes et dans les
campagnes. La guerre des Gaules n'eut pas plutôt laissé aux Ro-
mains quelque repos, que leurs consuls M. Livius Salioator et L.
Paul Emile furent envoyés contre le traître Demetrius , qui, pour-
suivi de place en place, parvint enfin à se sauver près du Roi Phi-
lippe en Macédoine, laissant sa- patrie en proie à toutes les fureurs
de la vengeance. La vie de Pinée fut néanmoins respectée : car ou
sait qu'il continua à régner dans ses états durant la seconde guerre
punique, depuis laquelle, et peut-être pendant cent ans, la Dal-
matie rie prit que peu ou point de part aux grands évènemens ,
et ne se trouve plus nommée que sous le consulat de L. Cecilius
Metellus. Envoyé dans ce pays par le sénat de Rome, peut-être
pour s'en assurer la possession, ce consul, bien loin de devoir user
de la force pour le soumettre, y fut reçu par les habitans plutôt
en ami que comme ennemi. Cependant, à son retour à Rome il ob-
tint les honneurs du triomphe , et fut surnommé le Dalmatique.
Soit que la Dalmaîie jouît d'une profonde paix, ou bien qu'on l'eût
entièrement oubliée, il n'en est plus fait mention, non plus que de
l'Istrie, durant les guerres civiles qui suivirent. Auguste étant de-
venu le seul maître de l'empire, ce pays, par l'effet de la répar-
tition qui fut faite des provinces pour leur administration , se trouva
(i) Les agitations continuelles et les passions violentes auxquelles
dut être en proie l'âme de Teuta , pourraient fournir un sujet nouveau
et peut-être même intéressant de quelque représentation théâtrale.
368 Aperçu historique
Soukvèe dans le nombre de celles qui échurent au sénat. Des mouvemens In-
de nouveau . . , f *•
iou* Auguste, quiets s y étant manifestes au bout de quinze à seize ans, Auguste
en reprit le gouvernement , et envoya Tibère pour y rétablir Tordre.
Mais le mécontentement y fut assoupi plutôt qu'étouffé : car, tandis
que Tibère se trouvait engagé contre Marobduo, qui menaçait l'em-
pire à la tête de quatre-vingt mille hommes, il éclata tout-à-coup,
et presque dans un même jour, une révolte générale dans la Dal-
matie et la Pannonie sous la conduite de deux chefs, qui, par
une singularité des plus rares, portaient tous les deux le nom de
Bâton. En peu de tems on vit sous les armes plus de deux cent
mille hommes, qui paraissaient disposés à tenir ferme contre les
troupes les plus aguerries. Les rebelles commencèrent par massa-
crer tous les négocians et les voyageurs Romains qui leur tombèrent
sous la main, puis ils taillèrent en pièces ou firent prisonnières les
garnisons qui étaient dans les villes: celles de Sirmium et de Salone
ayant fait résistance, elles furent assiégées, la première par les
Pdunoniens, et la seconde par les Dalmate3.
El!n u'arme"18 Pressé par deux ennemis, dont l'on lui inspirait les plus vives
craintes, et dont l'autre pouvait renverser l'empire, Tibère ^ en
homme adroit, songea à se débarrasser d'abord de Marobduo par
des propositions de paix , qui furent même sanctionnées par un
traité. Ayant ainsi détourné cet orage , il se hâta d'éviter l'autre.
A cet effet ii envoie contre les rebelles Ceciue Sévère , alors gou-
verneur en Mœsie , lequel ayant d'abord rencontré les Pannonieus
les bat et les obligea lever le siège de Sirmium. Peu de tems après,
Messalinus, à la tête de l'avant-garde de l'armée de Tibère , est re-
poussé et entièrement défait par Bâton le Dalmate , lequel n'était
pas encore guéri d'une blessure qu'il avait reçue au siège de Salone.
jLa nouvelle de cette défaite porta dans Rome une telle épouvante,
qu'Auguste déclara en plein sénat , que si ou ne s'empressait pas
de prendre des mesures, l'ennemi serait dans peu sous les murs de
Rome. Mais, par un bonheur des plus extraordinaires , les Panno-
liiens, las de la guerre , se soumirent à Tibère, après avoir perdu leur
chef qui avait été fait prisonnier par trahison. Loin d'imiter l'exem-
ple des Pannoniens, les Dalmates soutinrent courageusement le choc
de toutes les forces de Tibère, qui étaient divisées en trois corps. Ces
troupes étant entrées par trois points différons, portèrent le ravage
dans les villes et les campagnes: l^s arbres et les moissons furent
détruits par le fer et la flamme ; et cette contrée , une des plus fertiles
sur t a Dalmatie et l'ïstrie. 369
de l'Europe , fut en peu de tems changée en un affreux désert. Il
ne restait plus à ses malheureux habitans ([u'Andetrium et Àràuba ,
deux villes fortes dont les noms sont tombés dans l'oubli. Nullement
découragés par leurs revers, ils vont se renfermer dans ces deux
villes, résolus de s'ensevelir sous leurs ruines plutôt que de se ren-
dre aux Romains. Tibère mit le siège devant la première, et Ger-
manicus devant la seconde. Il y eut plusieurs actions sanglantes,
Bâton, qui se trouvait à Andetrium , prévoyant que la place ne pou-
vait tenir plus long-tems , et que c'en était fait de lui , préféra de
mourir en combattant, plutôt que de tomber vivant entre les mains
de ses ennemis. S'étant mis à la tête de quelques braves comme
lui, il fit une sortie, dans laquelle il parvint à rompre les lignes
romaines et à se sauver.
Son absence ne changea rien à la résolution des assiégés , qui ^Arduia.
continuèrent à se défendre comme auparavant; mais accablés par
le nombre, ils ne purent empêcher que la ville ne fut prise d'as-
saut, et la plupart d'entr'eux périrent par le fer de l'ennemi. Non
moins déplorable fut en quelque manière le sort d'Arduba , dont
les habitans divisés en deux partis se battaient entr'eux. Cette ville
offrait alors un spectacle unique dans l'histoire : les femmes s'y étaient
déclarées en faveur des Dalmates étrangers à leur ville 3 et com-
battaient contre les hommes leurs compatriotes. Ces derniers l'ayant
enfin emporté , ils ouvrirent leurs portes aux Romains. Transpor-
tées d'une rage sans égale, les femmes mirent elles-mêmes le feu à
leurs maisons; et, prenant leurs eu fans dans leurs bras, elles cou-
rurent se précipiter avec eux dans les flammes ou dans la rivière?
voisine, et périrent toutes ainsi sans en excepter une seule. Il nous
suffira de ce peu de mots pour satisfaire à l'objet que nous nous sommes
proposés, qui est de donner un aperçu rapide dn caractère et des mœurs
des anciens Dalmates. Si l'on veut avoir une idée plus exacte de l'éner-
gie de ces peuples, il ne faut que se rappeler le courage intrépide de
Bâton , et savoir que Tibère eut une si haute opinion de ses qualités ,
qu'il ne dédaigna pas de traiter avec lui ; il porta même la géné-
rosité jusqu'à lui accorder la liberté, avec un traitement au moyen
duquel il pouvait vivre honorablement partout où bon Ini semble-
rait. On jugera mieux encore de la grandeur de son caractère par
sa noble franchise, lorsque s'étant présenté dans le camp du géné-
ral romain, et interpellé devant une cour nombreuse par ce neveu
dissimulé d'Auguste sur le motif qui l'avait porté à se révolter ? il
Europe. Vol. I P. III. 17
370 A P E R Ç U HISTORIQUE
répondit : c'est à vous seuls que la faute doit en être imputée , puis-
qu'au lieu d'envoyer des pasteurs pour la conservation du troupeau ,
vous n'envoyez que des loups pour le dévorer. Combien serait moins
à plaindre le sort de tant de provinces, si ceux qui les gouvernent
étaient mieux pénétrés de cette maxime ? Si les Da'lmates avaient
eu comme les Carthaginois un Tite-Live qui nous les eût fait con-
naître , il les aurait représentés comme de dignes émules de la va-
leur militaire des Romains: car Suétone et Diodore de Sicile assu«
rent d'un commun accord , qu'après les deux guerres puniques , la
plus dangereuse et la plus terrible pour Rome fut celle de la
Dalmatie.
ta Daimaiïe Pendant le long espace de tems qui s'écoula depuis Auguste
quelque jusqu'à Dioclétien, ta Dalmatie ne nous offre rien de bien remar-
renom du tems •
de Dioctétien, quable. Après l'avènement de ce dernier prince à l'empire , les his-
toriens commencèrent aussitôt à parler de cette province où il était
né, et du lieu même où il avait vu le jour: ce lieu était, selon
eux, Dioclea ou Doclea , près Narona, dont il ne reste plus aujour-
hui la moudre trace: Spon la place près Salone , où cet Empereur se
retira après avoir abdiqué l'empire. Dioclétien ne fut sans doute guères
jaloux du bonheur de sa patrie, puisqu'il en donna le gouvernement
à Galère , qu'il connaissait lui-même pour le plus mauvais des Cé-
sars qui eussent été associés à l'empire; il ne songea qu'à éterniser son
nom par la fondation de la ville de Spaiatro, au sujet de laquelle
nous croyons à propos de nous arrêter un peu , pour examiner les
monumens de sa grandeur, dont la plupart des géographes n'ont pas
même fait mention. En y abordant du côté de la mer, cette ville
présente un aspect des plus irnposans. On découvre d'abord une
haute et longue muraille qui lui sert d'enceinte, et renferme aussi
le lazaret : cette muraille se joint d'un côté au grand môle où se
trouve le port, et de l'autre aux fortifications élevées dans cette par-
tie , et dont elle semble être un des plus forts boulevards. Vis-à-vis ces
fortifications et le long du port , qui est renfermé entre le petit et le
grand môle, s'élèvent sur la plage les restes majestueux de l'immense
Palais colonnade , qui décorait la façade du palais de Dioclétien vers la mer»
de Dioclétien. , l . , ^ . r ' , . *
et qu on pourrait appeler avec raison un colosse d architecture. Au
dessus de ces restes antiques on aperçoit à peine les toits des édî-?
fices modernes, qui ont été construits dans l'enceinte de ce palais;
et Ton est étonné en même tems de voir sortir., comme du sein de
ce prodigieux amas de colonnes 9 une tour carrée à cinq étages, qui
SUE LA DaLSIATIE ET l'ÎSTRIE. 3? I
gert de clocher à la cathédrale. Voyez la planche 64. A une cer-
taine distance de là s'élève, sur un des angles des murs, une autre
tour pesante et crénelée, dont l'aspect gothique rappelle le souve-
nir de ces hordes barbares du nord, par qui furent exterminés les
maîtres du monde. Vue du coté de la mer et à gauche, la ville se
montre plus à découvert, et laisse apercevoir, dans un lointain plus
éloigné i les toits des maisons des habitans , sur lesquelles les yeux
se reposent agréablement après avoir été attristés du spectacle lugu-
bre qu'offrent ces ruines pompeuses, ainsi que le lazaret et les tours
de la féodalité; tristes raonumens d'uue grandeur passée, qui, en
attestant l'orgueil de ceux qui les ont élevés, publient les effets dé-
plorables des guerres civiles, et des fléaux dont l'humanité a été si
souvent affligée. De là la vue s'étend sur les deux faubourgs appelés ,
l'un de Lucius 3 et l'autre Borgo grande, dont !a disposition irré-
gulière a quelque chose de pittoresque. Les habitans y respirent
un air libre et tempéré à l'ombre des arbres , dont la verdure per-
pétuelle des jardins et des vergers augmente encore la fraîcheur.
Ces ruiues gigantesques et autres particularités, dont peut se glorifier
la ville de Spalatro, prennent une teinte encore plus sombre à côté
de l'énorme montagne de Marigliano qui s'élève au dessus d'elle.
Le palais du Dioclétien renfermait encore dans sa vaste en- de Jupiter
». 1 . f. , . t . * • OU de Diane.
ceinte un temple magnifique , que quelques-uns ont cru avoir ete
consacré à Jupiter; mais les figures de chasseurs qui se voient dans
ses ornemens de sculpture ont fait présumer aux érudits modernes,
que c'était un temple de Diane. Cet édifice , dont on a fait la ca-
thédrale , conserve eacore des restes de son élégante architecture
d'ordre corinthien, et a les mêmes dimensions que celles qui lui
furent données à l'époque de sa construction. L'examen que nous
avons eu occasion de faire de quelques autres temples du même style,
pouvant uous dispenser d'entrer sur celui-ci dans de plus grands dé-
tails, nous allons donner la description d'un autre qui était dédié ?emv}e
à Escnlape. Ce temple, qui est beaucoup moins considérable que
le premier, a vingt-quatre pieds de longueur 3 sur seize de largeur,
et ses murs latéraux ont six pieds d'épaisseur. Sa construction ,
quoiqu'aussi d'ordre corinthien, n'annonce pas qu'il fut embelli
d'ornemens à l'intérieur ni à l'extérieur, et l'on ne voit au dedans
qu'une corniche d'un beau travail qui en fait tout le tour, avec
de belies sculptures qui décorent la voûte. Au dehors quatre piliers ,
d'une constTuction bien ordonnée , soutiennent la bande qui entoure
Sfa Aperçu historique
l'édifice, dont la façade était ornée d'un beau péristyle de quatre
colonues. On montait au temple par uq escalier de quinze marches : ces
colonnes, y compris la base et le chapiteau, avaient vingt-deux pieds de
hauteur, et la base entre ces colonnes en avait cinq. Il ne parait pas
qu'iî y eût d'inscription sur la partie intérieure de l'architrave,
ni dans le vide du tympan: la porte, qui a seize pieds de hauteur
et est carrée , montre encore des restes d'une corniche d'un beau
travail 3 laquelle était soutenue par des consoles. Mais à présent il
ne reste presque plus aucun vestige de la distribution élégante et
simple de toutes les parties de cette belle construction. Les quatre
colonnes du péristyle sont renversées: l'escalier à demi ruiné, est
devenu sinon impraticable, au moins d'un accès très-difficile, et la
porte ainsi que les deux piliers corinthiens sont exposés à toutes
les intempéries de l'air. Enfin , la colonne qu'on voit à gauche
au sortir du temple , et qui soutient encore une portion d'arc ,
en même tems qu'elle sert d'appni à des baraques en bois qui y
sont adossées, est l'unique reste du portique qui conduisait à ce
temple. On a fait de cet édifice un oratoire, et l'on y a construit
une tour carrée et du plus mauvais goût , surmontée d'un mauvais
toit en tuiles , et dans laquelle on a placé des cloches : voyez la
planche 65. En creusant dans les fondemens on a reconnu qu'il
y avait autrefois des souterrains. Malgré l'abandon dans lequel ont
éiè laissés les monutnens de son ancienne splendeur, Spalatro en
conserve encore un si grand nombre , que bien peu d'autres vil-?
les peuvent se vanter d'en avoir autant. Cette ville , appelée an-
ciennement Spalelum et Aspalalum ou Spalato , comme le prétend
Spon s du mot palatium , palais de Dioclétien 3 était une des prin-
cipales clefs de la Dalmatie vénitienne, et une place des plus im^
portantes pour les Vénitiens, qui en avaient fait un entrepôt de corn*
merce , où veuaieut les caravanes de la Turquie.
Peuples L'ordre des faits historiques dans lequel nous rentrons nous con?
transportés en cîuït à Poia , ville de l'Istiie , où il fut rendu des honneurs funè-
Jstne el en , .
Dalmatie. bres a Cnspus, qui, comme un autre Hippolite,, tut mis a mort
par ordre de sou père Constantin entraîné à cet excès par un trans-?
port de fureur. L'Istrie et la Dalmatie doivent avoir peu d'obli-
gation à Dioclétien et à Constantin , pour y avoir introduit ; le
premier la nation des Carpes, qu'on croit originaire des monts Cra^
pa-ks , et le second celle des Sarmates. Depuis lors ces deux pro?
lances chaDgèreni souvent de maîtres : car après la mort de Constan?
s un la Dalmatie et l'Ïstïiïe. 3^3
tîn le père, elles passèrent sous la domination de Constant, puis
sous celle de Constantin le jeune, à la mort duquel la Dalmatie
fut réunie à l'empire d'orient sous Théodose , et enfin, dans le par-
tage qui fut fait de l'empire entre Arcadius et Honorius fils de ce
dernier Empereur, la Dalmatie échut avec l'empire d'orient à Ho-
ïiorius. Après le démembrement de l'empire successivement fait par
les Gpths, les Svèves, les Alains, les Vandales, les Francs et les
Saxons, la Dalmatie se vit plongée dans toutes les horreurs de la
guerre, civile , par l'effet de la cupidité des Empereurs d'orient 3 qui
l'arrachèrent des mains d'Odoacre premier Roi d'Italie. %n proie
à l'avidité des .gouverneurs qui y furent envoyés sous ses successeurs,
et qui s malgré leur changement fréquent, cherchèrent tous à s'en
rendre souverains, elle fut le théâtre d'excès et de désordres , don$
il serait difficile de se former une juste idée. Ce pays resta dans
cet état jusqu'à Heraclius , qui en céda une partie aux Croates et
une autre auxServiens, à condition qu'ils chasseraient les Huns
àe ses états; les premiers eurent Ja Ijiburnie, avec la partie de la
33almatie qui s'étend jusqu'à la rivière Çettina , et les seconds oc^=
cupèrent le reste , à l'exception de quelques places 3 comme Trau ,
Spalatroj et de quelques lies réservées à ^empire. Dans les commen-
ceraens les pays cédés furent régis par cinq frères, auxquels succéda,
sous le titre de Ban , Porga fils de l'un d'eux, de qui la Croatie et
la Dalmatie eurent une longue suite de Ban, dont on n'a que des
Dotions très-imparfaites •: le plus qu'on en sait, c'est qu^ils furent pen-
dant sept ans en guerre avec les Français qui s'étaient emparés de
la Macédoine , d'où ces Ban les chassèrent sous le règne de Grescimir.
Les Serviens ou Esciavons , qui, comme les Croates, sont originai-
res des monts Grapaks, fondèrent une monarchie qui s'étendait de-
puis les côtes de la Dalmatie jusqu'à la Save et au Danube. On
ignore les noms particuliers de leurs premiers Rois , qui ne sont
dés/gués que sous le nom général , tantôt de Rois de Servie , et tan-
tôt de Rois de Dalmatie.
Leur histoire acquiert un peu plus de clarté quand on arrive au Comment
\ » 1 5i-i T» • i t r an \b , -n ^es Calmâtes
règne de 1 Empereur Basile IL Eu l an 1014, cet Empereur , après sont iranés Pa,-
avoir conquis la Bulgarie et la Bosnie, entra les armes à la main en
Dalmatie: cinq mille Dalmates périrent sur le champ de bataille,
et quinze mille autres furent faits prisonniers. Loin d'éprouver
quelque sentiment de pitié pour ceux que le sort avait fait tomber
désarmés en son pouvoir, il sembla au contraire vouloir leur faire
3^4 Aperçu historique
sentir dans tonte sa force l'effet de ces mots s me victis, dont les
anciens Romains furent si vivement outragés. Il les fit diviser en
compagnies de cent hommes chacune; et après les avoir fait mettre
en rang, il ordonna qu'on arrachât les yeux à tous les quatre-
vingt-dix-neuvièmes de chaque compagnie , et un seul au centième ;
puis il dit au dernier avec une ironie atroce: comme cela tu pour-
ras y voir clair pour reconduire tes compagnons à ton Roi. Autant
ce monarque fut cruel et féroce , autant était humain et sensible
Crescimir II alors Roi de Dalmatie , qui , à la seule vue de ces
malheureux ainsi mutilés, mourut de douleur.
Vénhiens C'est vers cette époque que les annales de la Dalmatie com-
en Daimatie, mencent à faire mention des Vénitiens, qui^ pour prix des se«
cours qu'ils consentirent , dit-on , à prêter à l'Empereur grec 7
voulurent que les places qu'ils se chargeraient de défendre leur
fussent cédées en otage. Ces places jouirent à la vérité de la paix
et de la liberté pendant un long espace de tems , c'est-à-dire jus-
qu'en iioa, époque à laquelle Caloman, fils de Ladislas Roi de
Hongrie s fesant valoir les droits de sa mère sur la Croatie et la
Dalmatie, envahit ces deux provinces, et chassa des places les gar-
nisons grecques. Mais la présence des Normands qui en infestaient
les côtes, et le manque total où il était de forces maritimes, lui
fesant craindre pour la sûreté de leur possession, il crut aussi de-
voir rechercher l'alliance des Vénitiens, dont l'habileté et la puis-
sance sur mer pouvaient lui être utiles; c'est pourquoi il leur confir-
ma le domaine temporaire des places qu'ils tenaient encore en otage
des Empereurs d'orient. Galoroan s'étant éloigné de ces contrées, les
Vénitiens conçurent le dessein de s'approprier ces mêmes places 5
et parvinrent en effet par leurs manèges à faire prendre aux habi-
tans de Spalatro et de Zara la résolution de secouer le joug étran-
ger. Caloman étant accouru reprit ses places sur les Vénitiens et
les obligea même à évacuer le pays. Cet échec ne les fit pas re-
noncer pour cela à leur projet , à cause des avantages qu'ils voyaient
pour eux à dominer dans le golfe Adriatique : c/est pourquoi rom-
pant toute relation avec Caloman 3 dont ils n'avaient désormais plus
rien à espérer, ils s'adressèrent à Alexis Comnène Empereur grec,
qui devait avoir moins de difficulté à seconder leurs vues. Us lui
firent sentir qu'il y aurait peu de prudence à laisser la possession
paisible de cet état à un souverain , qui ne pouvait être l'ami des
Empereurs d'orient ; et cette raison fit une telle impression sur l'esprit
sue. la Dalmatie et l'ïstrie. 875
d'Alexis , qu'il consentit aussitôt à une convention secretfe , en vertu
de laquelle la Croatie et la Dalmatie étaient cédées en toute pro-
priété aux Vénitiens, au nom desquels Vitale Falconieri leur doge
en reçut aussitôt l'investiture des mains même de l'Empereur. La
guerre que dut entreprendre la république pour entrer en posses-
sion de ces provinces fut longue et dispendieuse, et la conduite
en fut confiée à Ordelafe Falieri. Telle est l'origine du droit de
souveraineté anciennement acquis par les Vénitiens sur la Dalma-
tie et autres contrées voisines , qui , en vertu du traité de Campo-
Formio de 1797, et de celui de Luneville de 1801 , se trouvent
réunies aujourd'hui aux états de S. M'. l'Empereur d'Autriche. Le
royaume d'Illyrie, qui en fait partie et a été fondé en 1816, com-
prend les deux Dalmaties de Venise et de Raguse, la Carinthie,
la Carniole : les deux Istries avec plusieurs autres territoires.
Après l'exposé succinct que nous venons de faire des princi- *«to<w#>
, , ... •- * jusqu'où Ht
paux evenemens politiques, dans lesquels ont été enveloppés les *iu»foh
peuples dont nous allons décrire le costume, nous ne croyons pas
devoir entrer dans un examen détaillé des variations qui ont pu
s'opérer parmi eux , par l'effet des divers gouvernemens auxquels
ils ont été soumis, et des religions différentes qu'ils ont suivies,
les lecteurs judicieux pouvant les imaginer d'eux-mêmes d'après
ce qui a été dit à ce sujet dans cet ouvrage, et d'après les ana-
logies que leur offrira l'histoire des dirïérens peuples. Venant donc
à des tems plus rapprochés du nôtre, nous entrerons immédiate*
ment en matière. Nous commencerons par observer , que les ha-
bitaus répandus sur cette petite étendue de terrain étant d'ori-
gine, de mœurs et de caractères différens , nous ne pouvons nous
dispenser de parler de chacun d'eux séparément. Les premiers
qui s'offrent à nous sont les Slaves ou Esclavons , qu'on prétend
descendre de l'ancienne nation Sarmate , et qui , après avoir paru
pour la première fois en Italie, où. ils eotrèrent par le Tyiol e£
la Carniole, s'étendirent ensuite dans le pays des Grisons , dans la
Souabe et peut-être jusque dans la Franconie. A présent, on les trouve
répandus depuis les rives orientales de l'Adriatique jusque dans l'Ai?
banie d'un côté , et de là en allant vers le nord jusques sur les bords
de la mer glaciale ; ensorte que la population de la Russie , d'une
partie de la Turquie et de plusieurs possessions de la maison d'Au-
triche., peut passer avec raison pour être composée d'Esclavons. Ce
fut en considération du grand nombre d'individus de cette nation
376 Costume
répandus dans tant d'états, que l'Empereur Charles IV proposa ,
dans sa fameuse Bulle d'or, à tous les princes et aux électeurs de
l'Allemagne d'apprendre îa langue esclavonne , dans l'intention, à ce
qu'il parait, de îa rendre universelle dans l'empire. De même
Joseph II, de glorieuse mémoire, à peine monté sur le trône,
demanda, dit-on, à son ministre, et sans doute dans les mêmes
vues, quelle devait être, de l'Esclavon ou de l'Allemand , la langue
dominante dans ses états.
DES ESCLAVONS MODERNES.
■ Jeb Slaves modernes ne veulent plus être désignés par leur
ancien nom 5 mais par celui de Slavenzi ou Slasvins , qui si-
gnifie glorieux. Leur prétention à cet égard ne serait pas en effet
dénuée de fondement, d'après les preuves éclatantes qu'ils auraient
données de leur rare intrépidité, s'il est vrai, comme bien des per-
sonnes le prétendent 3 qu'ils se soient avancés jusqu'au Kamtschat-
ka , qu'ils aient découvert et peuplé les îles Aloutiennes et de Be-
ring , et qu'ils aient même abordé sur le continent d'Amérique,
Du reste les Esclavons sont naturellement sobres , généreux, affa-
bles, hospitaliers: leur tempérament flegmatique et patient fait
qu'ils ne sont pas extrêmement sensibles aux outrages, et qu'ils ne
gardent pas loog-tems te désir de la vengeance. Ils sont impassi-
bles à l'aspect de la mort , et la regardent comme préférable à
l'existence , dans la croyance où ils sont que le repos dont ils joui-
ront dans l'autre vie ne pourra plus être troublé. Les Esclavous-Russes
sont très-portés pour le chant; et ceux de 1*111 y rie 3 malgré le man-
que d'instruction, ont beaucoup de dispositions pour la poè«ie. Les
anciens Esclavons de îa Dalmatie ont été accusés de cruauté, et on
reproche à ceux d'aujourd'hui de conserver encore un peu de ce
caractère de férocité , qui se fait plus particulièrement remarquer
chez les peuples du midi, que chez ceux du septentrion.
Leur genre de vie, leur habillement et leurs usages diffèrent
Tanares bien peu de ceux des Tartares et des habitans du Caucase; mais
pour Is ... . '
somme* autant les Asiatiques, du moins en grande partie, sont passionnés
pour les bains, autant les Esclavons sont malpropres sur leur per-
sonne et dans leurs maisons, On en donne pour raison la petitesse
Jh diffèrent
peu des
des Slaves modernes. .877
de ces maisons ou espèce de cabanes, et l'habitude où ils sont de
demeurer plusieurs familles ensemble dans la même cabane sans jamais
la nétoyer , malgré le peu de soin que cela leur coûterait (1).
On leur reproche aussi le penchant qu'ils ont à dérober de pe-
tites choses 3 telles que des fruits et autres comestibles de peu de
valeur. En général, ils ont un goût passionné pour les liqueurs
fortes. Les Esclavons varient pour la figure suivant les différens
climats qu'ils habitent. Les Russes sont petits et membrus : les Illy-
riens, les Croates et les Polonais sont moins gros et d'une taille
bien proportionnée. Nous avons représenté au n.° 1 de la planehe
66 trois têtes, d'après lesquelles on pourra juger des différens carac-
tères de physionomie qui se font remarquer dans cette nation. La
première des trois est celle d'uu habitant au nord des monts Cra-
packs: la tète du milieu désigne un Liburnais ou descendant des an-
ciens Japides, et la troisième est celle d'un Illyrien de la Croatie (a).
Les Esclavons sont plutôt ignorans et grossiers en matière de reli- Leur religion
. . , , , , , , • , 1 . 1 . 1 c \ «" Perlerai.
gion ; ils célèbrent avec une exactitude scrupuleuse le? jours de tête,
et assistent avec beaucoup de dévotion aux cérémonies du culte, mais
le plus souvent sans en comprendre le sens ni l'objet. L'opinion où
ils sont que leurs prêtres sont autant de prophètes, ne contribue pas
peu à les entretenir dans cet état d'ignorance. D'ailleurs, ils n'en-
tendent jamais de la bouche de ces prêtres que menaces effrayantes s
et que descriptions affreuses des tcurmens de l'enfer: or quelle con-
naissance peuvent-ils avoir des vérités de l'évangile et des principes
de la morale, dont on ne leur parle jamais? Ils ont beaucoup plus
de vénération pour les saints que pour Dieu même ; et les prêtres Culte
savent tirer parti de ce préjugé à leur avantage. En effet, si quel-
que maladie contagieuse vient affliger les hommes ou le bétail, les
autels sont aussitôt chargés de riches offrandes. Mais ce qu'il y a de
plus fâcheux dans cette superstition, c'est qu'elle fait négliger aux
pauvres paysans les secours de la médecine, pour les exorcismes, les
conjurations et autres cérémonies semblables, qui tiennent plus de
(1) Mais on prétend que ceci est l'effet d'une maxime qui leur semble
commune avec d'autres peuples : il vaut mieux être assis que debout _, et
dormir que de veiller
(2) Après avoir examiné plusieurs livres , nous conviendrons que l'ou-
vrage de M.r Breton sur VIllyrie et la Dalmatie nous ayant paru préfé-
rable pour les notions qu'il renferme, comme pour l'ordre et la précision
qui y régnent, nous l'avons pris pour guide dans cette description,
Europe Fol, I, P. III. 48
Culte
dis images*
SjB Costume
la magie que de la religion , et qu'ils regardent néanmoins comme
les moyens les plus propres à les délivrer de leurs maux.
Les Esolavons étendent même jusqu'aux images le culte mal en-
tendu qu'ils rendent à leurs saints; et la ferveur de leur zèle à cet
égard va jusqu'à leur faire entreprendre de longs pèlerinages, pour
visiter celles de ces images qui passent pour faire le plus de mi-
racles. Qu'elles soient bien ou mal faites peu leur importe : il
semble même que plus elles sont difformes 3 plus elles excitent
leur dévotion. Quels que soient, les sentimens que les prêtres leur
inspirent au sujet de l'enfer et du purgatoire, tels les peintres cher»
chent à les exprimer dans leurs ouvrages, et avec les circonstances
les plus bizarres et les plus extravagantes.
DES SILAUZES.
Leur
tontt'uulion
physique.
jes Silauzes sont une tribu d'Esclavons stationnés vers Porienfe
de l'Europe et le long de la rivière Sila, d'où ils ont pris leur nom.
Si la signifie dans leur idiome rivière de la force , et en Allemand
Oeil, d'où s'est formé le nom de Geilthal ou vallée de Geil , sous
lequel est désigné le pays dont il s'agit. Ce pays, qui se trouve
dans les montagnes de la Caruiole 3 est borné au midi par cette
dernière contrée, au nord par la Carîuthie , et à Test par la Styrie,
Les habitans, vers les confins de la Croatie, occupent les rives de
la Drave; ils sont plus grands que corpuleus , d'une physinomie
agréable, et ont le teint bruu et les cheveux très-noirs. Ceux qui
demeurent dans le voisinage des montagnes calcaires sont assez bien
constitués; mais du côté du nord , le goitre et le crétiuisine, si funestes
au développement des facultés physiques et morales, sont des infir*-
m sant moins niités très-communes. Ces peuples ont de la dévotion , mais sans
;Ve excès. Ils vont en pèlerinage à Laschariberg , montagne sur le
les pselavom. ., ... , .,
sommet de laquelle il y a une église , ou l on révère une image mi-
raculeuse de la Vierge; mais ils le font moins par piété que par
habitude, et pour se rencontrer avec leurs parens et leurs amis,
Us emploient deux heures à faire les stations d'obligation au-
tour de cette église, après quoi les jeunes gens des deux sexes
se disputent entre eux à qui descendra le plus vite de la mon-
tagne ; ce qu'ils font sur une simple planche par une pente eg*
DES SlLAOZES, 379
carpée, ef en moins de vingt minutes. Pour éviter les dangers aux-
quels les exposerait la rapidité de leur course, ils prennent un
guide qui les conduit par des sentiers tortueux pratiqués sur les
flancs de la montagne.
Les Silauzes sont d'un naturel très-gai : on les voit les jours Leurs dames;
de dimanche, à peine sortis de l'église, se prendre par la main
et se mettre à danser. A cet effet, les femmes se nétoient et se
lavent tout le corps la veille; et les filles se frottent les jambes
et les cuisses avec de la paille et de la grosse toile , et si fort que
le lendemain elles en portent encore les marques. La vue de ces
parties du corps des femmes n'a rien d'extraordinaire pour ces
peuples, chez lesquels il ne faut pas chercher cet air de réserva
et de pudeur qu'on trouve chez les nations civilisées: car ils sont
habitués à voir danser, en jupon très-court, les femmes et les filles,
qui, loin d'avoir la moindre honte, prennent même plaisir à se laisser
voir jusqu'au dessus du genou. Dans leurs danses, qui consistent en
sauts et en gambades , les hommes changent souvent de danseuses :
celles-ci se piquent en outre d'y mettre plus de vivacité ; et, saisissant
le chapeau de leur danseur, elles le lui ôtent et le lui remettent
à plusieurs reprises. Pendant la danse il y a des hommes qui chan-
tent certaines chansons nationales , dont les airs anti-harmoniques
vous écorchent les oreilles , et souvent sur des paroles qui blessent
la pudeur. Les instrument qui accompagnent ces chanteurs sont ie
golf a , qui est une espèce de violon, la basse, le clavecin, et
une simple cornemuse appeiée duda : ce qui forme un orchestre,
dont les sons n'ont rien de flatteur.
Les Silauzes n'aiment pas beaucoup à se marier avec les femmes lis n'aiment
de leur pays; ils vont à cet effet dans les villages d'alentour , et àJTmaner
choisissent pour épouse parmi les jeunes filles celle qui leur plaît oompau^Zs.
le plus. Laissant de côté pour le moment les cérémonies usitées
dans ces heureuses circonstances, et dont nous parlerons ailleurs, dès
que le mariage est arrêté et le contrat stipulé, l'époux va aussi-
tôt chercher son épouse à cheval , et l'y ayant fait monter devant
lui , il la conduit à l'église. Les noces sont toujours accompagnées
de danses; et, dans le nombre des danseuses, il y en a toujours
une principale , qui se fait remarquer par la quantité de rubans
dont sa chevelure est parée. La danse ne va jamais sans festins,
qui, dans ces circonstances, durent deux jours, et se font avec beau-
coup de gaité , mais sans profusion.
Ils cultivent
peu la terre.
Leur
habillement,
Habillement
cLei femmes.
38c? G 0 8 T U 51 E
Les Silauzes ne s'occupent pas beaucoup de l'agriculture , pour
laquelle en effet la uature du climat qu'ils habitent n'est pas pro-
pre à leur inspirer beaucoup de goût : car il n'est pas rare que
par suite d'un printems trop tardif, d'un hiver anticipé, ou d'un
été orageux , ils perdent entièrement le fruit de leurs labeurs.
Aussi les hommes préférantes faire les muletiers ou les voituriers ,
et les femmes aller servir dans les petites villes des environs, plu-
tôt que de se livrer à la culture des terres. Dans le tems de la
récolte , il mettent le grain sur des tables carrées qu'ils appel-
lent kosonz, pour le faire sécher. On a remarqué qu'anciennement
l'habillement des hommes était plus bizarre qu'il ne l'est à présent.
Ils ont aujourd'hui les cheveux courts, et un chapeau vert ou noir à
calote en pain de sucre , dont la mode va se perdant chaque jour, et
auquel ils ont substitué une autre espèce de chapeau bas, qui est en
feutre pour l'hiver, et pour l'été en paille. Ils portent autour du cou
une large bande de toile plissée, dite pramesh, laquelle est cou-»
sue à la chemise, et mettent par dessus un justaucorps on gilet ap-
pelé klebzs de couleur rouge, d'où pendent des espèces de sangles,
qui soutiennent leurs caleçons ou pantalons verts: leur plus long vête-
ment est de couleur brune, et en hiver il est de peau de mouton,
et s'appelle kosmata. Ces pantalons leur vont jusqu'à mi-jambe, et
laissent voir dessous des bas de laine blanche. Enfin ils ont pour
chaussure des cothurnes ou souliers d'écorce appelés opankè 3 qu'ils
s'attachent aux pieds. Voyez le n.° 2, de la planche 66.
Les femmes prennent plus de soin de leur chevelure que les
hommes 5 elles la partagent en longues tresses qu'elles laissent floU
ter sur leurs épaules, et les jeunes filles y entremêlent des rubans
de soie ou de laine rouge. Les femmes mariées ont une coiffure as-
sez semblable aux petites coiffes , que portaient autrefois les femmes
parmi nous; elle consiste eu deux bandes de mousseline ou autre
étoffe plissée , qui se joignent derrière la tête, et se relève ut vers
le haut avec un ruban noir pour en faire ressortir davantage la
blancheur. Elles portent au cou deux files de grains de verre qui
imitent le corail, ayee une gorgerette de mousseline à petits plis.
Leur corset est le plus souvent de couleur rouge . et a de larges rnan*
ches qui pendent au bas des coudes; leur jupe ej leur tablier sont
en bleu-céleste, et ont un joli bord. Leurs bas sont en laine blan*
<che ou de couleur, et leurs souliers sont attachés avec des rubans
pu des courroies j elles portent en outre une ceinture de peau noire
DES SlLAUZES' 38l
garnie de petites plaques en cuivre , et à un des bouts de laquelle
est suspendu un couteau qui se ferme, A moins qu'il ne tombe beau-
coup de pluie } ou que les rayons du soleil ne soient très-ardens,
on ne voit jamais les Illyriennes se couvrir la tête avec leur chapeau,
qu'elles portent suspendu au bras par un petit cordon : voyez le
n.° 3 de la même planche. L'habillement des Silauzes, tel que
nous venons de le décrire , a beaucoup de ressemblance avec certains
costumes à masque du théâtre italien : ce qui a fait supposer à
beaucoup de gens, que l'usage en a été emprunté des Illyriens,
et en particulier des habitans du Geilthal,
Les Silauzes peuvent être comparés pour la nourriture aux ana- Nourriture.
chorètes; ils vivent communément d'herbages et autres végétaux , et
mangent rarement de la viande. Ils ne boivent également que peu
de vin , et leur boisson ordinaire est une espèce de bierre, à la- Leur lierre-.
quelle il est difficile à un étranger de pouvoir s'accoutumer. D'un
autre coté la manière dont ils s'y prennent pour fabriquer cette
boisson , n'est pas propre à la rendre agréable. Il font rougir pour
cela des pierres au feu , et les jettent ensuite dans les tonneaux
où se trouye déjà l'orge avec la quantité d'eau nécessaire; cette
eau entre en ébullitioo , et après que la bierre est tirée, on jette
les pierres au hazard dans la cour, où on va les prendre une autre
fois sans y regarder pour les faire servir au même usage. Il faut
bien en effet ignorer la malpropreté d'un semblable procédé, pour
p.ouyoir faire usage de cette boisson.
DES HABITANS DE LA CARNIOLE.
I_J'e mot Garniole dérive de l'Allemand Krain , et originaire- Leur caractère
ment du Slave Krai, qui signifie hommes de ï 'extrémité ; et en ef-
fet ce pays comprend celui des Esclavons les plus occidentaux , qui
s'étendent jusqu'à la mer Adriatique. Ses habitans s'appellent aussi
Garenzi ou montagnards, à cause de la contrée mon tueuse qir'ils
habitent , et qui est connue depuis long-tems sous le nom à? Alpes
Juliennes. Cette contrée alpine, quoiqu'elle présente au nord deux
plaines, l'une sèche et l'autre marécageuse, ne laisse pas d'être
inhabitée. Les natifs lui donnent le nom de Krains-ka-deshela ;
ils sont grands et bien faits j et les femmes se font remarquer par
38a Costume des habita n s
leurs cheveux noirs et luisans, par la fraîcheur de leur teînf , et
mwrUnrei par des yeux vifs et brillans qui en relèveut encore l'éclat. Leur
vie est extrêmement frugale; ils sont agiles et d'un tempérament
gai, ce qui est un effet de l'air pur qu'ils respirent; et Peau crui
tombe par mille petits canaux cachés du haut de leurs monta-
gnes, le plus souvent couvertes de neiges et de glaces, fait presque
leur unique boisson. Ils mangent rarement du pain , et font un grand
usage de la farine de blé noir, qu'ils font bouillir ; et , après qu'elle
a pris une certaine consistance, ils l'accommodent avec du beurre,
du lard, ou au lait. Ils donnent à cette espèce de bouillie, qui est
très-nourrissante, le nom de sterz. Outre cela ils ont le sdlcraut,
qu'ils font avec des choux macérés dans de l'eau , on avec des navets
pelés avec soin et sechés au soleil pour qu'ils puissent se conserver
toute l'année. L'usage de la viande et de l'eau de vie e9t presqu'i-
gnoré dans la Carniole. On fait un peu de vin au sud et à l'est ;
mais il n'y a que les gens un peu aisés qui en boivent.
Habitations. A l'exception de quelques maisons construites en bons maté-
riaux dans les villages, les autres sur les montagnes ne sont que
des espèces de huttes en bois, qui ne reçoivent de jour que par une
fenêtre, où l'on peut à peine passer la tête. Ces cabanes ressemblent
parfaitement à celles des Russes; elles sout composées de troncs de
pin, quelquefois fendus par le milieu et posés l'un sur l'autre, et
étayées aux quatre coins par de grosses pierres : les ouvertures
qui se trouvent entre ces pièces de bois sont fermées avec de la
mousse ou de la chaux. Il n'y a point de cheminée , et l'on s'y
chauffe avec des brasiers. Mais autant les maisons sont chétives ,
EgUteiï autant les églises se font remarquer par leur propreté , par leur
solidité et même par leur architecture : rien enfin n'est épargné
dans leur construction , surtout pour le clocher. Ou compte sou-
vent dans une même commune sept, huit et jusqu'à neuf églises
consacrées à différons saints, et bâties toutes sur des montagnes
à une lieue les unes des autres , où Ton ne va guères qu'une
fois par an. Il n'y a point d'habitation pour les prêtres , ensorte
que quand on va y célébrer quelqu'offioe divin, il faut y porter
tous les ustensiles sacrés. Les habitans y passent les fêtes à s'amu-
ser , et à faire bonne chère: les danses commencent aussitôt après
l'office , puis l'on va boire jusqu'à la nuit avancée sous les tentes
ou dans des baraques de feuillages dressées par des gens , qui vien-
nent là exprès pour y vendre du vin et diverses sortes de comestibles.
DE LA CàRNIOLE. 383
L'érection de foutes ces églises ou chapelles ne laisse pas que Laconstnu
îl'être à charge aux pauvres paysans. Lorsque le curé les excite, LTlha,
i construction
', église
■hargè
aux habitant,
comme cela arrive souvent, a taire des tonds pour une construction
semblable, des jeunes gens, profitant de la saison où ils n'ont
rien à faire à la campagne, s'en vont quêter par le pays, ayant
à leur lète un joueur d'instrument quelconque payé par eux. Ils
rançonnent les gens qu'ils rencontrent pour peu qu'il soient dans
l'aisance } et obligent les filles à danser. Quel que soit le produit
de leur quête, ils commencent par l'employer à boire jusqu'à
ce qu'ils soient ivres, et le reste, s'il y en a , est pour l'érec-
tion de la chapelle. Pour avoir une juste idée de la superstition
qui règne dans ce pays, il faut savoir ce qui arriva au docteur
Hacquet, lequel y passa plusieurs années comme médecin. Le
besoin de faire quelques observations anatomiques, l'ayant porté
à élever un petit amphithéâtre, le peuple séduit par les discours
de gens intéressés à le tenir dans l'ignorance, s'imagina aussitôt
qu'il ne s'agissait rien moins de la part du docteur que d'égorger
tous les hommes à cheveux roux qui lui tomberaient sous la main,
dans ta vue d'en vendre le sang à un ex-Jésuite de la capitale,
pour faire de l'or (i). Ces bruits devinrent si sérieux, que le doc-
teur dut changer de nom pour pouvoir continuer ses voyages avec
sécurité dans l'Illyrie; car il était montré au doigt partout comme
Luthérien , ce qui était la même chose que dire idolâtre, athée ou
mécréant. L'origine Je ces préjugés remonte jusqu'au septième siècle 9
époque à laquelle les moines se mirent à exercer la médecine en
voulant guérir les malades par des aspersions d'eau-benite , et par
des attouchemens de reliques, de rosaires et d'amulettes de toutes
sortes, La superstition de ces montagnards est même encore si gros-
sière, que, dans un incendie qui eut lieu à Laybach en 1774,
plus de quatre cents maisons furent brûlées, sans que les habitans
fissent autre chose pour éteindre le feu, que d'invoquer S.1 FIo-
rian , dont l'église fut elle-même la proie des flammes.
Les principales fêtes pour les habitans de la Garniole sont les Quelles sont
dédicaces de leurs églises, les mariages, les pèlerinages et le jour ieurs>*1"'
de Saint Jean qu'ils célèbrent par des feux de joie : les spec-
(1) On nous assure qu'à cette époque il y avait en effet dans la Gar-
îiiole un prêtre qui dépensait des sommes énormes, pour trouver le moyen
de fixer le mercure-
384 C 0 S T U M E
tacles de tout genre leur sont inconnus. Leurs chansons, qui sont
en langue vulgaire , n'ont rien qui flatte sous le rapport de la com-
position ni du chant. Leurs instrumens de musique sont le violon ,
la basse, le clavecin et de mauvaises flûtes faites d'écorce d'ar-
bre; et, dans leurs danses , où ils cherchent à faire pompe d'adresse
et d'agilité, ils n'en emploient point d'autres. C'est en hiver que
les jeunes gens vont de cabane en cabane pour se chercher une
épouse. Ces cabanes sont éclairées par une lampe ou par un flam-
beau de sapin, à la lueur duquel filent dix à douze jeunes filles,
Quelles sont «pi » t°ut en fesant tourner leur fuseau, s'entretienneut chacune
%eTfJnTeT avec ,eur amant assis à côté d'elles, et passent ainsi la soirée à se
raconter réciproquement des histoires amusantes. La matière qu'el-
les filent est le lin, le chanvre, et l'ortie dioica , dont la prépara-
tion est la même qu'en Sibérie. Lorsque le jeune homme a résolu
de se marier avec l'amante qu'il s'est choisie, il lui en fait la
proposition par un message appelé sunbazhi qu'il lui envoie: si cette
proposition est acceptée, il vient un autre médiateur nommé she-
nen pour traiter de la dot; et dès qu'elle est fixée, les époux
se font l'un à l'autre de petits présens. Tout -étant disposé pour le
mariage, le garçon de noce appelé drug , et la fille de noce ap-
pelée drmhizà , invitent les parens des deux époux; et le jour des
noces étant venu , un -vieillard nommé sto.rashina se rend à la
maison de l'époux, puis à celle de l'épouse accompagné d'une troupe
de joueurs d'instrumens, et tire plusieurs coups de pistolet.
célébration L'épouse , parée de ses plus beaux vêtemens , les cheveux en-
dts marw3es. jrelacés de fleurs de romarin et de rubans de diverses couleurs , re-
çoit l'époux; et, après la célébration du mariage, ils vont l'un eu
l'autre s'asseoir à la table qu'a fait préparer le starashina , qui se
place lui-môme au bout: après lui viennent les deux époux, puis
la mère de l'épouse appelée teta , ensuite la drushiza et le drug.
Les convives sont servis par le starashina. Dans plusieurs mariages,
le premier banquet est accompagné de danses, de musique et de la
représentation de petites comédies. Quelquefois on apporte vers la
fin un énorme gâteau , appelé pogazha , ou , comme l'usage parait
s'être établi depuis quelque tems , uu grand plat rempli de berlin-
gozzi en beurre, et de strukili qu'on met devant un des convives qui
a l'air de les avoir apprêtés, et autour duquel les autres viennent
faire un bruit affreux avec des cuillères à pot , des casseroles et au-
tres ustensiles , comme pour l'empêcher d'eu faire la distribution.
DES H A BIT ANS DE LA CaRNIOLE, 385
Mais il n'en procède pas moins à l'arrangement de ces friandises
sur une table $ et après qu'elles y sont disposées chacun des convives
va en prendre sa part dans une assiette , en laissant en même tems
tomber dans un plat qui est près de là une pièce de monnaie
pour le pâtissier. Peu de tems après il en vient un autre, portant
sur une assiette un vase plein de viu et entouré d'une guirlande de
romarin; il fait le tour de la table, et offre à boire à chacun
des convives ; et, pendant qu'ils boivent successivement, il joue du
violon , et reçoit de chacun d'eux une pièce de monnaie pour sa
peine. Le repas fini, l'épouse, suivie de tous les gens de la noce3
est accompagnée au son des instrumens à la maison conjugale. La
compagnie passe à s'y rendre une partie de la nuit s s'arrêtaut
tantôt dans un lieu et tantôt dans un autre , et buvant partout
en l'honneur de Bacchus». Cette espèce de promenade se renou-
velle pendant trois jours, et même plus, lorsque les époux ne sont
pas tout à fait misérables. Si l'un des deux est veuf, et surtout si
c'est la femme, ils doivent s'attendre à être assaillis sur leur pas-
sage des huées de la populace accompagnées du bruit des poêles,
des chaudrons, et autres ustensiles de cuisine.
Les accouchemens dans la Carniole , étaient autrefois très-dan- Baptêmes,
gereux pour la mère et pour l'enfant, par Se manque des connais-
sances nécessaires dans les sages-femmes ; mais aujourd'hui ces in-
convéniens n'y sont plus aussi fréquens. Les enfans sont baptisés
huit jours après leur naissance: ou leur donne plusieurs parrains
pour rendre la cérémonie plus pompeuse; et, sur la montagne ce
nombre va jusqu'à quatre, qui tous fout chacun un cadeau à l'ac- /w.-w^.
couchée. Dans plusieurs villages, le deuil, qui dure une semaine
après les funérailles, est suivi d'un banquet appelé sedmina; et si
le défunt est mort dans le carême, le banquet est remis ainsi que
les prières de l'église après ce tems de pénitence. Les habitans de
la Carniole ne prennent pas grand souci pour la subsistance de leur
bétail , dans la persuasion où ils sont que la nature y pourvoira.
Eu hiver ils n'ôtent point le fumier de leurs étables , malgré le
besoin qu'ils en ont pour leurs champs, dans lesquels ils font deux
récoites par an. En tenant plus de bœufs ou de vaches qu'ils n'en
peuvent nourrir } ils croient se procurer une plus grande quan-
tité de fumier, sans considérer qu'ils en obtiendraient avec deux
vaches bien nourries beaucoup plus qu'avec quatre auxquelles ils
font souffrir la faim, et qui, après avoir perdu leur lait pendant
Murope. Fol. 1 i\ III. fo
Soin
des abeilles,
et chasse.
'îgriculture ,
métiers ,
suienceS;
Caractère
et mœurs.
336 Costume des habitans
l'hiver, sont sujettes à diverses infirmités au retour du prinfems.
Les abeilles sont pour eux l'objet de soins plus assidus: car
lorsqu'ils s'aperçoivent que la nourriture commence à leur manquer,
ils transportent la nuit dans quelqu'endroit plus favorable leurs
ruches suspendues sur des chars: ces ruches portent sur le devant
l'image d'un arbre, d'un animal ou d'un saint. La chasse n'est pas
non plus négligée parmi eux: car, en passant le long des bords d'un
marais qui aura plus d'une lieue de largeur aux environs de Ley-
bach, on voit des filets tendus pour prendre les canards sauvages,
les grues et autres oiseaux de passage qui y viennent par troupes
innombrales en autonne et au printems. Le docteur Hacquet , donÊ
il vient d'être parié, croit que c'est là la première station des
oiseaux qui passent de l'Italie en Egypte; et il est de cet avis pouir
avoir trouvé, dit-il, dans le ventricule de quelques grues des morceaux
de métal qui étaient évidemment de l'Egypte, tels que des monnaie?
de cuivre, et des clous à petite tête semblables au fer d'une flèche.
Dans les terrains où la vigne ne croît pas on cultive le blé,
qui se fait sécher comme nous l'avons dit plus haut. Les ouvrages
en fer, dont les Allemands ont enseigné la fabrication , pour-
raient être portés à un certain degré de perfection, si l'on s'en
occupait avec plus de soin et de persévérance: car il n'es.t pas rare
de voir dans ce pays le même homme exercer avec la même Intel ii=
ge>nce et la même précision le métier de maçon et celui de menuisier.
Les sciences sont de même cultivées dan-s la Carniole plus que dans
îe reste de l'Illyrie; et dès l'an 1693, cette province se vantait
d'avoir une académie des sciences, dite des Laborieux. Elle a don-
né aussi à l'histoire naturelle des hommes qui ont laissé de riches
collections de plantes, d'insectes, de minéraux, de sels, de pro-
ductions volcaniques et de pétrifications intéressantes pour les savans.
C'est encore la première province de la monarchie Autrichienne
où il a été établi une chaire de minéralogie , d'exploitation des
mines et de chimie pratique, et elle a été l'objet des considérations
de plusieurs hommes illustres, Italiens et Allemands, tels que Sa»
belico, Valvasor, Scopbli, Bauzer. Shoenleben , Dalmatico, Steïn«
berg , Tholberg et autres.
Les habitans de la Carniole sont taxés de duplicité et de ma-
lignité; mais un écrivain qui a pris leur défense, déclare que ces
défauts ne leur sont point naturels, et que l'opinion désavantageuse
qu'on a d'eux en Autriche est injuste. Les fêtes de Pâques, Feliïmnozh,
de la Carriole, 887
et celles Je Noël, Boshiszh , sont deux solennités , dont ils signalent
la célébration en mangeant une espèce de pâtisserie faite de miel e£
d'amandes. Le9 hommes, mariés et non mariés, portent les cheveux
courts, et les nouent en tresses sur le haut de la tête. lisse rasent la
barbe, et ont pour coiffure en hiver un chapeau rond et noir, qui
en été est de paille entouré d'un ruban de couleur, dont les bouts
retombent en arrière ; ils rie portent point de collier. Leur chemise ,
qui est longue et sans coî, est brodée autour du cou s et se ferme par
devant avec un bouton ou une épingle. Leur habit , qu'ils ne por-
tent qu'en hiver, est ordinairement rouge et garni de petits bou-
tons de métal; et par dessus ils mettent un surtout brun, sans bou-
tons, et qui est assuré avec deux boucles: ce dernier vêtement est
le plus souvent doublé en rouge, sans poches et descend jusqu'aux
genoux. Leurs caleçons, qui sont noirs et courts, sont faits d'une
étoffe moitié iin et moitié laine, qui se fabrique dans le pays.
L'hiver ils portent aussi des peaux de mouton, et ils ont des bas
de laine blanche à maille que leur font leurs femmes, maya qui
sont si gros, qu'elles peuvent en faire trois en un jour; ils vont
toujours en bottes. Leurs habits n'ont jamais, ou presque jamais
de poches , à la place desquelles ils portent un sac de peau atta-
ché derrière leurs épaules avec une courroie. Le manteau est in-
connu parmi eux, et ils donnent le nom de plajzhar , qui signifie
vagabond , à ceux qui le portent. Les bergers vont en sabots sur
les montagnes , où des semelles de cuir seraient bientôt usés sur
ce sol aride et raboteux.
Les hommes et les femmes ont pour la plupart les yeux et les Aubniemem
cheveux de même couleur, c est-a-dire tirant sur le cnatain-clair ;
mais les femmes mettent plus d'art dans l'arrangement de leur che-
velure, dont elles forment deux tresses. Les jeunes filies îes laissent
quelquefois flottantes et attachées avec un ruban ronge; mais la plu-
part les relèvent sur le haut de la tète roulées autour d'un cercle
de métal , et îes serrent sur le devant avec un ruban de velours
noir s pour faire ressortir la blancheur de leur teint. Dans certains
villas;^» ce ruban a quatre ou cinq doigts de largeur, et s'attache
par derrière avec un galon. Voyez le n.° 4"('e 'a planche ci-dessus.
Les femmes mariées portent en outre une coiffe de linon garnie
de dentelle, qui cache entièrement leurs cheveux, et se serre au-
tour de la tête avec un ruban en étoffe d'or ou brodé; et sous cette
coiffe elles mettent encore un mouchoir blanc. Ce costume s assez
388 Costume des haeitiks
semblable à celui des Savoyardes qui courent îe monde avec une
marmotte , ne se voit aux jeunes filles que dans les tems de pluie ou
de grandes chaleurs. Elles ont une chemise à longues manches avec
des manchettes de dentelle; et leur corset, qui est bordé d'une es-
pèce de lisière de couleurs tranchantes, se lace par devant. Le reste
de leur habillement est brun ou en soie noire: leur tablier est quel-
quefois bordé d'un ruban de la largeur de deux doigts; et leur
ceinture de peau , à laquelle est suspendu un couteau , est garnie
de plaques de métal blanc ou jaune, et se serre avec des agrafe»
en argent on argentées. Elles portent dea bas rouges qui font des
plis par le bas: l'été elles aiment à aller nu-pieds, et l'hiver elles
ont des souliers .plats. Lorsque le froid est rigoureux, elles mettent
sur leur habillement un manteau noir bordé d'un ruban et doublé
en rouge. Les femmes mariées ne s'habillent en été que de toile
blanche.
Antiquité Le costume des habitans de la Camioîe est encore tel qu'il
était il y a plusieurs siècles, et ion n en sera pas surpris quand on
saura qu'il est peu de pays qui soient auisi peu visités des étran*
gers que celui-là. On raconte que quand un noble voulait aller à
Tienne, il prenait congé de ses amis et de ses connaissances corn*
me s'il était parti pour un autre monde. Et en effet ce pays ne
fesait aucun commerce , et ce ne fut que sous le règne de Charr-
ies VI qu'il commença à en avoir avec l'Autriche. Le luxe des voi*
tures et des meubles y fut inconnu pendant long-teras, et les no-
bles des deux sexes fesaient à cheval le voyage de la capitale. Vers
la fin du dix-septième siècle on ne comptait encore dans toute la
Carniole que deux çoitures de voyage, l'une du vice-domino du
pays, et l'autre de Pévêque de Laybach , et encore bien mal
arrangées. Aussi, quel spectacle offre cette contrée? Dans !a par
tie méridionale, ce ne sont que montagnes arides, sur lesquels
les on voit ça et là de misérables cabanes habitées par de pau-
vres agriculteurs , qui sont obligés de transporter de la terre sur
ce sol ingrat, s'ils veulent y recueillir quelque peu de blé, qui
pourriture: encore n'y croit qu'avec peine. Ils font leur nourriture principale
de quelques chèvres et de quelques agneaux , qu'il leur faut con?
duire à plusieurs milles pour leur trouver de l'eau. Pour comble
de disgrâce les élémens paraissent aussi conjurés contre ce malheu-
reux pays. Il y souffle quelquefois un vent nord-est appelé hora si
violent, qu'il emporte la ferre, déracine les arbres, renverse les
DE LA CàRNIOLE. 3Px)
animaux ef les hommes , et les précipite du haut des rochers. El
pourtant il serait difficile de trouver ailleurs des habitans aussi at-
tachés à leur sol natal 9 que le sont ceux-ci à leurs montagnes ,
car ce n'est qu'avec beaucoup de peine qu'ils s'en éloignent 3 lors
même qu'ils sont pressés par la faim.
>ES HABITANS DE L'ISTRIE.
T "V
JLj Istrie est baignée au sud , à l'est et à l'ouest par la mer
de Liburnie, et bornée au nord par des montagnes qui se joignent Caimre
à celles de la Carniole. La vigne et les oliviers croissent vers les ri- et Z îTv&ie
vages de l^mer. La récoltç des olives est un objet des plus importans
pour les habitai.'*; on les met , quand le tems est venu pour cela, sous
des espèces de pressoirs d'une forme particulière 3 dont l'action
s'exerce dans des urnes ou dans des sarcophages en marbre qui sont
des restes d'anciens monumens romains, et l'on en extrait une huile
qui ne le cède point à celle de Provence. On y fait aussi dix sor-
tes de vins $ dont quelques-uns peuvent rivaliser avec le Bourgogne.
Avec tous ces avantages il s'en faut de beaucoup que les habitans vi-
vent dans l'abondance. La farine de maïs cuite à l'eau et le via
ordinaire forment ia nourriture des pauvres paysans; et ceux qui
habitent les bords de la mer font la leur de poisson , et en parti*-
€nlier de sardines. Leurs maisons sont presque toutes bâties en
pierres; elles sont aussi plus grandes et d'un aspect moins misérable
que celles des autres Esclavons , et au lieu de poêles ou de brasiers
elles ont des cheminées à l'Italienne. Les églises dans ce pays ne
sont pas décorées avec autant de magnificence que dans la Car-
niole , et les prêtres y sont peu considérés et encore plus mal payés:
ce qui fait que beaucoup d'entr'eux sont obligés de cultiver de Vm»r*ê
leurs propres mains un champ ou une vigne, pour pourvoir à leur *Vr5»L
subsistance. Le docteur Haquet rapporte d'avoir trouvé un jour dans
une chétive maison l'évêque de Petina assis avec ses domestiques
autour d'un foyer creusé en terre , et prenant un repas non moins
chétif. Presqu'aucun des ministre sacrés n'entend ie latin, et l'of-
fice se célèbre dans la langue du pays, pour être entendu de tou£
le inonde.
3oo Costume
Les nabitans de l'Istrie sont d'une taille moyenne et bien pro-
portionnée , ils ont le teint brun et les cheveux noirs. Leur carac-
tère tient un peu de l'Esclavon et de l'Italien. Cependant le meur-
tre est rare parmi eux; mais les montagnards se livrent au vol par
Dames, nécessité. Leurs danses ressemblent beaucoup à celles des Grecs:
les danseurs, hommes, femmes et enfans y forment un cercle en se
tenant par la main avec des mouchoirs, et tournent en rond en fe-
sant des sauts, et en prenant diverses attitudes. Outre cette danse,
appelée kollo , les montagnards en ont une autre qui est une espèce
de menuet qu'on danse à deux. Les gens de la dernière classe dan-
sent au son d'une double flûte appelée iudalize; mais dans les au-
tres on fait usage de la guitarre, ilu violon, de la cornemuse et
m&rwgeto autres instrumens. Les mariages se font d'une manière singulière
parmi le bas peuple : ce n'est pas l'amant qui fait à sa belle la
demande de sa main ; cette demande est faite au père de celle-ci
par deux païens du premier. L'affaire ne se conclut pas si prompte-
menuet lorsque, les conditions en sont ratiiiées de part et d'autre ,-
l'époux présente un anneau à son épouse. Le jour du mariage venu 3
l'époux avec le staraschina , et d'autres hommes montent à cheval.
11 est d'usage dans certains villages, qu'un de ces cavaliers précède
les autres an galop en donnant du cor , et il est suivi d'un autre
portant une banderolle au bout de laquelle est enfilée une pomme.
Tous ces cavaliers, ayant à leurs chapeaux des plumes de paon,
se rendent chez l'épouse , à laquelle l'époux fait présent de quel-
que galanterie , dont elle se pare aussitôt. Arrivé qu'on est à la
porte il faut complimenter la personne qui se présente la première,
et qui est le plus souvent quelque vieille femme laide envoyée là
exprès, ou quelquefois l'épouse elle-même , mais masquée , pour que,
dans le cas où le starashina se permettrait envers elle quelqu'acte
d'incivilité, il prête à rire à toute la compagnie. ïl n'est pas rare
devoir le dever i , ou celui qui est chargé d'accompagner l'épouse,
qu'on tient à cet effet au fond de la maison , entreprendre de
lui chausser avec cérémonie ses bas et ses souliers, de la revê-
tir d'un habillement appelé yezherma , et de lui mettre sur la tête
le petsha , qui est un mouchoir blanc semblable à celui que, por-
tent les autres femmes, en y joignant une guirlande de romarin et
autres plantes odoriférantes entrelacées de fleurs et de papier.
destin. Les époux avec tous les gens de la noce , vêtus de leurs plus beaux
ih- noce. *■
habits, s'en vont à 1 église pour y recevoir la bénédiction nuptiale.
tic. noce.
'des habit ans de l5Isteie. 3ç r
Autrefois, dès que les paroles sacramentales étaient prononcées,
l'épouse et les femmes de sa suite saisissaient l'époux par les che-
veux, et l'entraînaient hors de l'église; mais aujourd'hui cette par-
tie peu galante du cérémonial n'est plus usitée 9 et de l'église on
se rend immédiatement à la maison de l'époux 3 où le slarashina
a pris soin de faire apprêter un repas composé de viandes de mou-
ton, de volaille et d'un sorte de pâtisserie appelée kolaz , et où le
vin se boit à rasades. Après s'être levés de tables les convives vont
se mettre à genoux devant les païens de l'épouse , qui leur donnent
la bénédiction, et leur déclarent d'un air prophétique, que le ma-
riage sera heureux et fécond : on met ensuite sur les genoux de
l'épouse un enfant nouveau-né , en signe de bon augure. Le len-
demain , le starasJiina va voir la nouvelle-mariée, et l'instruit de
toutes les affaires du ménage. On sert un nouveau repas , après
lequel les jeunes gens se mettent à danser, tandis que les vieillards
se racontent leurs aveutures passées. Lorsqu'un des époux est veuf,
au lieu de ces témoignages d'allégresse on fait devant sa maison on
baccanal affreux; mais pourtant il lui est aisé de le prévenir, en
fesant donner du vin aux moteurs de cette scène désagréable.
Quoique moins superstitieux que les autres peuples dont nous ve- Supers.
nons de parler, les habitans de Plstrie ne laissent pas cependant de prê-
ter quelque foi aux contes de fantômes et de vampires qu'on leur fait;
et le principal objet qu'ils se proposent dans les offrandes de millet
qu'ils font à l'église les jours de grande fête, est d'obtenir une ré-
colte, qui leur rapporte le dix pour un. Il régnait jadis parmi
eux un préjugé des plus funestes , c'est qu'au lieu de recher-
cher les secours de l'art dans les accouchemens difficiles , les pau-
vres villageoises, et surtout celles qui n'étaient pas mariées , met-
taient une confiance aveugle dans les amulettes bénis par leurs
prêtres. M.r Hacquet rapporte à ce sujet que s'étant trouvé chez
une pauvre femme , qui , depuis plus de huit jours , était en travail
d'enfant, il ne put jamais parvenir à la délivrer; et que lui ayant
demandé pourquoi elle n'avait appelé personne , elle lui répondit
que les secours humains ne pouvaient rien contre la nature , et que ,
puisqu'il était un Ukarr ou médecin, elle le priait de faire ensorte
de sauver son enfant de la damnation éternelle en le baptisant du
mieux qu'il pourrait. Le médecin y consentit , mais la mère et l'en-
fant périrent l'un et l'autre,
39a Costume
Bahiiiement Les hommes ne s'habillent pa3 tous de la même manière ,
des hommes. ^nQ\^ne pourtant ils porteDt assez généralement un petit chapeau
de feutre noir avec un bord si étroit, qu'il ne peut les garantir
ni de la pluie ni du soleil. Leurs cheveux sont coupés en rond ,
et ils ont une chemise avec un col, sur laquelle ils mettent un
hela , ou espèce de sarrau en laine court et blanc, dont les man-
ches sont relevées jusqu'à l'épaule : outre ce vêtement ils portent
en hiver un manteau brun. lis ont des caleçons noirs ou à raies
blanches et noires, avec une bourse attachée à leur ceinture pour
y mettre diverses petites bagatelles: leurs bas sont en fil ou en
laine blanche., et leurs souliers en cuir non corroyé, qu'ils appel-
lent opake.
Hahuicment Les femmes , qui sont plutôt d'une forme gracieuse , s'habillent
été et hiver en toile blanche; et dans le tems des plus grands froids,
qui ne sont jamais que de peu de durée, eîies mettent par dessus
ce vêtement une espèce de surtout noir. Leurs cheveux sont roulés
au haut de leur tète sous une sorte de turban biauc , dont un d@3
bouts retombe sur l'épaule gauche. Leur chemise , qui a une quan-
tité de petits plis, leur monte jusqu'au cou, où elle s'attache avec
un bouton , et par dessus elles mettent une robe longue en toile et
sans manches. Leurs souliers sont d'une forme singulière ; le dessus
ne leur couvre guères que les doigts du pied ; mais le derrière
monte très-haut , et s'attache avec un ruban sur le coude-pied. Au
dessous du sein 3 où elles portent ordinairement un bouquet, elles
se serrent avec une ceinture , à laquelle est adaptée une quenouille,
qu'elles ne quittent jamais , tant l'usage de (iler leur est familier.
Voyez le n.° 5 de la même planche. Celles môme de ces femmes
qui habitent près de la mer et fréquentent les marchés, ne laissent
pas de faire rouler leur fuseau tout en voyageant sur leur âne;
et le cercle qu'on voit à la partie supérieure de la quenouille est
probablement imaginé pour empêcher que l'éohevau ne se dérange.
s,ilferi,lS} L'Istrie doit beaucoup à la ville de Trieste sa capitale, qui
et non enlisé. esi elie-mème redevable de son plus grand lustre à la maison d'Au-
triche , à laquelle elle se soumit volontairement dès l'an i38a. Sa
prospérité s'étant toujours accrue depuis 'ors, Charles V la déclara
port franc en 1719. En 1760 Marie Thérèse , de glorieuse mémoire
ordonna qu'on y fît toutes les constructions nécessaires pour l'éqirL
peinent et l'armement des gros vaisseaux,, et bientôt après elle eut
de3 canaux, des môles, des lazarets, de grands magasins et des ar-
DES H À B 1 T A N S DE l/ I S T R i E. 89 3
se-naux "bien approvisionnés. Autant est avantageux le tableau que
les écrivains nous font des Triestins, autant est désagréable celui
qu'ils nous présentent des habitans du pays ex- Vénitien. Nés sur un
sol auquel il leur suffirait s pour ainsi dire, de demander pour re-
cueillir d'abondantes récoltes de grains, ils négligent entièrement
cette principale branche de l'agriculture, pour se livrer à la pê-
che, qui leur fournit sans peine une quantité de poisson, dont il
font leur principale nourriture. Avec cette ressource , qui serait Lien
plus nécessaire aux malheureux' cultivateurs d'une terre ingrate ,
ils se contentent du vin et de l'huile dont la nature a vraiment
été prodigue envers eux. Ceux qui veulent justifier ces campagnards
du reproche de paresse qu'on leur fait, observent qu*à une époque
où ce pays était plus peuplé qu'il ne l'est aujourd'hui, il renfer-
mait, un grand nombre de pêcheurs et d'agriculteurs 0 et que d'ail-
leurs la découverte du Cap de Bonne-Espérance et de l'Amérique
ayant fait prendre au commerce une autre direction, elle a occa-
sionné des changemens notables dans plusieurs branches d'industrie ,
aussi bien sur les côte3 maritimes de la Sicile , que sur celles du
golfe Adriatique. Laissant à d'autres plus instruits que nous sur cette
matière , le soin d'apprécier la valeur de cette observation , nous
ajouterons aux autres avantages dont jouit Plstrie celui qu'elle a
d'avoir des forêts, d'où Ton peut tirer des bois de charpente et de
construction pour la marine. Cependant on ne peut disconvenir
aussi que l'existence de ces forêts , en interceptant la circulation
de l'air, est cause que ie climat, surtout dans le pays ex- Véni-
tien , n'est pas très-sain,
DES JAPIDES,
ouii ne pas nous engager dans la question sur laquelle les teurïmahons
érudits sont encore indécis , savoir j si les Japides sont ainsi appe- c\ont 'Vanet*
lés du nom de Japhet , troisième fils de Noé , ou de celui de Gé-
pides, race de Huns venue dans cette contrée avec Attila,, nous
dirons seulement que ce sont vraisemblablement des descendans
des Scytes , dénomination sous laquelle les Grecs désignaient tous
les peuples du nord. Les Japides habitent certains siîes montueux
et escarpés au midi de la Carniole 5 et ils se bâtissent des maisons
Europe. Fol I P. III- 5o
Soi . Costume
fort basses pour éviter les effets désastreux des ouragans occasion-
nés par le vent du nord-ouest, auquel il sont exposés. Par la même
raison ils ont aussi des église basses et saus clocher , à la place
duquel ils élèvent deux piliers de pierre traversés par une poutre,
à laquelle ils suspendeut une cloche. S'il arrive que ce vent souffle
quand on va de Trieste en Allemagne , il ne faut pas manquer de
demander conseil aux gens du pays sur le parti qu'il convient de
prendre en pareil cas, et l'on ne doit pas s'écarter îe moindre-
ment de l'avis qu'ils donnent , si l'on ne veut pas courir les plus
grands dangers. Les Japides sont grands, robustes et d'une bonne
complexion : leur teint tire sur le brun, et ils ont les cheveux noirs,
La garde des troupeaux à laquelle ils passent leur vie les endurcit
aux intempéries du climat. Ils sont extrêmement pauvres, et il est
rare qu'ils passent dix ans sans avoir quelque disete fâcheuse. Lors.-
qu'à force de sueurs ils sont parvenus à rendre propre à la culture
quelques petits espaces de terre dans les endroits où la pente des
montagnes est moins escarpée , souvent un coup de vent violent dis-
perse en un moment avec la semence le peu de terre qui la re*
couvrait. La culture de la vigne n'est pas non plus négligée; mais
îe raisin produit un vin, dont le goût ne diffère guères de celui du
vinaigre.
Quelle est leur Quelques-uns d'entr'eux font ensorte d'avoir des chevaux pour
industrie. , « vu 1 > < i i < 1
le transport du sel. D autres élèvent des chèvres et des moutons pour
aller les vendre dans les villes maritimes , où ils trouvent à s'en
défaire promptement et avec avantage , à cause de l'excellente qua?
iité de leur viande : ce qui est un effet des plantes aromatiques dont
ces animaux se nourrissent. ïl en est enfin qui font le métier de
conducteurs de marchandises et même de guides , et qui par là ti-?
rent parti de la position avantageuse de leur canton, que traverse
la grande route du commerce de Trieste, de Fiume et de Reka.
Ils attellent deux chevaux à une espèce de charrette 3 dans la cons-
truction de laquelle il n'entre pas un morceau de fer ; et avec cette
chétive voiture ils se procurent quelque ressource.
i u brciem La difficulté de trouver quelque courant d'eau sur ces hauteurs
ie grain. #•••■■•-""• ri i .
fait qu on ny rencontre gueres de moulins a eau; et comme l'usage
de ceux à vent y est ignoré , on y pile îe blé dans des mortiers ,
comme fesait Abraham, et à l'exemple de Sara les femmes y font
cuire le pain sous la cendre. Le vin s'exprime du raisin par le
moyen de pressoirs d'une construction grossière , puis on le trans-
des J api de s. 3o,5
porte dans des outres de cuir. Ou ne voit pas chez les lapides un
homme ne s'adonner qu'à un seul métier : tous savent travailler éga-
lement la pierre $ le bois et les peaux. Les femmes s'occupent à
filer le lin, le chanvre et la laine, et à en faire des étoffes pour
l'habillement des hommes et le leur. A l'exception du tabac, dont
l'usage s'accroît toujours parmi eux, ils ne vont rien ou presque rien
chercher hors de leur pays pour leurs besoins.
Leurs usages relativement au mariage diffèrent de ceux des
autres peuples leurs voisins. Après s'être décidé dans le choix d'une
épouse, le jeune homme envoie un ami, ou va lui-même chez les
païens, pour leur demander ce cp'ils entendent donner à leur fille.
Sa proposition acceptée , il va aussitôt , en compagnie du starashi*
na , prendre la jeune fille à la demeure de ses parens pour l'em-
mener chez lui. Ordinairement on envoie au devant de l'époux deux
ou trois femmes extrêmement laides, qu'il repousse avec dégoût; mais
dès que la jeune fille parait, il s'en empare et ne la quitte plus.
Arrivée à la maison de l'époux elle distribue aux enfans certains
gâteaux si grossièrement faits, que l'homme le plus affamé aurait
de la peine à en manger. Il est aussi d'usage, que la belle-mère
pose un enfant nouveau-né sur les genoux de sa bru. Le jour de
îa noce on déjeune à la demeure de l'épouse , et l'on va diner chez
l'époux. La fête dure ensuite plusieurs jours, selon les moyens des
époux ? ou le produit de la collecte qu'ils font ; car à peine sont
ils sortis de l'église 3 qu'ils commencent à mettre les gens à con-
tribution pour cet objet. Au moment où la compagnie arrive à la
maison de l'époux, la mère de celui-ci se trouve sur la porte de
l'écurie tenant une bouteille de vin 3 qu'elle avale en trois fois à la
santé des époux: cérémonie superstitieuse, au moyen de laquelle ces
pauvres montagnards croient pouvoir sauver leur bétail de l'épïzootie.
Les lapides sont maigres et out le regard farouche ; ils prennent Leva- caractère,
peu de soin de leur corps, et encore moins de leurs cheveux, qui
ne sont jamais peignés. Ils portent un grand chapeau de feutre
noir dont le bord est étroit, et ont une chemise de toile ordinaire
avec des manches et sans col , par dessus laquelle ils mettent une
longue casaque sans manches, qui leur laisse par conséquent le cou
et l'estomac nus. L'hiver ils portent en outre un manteau étroit de
laine noire non teinte, qu'ils apellent soukna , et lorsqu'il pleut
ils se couvrent d'une espèce de manteau de jonc , à peu près sem-
blable à ceux qu'on fait en Chine avec de la paille de riz. Us ont
Qualités
dei femmes.
3o6 Costume
des caleçons de laine d'un blanc sale , et leurs souliers s'attachen£
aux pieds avec de petits cordons. Enfin tout ce qu'ils portent sur
eux ne vaut pas un écu, et même à beaucoup près dans certains
cantons. Malgré la défense qui leur est faite d'avoir des armes à
feu, ils ne sortent presque jamais de chez eux ^sans prendre un
fusil avec une hache. Tout misérable qu'est leur état ils ne lais-
sent pas de vivre loug-tems, et peut-être même plus heureux que
tant d'autres peuples , envers qui la nature a été plus libérale de
ses dons.
On trouve dans ce pays de belles femmes , qui réunissent à
l'avantage de la taille un teint mêlé de lys et de roses dans l'âge
de la jeunesse. Elles mettent plus de soin que les hommes dans leur
parure. La plupart d'entr'elles , mariées et non mariées, vont la têt©
nue et les cheveux partagés en tresses: celles qui les relèvent sous
un mouchoir arrangé en forme de turban , laissent voir leur cou nu;
et se mettent un collier composé de grains en verre qui imitent le
corail ; voyez le n„° 6 de la même planche»
DES DOLENZES,
JLJe pays qu'habitent les Dolenzes est propre aussi à la cul»
particulières . . 1 . ,y,,
douleurs tare de la vigne, et leurs mœurs ne dînèrent gueres de celles
des habitans de la Garniole, Une de ces différences consiste dans
l'espèce de comédie ou de farce > dite du bœuf , qui fait partie
des cérémonies usitées dans leurs mariages 3 et qui leur est propre.
Dans le plus beau moment du festin de noce , on voit entrer tout-
à-coup dans la salle un joueur d'instrument couvert de haillons,
lequel va proposer à chacun des convives de lui acheter un bœuf
qu'il veut vendre; il en est rebuté avec rudesse 3 et l'on va même
jusqu'à lui dire qu'il a volé l'animal : malgré toutes ces rebufarîes
iî n'en insiste pas moins pour qu'on le lui achète , jusqu'à ce qu'en-
fin les convives aient fait entr'eux une somme qu'ils lui remettent,
pour être partagée entre lui et ses compagnons. A cette farce succède
celle du cuisinier, qui se présente avec sa cuillère attachée par un
cordon à sa ceinture, et dans laquelle tout le monde jette quelque
Leurs danses monnaie pour prix de la peine qu'il a eue. Un autre usage qui
hVecohc, distingue encore les Dolepzes9 ce sont leurs danses lors de la récolte
DES DOLENZES. 3^7
du millet et du charme. Pendant les heures du travail deux des
ouvriers , qui sont tour à tour remplacés par d'autres , font reten-
tir l'air des sons bien concertés de flûtes de neuf pieds de long et
recourbées , auxquels répondent tous ensemble par des chants les
autres ouvriers. La journée finie, ils se mettent à danser, puis vont
tous dormir hommes et femmes ensemble, non sans préjudice pour
les mœurs : car il n'est pas rare de voir un jeune homme et une
jeune fille , après s'être connus de cette manière , continuer à vivre
dans un commerce illégitime deux ou trois ans avant de se marier.
Il est des villages où l'on donne aux enfans plusieurs parrains
et plusieurs marraines dont ils prennent les noms : d'où il suit qu'ils
en ont une quantité , comme cela se voit chez les Espagnols. L'opi-
nion des parens est que, dans ce nombre, il s'en trouvera tou-
jours quelqu'un qui tiendra lieu de père à l'enfant après leur
mort. Le petit nombre d'églises qui se trouvent disséminées sur le
territoire des Dolenzes , fait qu'on est obligé d'y porter les enfans
dans une corbeille sur la tête à plusieurs milles de distance pour
les faire baptiser. Outre cet inconvénient, les enfans sont exposés
eux-mêmes aux plus grands périls : car le salaire des sages-femmes
consistant uniquement en rasades de vin qu'on leur donne à boire,
elles en avalent souvent au point de s'enivrer, ensorte que, dans
l'hiver surtout , où il leur faut passer sur la glace et à travers lea
neiges , elles tombent souvent avec l'enfant qu'elles portent , et
le font périr ainsi à peine veau au monde. Il est même arrivé
des cas où l'enfant et la corbeille ont été perdus dans les nei-
ges, ou de trouver la corbeille sans l'enfant. Le moindre mal qu'il
puisse lui arriver, c'est qu'arrivé à l'église transi de froid après
un voyage de vingt milles et plus quelquefois , on lui verse sur la
tête nue et encore molle de l'eau glacée , dont l'impression subite
et violente lui occasionne souvent dans un âge plus avancé des
convulsions ou le rend épileptique.
Les funérailles des Dolenzes ne diffèrent guères de celles de
leurs voisias , si ce n'est dans l'usage de donner un bon repas à
ceux qui doivent porter le cercueil. Et de fait ce n'est pas sans
raison qu'on en use ainsi à leur égard, vu la fatigue qu'ils doivent
faire pour porter le mort l'espace de plusieurs milles avant d'arri-
ver à l'église et au cimetière , et à travers des sentiers escarpés et
si étroits, qu'il n'y peut passer qu'un homme de front : ce qui les
oblige à lier le cercueil sur le brancard qu'ils portent ainsi sur
Cérémonies
de baptême,
Funérailles.
3qô Costume
leurs épaules- Le huitième jour après l'enterrement , ils vont de nou^
veau chez les parens du défunt , où on leur donne encore à manger*
Habillement. Ces montagnards ont les cheveux courts , nn chapeau rond et noir ,
et le cou nu. Autrefois ils laissaient croître leur barbe; mais a pré-
sent ils ne portent plus que des moustaches, et on les distingua
aisément à leur maigreur, qui est l'effet de la vie chétive qu'ils
mènent.
DES WIPAUZE8.
Habillement.
L
Vin et effets
qu'il produit,
Ce rjuil font
dans les tems
de sécheresse.
[es Wipauzes, ainsi appelés du nom de la Wipach ou ri-
vière froide qui baigne leur vallée, habitent un petit territoire fer=*
tile en vin , et borné au sud par l'Istrie , au nord et à Test par la
haute Carniole et à l'ouest par la terre ferme de Venise. Leur vétemenÊ
est le même que celui des habitans de la haute Carniole, excepté
qu'il est plus court, d'une étoffe ordinaire et de couleur brun foncé.
Les filles mettent pour la plupart leurs cheveux en tresses et vont
la tête nue. Les femmes mariées ont pour coiffure un bonnet de
toile blanche plié en carré, comme le portent d'autres femmes en
Italie, et elles attachent au côté gauche un bouquet de fleurs:
voyez le u.° i de la pîauehe 67. Avec le genre de vie frugal qu'ils
mènent, les Wipauzes ne peuvent pas prendre beaucoup de corps:
cela n'empêche pas cependant qu'ils ne deviennent assez robustes 3
sans doute à cause du vin dont il font leur boisson ordinaire. Mais
d'un autre côté cette même boisson leur devient pernicieuse lors-
qu'elle a pris un certain vice qu'ils appellent berfa : car alors elle
leur occasionne une fièvre lente, qui dégénérant bientôt en ma-
rasme les conduit en moins d'un mois au tombeau. On tente bien
daus les cotnmencemens de la maladie d'en arrêter les progrès par
l'usage de i'émétique, de l'antimoine et du soufre \ mais on ne
tarde point à s'apercevoir à certains symptômes qu'elle est sans
guérison.
Le pays étant 4pminé par des montagnes, qui sont presque toute
l'année couvertes de neige, la vigne n'y prospère point, et la meil-
leure récolte qu'on y fait consiste dans le peu de blé qui croit dans
quelques vallées. D'ailleurs on y a quelquefois des années de sé-
cheresse qui détruisent, toutes les plantations , et lorsque cela arrive
^
DES WlPABZES. 899
on a recours aux neuvaines et aux processions pour avoir des pluies.
Ces processions présentent un singulier spectacle. On y voit les jeu-
ces filles, les cheveux épars, et avec une couronne d'épines sur la
tête, marcher nu-pieds et long-tems sur un sol , où les voyageurs,
dans le mois de juillet , se sentent brûler les pieds avec des sou-
liers à double semelle. Au milieu des chants et des prières de ces
pieux chrétiens, on entend souvent des cris arrachés par l'excès
de la douleur, que i'expoir d'être exaucés d'un moment à l'autre
leur fait supporter avec courage (1).
Les Wipauzes sont généralement plus jaloux que le autres ha- Vengeanee
m - 1 , .. • « , pour cause
bitans de cetle contrée: ce qui vient sans doute du mélange de de jalousie.
leur sang avec le sang Italien, et de certaines habitudes qu'ils ont
empruntées de l'Italie. Lorsqu'un jeune homme prend une femme
dans un autre village , il conçoit aussitôt le soupçon qu'elle y
a quelqu'amour secret, et cherche à s'en assurer. Malheur à l'amant
qui vient à être découvert. Il est assailli par le mari accompagné
de ses amis, qui le rouent de coups 3 et'quelquefois le laissent mort
sur la place. Le moindre mal qui puisse lui arriver est d'être jeté
dans l'eau , d3où il se tire comme il peut , et ce genre de ven^
geance est appelé par eux le second baptême.
DES GOSTCHÈNES,
L
es Gostchènes, appelés aussi Hotshevariens , quoique l'éty- iu ne se
ai • i 1 i i , , . familiarisent
mologie même du premier nom semble les dénoter pour être des . point avec
descendans des Gotbs , sont néanmoins regardés par certaines per- peuptoî
sonnes, on ne sait trop sur quel fondement , comme étant d'origine
française. Il y a bien en effet dans leur dialecte quelques mots fran-
çais, mais en très-petit nombre, tandis qu'on y en trouve une quan-
tité j qui ont de la ressemblance avec des mots gothiques ou da-
nois. Leur dialecte a néanmoins conservé bien peu de chose de cette
langue } et c'est sous le rapport des mœurs qu'ils ont le moins per-
du: car on retrouve encore en eux la même difficulté à s'allier
(1) M.s Hacquet dit qu'ils pourraient conduire, des cavités des ro-
chers qui ne sont pas bien éloignés , quelques petits courans d'eau pour
arroser leurs jardins } dont plusieurs sont passablement grands.
^oo Costume
avec les autres peuples , et la même obstination à ne point vouloir
de Juifs parmi eux. Lorsque l'Empereur Joseph II, mu par le sen=
timent d'une tolérance philosophique, permit aux Israélites de s'é-
tablir dans les provinces intérieures de l'Autriche, sur la représen^
tation que lui firent les Gothschèues _, d'avoir anciennement acquis
le droit ou ïe privilège d'exciure cette nation de leur territoire^
il ne fut plus parlé de son admission chez eux. Ennemis de la pro-
fession des armes , ils embrassent assez généralement celle de mer-
cier s et n'en restent pas moins dans la misère: car, tandis que leur
famille s'arrête dans le pays à cultiver quelque morceau de terre, qui
ne lui rend qu'avec peine le deux pour un , ils ne font de leur côté
que de bien minces profits dans leur petit trafic. Us retirent peut-
être plus d'avantages de leurs ouvrages en bois , tels que vans, tamis,
écuelles et autres ustensiles de bois, dont il se fait une grande
exportation même par mer.
ohieu Ces merciers vont jusque dans la Moldavie et dans la Valachie ,
kur uajic et |es marcilane[ige3 gU'i[s y portent à dos de cheval sont des fruits
confits, des citrons, des oranges, des olives, des amandes, des dat-
tes, de l'huile d'olive, des liqueurs fortes comme du marasquin de
Zara , du rossoïis de Trieste et de la quincaillerie de la Carniole,
Leurs voyages durent le plus souvent un an , au bout duquel ils
s'en reviennent chez eux sans un sou , et cela parce qu'ils manquent
d'économie: car, d'après la maxime qu'ils se font de vouloir gagner
le cent pour cent , ils ne craignent pas de demauder le double ou
le triple de la valeur de leurs marchandises. Les femmes elles-mêmes
s'habituent à cette vie ambulante , et elles s'en vont avec leur Ion»*
fordeau sur le dos de pays en pays aux marchés et aux foires qui
s'y tiennent, comme on le voit au n.° a de la planche ci-dessus.
Outre les objets que nous venons d'indiquer,, ils trafiquent encore
de peaux de certains animaux dont nous allons parler.
Ces animaux sont âes espèces d'écureuils appelles rnyoxus
chasse muscardinus. Ils abondent dans les bois où ils ont attirés par 1er
des écureuils p •. j t*. • .. ,,
muscardini. tpait des hêtres qui y sont en quantité, comme ils changent de
poil en autonoe ils perdent un peu de leur agilité , on choisit
cette saison pour leur donner la chaise: ce qui se fait de plusieurs
manière?. Ou enfonce un long bâton dans les arbres creux , où ces
petits animaux se retirent dans le jour. Soit effroi du bruit, soit
effet de quelque coup dont ils sont atteints, ils poussent un cri qui
les trahit ; et alors on agite !e bâton avec encore plus de force,
DES GOSTGHÈNES. 401
pour les obliger à sortir de leur trou. De cette manière on. les
a tout vivans, mais il faut bien prendre garde à ses mains: car
ils ont les dents si aiguës , qu'ils peuvent percer un doigt de part
en part , ou causer par une morsure quelconque des douieurs cui-
santes. Il est une autre manière de les prendre, c'est avec une
espèce de filet fait de racine de bouleau , et auquel on donne
la forme d'un arc qu'on tend avec une ficelle sur un bâton , où
l'on met pour appât un fruit cru ou brûlé. L'animal vient pour
manger le fruit et ronge en même tems la ficelle, qui en se rom-
pant le serre par le cou. On dresse dans une nuit vingt ou trente
de ces pièges, et si l'on ne se hâte pas d'en retirer les animaux
pris, les fouines et les chouettes en font leur proie. Enfin une
troisième manière de les prendre, et qui parait la plus ingénieuse ,
c'est de chercher à connaître les trous où ils se retirent l'hi-
ver: cette retraite découverte , on creuse tout près de là un trou
assez profond pour pouvoir y placer un filet , et , à l'exception d'une
petite ouverture à peine suffisante pour y laisser passer l'animal,
tout le reste est couvert de terre. Ce filet ressemble à une trappe
avec des pointes aiguëa , et l'animal qui y est pris ne peut plus
en sortir»
Ces sortes d'écureuils sont si peureux, qu'au moindre bruit ils Croyance
. au sujet
prennent ia fuite. On dirait que les chauves-sauns le savent, car decesammaux
elles vont la nuit donner des coups de bec dans le tronc des ar-
bres , pour les en faire sortir et les attraper dans leur fuite. C'est
de cette chasse que leur font les chauves-sauris que tire son origine
le préjugé généralement répandu chez les Gostchènes, que leurs écu-
reuils sont sans cesse tourmentés par des esprits follets. Valvasor a
voulu en quelque manière faire croire cette fable, en représentant
un démon hideux qui maltraite ces pauvres animaux ; et il va mê-
me jusqu'à dire qu'on voit presque toujours à une de leurs oreilles
une lacération , qui atteste d'une manière irréfragable leurs démê-
lés avec le démon, tandis que les jeunes ne portent pas la moin-
dre trace de cette blessure. Ce qu'il y a de certain 3 c'est que
les habitaus tirent un parti avantageux de ces animaux, soit par
l'emploi qu'ils font de leur poil , dont les femmes doublent leurs vête-
mens d'hiver, soit par le goût qu'ils trouvent à leur viande et qui
la leur fait rechercher pour s'en nourrir dans la même saison.
Les Gostchènes ont dans leurs mariages un usage qui leur est Cérémonies
. «, i . , i - , , • du mariage.
particulier. L'époux, a la tète dune nombreuse suite a cheval , s eu
Europe. Vol. 1. P. 111. 5i
Maladies-
Calendrier
particulier.
^oa Costume
va à la maison de l'épouse , qui leur présente un vase plein de vin.
Après qu'ils l'ont vidé on le rompt , et aussitôt la femme quitte la
maison paternelle pour s'en aller avec eux à celle de l'époux et à
l'église. Aujourd'hui les vrais descendans des anciens Gotschènes sont en
très-petit nombre, et se trouvent réunis dans un seul district. Ainsi
que les autres habitans des Alpes Juliennes ils sont naturellement
sobres et économes: aussi n'ont-ils d'autres maladies que celles qui
sont occasionnées par les changemens subits de température qui ar-
rivent au printems et à l'autonne, et cela encore par le peu de
précaution qu'il prennent de se couvrir davantage à l'approche
de l'hiver , ou lorsqu'ils sortent de leurs chambres trop chaudes dans
cette saison; négligence qui est pour eux la cause de cathares et
de pleurésies fréquentes et le plus souvent mortelles.
Les Gostchènes ont aussi un calendrier tout particulier et qu'ils
appellent prateka ; il est composé comme le nôtre de douze mois , mais
d'une nomenclature différente. Ces mois se nomment, savoir; le premier ,
qui commence le ai mars , sushez , ou le mois de la sécheresse ; le second
mali-traoen, ou la lune de la petite verdure; le troisième vélicki-
traven, ou le mois de la grande verdure; le quatrième roshni-zvet ,
ou la fleur du blé; le cinquième mali-serpan ou lune de la faucille;
le sixième véliki-serpan , ou lune de la faux; le septième kimouz ,
ou lune boiteuse, parce que les jours se racourcissent ; le huitième
kosa-persk, ou la lune de la monte des chèvres, le neuvième lis-
tOQgnoï , ou lune de la chute des feuilles; le dixième gruden ou
la lune dévorante; le onzième prosenz, ou la lune du millet; et
le douzième svizham , ou la lune de la lumière. Ces mois se divi-
sent en trois périodes de dix jours ou décades. Les jours de fériés sont
indiqués dans ce calendrier par une pyramide noire, les jours de fête
par une pyramide blanche ou de couleur, et les dimauches par
une croix posée sur un demi cercle; et au dessus de ces signes sont
ligures les changemens de tems et les phases de la lune. Les Saints
y sont également représentés les uns sous une forme humaine , et
les autres sous certains emblèmes qui leur sont propres. Ainsi on
y trouve indiqués, S.1 Erasme par une broche à laquelle est attaché
un morceau de chair humaine; S.' Jean-Baptiste par un agneau; la
Pentecôte par une colombe ; S.1 Urbain par une grappe de raisin;
S.1 Marc par un lion ; Sainte Gertrude par deux lézards; S.c Nicolas
par trois clefs; Sainte Catherine par une roue; S.1 Gai par un chien
à la chaîne, et ainsi des autres Saints selon les signes symboliques
DESGOSTCHÈNES. ^C$
de leur vie ou «3e leur mort. Quand on trouve au dessous de l'image
d'un Saint la figure d'un chien , ou bien celle du soleil ou de la
lune, cette image est l'indication de la canicule ou d'une éclipse.
Un sablier marque la longueur des jours dans chaque mois: au des-
sous du signe particulier à chaque jour sont indiqués les quantiè-.
mes du mois en chiffres arabes , et plus bas les signes du zodiaque.
Le carnaval est figuré sous l'emblème d'un d'homme fou, ayant pour
coiffure un bonnet chargé de grelots: d'où l'on voit que l'écriture
est moins familière à ce peuple que les hiérogliphes.
DES LIBURNIENS.
L,
jes Liburniens , dont les Romains fesaient jadis tant de cas En quoi
. i • . • « - . ^ , , ,, leur sol abonde
pour le service militaire de terre et de mer, occupent une bande
de terre de quelques milles seulement de largeur, qui s'étend le
long de la mer, et qui est bornée à l'ouest par l'Adriatique, au sud
par l'Istrie , au nord par la Garniole méridionale, et à l'est par
la Dalmatie et la Croatie. Le mont Utzha ou Mont-Majeur leur
fournit des sources d'eau limpide: leurs forêts abondent en châtai-
gnes , et dans leurs jardins croissent les citroniers , les orangers ,
les amandiers , les figuiers et autres arbres semblables. Us vivent très-
frugalement , font usage le plus souvent de maïs au lieu de pain ,
ne mangent presque jamais de viande , et font leur nourriture
ordinaire de fruits et de vin; ils distillent néanmoins les baies du
genièvre d'Espagne ( Juniperus oxiledrus. X. ) dont ils font une li-
queur spiritueuse. Leurs maisons sont petites, sans foyer, bâties
en pierre et tenues avec propreté , et le toît en est composé de
grandies pierres. Ils font leur principale occupation de la pêche
du thon , espèce de poisson qui abonde dans ces parages : il est de
ces thons qui pèsent jusqu'à quatre ou cinq quintaux , mais il est
difficile d'en conserver la viande, surtout en été. Le pays produit
en outre de l'huile et du vin ; et l'excèdent de la consommation
de ces deux denrées , qui se transporte au dehors , donne seul un
revenu de quatre mille ducats par an.
Une particularité qu'il convient de remarquer dans les maria- Usage singulier
ges de ce peuple, c'est qu'après le banquet, la nouvelle mariée, "vSiïS, *
accompagnée de tons les convives, sort de la salle pour aller jeter
2jo4 Costume
par dessus le toit de la maison, une espèce de gâteau appelé kolard ?
qui est fait de pâte ordinaire : plus ce gâteau est lancé haut ,
plus est heureux le présage qu'on en tire pour le bonheur de3
époux ; et si le hazard veut qu'en tombant de l'autre côté de la
maison il ne se rompe pas , c'est une preuve indubitable que
l'épouse est vierge, et qu'elle sera une bonne ménagère. Dans un
pays comme celui-ci, où les maisons sont très-basses , et les gâteaux
durs comme des pierres, il arrivera sans doute à bien peu de
jeunes filles de donner lieu à de pareils doutes sur leur vertu.
Les deux garçons de noce sont obligés de faire cadeau de bas et
de souliers à l'épouse; mais elle ne les met qu'après avoir dansé , et
elle donne en retour des mouchoirs qui ne sont presque d'aucune va-
leur. Les Liburniens , ainsi que cela se pratiquait chez les anciens ,
font éclater leur douleur par de longs et profonds gémissemens dans
Funérailles, leurs futiérai fies .; mais le mort à peine enterré, ils noient leur
chagrin clans des brocs de vin. lis font ensuite tous leurs efforts pour
égayer la veuve, et c'eàt à qui d'entr'eux lui portera les meilleures
choses à manger, dans la crainte qu'elle ne veuille se laisser mourir
de faim. La même chose se fait à l'égard du mari lorsqu'il survit à
sa femme.
iiahiiiement. L'habillement de ce peuple varie dans chaque district , et en
général il ne diffère guères de celui des Français et des Italiens,
qui habitent les cétes de la Méditerranée. Les hommes, qui pour
la plupart sont marins, portent une large veste et de longs cale-
çons couleur de café foncé, avec un mouchoir dont ils se cei-
gnent la tête. On voit souvent les femmes portant sur leur tête un
petit berceau en forme de barque où dort leur enfant; elles po»
sent au besoin ce berceau à terre , et lui impriment un balance-
ment doux et facile sur les crochets auxquels il est suspendu. Voyez
aux n.cs 3 et 4 de ïa même planche les figures de l'un et de l'autre.
DES MORLAQUES.
d'où V^e peuple occupe la rive septentrionale de l'Adriatique et
une partie de la Dalmatie où se trouve Segna qui est sa ville prin-
cipale , et l'on prétend qu'il s'est enfui de l'Albanie pour se sous-
traire au joug des Turcs. Son origine remonte néanmoins à une
DES M 0 R L A Q U E S. 4°£
époque fort ancienne : car on sait positivement qu'en Tan 640 il en-
voya à l'Empereur Héraclius une députation pour lui demander d'être
réuni à l'empire d'orient. Quelques-un voudraient faire dériver l'éty-
mologie du nom Morlach , des mots esclavons mur et vlach , qui signi-
fient, le premier mer, et le second Italien, ce qui ferait Italien
maritime-, d'autres prétendent que le mot vlach signifie un homme
distingué et puissant , par la raison que les Morlaques n'ont aucune
affinité latine ni italienne; mais les critiques rejettent cette raison
d'après les analogies qu'ils remarquent entre certains mots morlaques
et latins, tels que salbun pour sabulum , plavo pour flavus, slap pour
lapsus, lip pour lippus , et autres. Les Morlaques sont d'une taille,
d'une figure et d'une vigueur qui les font distinguer; mais ils ont le
teint extrêmement brun , quoique pourtant il s'en trouve plusieurs , et
surtout des femmes qui ont les yeux célestes et des cheveux blonds:
ce qui semblerait indiquer qu'ils sont originaires du nord. Du reste
il se rapprochent beaucoup des peuples civilisés par les usages, à
l'exception de leurs montagnards, qui conservent encore une cer-
taine férocité et le goût du vol.
Ces derniers, lorsqu'ils sont pressés par le besoin , descendent Montagnards
1 * •■ ' Morlaques.
de leurs montagnes pour aller molester les Turcs , et même les
Chrétiens quand ils ne peuvent pas faire autrement : ils fournissent
pour la plupart leurs maisons du nécessaire par des friponneries
ouvertes, comme nous L'apprend M.r Fortis. Un pauvre homme se
trouvant au marché dans une ville voisine, avait mis à terre une
chaudière qu'il venait d'acheter; et tandis qu'il était à s'entretenir
avec une personne de sa connaissance, assis à côté de sa chau-
dière } un de ces montagnards s'en approche furtivement et se la
met sur la tète. L'entretien fini , l'homme ne voit plus sa chaudière
à coté de lui; il se retourne, et demande à celui qui l'avait sur
sa tête, s'il n'avait pas vu quelqu'un la lui emporter: je n'y ai
pas fait attention, lui répondit le montagnard; mais si vous l'aviez
tenue sur votre tète comme je le fais , personne assurément ne
vous l'aurait enlevée. C'est dans ces mêmes montagnes qu'habitent
ces hommes durs et féroces , appelés Haiduh 3 si redoutés des
voyageurs (1). Semblables aux loups par le genre de vie qu'ils mè-
(1) On a donné improprement aux montagnards sauvages de la Mor-
laquie le nom de Haiduh , qui ne convient qu'aux guides qu'on prend
en Hongrie pour traverser les montagnes^ et qui, pour la plupart, sont
des pâtres.
^o6 Costume
nent, ils errent sans cesse à travers d'affreux précipices, grimpent
sur les rochers les plus escarpés, pour y découvrir de loin quelque
proie , et font leur demeure dans les cavités de moutagnes dé-
sertes on dans des cavernes , dont ils ne s'éloignent que pour aller
à la recherche de quelques moutons ou autres animaux , qu'ils entraî-
nent dans leurs repaires pour les manger, et avec la peau desquels
il font leurs souliers. Souvent quatre d'entr'eux ont le courage
d'attaquer quinze ou vingt Turcs , qu'ils viennent à bout de vaincre
et de dévaliser. Ils respectent néanmoins les lieux habités, et n'osent
s'en approcher que quand ils manquent tout-à-fait de provisions ;
et encore ne s'adressent-ils qu'à quelques cabanes de bergers, d'où
ils enlèvent de force ce qu'on ne veut pas leur donner de gré.
ils sont Pour réprimer leurs brigandages il a été établi dans le pays
hospitaliers. unQ raiiice ^he <jes pandours. Lorsqu'on en prend quelqu'un, au
lieu de le garotter , on ne fait que lui couper la ceinture de ses
larges caleçons , qui tombant alors sur se3 talons suffisent pour l'em-
pêcher de fuir. Fortis dit encore que, malgré leur état à demi-
sauvage , on n'en a rien à craindre quand on se trouve en voyage
avec eux: ce qui leur a fait donner par quelques-uns le nom d'i/ai-
duk. Un étranger qui veut voir leur pays peut le parcourir en toute
sûreté avec uu guide, et partout il trouve hospitalité. Le vol et
l'assassinat sont presqu'inconnus parmi les habitans des côtes ; mais
vindicatifs, ja passion de la vengeance est si ardente parmi eux , qu'il y est pas-
sé eu proverbe : que quiconque ne se venge pas ne se purifie point j
et, comme chez les Gircassiens du Caucase, les descendans d'un
homme assassiné conservent ses vêtemens ensanglantés , jusqu'à ce
qu'ils aient tiré une pleine satisfaction de cet attentat , ou bien
jusqu'à ce que les membres de la famille de l'assassin soient allés , la
corde au cou, leur demander pardon; maison voit bien peu d'exem-
ples d'une semblable humiliation.
Sobriété. Les Morlaques ont d'autres qualités personnelles encore plus
vïrjfîaie, estimables : c'est une grande tempérance dans la boisson et une
extrême continence. Les filles mêmes, malgré la liberté qu'elles
ont de s'entrenir avec les hommes, ne laissent pas de conserver leur
vertu sans tache. On verra 3 au sortir de l'église, les filles et les
femmes mariées recevoir quelquefois les embrassemens de3 jeunes gens
et des hommes qu'elles rencontrent, mais tout se borne à ces té-
moignages d'amitié. II existe chez ce peuple un usage qui ne con-
tribue pas peu à rendre les filles très-réservées, c'est celui de pri-
DES MORLAQUES. 4°7
ver du droit de porter la toge virginale celle qui aurait cessé
d'être vertueuse. Cette toge est un bonnet rouge, auquel est souvent
attaché un long voile; et c'est ordinairement le curé qui ôte cette
enseigne virginale. Après que la coupable en a été dépouillée 3 un
de ses parens lui coupe les cheveux , et dans cet état de honte elle
est obligée d'abandonner le pays. Les Morlaques se distinguent en-
core par leur constance dans l'amitié. Lorsque deux personnes dn
même sexe se sont liées par ce sentiment, elles se donnent mu-
tuellement le nom de pobratimi ou posestrina , qui signifie demi-
frère , ou demi-sœur , et cette amitié est désormais à toute épreuve.
Il se montrent hospitaliers envers tous les étrangers ; mais on
ne sait pas pourquoi ils ont si peu de confiance dans la foi des Ita-
liens : car il est passé chez eux en proverbe, pour exprimer qu'ils
ne se fient pas à la parole de quelqu'un : passio-viro , lanzmanzka-
viro , foi de chien , foi d'Italien. Autant ils sont défians envers les
Italiens leurs voisins, autant ils sont faciles à se laisser tromper
par quiconque veut se jouer de leur crédulité, Au lieu de les dé-
sabuser de certains préjugés et de certaines superstitions, les prêtres
semblent au contraire faire tous leurs efforts pour les entretenir dans
leur ignorance , en leur vendant des amulettes de toutes sortes, ainsi
que des préservatifs contre les sortilèges. Les médecins , non moins
attentifs à leurs intérêts, en font autant de leur côté.
Les Morlaques construisent leurs habitations dans le genre de
celles des Liburniens 3 mais ils ne les tiennent pas avec la même
propreté: car les murs en sont noircis à l'intérieur par la fumée
des flambeaux de sapin ou autres bois résineux dont ils font usage
pour les éclairer. Sur les bords de la mer , les maisons , appelées kucha^
sont bâties en pierre, et sur les montagnes ce sont de misérable
cabanes divisées en deux parties , dont une pour le bétail , et l'au-
tre pour les gens. Dans les cantons où il y a des vignes , les cel-
liers sont creusés dans le roc , et comprennent deux ou trois cham-
bres avec une écurie. Ainsi que les maisons les églises sont pauvres
et mal entretenues, et les prêtres les plus riches sont ceux qui s'en-
tendent le mieux en exorcismes. L'industrie n'a encore fait que peu
de progrès dans ce pays: car sur les montagnes il n'y a que des
pâtres, et dans le? plaines, l'agriculture, qui ne reçoit aucun en-
couragement, ne donne que du seigle et de l'avoine. La principale
ressource de ce peuple consiste dans ses moutons et dans ses chèvres,
qui font leur nourriture de plantes sèches et aromatiques } et dont
Hospitalité
cl défiance
envers
les Italiens.
Quelles sont
leurs maisons.
^g8 Costume
la viande pour cette raison est très- recherchée. Dans les endroits
où il y a des bois on fait des planches et autres matériaux propres
à la construction des barques, et on les envoie dans les villes ma-
ritimes. La partie la plus basse de cette contrée qui s'étend vers
la mer fournit du maïs et autres grains; néanmoins la culture de
la vigne et la pêche forment la principale occupation des habitans.
Comment La pêche du thou se fait d'une manière qui , par sa singula-
sc fdu ' thoPrf.°hc rité 3 mérite d'être rapportée. On plante dans la mer à peu de
distance du rivage quelques échelles d'onze pieds et plus encore
de longueur , et qui s'élèvent obliquement au dessus de la surface
de l'eau. Un homme monté sur une de ces échelles lance à "tous les
thons qu'il voit de grosses pierres qu'il a portées à cet effet dans un
sac , afin de les faire fuir vers le lieu où sont tendus les filets.
Cette pêche est avantageuse, mais elle n'est pas sans danger pour
les pêcheurs, qui , lorsque quelqu'une de ces échelles vient à se
rompre, tombent dans l'eau, et courent risque, malgré leur habi-
leté à nager , de se faire beaucoup de mal contre les roches cachés
sous l'eau. Voyez au n.° 5 de la même planche un Morlaque , et
un autre sur l'échelle.
Comment Les cérémonies qui accompagnent le mariage dans la Morla-
Zes mariages . , > i a ' ii . • s»
ni conclus, qme sont a peu près les mêmes que dans les pays voisins. Cepen-
dant 3 l'usage y est que les filles doivent s'y marier par rang d'âge
en commençant par l'aînée , à moins qu'elle n'ait des défauts qui
s'y opposent. Ces mariages sont négociés par les anciens des famil-
les intéressées, aux résolutions desquels les filles sont obligées de
se soumettre. Autrefois ces négociations occasionnaient souvent parmi
les Morlaques des querelles semblables à celle qui eut lieu entre
les Centaures et les Lapithes aux noces de Pirithoùs. S'il se trou-
vait plusieurs prétendans à la main de la jeune personne , on leur
proposait un défi à des jeux d'adresse, d'esprit et autres , qui souvent
se terminaient par des scènes sérieuses. On lit dans un ancien poè-
me illyrique un fait arrivé au mariage d'un Vaivode appelé ïanco de
Sebigné, d'après lequel on peut se former une juste idée de ces sortes de
défis. Iauco avait demandé en mariage lagna de Temiswar. Les frères
de la jeune fille , après l'avoir enivré , lui proposèrent un jeu d'adresse
dont le résultat pour lui était, s'il gagnait, d'obtenir la main de
leur sœur, et s'il perdait , d'être mis à mort. Ils plantèrent en terre
une lance ayant une pomme sur la pointe; puis ils lui dirent avec
un sourire malin: voilà le bat, si tu nés pas capable de percer cette
ionl
DES MORLAQUES. 4°9
pomme avec la flèche , ta tête portera la peine de ta témérité. Ianco
ayant réussi dans le défi, on lui proposa encore deux autres épreu-
ves; l'une de franchir d'un saut neuf chavaux de front, et l'autre
de reconnaître parmi neuf filles toutes voilées celle qu'il désirait
avoir pour épouse. II était permis au prétendant de se faire sup-
pléer dans ces épreuves par qui bon lui semblerait , et Zaculo neveu
d'ïnaco s'étant présenté pour son oncle, il sauta d'abord pardessus
les neuf chevaux; puis quand il se trouva devant les jeunes filles , il
étendit son manteau à terre, et jeta dessus une poignée d'anneaux
d'or en disant d'une voix terrible: Belle vierge? qui es promise à
Tanco , viens prendre ces anneaux; mais si une autre ose porter la
main dessus, je proteste que d'un seul coup de cimetèreje lui tran-
cherai la tête et le bras. Une déclaration aussi inattendue décon-
certa les huit jeunes filles, et la neuvième qui prit les anneaux se
décela ainsi d'elle-même pour celle qui était promise. On prétend
qu'il existe certains bas-reliefs , où l'on aperçoit encore des traces
de semblables usages.
Les Morlaques sont dans l'usage, ainsi que cela se pratiquait Usage
l t d - i » « »»■» ,•!•*.; de présenter
chez les Komains, de présenter a l épouse , après la bénédiction un panier
• i • i i • i *i ■ • i . » " l'épouse.
nuptiale, un panier ou espèce de crible rempli de noix ou d aman-
des , qu'elle distribue aux amis, appelés svati, qui ont accompagné son
époux, et elle jette le reste aux assistans, en signe du superflu qui
doit régner dans sa maison. Le premier jour, le mari mange avec les
svati et starisvati , et l'épouse à une table séparée avec les diveri
et les stachez , qui sont de jeunes garçons et de jeunes filles char-
gés du soin de la servir: te repas commence par le dessert et se
termine par le potage. Les femmes y sont rarement invitées, et
quand cela arrive , elles se mettent à une table particulière. Le
service se compose de viandes de chevreau, d'agneau, de volaille,
et quelquefois dé gibier: rarement on y voit du veau , encore n'est-
ce que chez les gens qui se sont le plus rapprochés des usages étran-
gers. Ces festins, appelés sdravizze , durent plusieurs jours, et le
matin lous les convives se lavent dans un bassin 3 où ils laissent tom-
ber quelque pièce de monnaie pour l'épouse, qui n'ayant pour toute
dot que ses vêtemens et une vache , non seulemeut accepte les dons
volontaires des convives, mais va même jusqu'à leur prendre leur
bonnet et leur couteau pour les leur revendre ensuite à prix d'ar-
gent. Le banquet fini on se met à danser et à chanter des chan-
sons, qui toutes font allusion, aux divinités payennes.
Europe. Vol. I. P. III. 5a
Le kuum ,
se que c'est,
Compliment
au. gendre^
Comment
les femmes
sont traitées.
AccouchcmenS)
éducation.
des enfansi
4 1 o Costume
L'heure d'aller se reposer étant arrivée , le kuum accompagne
l'épouse dans l'écurie, qui est ordinairement la chambre nuptiale;
il en renvoie les personnes qui l'ont servie à table , et demeure seul
avec elle jusqu'à ce qu'elle n'ait plus que la chemise , puis il la met
au lit, et dit adieu aux époux. Au sortir de l'écurie, \q même kuum
ou un des sçtati tire à côté de la porte un coup de pistolet , auquel
les autres répondent par une décharge générale de leurs armes. Le
kuum s'acquiert par tous ces soins Le titre pour ainsi dire de par-
rain , et un droit perpétuel à la considération de l'épouse.
Mais une chose encore plus étrange que tout cela, ce sont les
compliments peu flatteurs que font le père et la mère à leur fille lors-
qu'ils la remettent an mari: tu te fais tort, disent-ils à ce dernier ,
de prendre ce mauvais sujet ; mais si tu veux absolument l'en charger ,
sache qu'elle n'est' bonne à rien , quelle est entêtée, capricieuse etc.
La réponse du mari n'est pas pins gracieuse: car se tournant vers
la femme il lai dit: eh bien! si tel est votre caractère , je saurai
vous mettre à la raison, et je commencerai par vous faire sentir
la force de mon bras : menace qui , bien souvent 3 est suivie du
fait. Dans toute l'Illyrie, comme chez les Russes, les femmes sem-
blent regarder comme un témoignage d'amour [es coups que leur
donne leur mari, et elles aiment mieux en être battues que négligées.
Elles ne sont guères mieux traitées non plus par la suite,
car les hommes les tiennent pour ainsi dire comme des bêtes de
somme , et leur laissent tous les travaux et tous les soins du mé-
nage. Après quelques années de mariage, un Morlaque qui veut
se donner les airs d'un homme galant, n'admet plus sa femme à
l'honneur de partager son lit ; il affiche même une sorte de honte
à l'avoir pour compagne, et l'oblige à coucher sur une table. M.r
Fortis dit. même, que toutes les fois que les hommes ont à nommer
leurs femmes en présence de quelque personne de marque , ils fout
usage de ces expressions usitées parmi nous quand on parle de cho-
ses dégoûtantes, sauf votre respect; les plus modérés se contentent
de dire: da prostite , rnoya xena , ma femme, pardon de Vexpres-
sion. Oii n'a pas plus d'égards pour elles quand elles accouchent;
elles se retirent pour cela dans quelqu'endroit écarté, par exemple
dans une écurie, et heureuse est celle qui y reçoit l'assistance de
quelque voisine. Il est vrai qu'elles accouchent fort heureusement,
souvent même dans les champs et sans le secours de personne ; elles
vont laver aussitôt l'enfant dans l'eau du ruisseau le plus voisin , et
DES MORLAQU ES. J^ll
le lendemain elles reprennent leurs occupations ordinaires, comme
si elles n'avaient rien eu. Au bout de trois ou quatre mois, leurs
enfans,, enveloppés jusque là dans des haillons, sont déjà en état
de se traîner sur leurs genoux. Les mères les allaitent jusqu'à une
nouvelle grossesse, et par conséquent durant quelque fois deux ou
trois ans; ils sont sains et robustes, et n'ont d'autre vêtement,
môme dans les hivers les plus rigoureux , qu'une simple chemise
jusqu'à l'âge de quatorze ou quinze ans 3 où l'on commence seule-
ment à leur mettre des caleçons, pour n'être pas sujets plutôt à
la taxe que leur font payer les Turcs.
Les Morlaques élèvent leurs enfans avec beaucoup de rigi- Fie des jeunes
dite, et les accoutument de bonne heure à faire de longs voya-
ges, à supporter les privations et les intempéries des saisons. Dès
leur bas-âge ils gardent les troupeaux et les conduisent aux pâ-
turages sur les montagnes et dans les bois , et dans le même tems
ils s'amusent à sculpter avec un couteau des morceaux de bois,
dont ils forment des figures d'animaux, comme le font les pâtres
de la Suisse et de la Souabe. Ces ouvrages leur sout achetés par
des revendeurs qui les portent jusqu'à Paris, où ils les donnent
à bon marché. Us font aussi des coupes et des fifres , qu'ils
enjolivent d'ornemens d'un travail particulier. Cette classe d'hom-
me fournit d'excellens soldats, surtout pour les rondes et les em-
buscades. On ne peut pas dire que les montagnards même de
la Morlaqnie manquent d'intelligence, surtout à en juger par ie
moyen qu'ils emploient pour détrousser les passans. A cet effet ils
posent sur un buisson leur bonnet rouge, auquel ils adaptent un mor-
ceau d'étoffe rayée , de manière à lui donner la forme d'un manteau
porté par un homme qui est en embuscade: à la première vue le
voyageur prend cette espèce de fantôme pour un Mor laque , il change
de direction , et tombe sans s'en douter dans ie piège qui lui est
préparé.
Les Morlaques font leur nourriture journalière de laitage. Dans J?e ?"0!'
-* J ° lis vivent.
les grandes chaleurs ils font leur boisson de lait aigri avec du vi-
naigre , et le fromage frit au beurre est un mets qu'ils préfèrent à
tout autre. Leur pain est une espèce de gâteau appelé po^aocie ,
qui est fait de millet, d'orze , de maïs, de sorgo et de froment
pour quiconque peut en avoir, et est cuit sous la cendre. Ils mangent
en outre des racines et des herbages, et surtout une espèce de sal-
craut , et sont passionnés pour les mets rôtis, et plus encore pour
41a Costume
l'ail et pour les oignons, dont l'odeur les fait reconnaître de loin.
On croit néanmoins que l'usage continuel qu'ils font de ces plantes ,
corrige en partie la mauvaise qualité des eaux , que, dans plusieurs
cantons, ils sont obligés de recueillir dans des réservoirs pour la
boire en été ; et même qu'il contribue à l'entretien de leurs for-
ces et de leur santé, vu. le bon nombre de vieillards frais et dispos
qu'on trouve parmi eux. A la grande consommation qu'ils font de ces
deux plantes, on croirait qu'ils en ont naturalisé chez eux la cul-
ture ; mais non : ils n'en continuent pas moins à en tirer tous les
ans une quantité des duchés de Rimini et d'Ancône pour plusieurs
Jh vivent milliers de ducat?. Il n'est pas aisé de savoir l'âae de leurs vieillards,
soit parce qu'il n'y a pas de registres de naissance, soit parce que
ces mêmes vieillards, quand ils sont arrivés à un certain âge , mettent
une espèce de gloire à se donner quelques dixaines d'années de
plus > ensorte que ceux d'entr'eux qui se disent avoir cent ans, n'en
auront peut-être pas plus de quatre-vingt. Si cependant il était per-
mis de prêter foi au rapport d'Alexandre Coroelio cité par Piine ,
au dire duquel certain Dando lllyrien avait vécu cinq cents ans,
on aurait quelque raison de croire que les Morlaques habitant le
même pays, puissent arriver réellement à un âge, "qui serait un
prodige dans d'autres contrées.
Quelles sont Les Morlaques sont d'une cornplexion robuste , qui fait que
eurlelnpius ie$ «a plupart de leurs maladies proviennent d'inflammations occasion-
nées par les mouvemens vîoleus qu'ils font dans leurs danses. Lors-
qu'ils tombent malades, ils ne donnent pas beaucoup d'embarras
au médecin, étant presque tous dans l'usage de se traiter eux-
mêmes. Pour remède ils prennent d'abord , selon la gravité du mal ,
une forte dose d'eau de vie, .où ils ont mis infuser une bonne prise
de poivre ou de poudre à tirer; ensuite ils tâchent de provoquer
la transpiration le plus qu'ils peuvent, en se chargeant de vêtemens
en hiver, ei l'été en se couchant sur le dos à l'ardeur du soleil,
i ràïtent les obstructions en appliquant sur le ventre du malade
une large pierre très-chaude , et Les rhumatismes par le moyen d'une
autre pierre rougie au feu, et enveloppée dans un linge mouillé.
lis prennent du vinaigre pour recouvrer l'appétit après une longue
fièvre , et pansent les blessures et les contusions avec une espèce
d'ocre rougeâtre. Ils font usage du sucre pour tons les maux 3 et
ils en mettent même des morceaux dans la bouche des mourans ,
pour adoucir, disent-ils, l'amertume de6 derniers jours de leur vie.
ordinaire
DEsMORLAQUES ^ I 3
Lorsqu'un Morlaque est mort, ses héritiers appellent, selon Funérailles
leur condition, un certain nombre de pleureurs, qui, avec les gens
de sa famille , s'épuisent à pousser des cris lamentables. Un voya-
geur Allemand voyant pour la première fois un spectacle semblable,
dont pourtant l'usage est désormais partout aboli, iî s'empressa de
demander quel était le défunt dont la mort fesait verser tant de
larmes: à quoi un de ces pleureurs lui répondit en sanglotant , qu'il
pouvait bien s'imaginer que c'était un homme riche, puisque se3
héritiers ne regardaient point à la dépense. Il est encore pins sin-
gulier de voir les amis du mort s'approcher de lui; et, parmi les
divers» propos qu'ils lui adressent d'un air sérieux, le charger de
commissions pour l'autre monde. Au moment de donner au cadavre
Î3 sépulture , on l'enveloppe dans un drap, puis on le porte à l'é-
glise. Les gens composant le convoi reviennent ensuite avec le curé
à la maison où ils répètent les prières, qui sont suivies d'un ban-
quet, à la fin duquel la plupart des convives ne se connaissent plus '
entr'eux. En signe de deuil les hommes laissent croître leur barbe ,
et portent un bonnet de couleur céleste ou violette ; les femmes se
ceignent la tête d'un mouchoir teint en bleu céleste ou en noir , et
cachent de même sous des morceaux d'étoffe noire le peu qu'il y
a de rouge dans leur habillement.- Tous les jours de fête , et pendant
un an après le décès du défunt, les femmes de sa famille vont
pleurer de nouveau et répandre sur sa fosse des fleurs et des herbes
aromatiques; et s'il leur arrive de manquer une fois à ce devoir,
elles lui en font leurs excuses ia fois suivante, et lui disent pour
quoi elles y ont manqué, ensuite eiles lui demandent des nouvelles
de l'autre monde , et toujours d'un ton plaintif.
Les M'orlaques ne s'habillent pas tous de la même manière : HaUikmtnt.
ce qui est cause des différences qu'on remarque dans les relations qu'en
ont données quelques écrivains. Néanmoins, ils portent constamment et
en généra! an grand bonnet à poil appelé kplpack , l'habit et les cale-
çons blancs avec les revers bleu céleste , et ils ont les cheveux épars
sur la nuque. Ils se ceiguent avec une ceinture de cuir, d'où pend
un couteau et la bourse à tabac , et ils ont pour chaussure des espèces
de guêtres en laine blanche bordées par ie haut , et qui se croisent
sur le devant de la jambe. Les hommes mariés, ou, ce qui est
la même chose, qui n'appartiennent plus à la milice, ne se mon-
trent cependant jamais en public qu'en uniforme , c'est-à-dire avec
une longue écharpe garnie de franges , qu'ils s'arrangent avec élé-
4T~4 Costume
gance sur l'épaule gauche, et dont ils peuvent au besoin se couvrir
entièrement. Le n.° 6 de la planche ci-dessus représente un Morlaque
dans ce costume. Les femmes s'enveloppent ia tête d'un mouchoir
blanc, dont elles laissent retomber par derrière deux bouts, auxquels
elles attachent des rubans de couleur bleu céleste et rouge. Dans les
villes elles portent le pasolat , qui est un morceau d'étoffe blanche
à fleurs et avec des broderies en or ou en argent, comme on le
voit au n.° 7 de la même planche. Les filles ont un petit bonnet
rouge, qu'elles cherchent à décorer de pièces de monnaie et de
coquilles, surtout de celles appelées porcelaines. Les paysanes sont
extrêmement laborieuses 3 car on les voit, même en voyage, un
fardeau sur la tête et un enfant derrière le dos, filer continuel-
lement, pour gagner le tems , ou pour se distraire de l'ennui de
la route. Le o.° 1 de la planche 68 présente le portrait d'une de
ces femmes.
Useraient Parmi les Morlaques, les uns sont catholiques, et les autres
aux fantômes . *■
et a u magie, suivent le rite grec, mais ils croient tous également aux fantômes
et aux prestiges de la magie. Ils sont de même persuadés qu'il se
trouve parmi eux des vakodlak ou vampires, qui sucent le sang des
enfans; et lorsqu'un individu jugé tel vient à mourir, la première
chose qu'ils font est de lui couper les jarrets, et de le piquer par
tout le corps pour l'empêcher de revenir à la vie. Une chose qui
ne contribue pas peu à les entretenir dans ce préjugé , c'est l'espèce
de manie dont semblent saisis certains individus, qui, au moment
de mourir, assurent de se sentir devenir vakodlak, et prient par
conséquent leurs parens de les traiter comme tels. A la vue d'un
objet pris pour un spectre ou pour un esprit follet , l'Haidnk le
plus intrépide s'enfuit à toutes jambes, sans êlre retenu par la
crainte de passer pour lâche. Les femmes sont encore bien plus
imbues qne les hommes de ces idées absurdes; et, entr'autres pué-
rilités, elles croient que leurs sorcières ont le pouvoir de faire per-
dre le lait aux vaches de leurs voisins pour le donner aux leurs
et d'arracher le cœur aux jeunes gens, sans que pour cela ils cessent
de vivre. M.r Fortis dit à ce sujet avoir entendu de la bouche d'un
moine du pays le récit du fait suivant, qu'il jurait lui être arrivé
à îui-mê ,uè. Il était couché dans uoe chambre avec un jeune Mor-
laque , et il n'avait pas encore fermé l'œil lorsqu'il vit entrer deux
magiciennes, qui ayant ouvert le corps du jeune homme, lui arra-
chèrent le cœur pour le faire rôtir et le manger. Le jeune homme
Ministre
du cuUe
DES Mo R LAQUE S. ^ ' 5
s'éveille et s'aperçoit de n'avoir plus de cœur : l'enchantement cesse
immédiatement, et les magiciennes disparaissent laissant sur le bra-
sier le cœur à demi rôti. Le moine qui était resté jusqu'alors muet
d'épouvante, saute de son lit, court au feu d'où il retire le cœur ,
et le fait avaler au jeune homme , qui le sent aussitôt retourner à sa
place. Que doit-on penser du peuple, si ceux qui devraient l'ins-
trnire peuvent débiter sérieusement de pareilles sottises? Les femmes
croient qu'il y a des magiciennes dites ujestize , qui ne se plaident
qu'à faire du mal, et que les autres, appelées bahornize ou magi-
ciennes bienfesantes s sont occupées à détruire les etichantemens des
premières.
Les ministres du culte catholique et ceux du rite grec se sont
juré une haine mortelle , et c'est à celui d'entre eux qui inven- ^«^,
tera et débitera les choses les plus infamantes contre ses antago-
nistes. Il arrive assez souvent que les confesseurs imposent à leurs
pénitens des peines publiques et corporelles, comme quelques dou-
zaines de coups de bâton, qu'ils n'ont pas de difficulté d'adminis-
trer eux-mêmes. M.r Fortis dit avoir vu un prêtre accroupi sur la
place devant l'église, entouré de femmes à genoux dont il écoutait
successivement la confession. Les Morlaques des deux cultes ont une
vénération profonde pour leurs prêtres; mais leurs églises sont fort
pauvres, surtout celles des Grecs. Ils ont une confiance aveugle dans
les amulettes, que leur vendent les ministres sacrés; ils les cousent
à leur bonnet, et les attachent même aux cornes de leurs bestiaux.
Ces amulettes, qu'ils appellent zapis , sont de petits billets sur les-
quels est écrit le nom de quelque Saint , et il suffit qu'il soit ar-
rivé par hazard quelque chose d'heureux à quelqu'un de ceux qui
en portent, pour qu'on crie de suite au miracle. Enfin il n'est pas
même jusqu'aux Turcs qui ne désirent s'en procurer , tant est gé-
nérale la confiance qu'on y attache. Les Morlaques attribuent en-
core une vertu surnaturelle à certaines monnaies du bas-empire,
et du moyeu âge frappées à Venise, qu'ils confondent avec lys
médailles de Sainte Hélène. Ils font également beaucoup de cas des
pièces de monnaie Hongroises appelées pelisse, à cause de l'imagé
de la Vierge dont elles portent l'empreinte. Le culte qu'ils rendent „,vfX^;0„
à cette image, partout où elle est représentée, est d'un exemple si pour ia VieT^s-
général, que les Turcs mêmes font célébrer des messes et envoient
de riches présens à celles qui passent pour être plus miraculeuses,
malgré le précepte du courann qui proscrit tout culte ayant pour
4 J 6 Co'SïO M E
objet une image quelconque. D'un autre côté on n'est pas peu sur-
pris de voir, qu'avec autant de vénération pour la mère , les Morla-
ques aient si peu d'égards pour la divinité du fris : car si l'on en-
tend quelqu'un d'eux faire le salut huaglian Issus , gloire à Jésus,
d'autres, et en bien plus grand nombre, le font en disant , huaglian
Bog , gloire à Dieu.
DES CROATES.
Leur caractère. J jes Horvates ou Croates 3 connus des Grecs et des Romains
sous le nom de Chrobates , habitent la haute Illyrie qui diffère de la
basse ou petite Illyrie habitée par les Morlaqnes dont ils descendent.
Du nord à l'est le pays est plutôt uni, mais vers le sud il est mon-
tagneux : ce qui est cause d'une telle différence dans le caractère
des habitans, qu'on ne trouve presque pas de ressemblance entre
les Croates du Bannat et ceux du Généralat ou des montagnes. Néan-
moins, ils sont tous d'un assez bon naturel et portés à rendre ser-
vice \ mais on leur saurait encore plus de gré de ces bonnes qua-
lités, s'ils ne traitaient pas en étrangers ceux mêmes de leurs
compatriotes qui ne sont pas de la même tribu qu'eux, et en en-
nemis tous les autres peuples. Autant ils se montrent humbles et
soumis envers ceux qui ont l'autorité sur eux , autant ils sont hau-
tains et impertiueus envers ceux dont-ils n'ont rien à craindre. Il
ne faut pas s'attendre à trouver des richesses dans ce pays , où file
sol est presqu'entièreraent stérile, et, où Ton n'a aucun autre moyen
d'en amasser. La religion chrétienne y a été embrassée dès les
tems de l'Empereur Héraclius 9 et y a été constamment professée
jusqu'à présent; et l'on y a beaucoup de respect pour ses ministres.
M.r Hacquet rapporte à ce sujet, qu'à sa sortie du brigantiti armé de
douze pièces de canon sur lequel il avait abordé dans cette contrée
les habitans, qui étaient accourus en fouie au rivage, le prirent avec
son habillement brun à l'usage des marins de la Carniole, pour un
ecclésiastique en habit de pèlerin, et le plièrent à genoux de leur
donner sa bénédiction.
nègie dan, La profession des armes, à laquelle les Croates é'adonnent plus
i» famille;. ^^ aucune autre , est cause qu'il ne règne pas autant de supersti-
tion parmi eux, et que la dévotion dans les images miraculeuses et
des Croates. 41?
les pèlerinages n'y sont pas aussi fréquens. Une particularité remar-
quable qui les distingue, et qui offre une image touchante des mœurs
patriarchales 3 c'est la réunion de cinq à six familles qui vivent
ensemble et en paix dans la même habitation. Le plus âgé de cette
petite société s'appelle gospodar , et en est le chef: c'est lui qui
distribue le travail, et tout le monde lui obéit. Sa femme, ou, à
son défaut la plus âgée, a la surveillance des enfans , dont les mères
se conforment aux disposition prescrites à leurs égard par la gospodina
on staramaiko , c'est-à-dire l'ancienne de la famille. Les filles les plus
jeunes font les ouvrages les plus grossiers du ménage , et les jeunes gens
seuls travaillent aux champs. M.r Hacquet rapporte encore, que se
trouvant un jour à table dans une de ces maisons, il offrait à boire
aux jeunes filles, et qu'elles le refusaient; mais qu'il n'en était pas
de même de la staramaiko et des autres femmes âgées* Il observa en
outre que ces femmes vivaient entre elles dans uue intelligence par-
faite, et que durant les heures qu'elles passent rassemblées an nom-
bre de trois ou quatre autour du même foyer, on n'entend jamais
la moindre altercation. Les enfans sont également accoutumés à
une telle docilité, qu'à moins de quelque circonstance extraordi-
naire , ils ne se permettent pas même de choisir une épouse sans
consulter auparavant leurs parens.
C'est ordinairement dans les danses, qui ont lieu après l'of- Usages dans
fice divin près des églises, que se forment les liaisons d'amour les manases-
entre les jeunes gens, et les mariages se concluent le plus souvent
le jour de Sainte Catherine. Huit jours avant leur célébration , deux
zazivachi ou amis de l'époux vont, achevai, faire les invitations à
ceux qui doivent y assister; et îe jour qui précède , les principaux
invités, szvati , vont avec l'époux à la maison de l'épouse, où 3 après
s'être annoncés par des coups de fusil et de pistolet , ils prennent
avec les jeuues filles les arrangemens convenables pour la prépara-
tion du chapeau ou de la couronne nuptiale. Le lendemain, les
szvati se rassemblent à cheval à la demeure de l'époux, et se ren-
dent ensuite à celle de l'épouse précédés du zastaçiiik ou porte-ban-
nière. Si le voyage est un peu long , ils s'arrêtent de tems en tems
pour prendre quelque rafraîchissement ; et , à la distance de quel-
ques heures seulement, un des cavaliers prend les devants pour por-
ter à l'épouse le marama , qui est un mouchoir de toile blanche. Ce
mouchoir est ensuite rendu au cavalier , qui le remporte et le partage
avec ses compagnons, après quoi ils se remettent à manger, rangés
Europe. Foi. I. P. III- 53
^i8 Costume
en, cercle, au bruit ries décharges de leurs armes à feu. Lorsqu'ils
sont tous arrivés à l'habitation de l'épouse , ses compagnes enfilent
d'abord au bout de la lance, à laquelle est attachée la bannièr©
du zastavink , une pomme avec une guirlande de fleurs. Les deux
époux s'agenouillent ensuite et reçoivent la bénédiction des parens ,
puis on se rend en ordre à l'église, à la porte de laquelle deux
des cavaliers restent pour garder la bannière et les chevaux de leurs
compagnons, qui ont suivi les époux à l'autel. De l'église on va à la
maison où doit se faire la noce: l'épouse est la dernière à descen-
dre de cheval : c'est à elle cependant qu'appartient le droit d'ai-
der à son beau-père à mettre aussi pied à terre, ensuite elle l'em-
brasse ainsi que tous les parens. Dans cette circonstance elle pro-
cure encore aux enfans l'amusement de lui voir jeter des noix et
des figues sous le toit de la maison. Au repas, qui vient ensuite,
succède la danse, qui était autrefois accompagnée de la scène comi-
que du sabre, dont Valvasor a donné îa description, ou de celle de
la lance; mais aujoud'hui on a renoncé à ces jeux , à cause desévè-
nemens fâcheux et quelquefois satiglaus qui s'ensuivaient.. A minuit
la kumi conduit les- époux au lit: l'épouse se met à genoux devant,
îa pronuba pendant que les autres femmes lui ôtent sa guirlande 9
après quai elles sortent toutes de la chambre. Le lendemain matin
l'épouse doit être la première à se lever pour faire les chambres
et préparer la table; puis elle va, accompagnée du szvati et du
porte-bannière, chercher de l'eau fraîche pour la verser sur les
mains des convives. Les festins recommencent et durent encore
deux et quelquefois même huit jours de suite.
Les cérémonies du baptême, chez les Morîaques, ne différent
pas beaucoup de celles qui sont ea usage chez les autres Illyriens ,
et leurs funérailles sont les mêtnes que celles des Uscoques et des
Habillement. Licaniens , dont nous allons parler, Les habitahs de la plaine
ont une manière décente de s'habiller, et qui n'est pas tout-à-fait
sans grâce. Les hommes portent les cheveux courts , et ceux- qui
entrent dans la carrière des armes en forment des tresses : tous ont
Jes moustaches 3 et pour coiffure un bonnet noir, et. ils s'habillent
à la Hongroise. Les femmes partagent leur chevelure et la relè-
vent eu arrière sur la tête en une touffe, qu'elles recouvrent d'un
mouchoir rouge rayé de blanc. Le reste de leur habillement con-
siste en une jupe de couleur brune, en un tablier de toile blanche
et en un corps de jupe bleu-céleste , avec des brodequins en peau jaune.
des Croates. ^19
Voyez la figure d'une femme au n.° a de la même planche. Les
hommes et les femmes sont très-»passionnés pour la musique et pour
le chant, et dans le nombre de leurs chansons ils en ont une à la
louange d'un ancien Roi du pays nommé JYIarslo, qui se serait ren-
du plus célèbre encore par sa bravoure., si elle eût été alliée à la
prudence. En i358 ce prince s'étant ligué avec des seigneurs de la
Grèce, déclara la guerre à Paléologue Empereur d'orient.
DES USCOQUES.
n ignore l'origine de ce peuple: on sait seulement que le Leur origine.
mot Sckoko signifie déserteur. Les Uscoques portent encore le nom
de Serbli , qui semblerait les dénoter pour être originaires de la Ser-
vie, ou du pays des anciens Sarmates qui étaient soumis aux Ro-
mains. D'autres, en considérant leurs mœurs , sont portés à les croire
issus de quelque peuplade du Caucase, et surtout des Gircassiens ;
et en effet ils sont comme eux inconstans et cruels , se nourrissent
d'alimens grossiers , et n'ont aucune notion de justice ni de probité ;
la vie errante qu'ils mènent à la garde de leurs troupeaux leur ins-
pire même du goût pour la rapine. D'un antre côté ils se rap-
prochent beaucoup des Circassiens pour le teint , pour la force 9
pour la beauté des formes et pour le vêtement , et cette ressem-
blance sous ce dernier rapport, se fait particulièrement remarquer
dans le beau sexe , comme on peut le voir aux n.os 3 et 4 de la
même planche , qui représentent, le premier l'habillement d'une
jeune fille, et le second celui d'un homme. Cassas prétend néan-
moins que les Uscoques sont des espèces de brigands , qui ne descen-
dent d'aucune nation, et qu'après avoir été pendant seize lustres la
terreur des Musulmans et des Vénitiens, ils furent en proie à tous
les fléaux et à tous les supplices que surent inventer la vengeance
Vénitienne et la barbarie Ottamane ; mais que détruits plutôt que
vaincus, et massacrés plutôt que soumis, ils disparurent rapidement
et sans bruit de la surface de la terre.
Il fut un tems où les Uscoques étaient répandus dans la Da!- €>««*«*'««■
, i T> • 1 t o • t t ** • Se"-re de ne.
matie , dans la Bosnie, dans la bervie , dans la Croatie et jusques
dans la Carniole ; mais à présent leur vie errante ne permet pas de
désigner précisément le séjour ou le territoire qu'ils habitent. Ce
^ao Costume
qu'on en peut dire de plus certain, c'est qu'ils se trouvent en plus
grand nombre dans l'espace de terre compris entre la Carniole à
l'ouest et l'Albanie à l'est, et qui a pour limites au nord la Save,
et au sud la partie montueuse de la Dalmatie. Ils passent la plus
grande partie de leur vie dans les montagnes , où ils élèvent des
troupeau^ de brebis et de chèvres , qui leur fournissent de la laine
et des poils dont ils font de grosses toiles , et avec le lait desquel-
les ils font de bons fromages. L'amour propre dont ils sont rem-
plis leur fait rechercher la profession militaire, et d'autant plus
volontiers que, dans la vie privée, ils sont réduits à la plus extrê-
me pauvreté, comme il conste par la relation suivante de M.r(
Hacquet. " En voyageant , dit-il , dans leurs montagnes , je rencon-
trai une fille d'environ seize ans , qui portait un sac sur sa tète ,
et qui d'une voix très-faible me demanda du pain : chose qui me
surprit , car les Uscoques , quel que soit leur besoin , ne demandent
jamais l'aumône. J'étais à cheval, et lui ayant fait voir que je n'avais
pas de pain à lui donner, je lui offris quelques pièces de monnaie
qu'elle accepta, sans me paraître néanmoins bien satisfaite. Et en
effet la pauvre fille n'ayait absolument rien mangé depuis trois jours,
et ses forces étaient totalement épuisées C'était au mois
d'avril , et il n'y avait pas moyen de se procurer du pain à quel-
que prix que ce fût dans le village, Je lui pris le bras , et trouvai
que les battemens de son pouls, arrivaient à peine à soixante par
minute. Je lui demandai alors où elle allait, et ce qu'elle portait
dans son sac de peau. Je m'étais imaginé que c'était de la farine;
mais y ayant fouillé, je trouvai que c'était de l'écorce broyée,
qu'ils mêlent dans les tems de disette avec du son pour en faire
du pain. Par bonheur je découvris au fond de ma valise un mor-
ceau de pain , et Je donnai à cette malheureuse qui le dévora avec
une avidité, que je m'empressai de modérer, pour qu'il ne lui fit
pas de mal.
leurs Les habitations des Uscoques sont dans le goût de celles des
instances. yV x » wiwa «va
Croates , mais moins spacieuses. La célébration de leurs fêtes prin-
cipales est accompagnée de réjouissances,, dites des falo. A. l'equi-
noxe du printems, ils se rassemblent tous, jeunes et vieux, à ren-
trée du village où ils amoncellent une quantité de bois coupé
dans les forêts voisines, et y mettent le feu au coucher du soleil ;
et toute la nuit les jeunes gens des deux sexes dansent autour
de ce kplo au son de la musette, Cel usage va peu à peu en dé-
réjouissances.
DES Us COQ DES. 421
clinant, à cause du dégât qu'il occasionnait dans les bois , et des
dangers auxquels s'exposaient souvent les jeunes gens en sautant à
travers ces feux. Dans certains cantons , on en allumait d'autres ,
appelés par les Dalmates koleda , en l'honneur de S.1 Jean. Au com-
mencement de l'année, les Uscoques se font des complimens accom-
pagnés d'embrassades , et en se demandant réciproquement comment
ils ont passé l'année qui vient de s'écouler; mais ils s'abstiennent
de se souhaiter une longue suite d'années, d'après cette maxime qu'ils
répètent souvent: à quoi sert de former des vœux pour l'avenir?
fouissons du présent et vivons heureux. Ils professent le rite grec,
et n'ont pas trop de respect pour leurs ministres hors de l'église:
ce dont ils sont excusables, car la conduite de ces ministres ne ré-
pond guères au caractère dont ils sont revêtus. Du reste ils ne le
cèdent en superstition à aucun autre peuple , comme l'attestent les
milliers d'amulettes et les poudres sympathiques qu'ils ont contre
les maladies épidémiques du bétail.
Quoique moins crédules, ils ne laissent pas de montrer une x**Mu
sorte d'entêtement dans l'usage qu'ils font de certaines recettes dans
leurs maladies. Quelle que soit la nature du mal, ils commencent
par avaler un verre d'eau de vie de genièvre s puis ils s'exposent à
toute l'ardeur du soleil, et vont ensuite au lit où ils se couvrent
de manière à provoquer la transpiration. Pour la fièvre ils prennent
de l'eau de vie de prunes saturée de poivre et de gingembre ; et
pour les rhumatismes , ils appliquent sur la partie malade des
briques bien chaudes, sur lesquelles ils versent du vinaigre, du vin
ou de l'eau de vie, et qu'ils enveloppent dans un linge. Ils font
usage pour la goutte d'un cataplasme de yebbe , qui est le sambu-
eus cbulus. Lorsqu'ils n'y a plus espoir de guérison , ils font pren-
dre au malade un bain, pour qu'il paraisse pur devant Dieu, qu'ils
désignent par le nom de Treiza. Les cérémonies de leurs mariages
sont à peu près les mêmes que chez les Croates ; mais ou ne re-
trouve pas le même rapport entr'eux et ces derniers relativement
au baptême, qu'ils différaient autrefois d'administrer jusqu'à i3a- Baptême.
dolescence. Marie Thérèse mit fin à ce désordre , et aujourd'hui
ils ont des registres, d'après lesquels sont établis les rôles de
la conscription. Leurs funérailles ont également beaucoup de res- /Wai««.
semblance avec celles des Licaniens. La seule différence qu'on y
remarque, c'est qu'à la mort d'un enfant, sa mère se déchaîne en
imprécations, et ne cesse décrier qu'un démon envieux Ta dé-
^aa Costume
voré ; et quand on va pour l'enterrer elle porte au bord de la fosse
son berceau, qui est fait de planches de chêne bien jointes 3 et là
elle le brise sous ses pieds.
Hautement- L'habillement des Uscoques a aussi beaucoup de rapport avec
relui des habitans de la Basse Dalmatie. Les hommes ont un petit
bonnet rouge , les cheveux partagés en tresses et de longues mousta-
ches. Souvent ils vont l'estomac et les bras nus , et portent un habit
rouge galonné en laine; et leurs longs caleçons , ainsi que leur man-.
teau avec son capuchon qu'ils portent lJhiver , sont de la même
couleur. Leur arme favorite est une espèce de hallebarde , et lors-
qu'ils sortent pour aller travailler à la campagne } ils emportent avec
eux une longue pique 3 une dague et un pistolet, comme on le voit
au n.° 4 de la planche ci-dessus. Ou voit souvent les femmes vêtues
d'une espèce de tunique bleue céleste, avec le bord jaune, et une
ceinture, ayant la forme, d'un tablier à raies, et avec une coiffe
jaune qui va en se rétrécissant vers le milieu de la tête : voyez le
n.° 5 de la même planche. Les filles sont plus recherchées dans
leur coiffure; elles portent un grand bonnet rouge, parsemé de
pièces d'argent et antres ornemens , et elles attachent à leurs lon-
gues tresses des fiies de coquillages , comme ou le voit au n.° 3 de
cette même planche.
DE LA CROATIE MILITAIRE,
Pourquoi JL ouk ne rien omettre d'essentiel à la connaissance du cos^
appelée i « /-* • • i « • \ î
militaire. tume de la Croatie militaire , nous croyons a propos de rapporter
ici quelques particularités , qui n'ont rien de commun avec la Croa-
tie civile dont nous venons de parler. La Croatie militaire est une
des provinces les plus orientales de ITllyrie , et confine avec la-Tur-»
quie Européenne , contre laquelle elle sert comme de boulevard
aux possessions de la monarchie autrichienne. Placés à côté d'un
peuple, qui 5 dans les commencemens , ne cherchait qu'à propager
parmi eux sa religion et ses mœurs dont ils ne se souciaient pas, les
habitans de ce pays, au lieu de continuer à inquiéter leurs voi-
sins par leurs incursions, se trouvèrent dans la nécessité de se te-
nir toujours en armes, pour être prêts à repousser les aggression3
d'un ennemi dangereux , ou pour se garantir des maladies conta-
de la Croatie militaire. 4^3
gïeuses qu'ils en avaient à craindre. Dans cette position difficile, ils
se donnèrent un gouvernement fondé sur l'existence permanente de
ce double danger , et sur le besoin où ils étaient d'avoir toujours
une force armée sur pied. Pour que cette forme de gouvernement
eût tout l'effet qu'on en attendait , on leur donna des officiers
habiles, qui leur étaient plus nécessaires que des magistrats civils,
et sous la direction desquels ils s'accoutumèrent à manier de la
môme main le fusil et la charrue, à vivre sous une discipline mili-
taire qui leur tient lieu de lois civiles et criminelles , et à cul-
tiver leurs champs. La juridiction de ces chefs s'étend sur le genre
de vie propre à chaque famille, sur l'usage qu'elle fait de son avoir,
sur le succès de son industrie, et enfin sur tout ce qui peut l'in-
téresser. En un mot la Croatie militaire ressemble à un grand camp,
dans lequel chacque soldat, agit selon l'impulsion et les ordres qui
lui sont donnés par ses chefs. La discipline rigoureuse à laquelle
sont soumis ces Groates n'éteint cependant pas en eux une certaine
vanité, ou , pour mieux dire une sorte d'amour propre, que n'ont point
les autres Illyriens , qui est de vouloir être appelés en leur langue
hommes guerriers , hommes libres. Ils s'offenseraient du nom de
paysans , et l'on ne pourrait les assujétir à une autorité qui ne
serait pas militaire , sans affaiblir en eux le sentiment de l'obéis-
sance aux lois.
D'après cela le pays fut partagé en six régimens , qui corres- les Ctmtes
j., , 1 i i « • • ■*> > . . . soui presque
pondent a ce qu on appelle divisions politiques dans les autres tous militaires.
pays. La population fut de même distribuée en classes, et toutes
les familles composant une classe eurent à titre de patrimoine pour
elles et pour leurs descendaus une portion de terre, qui est le prix de
leur service personnel. Chaque régiment se compose de quarante-
cinq à cinquante tnille personnes, qui se trouvent réparties dans
les villes, les bourgs et les villages compris dans l'arrondissement du
même régiment. Il n'y a d'exempts du service militaire qu'on ires-
petit nombre d'individus étrangers, qui sont venus s'établir dans ce
pays, et quelques familles nobles ou privilégiées. Outre les terres cédées
à chaque famille, les régimens ont reçu une dotation en fonds, as-
sez considérable pour subvenir aux dépenses de la communauté. Ces
fonds, ainsi que ceux des particuliers sont inaliénables, et une fa-
mille ne peut même vendre ce qui lui reste pour ses besoins privés
sans une permission du gouvernement, qui ne s'obtient qu'avec beau-
coup de, difficulté. L'habillement est le même pour toutes les fa-
4^4 Costume
milles , et l'étoffe en est fabriquée dans le pays par les femmes. À
l'heure des repas tous les individus de la même commune se réu-
nissent, et le plus ancien, auquel obéissent tous les autres , fait dans
cette occasion les fonctions de chef et d'économe. Du reste chaque
famille s'arrange comme il lui plaît dans son habitation.
Forme Chaque régiment est commandé par nu colonel , qui réunit en
Kouremement. lui l'autorité civile et militaire, et dont la résidence est dans le lieu
le plus considérable de sa juridiction , qu'on pourrait par conséquent
en appeler le chef-lieu. Ce régiment est divisé en douze compa-
gnies, qui forment autant de subdivisions territoriales , et ces compa-
gnies sont commandées par un capitaine, qui, outre le commande-
ment militaire 3 exerce les fonctions de préteur ou de juge, sons
l'autorité du colonel, et réside dans l'endroit le plus considérable
de sa subdivision. Les lieutenans et les sous-officiers de la compagnie
exercent , sous l'inspection du capitaine s les fonctions de consuls de
commune chacun dans le lieu de sa résidence; il y décident en matière
civile et criminelle , mais la peine la plus grave à laquelle ils puis-
sent condanner un individu, est de vingt-cinq à cent coups de bâ-
ton. Pour les délits susceptibles d'une peine plus grave, le coupable
est traduit au tribunal de son régiment , qui est un vrai conseil de
guerre composé du colonel, d'officiers, de sous-officiers et de sol-
dats. Ce tribunal juge sans appel de tous les délits, à l'exception
de ceux qui emportent la peine capitale, et le jugement est aussi-
tôt exécuté. Lorsqu'il y va de la vie du coupable, le jugement est
soumis à la revision d'un tribunal supérieur établi à Agram , qui ,
en cas de confirmation, le renvoie au premier tribunal pour l'exé-
cution: autrement le procès est instruit de nouveau par d'autres j u-
ges nommés à cet effet.
jugement En matière civile, ies contestations sont portées au tribunal de
des affaires . . .
civile*. la compagnie qui est préside par le capitaine, mais seulement pour
les affaires de sa compétence. La partie condannée a la faculté
d'en appeler au tribunal du régiment, et de ce dernier à celui
d'Agram qui juge eu dernier ressort. Dans les causes d'importance,
les parties peuvent encore recourir contre ce dernier jugement au
conseil suprême de Vienne, qui le confirme ou l'aunulle, et dans ce
dernier cas prononce un jugement définitif. C'est dans ces ré^imens
qu'on prend les officiers conuus sous le nom d'officiers d'économie ,
qui sont chargés de donner les terres à bail, de ratifier les con-
trats, d'ordonner les coupes de bois, et de percevoir les revenus du
de la Croatie militaire. 425
régiment, qui consistent en une légère imposition de quinze à vingt
sous au plus par chaque arpent de terre rais en culture. Ces offi-
ciers ont un traitemeut fixe qui se paie sur les fonds du régiment;
et lorsque les revenus ne couvrent point les dépenses, le gouverne-
ment Autrichien rembourse le déficit. Le Croate ne reçoit point
de paie militaire, ayant assez pour vivre, sinon dans l'aisance,
au moins sans craindre la misère. Il faut bien qu'il se trouve con*
tent de sa condition 3 car il n'y a guères de peuple aussi attaché qvie
lui à son pays, ni qui donne aussi peu de souci à son gouvernement.
En tems de paix on se sert des Croates pour former un cordon Combien
sur les frontières de la Turquie. A cet effet, on y envoie de chaque mu! Trétat.
régiment un major et deux capitaines avec le nombre de soldats
nécessaires, selon les craintes que peuvent inspirer les pays limitro-
phes , ou les besoins qu'exigent le maintien du bon ordre et la sû-
reté des habitans, et ces troupes sont distribuées de distance en
distance par compagnies et fractions de compagnies. En tems de
guerre on lève le plus souvent la moitié des hommes propres à en-
trer en campagne , et ils se lèvent même tous en masse lorsque le
besoin l'exige. Telle est enfin leur disposition pour le métier des
armes, que ce pays, dont la population n'est guères que de cent
cinquante mille personnes , peut fournir à l'occasion quarante ou
cinquante mille hommes armés et équipés, sans qu'il faille pour
cela employer la force, et sans qu'on y aperçoive même le moindre
signe de mécontentement. L'écrivain que nous avons pris pour guide
n'a pas tort en effet de dire, que les Croates offrent une image
frappante des légions romaines , qui , du tems des Empereurs , étaient
envoyées aux frontières de l'empire pour s'opposer aux invasions des
Barbares, et qui y cultivaient des terres dont chaque soldat tirait
sa subsistance et celle de sa famiiie. Les Croates ont même l'avan-
tage sur ces légions, en ce qu'ils sont moins enclins à la révolte,
et qu'étant nés dans le pays même , ils ont un intérêt immédiat à en
conserver les institutions et les usages. Cet avantage n'a point échappé
aux vues pénétrantes d'un de nos conquérans modernes; et en effet ,
avec une organisation semblable , en même tems qu'on assure la
tranquillité intérieure , on rend facile la levée de troupes nombreu-
ses et aguerries, qui ne coûtent rien ou presque rien au gouverne-
ment: car, pour l'habillement, les Croates en ont un fort simple,
-qui est parfaitement adapté à leurs mœurs, et qui ne coûte que
fort peu au trésor public. Le pays où l'on s'éloigne le plus de
liurope. Fol. I. P. III. 54
2fa6 Costume
ce costume est Juppa dans la Croatie Turque , dont les habitans
portent de larges caleçons avec des pantoufles à l'Ottomane, et vont
les jambes nues. Malgré l'ampleur embarrassante de Ienr habille-
ment 5 ces Croates ne laissent pas de former de bonnes troupes
d'éclaireurs et de tirailleurs, dont on se sert avantageusement en-
core pour surprendre les sentinelles et poursuivre l'ennemi. Nous en
avons représenté quelques-uns au n.° 6 de la planche ci^dessus,
DES LICANIENS,
Leur caractère. V^uoiqde les Licaniens aient la même organisation civile que
les Croates, ils en diffèrent néanmoins beaucoup parles traits et par
les usages, ce qui fait qu'on les prendrait plutôt pour des Monténé-
grins. Cette différence semble avoir pour cause l'isolement du pays
qu'ils habitent, qui est séparé de la Croatie et de la Dalmatie par
une chaîne de montagnes, et borné à l'est par le territoire de
Rama, au sud par la Dalmatie, à l'ouest par la Morîaquie , et vers
Je nord par la Croatie Turque. A l'abri des montagnes dont la
nature lui a fait des retranchemens inexpugnables, ce peuple a
souvent pris les armes contre son souverain , et s'est conservé indé-
pendant. Vu du bon côté, on trouve en lui du courage et de l'hos-
pitalité; mais considéré sous un autre aspect, on est choqué de son
ignorance, de sa superstition, de ses dérégieraens et de son ardeur
pour la vengeance. Ses mœurs commencent cependant à s'adoucir;
mais par le passé, le vol et l'assassinat lui étaient familiers. Cela n'a
pas empêché pourtant qu'il n'ait vécu en bonne intelligence avec
îes Turcs: il se forme même entre les individus des deux nations
des liaisons d'amitié, par le moyen de petits cadeaux qu'ils se
font réciproquement,, et qui sont de la paTt des Turcs une croix,
et de La part des Licaniens une découpure représentant une demi-
lune : ces témoignage* de bienveillance sont pour eux un plus "sûr
garant de la durée de leur amitié, que ne léseraient mille sermens.
Lorsqu'un Licanien rencontre un Turc il le salue en disant po-
rnos Bozam^ Dieu vous assiste: celui-ci répond dans les mêmes ter-
mes, mais sans s'incliner autant que le premier; et si c'est un per-
sonnage de distinction, il dit tout simplement sdravo , portez-vous bien.
Veu semiiie Les Licaniens ne sont que peu ou point du tout sensibles aux
aux peines ■ "»*/» ■*■.*. i
i„famauuS. peines infamantes , comme on le verra par îes deux faits que nous
DES LlCANlENS. 427
allons rapporter. L'Empereur Joseph II se trouvant un jour à Gos-
pich, qui est leur ville principale, dit à un colonel dont il pas-
sait la troupe en revue : Je sais que ces braves gens sont chargés
de coups de bâton: je ne veux pas qu'on les traite ainsi. Sire , ré-
pondit le colonel , je puis assurer votre 3ïajesté que vingt-cinq
coups de bâton ne sont rien pour un LiGanien : il les reçoit pour
un verre d'eau de vie. L'Empereur ne voulait pas le croire , mais
il ne tarda pas à s'en convaincre , car étant survenu un autre jour
au moment où un individu condanné à recevoir cent coups de bâton ,
en avait déjà eu cinquante, sa majesté lui fit grâce du reste: sur
quoi le condanné partit d'un éclat de rire, dont le monarque ne
dut pas être fort satisfait. M.r Hacquet a été témoin lui-même d'un
autre fait, d'une date beaucoup plus récente. Passant un jour sur
la place de Carlsbat , il vit un voleur attaché au poteau avec
un écriteau au dessus de sa tête. Il se trouva par hazard que son
guide était connu de ce malfaiteur, qui lui cria ; pois, ami, si les
Allemands ne sont pas fous de m arranger de cette manière. Et en
effet ce malheureux , en qui le châtiment n'excitait aucun senti-
ment de honte , s'imaginait que les spectateurs riaient de l'action
pour laquelle il avait été condanné.
Les Licaniens font leur nourriture de pain d'avoine, de lait,,
de fromage , et quelquefois d'un peu de viande de chèvre ou de phy'sl(1
mouton accommodée à la manière des Dalmates* Leur grande sobriété
les rend extrêmement patiens dans les tems de disette j mais s'il leur
vient un moment d'abondance , ils ne gardent plus de retenue , et
ne pensent nullement à l'avenir, Ces passages fréquens et subits
d'une abstinence presque absolue à tous les excès de l'intempé-
rance* n'empêche pas qu'ils ne soient d'une forte complexion, dont
M.r Hacquet a été tellement frappé qu'il en a rapporté plusieurs
exemples , parmi lesquels nous citerons le suivant. Il était devenu chi*
rurgien d'un régiment de Licaniens, lorsqu'un jour on conduisit
devant le colonel un beau jeune homme , qui avait été pris à la tète
d'une bande de brigands: il ne s'agissait de rien moins que de le
pendre; mais comme il était couvert de blessures, le colonel ne
croyant pas qu'il pût y survivre , permit au chirurgien d'en ten-
ter la guérison. Le blessé fut rais dans une prison obscure , où
il n'avait que de la paille pour se coucher, avec du pain et du lait
pour toute nourriture. Il était dans un état à faire compassion : une
balle, après lui avoir fracassé le bras droit et percé deux côtes }
Leur
constitution
ue.
^2.3 , Costume
s'était introduite dans la cavité de la poitrine; on avait même lieu
de croire qu'il avait le poumon endommagé 3 car en approchant
une chandelle de l'orifice de la plaie 9 le vent de la respiration
l'éteignait. Une autre balle lui avait traversé le bras gauche , et
une troisième avait pénétré dans le sternum . Oui aurait jamais dit
qu'il reviendrait de cet état ? Et pourtant , à l'aide des remèdes les
plus simples, i! fut guéri au bout de deux mois, et renvoyé dans son
pays par le colonel qui lui donna son congé.
Habitations» Les Licaniens n'ont pour maisons que de pauvres cabanes com-
posées de quatre murs en pierre ou en bois, blanchies en plâtre, et
couvertes en paille ou en planches. A la vérité elles ne serveut guè-
res aux hommes, qui toujours au service militaire ou à la chasse,
les habitent fort rarement: aussi n'y voit-on le plus souvent que
les femmes, auxquelles appartient le soin de labourer les champs
aveô une charrue sans roues à la manière de3 Egyptiens et des
Chinois , et de faire la récolte des grains. C'est après ce dernier
travail ordinairement que les filles se marient : ce qui se fait comme
chez les autres peuples de l'illyrie. Les funérailles offrent seulement
quelque variation. Dès qu'un homme est mort , on en avertit le curé
et l'on sonne toutes les cloches: l'omission de cette dernière prati-
que ne ferait pas moins de bruit , que s'il s'agissait de sauver une
âme , ou de la délivrer des peines du Purgatoire. Pendant que les
cloches sonnent on lave le cadavre, et après l'avoir habillé on dé-
tend sur une table. Si le défunt est catholique , on lui met entre
les mains une croix simple, et s'il est Grec cette croix est double.
Ses parens viennent ensuite l'embrasser et pleurent autour de lui,
après quoi un père de famille ( et y en a toujours trois ou quatre
et même plus dans chaque famille ) récite foraison funèbre. Les
amis du mort rappellent ensuite chacun à leur tour ses bonnes ac-
tions. Son éloge fini, on lui demande pourquoi il a abandonné
sa femme , ses enfans et ses amis, comment ses compagnons pourront
aller à la guerre et à la chasse sans lui, et comment subsisteront
sans son assistance sa femme et ses enfans»
y^ses après J^ cette apostrophe succèdent les pleurs simulés et prescrit? par le
les funérailles. < ... r r
rite même, qui en indique le commencement et la fin. La famille
s'empresse ensuite de faire au défunt le dernier adieu , c'est-à-dire de
l'embrasser plusieurs fois jusqu'à ce que le prêtre arrivant avec sa
suite , il impose silence et récite d'autres prières. Après qu'il a été
mis dans le cercueil, ou l'embrasse de nouveau 3 puÎ3 on le transporte
DES LlCANIEÏÏS. 429
à l'église le visage découvert. Ses parens marchent les premiers dans
Je convoi, et après eux viennent les femmes ^ puis ses amis. Les
premières font retentir Pair de leurs lamentations , qu'elles accom-
pagnent de louanges sur ses bonnes qualités et sur ses vertus. Les
cérémonies religieuses achevées, ses parens lui donnent un der-
nier baiser, après quoi on pose le cercueil à. terre. Pendant la cé-
lébration de ces cérémonies on prépare à la maison de la famille
un repas pour les plus proches parens , qui finissent souvent par
s'y enivrer au point de ne plus se reconnaître. Le lendemain ces
mêmes parens apportent au logis, chacun selon leurs facultés, une
quantité de mets et de vin pour leur faire continuer cette bombance
pendant huit jours.
Les Licaniens ne sortent jamais de chez eux qu'en uniforme, Habillement;
et leur costume alors se compose, savoir; d'un bonnet, d'un habit,
de longs caleçons et d'un manteau, le tout de couleur rouge, à quoi
ils joignent un poignard et une paire de pistolets qu'ils portent en
ceinture, avec un fusil dont le canon se fait remarquer par une
quantité d'anneaux en cuivre, qui contiennent la baguette. Les
femmes portent une coiffure en pain de sucre., qui est aussi de
couleur rouge, et à laquelle est attaché un léger tafetas, qui se
divise en deux parties et leur descend jusqu'au ventre. Le reste
de leur habillement consiste en une tunique et en un tablier rayé
à franges 5 elles portent aussi un pistolet, dont le secours peut
leur devenir nécessaire dans un pays où les enlèvemens sont as-
sez fréquens , et où il est parconséquent indispensable de se tenir
en garde contre les résolutions désespérées. Les femmes ne font
point usage de bracelets , mais en revanche elles portent autant
de bagues qu'il peut en tenir à leurs doigts. Dans la mauvaise
saison les personnes des deux sexes se couvrent d'un- manteau brun
sans manches. Les femmes se distinguent entre elles à la couleur
de leur cothurnes, qui sont blancs pour les nobles, appelées divisa ,
de couleur céleste pour les femmes mariées, et bleus pour les veu-
ves, et tontes sont obligées de travailler à la terre pendant l'ab-
sence des hommes , qui est presque continuelle. Le n.° 1 de la
planche 69 représente un Licanien avec l'uniforme qu'il porte
quand il est au service contre les Turcs. Dans les jours fixés pour
leurs exercices les Licaniens sont dressés au maniement du sabre,
mais sans uniforme; et quand ils sont incorporés dans un- régiment ,
on leur donne l'équipement des troupes régulières. On voit au n.°
a de la même planche une Licanienne dans son costume ordinaire.
^3o
DES DALMATES,
.près les notions sommaires que nous avons déjà données sur
les vicissitudes politiques de la Dalmatie, il ne nous reste qu'à recon-
naître la position de cette contrée, et à examiner le costume actuel
de ses habitans. La Dalmatie , pays de montagnes , confine à l'ouest avec
la Liburnie, à l'est avec l'Albanie, au sud avec la mer Adriatique,
Caractère, et au nord avec les Alpes. Dans plusieurs cantons de la haute Dal-
matie les habitans se confondent avec les Uscoques , auxquels ils
ressemblent en effet par leur caractère farouche et par leur goû£
pour la rapine. Soumis pendant long-tems à la domination Véni-
tienne, la crainte du châtiment a plus de pouvoir sur eux que sur
les Licaniens : cependant ils n'ont pas encore perdu le souvenir de
la vie indépendante que menaient leurs ancêtres dans leurs mon-
tagnes: car ils ont des chansons guerrières où est invoqué le nom de
Radoslas un de leurs héros et de leurs Rois , qui, dans les tems où le
joug leur devient insupportable, est pour eux un cri de ralliement.
M. Haquet ayant dit à ce sujet à quelqu'un d'eux : à quoi vous sert
d'implorer un mort qui ne peut vous secourir? celui-ci lui répondit :
il viendra tôt ou tard un second Radoslas qui sommettra à notre
puissance les pays voisins , et rendra leurs habitans nos esclaves.
L'idée de cette indépendance future donne à ce peuple une hu-
meur gaie. Le Dalmate s'affectionne à son maître au point de se
sacrifier pour lui, s'il en est bien traité, autrement ii ne tarde
point à en changer. On trouve plus de fidélité dans les habitans
de la montagne que dans ceux du rivage de la mer appelés pri-
mdrziy mais ces derniers sont meilleurs soldats de marine, tant à
cause de leur docilité , que de leur forte complexion.
Tempérament. Dans tout le pays M.r Hacquet n'a pas trouvé un seul homme qui
fût né muet, estropié, bossu, ou rachitique : il est rare également
d'y rencontrer des gens d'une humeur hypocondriaque ou misanthro-
pes. Et pourtant malgré ces avantages la civilisation y est restée pres-
que au berceau, le langage n'y a presque point fait de progrès; et , sous
ce rapport , les Dalmates semblent être encore des hommes de la na-
ture. Au bout de leur première année les enfans marchent seuls, et à
neuf on dix ans ils nagent comme des poissons. La peste, appelée dans
le pays kuga , est une des calamités auxquelles la Dalmatie est assez
souvent exposée: la dernière, qui eut lieu en 1783, fut introduite à
COSTDME DES DiLMATES, 43 1
Spalatro par le moyen d'une balle de laine qu'on y avait transportée
de Mostan en Bosnie sans précaution 9 et il périt la moitié de
la population de cette ville. On attribue la cause de semblables
désastres à la position du lazaret , qui est trop près de la ville,
ou plutôt dans son enceinte, et l'on est étonné que la République
de Venise, dent la police était du reste si attentive, n'ait Ja-
mais pensé dans le tems à remédier à un aussi grave inconvénient :
car quant aux Dalmates, toutes leurs précautions, en cas de symp-
tômes de peste, consistent à se recommander aux images des Saints ,
et à s'éloigner des maisons où elle exerce ses ravages. Un grand
nombre d'entre eux croient qu'un moyen sur de s'en garantir est de
tenir suspendus dans leurs habitations des- martin-pêcheurs empail-
lés 3 et cet oubli des vrais moyens de préservation en pareil cas
coûte souvent la vie à des familles entières. Ou peut juger d'après
cela quelle doit être la superstition de ce peuple en tant d'autres
choses, par exemple en fait de magie et d'exorcismes: aussi le
Dalmate a-t-il toujours soin de porter avec lui ( ce que ne fouÈ
point ses voisins ), un pistolet avec un poignard ou autre arme
quelconque qui ait été teinte dans le sang d'un homme tué , dans
îa persuasion où il est, que cet expédient est le plus sur et le
plus efficace pour chasser l'esprit malin. Les prêtres ont trop d'in-
térêt au maintien de ces préjugés, pour qu'ils consentent jamais à
en détromper le peuple,
A mesure qu'on avance vers la mer la construction des mai- n«iiM\<.n* .,
sons approche toujours davantage du genre italien. Les habitans W°S«!J
des montagnes font leur occupation de la préparation de toutes les
pièces de bois qui entrent dans la construction d'une barque ou
d'un navire quelconque, et peut-être trouvent-ils à ce travail plus
de gain qu'ils n'en retireraient de la culture de îa vigne , des
oliviers et des mûriers à laquelle leur territoire est propre. Les pay-
san? font leur nourriture de pain d'avoine ou de seigle, auquel ils
joignent le lait et la viande de brebis ou de chèvre., et dans pres-
que toutes les familles on boit du vin plusieurs fois dans îa semaine.
Quelquefois aussi ils mangent du gibier pris le plus souvent au pièce
ou au filet sur les montagnes: car la poudre coûte trop cher
pour chasser au fusil. Les artisans ne se bornent pas à l'exercice
d'un seul métier, le même homme fait tout dans la maison, et il
n'est personne qui ne sache faire des cordes avec Pécorce du til-
leul 3 qu'on entremêle de chanvre pour la renforcer. La chasse, la
Funérailles.
^ 3a Costume
pèche 5 le tir au but avec ou sans la fronde , ainsi que ïa danse e*
autres exercices semblables , sont considérés comme des amusemens.
En Dalmatie les mariages et les baptêmes se font de la même
manière que dans la Morlaquie et autres pays de PIllyrie. La ra-
reté des maladies fait que les médecins, appelés lïkcw , n'ayant pag
d'occasions fréquentes de faire des expériences , n'y sont pas fort
habiles. Le malade n'a pas plutôt fermé les yeux qu'on l'étend sur
un brancard ou par terre, couvert d'un morceau de toile et avec un
crucifix entre les mains; on place à côté de lui ses armes, s'il est
adulte on lui met son bonnet , et si c'est un enfant ou le pare
d'une couronne de fleurs. Les femmes qui le connaissaient ou les
voisines jettent les hauts cris: la veuve , s'il y en a une, et les
parens s'arrachent les cheveux , et quelquefois même s'égratignent
îe visage, en appelant le défunt par son nom , et tous lui deman-
dent pourquoi il a voulu se séparer des personnes qui lui étaient
si chères, s'il avait motif de se plaindre d'elles etc. S'il était en
âge d'être marié, on lui dit encore de quel cœur il a pu se lais-
ser mourir dans un tems où il pouvait contracter les nœuds les plu3
doux, et on n'oublie pas d'ajouter que son amante le suivra bien-
tôt au tombeau: si c'était une fille, on dit également que son amant
ne pourra pas survivre à sa perte. Lorsqu'on emporte le mort de
ïa maison, on brise devant la porte des vases d'argile', pour indi-
quer la fragilité des choses humaines. Avant sont enterrement dans
l'église ou dans le cimetière , tous les assistans vont lui donner le
baiser de paix sur la bouche , sur le nez , sur les yeux et sur les
oreilles, en lui souhaitant en même tems un bon voyage , et en le
chargeant de commissions pour l'autre monde. La fosse étant comblée ,
on met à la tête une pierre sur laquelle est gravée l'image d'une
croix, et d'une corne de cerf, ou celle d'une arme, pour signi-
fier que le défunt était un bon chasseur, ou qu'il était enrôlé dans
la milice des frontières.
Ce rja'on dépose Les Datmates , pour la plupart, sont dans l'usage de mettre
tombeaux, dans leurs sépultures des grains grillés 3 du vin, de l'huile et autre3
tt pourquoi. ajjmend# Le5 ministres du rite grec surtout ont soin de s'approprier
ces offrandes: aussi ne manquent-ils pas d'exciter leurs paroissiens
à les faire en leur disant, qu'elles sont pour eux un moyen efficace
de procurer le repos aux âmes de leurs parens et de leurs amis, et
d'empêcher que ces âmes n'errent à l'aventure : à quoi ils joignent
des récits d'apparitions de revenans, qui rappellent la doctrine des
DES D AL M AT ES. 4^
Grecs sur les ombres errantes le long des bords du Styx. Ils mon-
trent encore plus de conformité avec cet ancien peuple, par la véné-
ration, digne; d'ailleurs d'être imitée, qu'ils ont pour les sépultures :
car on rencontre à chaque pas dans leurs montagnes des monu-
mens funèbres et des cimetières existans depuis des siècles, et où
Ton n'aperçoit plus les moindres vestiges d'habitations. Pourquoi ceux
de nos auteurs qui ont écrit sur les tombeaux n'ont ils pas visité
ces monumens solitaires? que de sujets de méditations n'y auraient-
ils pas trouvés ?
Les Dalmates ont ordinairement un bonnet de poil noir pour Hululement.
coiffure s et il est rare d'en voir avec un bonnet rouge; ils portent
les cheveux un peu longs et flottans , et des moustaches courtes %
et en été ils ont, au lien d'habit <> une espèce de manteau de laine
de couleur. On voit au n.° 3 de la planche ci-dessus un homme de la
milice dans ce costume, et sous le n.° 4 une femme aussi en habille-»
ment d'été 3 ayant pour coiffure un mouchoir brodé en laine , et arran-
gé sur sa tête de manière à former par derrière un triangle , avec une
espèce de corps de jupe de couleur rouge, contenu à l'une des ex-
trémités par une bande de même couleur, et dont l'autre lui monte
jusqu'au menton. Les femmes de la montagne ne sortent guères de
chez elles sans être armées d'nn poignard ou d'un grand couteau
pour s'en servir au besoiu. Les Dalmates sont généralement portés Liqueurs
pour les liqueurs fortes, et ils eu ont une particulièrement connue et'
sous le nom de marasquin de Zara , qui est très-recherchée à l'étran-
ger. Cette liqueur se fait avec le fruit d'uu arbre qui abonde dana
les environs d'un bourg appelé Vodizza à peu de distance de la
petite île de Morter. On tire de cette île une plante, qui ne le
cède point au lin et au chanvre pour l'utilité. Cette plante pa- De ^ttoi sonl
rait être une espèce de genêt, avec les niamens duquel on fait de faU£uu?r
la toile d'une longue durée, et les habitans de Morter vont à sa
recherche depuis les îles de Capo d'Istrie jusqu'au bout de la Dat^
malie. Du reste ces insulaires sont d'une extrême indolence, et
n'ont aucun goût pour l'agriculture. lis préfèrent la piraterie aux
avantages qu'il leur serait facile de se procurer par la pêche du
thon , qui abonde presque toute l'année dans ces parages où il est
à l'abri des bourrasques , et par la vente des productions qu'ils pour-
raient retirer de leur sol en plus grande quantité.
La Daimatie nous offre encore d'antres habitans, parmi les-
quels on remarque d'abord ceux des Bouches de Cattaro, qui ont
Europe, roi. I. P. m- 55
4%4 Costume
moins de ressemblance avec les autres illyriens qu'avec les Turcs,
et surtout les Monténégrins dont ils sont proches. Ils sont pour la
plupart marins ou pêcheurs, ou plutôt adonnés à la chasse pour la-
quelle ils ont beaucoup de passion. Ils se rapprochent encore des
Monténégrins et des Turcs par leur habillement, qui se compose
à Cattaro de larges caleçons qui arrivent jusqu'au mollet avec un
petit chapeau rond , et qui du reste est tel qu'on le voit au n.°-
Femmes 5 de la même planche. L'île , ou plutôt la péninsule de Sab-
SaibiQnceiio. bionoello, qui dépend de la Dalmatie Ragusienue et a environ
trente lieues de tour, nous présente aussi une agréable singularité
dans l'habillement des femmes, qui consiste en une jupe soutenue
par des rubans en forme de bretelles: cette jupe est bordée vers
le bas d'une large bande en couleur qui en relève la beauté • et
un justaucorps à manches longues et étroites,, et d'une autre cou-
leur que la 'jupe, complète cet habillement. Elles se mettent de ri-
ches pendans d'oreille, et portent, outre le voile, un chapeau de
paille avec des franges et une couronne de la même paille. Lorsque
cet habillement est neuf il leur donne quelqu'agrément j mais l'usage
où elles sont comme les autres femmes de la Dalmatie , de ne plus
le quitter jusqu'à ce qu'il tombe pour ainsi dire en lambeaux , leur
fait bientôt perdre ce faible avantage. Le n.° 6 de la même plan-
che représente une femme de Sabbioncello.
dfftJÏÏ* Raguse, appelée par les Romains Rausium , et par les Illy-
riens Dubronic, était autrefois capitale de toute la Dalmatie, et
le devint ensuite de la république de Raguse. Cette ville est située
au bord de la mer, et a un port qui est défendu par uue bonne
forteresse. Dans le treizième siècle elle tomba au pouvoir des Vé-
nitiens, et passa ensuite sous la protection des Rois de Hongrie.
32n 1667 elle essuya un tremblement de terre qui y lit beaucoup
de dégâts , et en 176a elle fut en proie à une anarchie fomentée
par les nobles. Enfin elle s'érigea en république aristocratique sur
le modèle de celle de Venise, et se donna pour chef un magis-
trat suprême sous le nom de Recteur, qui était renouvelle tous les
mois. Ce Pvecteur présidait un sénat composé de soixante membres
dont les délibérations n'étaient point valides s'il n'y avait pas au
moins les deux tiers de ses membres présens. On voit au m? 7 de
la planche 69 ce magistrat dans son costume. Les habitans de Ra-
guse s'adonnent au commerce, x\utrefois ils étaient en relation avec
les Turcs, auxquels ils fesaient passer des munitions de guerre et
DES D A L M A T E S. 4^
aufre3 marchandises. Ils ont encore aujourd'hui des ateliers pour la
préparation des peaux d'agneau , de martre et autres pelleteries,
ainsi que des fabriques de bougies qui passent pour être meilleures
que celles de Venise*. La plupart d'entre eus professent la religion
catholique Romaine, mais l'exercice des cultes, schismatique , grec
et arménien et même du mahométisme y est toléré.
En parcourant la Dalmatie on rencontre à chaque pas des su- Cause*
jets de méditations politiques, sourtout à la vue des ruines de tant dépopulation
... rt\i ' f • p-i« i de la D'atmatie'
de villes célèbres , qui lésaient autrefois 1 ornement de cette con-
trée , et dont aujourd'hui on aperçoit à peine quelques traces: on
dirait même que sa population s'est engloutie , tant elle estdiminuée
de ce qu'elle était alors. M.r Cassas est d'avis qu'il faut en attribuer
la cause aux querelles dont cette province a été le sujet entre les
puissances qui se la sont disputée ; et, sans parler des guerres que s'y
sont faites les Barbares, il observe, à l'égard de celles dout elle a été
le théâtre entre les Turcs et les Vénitiens, que lorsque les pre-
miers étaient vainqueurs, il ne pensaient qu'à la dépouiller, à en
enlever le bétail et à en emmener même le plus d'hommes qu'ils
pouvaient pour en faire des esclaves , ensorte que le peu d'habitans
qu'avait épargnés la férocité de Pennemi , dispersés dans des campa-
gnes désertes, sans moyens pour lea cultiver, et réduits à ne pou-
voir se procurer aucune ressource par la voie de mer ni par le
commerce, devaient nécessairement périr de faim et de misère. Si
an contraire les Vénitiens avaient l'avantage , leurs possessions ter-
ritoriales étant encore alors restreintes dans d'étroites limites , ils
ne s'occupaient non plus qu'à enrichir leur capitale aux dépens
des pays conquis, semblables aux marchands, auxquels les compare
l'écrivain que nous venons de citer , qui , dans les commencemens
de leur agrandissement , se plaisent à remplir leurs magasins et à
contempler les marchandises qu'ils y ont entassées 3 sans considérer
que plus ces marchandises circulent et se répandent, plus le com-
merce est prospère et florissant. Ainsi , les dévastations des Turcs
d'un côté, et de l'autre les déprédations des Vénitiens à l'avantage
de leur ville, telles sont les causes de l'état de pauvreté et d'épui-
sement où est tombée la Dalmatie,
Ces considérations peuvent bien donner une idée de ce ques
dut être cette province pendant un certain tems ; mai elles n'expli-
quent pas suffisamment, selon nous, les causes pour lesquelles elles
est demeurée dans cet état de dépopulation et de misère jusqu'à
4^6 Costume
nos jours. M.r Cassas savait mieux que nous , que plus d'un pays ra-
vagé par la guerre et réduit à la plus grande détresse, s'est tôt ou
tard relevé de ses désastres , et a recouvert tous ses avantages. Pour-
quoi, à parité de circonstances, n'en est-il pas arrivé de même de
la Dalrnatie ? Sans doute que d'autres raisons particulières l'au-
ront empêché. Le but de cet ouvrage ne nous permettant pas
de rechercher jusqu'à quel point la nature du climat 3 le caracrère,
les mœurs de ce peuple, et le gouvernement auquel il a été
soumis ont pu influer sur cet état de choses , nous nous hâtons de
ds zgra. reprendre le fil de notre discours. Zara , que les habitans nomment
Katar* semble être aujourd'hui la ville la plus fréquentée du pays,
en ce qu'elle offre plus de ressources aux étrangers qui se livrent
aux spéculations commerciales 5 mais les antiquaires et les curieux
De Spaiatro yont de préférence à Spalalro pour y observer les restes de sa snlen-
et de ses L il. i
habuans- denr 3 dont nous avons rapporté plusieurs fragmens aux planches n.°*
64 et 65. Cette ville est bien aussi une des plus considérables de
la Dalrnatie ; la politesse et l'affabilité qu'on y a pour les étrangers
donnent une idée de l'opulence dont elle est redevable au com-
merce inférieur , et au concours des voyageurs et des artistes qui vont
yisiter ses anciens monumens, dont ses habitans ne manquent pas
de leur faire les plus pompeuses descriptions. La population de Spa-
iatro est la plus laborieuse de toute cette contrée, et son activité se
fait remarquer dans les différens métiers , et dans les arts ingénieux
qu'elle exerce, ainsi que dans les ouvrages de son port.
Education L'urbanité qui règne dans cette ville doit s'attribuer particu*-
de la jzuuesset , . , , i i • . . , «
Iierement aux soins qu on y prend depuis quelque tems de 1 ins-
truction de la jeunesse, que les parens^ pour peu qu'ils en aient les
moyens, envoient à Venise } à Rome, à Fadoue, à Vienne, à Got-
iingue et jusqu'en Hollande pour y étudier les lettres et les scien-
ces. Les femmes n'ont pas moins bon ton que 'les hommes, et elles
ne le cèdent point aux dames les plus élégantes de l'Italie en fait
de parure, dont elles font aussi leur principale occupation. Elles
O01U n'ont pas moins de goût non plus qu'en aucun autre pays pour la
danse, pour la musique et pour la conversation. Les femmes même
de la campagne affectent , autant qu'elles le peuvent, dans leur ha-
billement une élégance et une richesse d'ornemens qui ont quelque
chose de pittoresque. Nous avons eu soin de représenter leur cos-
tume dans la gravure que nous avons donnée d'une femme de Sab-
Vioncelld, de même que celle de la femme daîmate offre l'image
du costume des paysannes de la Dalrnatie.
DES D AL Aï AT ES. 4^7
Mais la ville de Spalatro est bien moins susceptible encore De Salons
d'attirer l'attention des curieux que ne l'était celle de Salone, où
Dioclétien vint établir sa résidence après avoir abdiqué l'empire,
et où il demeura jusqu'à ce qu'il eût fait bâtir la première. Re-
nommée jadis comme une des villes les plus distinguées de l'em-
pire, et pour avoir donné au monde plus d'un Knipereur, Salone
n'offre plus que de tristes restes de sa grandeur passée, et sur
une étendue de terrain d'environ deux milles qu'elle occupait,
on ne voit plus maintenant que des reptiles au milieu de débris de
colonnes , de chapiteaux et de pierres sépulcrales à demi-ensevelis
sous des ronces et des herbes sauvages. Les amateurs de vues pittores-
ques détournent leurs pas de ce lieu de désolation pour aller voir
la grotte de Ruecca , qui offre le tableau le plus étonnant qu'on trouve Vue
au monde. Du village appelé gj Cosiano on voit , dit M.r Cassas, une de %f£Ta>
montagne, dont les flancs sont taillés à pic mieux qu'on ne pourrait
îe faire avec le ciseau , et la coupe , de quelque coté qu'on la regarde,
en est partout la même ; mais ce qui rend cette montagne encore plus
singulière, c'est que le sommet en est façonné de manière à former
autant de tours carrées surmontées de crénaux, qui semblent avoir
été pratiqués pour la défense de ces murailles gigantesques. Au
pied de ces masses énormes la Ruecca roule majestueusement ses
eaux à travers les abîmes, sans que son cours puisse être ralenti
par les blocs de roc dont son lit est semé , jusqu'à ce qu'entrant
tout-à-coup sous une espèce de galerie souterraine, dont l'œil le
plus hardi ne peut mesurer la profondeur, elle se précipite avec
un horrible fracas dans les entrailles de ce gouffre épouvantable. De
l'autre côté de la montagne cette rivière reparait et s'ouvre un pro-
fond canal parmi les rocs entassés qu'elle franchit en bouillonnant,
pour aller se jeter dans une espèce de cratère qui est à six cents
pieds au dessous du niveau de Saint Cosiano, et où, selon les ex-
pressions de M.r de Cassas , elle trouve son tombeau.
Avant de quitter la Dalmatie nous ne pouvons nous dispenser Des
de dire un mot des Monténégrins, qui sont des voisins incommodes Monlénésrins'
pour la république de Raguse, à laquelle ils crurent pouvoir im-
poser assez pour vouloir l'empêcher de passer sous la domination
française. L'organisation sociale de ses montagnards est à la vérité
militaire comme dans le reste de l'IHyrie. Ils sont dans la dépen-
dance du gouvernement Ottoman, et sous la juridiction du Pacha
de Scutari '..; mais la férocité de leur caractère les rend indociles au
LUmaU
438 Costume des Dalmates,
joug. Ils vont toujours en armes , et quand ils peuvent entrer dans
les villes on les leur fait déposer à la porte, pour prévenir tout
acte de violence. Le désir de plaire, qui, comme à toutes les autres,
est naturel à leurs femmes, leur donne un air moins farouche , et cet
esprit de galanterie se fait remarquer dans l'art qu'elles mettent à
arranger leur robe , malgré son peu de contenance avec les oc-
cupations serviles qu'elles ont à remplir. Elles ont pour chaussure
des sandales qu'elles s'attachent aux jambes avec des rubans de la
couleur qu'elles veulent; et , outre une espèce d'écharpe brodée
dont elles se ceignent les reins, elles portent une robe garnie de bro-
deries au bout des manches et qui en a encore plus vers le bas: le fond
de cette robe est blanc, et par dessus elles mettent une espèce
de cafetean, qui ne va pas mal avec le reste. Ce genre d'habille-
ment avec lequel on les voit sur les marchés, où elles vont vendra
des œnfs et de la volaille, leur donne un air d'autant plus élégant
qu'il est plus simple. Nous avons représenté à la planche 70, sous
le n.° 1 un Monténégrin, sous le n.° 2, une Monténégrine, et sous
le n.° 3 une autre Monténégrine de Canali,
DES SLAVES OU ESCLAVONS
ET DES RASSIENIENS.
.Le pays des Esclavons a pour limites au nord la Hongrie et la
Bosnie, au sud le territoire des Rassienieus et des Serviens , à
l'ouest la Croatie , et à Test il s'étend presque jusqu'à la forteresse
de Belgrade: c'est une bande de terre longue et étroite qui est
arrosée par le Danube , îa Drave et la Save. On y jouit d'une
température assez douce, mais qui devait l'être encore bien davan-
tage à une époque très-reculée , à en juger par la découverte qu'on
y a faite d'os d'éléphant et autres quadrupèdes, qui ne se trouvent
que dans les pays chauds. La vigne entrelacée avec les branches
des ormes y déploie ses feuilles, qui prennent en autonne une cou-
leur rouge, dont la teinte contraste agréablement avec celles des ar-
bres qui lui servent de soutien. Ces avantages engagèrent les Romains
quelque tems avant César à faire la conquête de cette contrée, qui
fut alors appelée Pannonia-Valeriana ou Saviana , c'est-à-dire irl-
teramnis, entre les fleuves. Les Slaves ayant passé le Danube en
Costume des Slaves ou Esclayonb et des Rassieniens. 43^
S48, ou selon d'autres, en 640, s'avancèrent jusqu'à la mer Adria-
tique, et ils ont peuplé la Mœsie ou Servie, la Bosnie et l'Albanie.
Les habitans de la montagne font du vin d'une .douceur agréable ,
ils en ont même qui pourrait rivaliser avec le Tokai. Dans les plai-
nes on recueille du froment et autres grains qui rendent le cent
pour un. Mais cette culture est négligée pour les châtaignes dans
les lieux où elles sont communes, et d'un autre côté ceux qui pro-
fessent le rite grec ont dans l'année plusienrs carêmes, pendant les-
quels ils ne mangent guères que du poisson 3 dont la mer leur four-
nit une abondante quantité. Avant la conquête que firent les Turcs
de cette contrée vers le commencement du XV. e siècle elle était
très-peupîèe ; mais les mauvais effets de leur gouvernement y occa-
sionnèrent une telle émigration , qu'elle était presque entièrement
déserte lorsque Joseph II monta sur le trône, ensorte que cet Em-
pereur dut y envoyer de ses propres états de nouveaux habitans et
y en appeler même de l'étranger.
Dans ce mélange de peuples différens il serait difficile de dire Genre dévia
où se trouve maintenant la véritable souche des Esclavons. On les
distingue néanmoins des autres habitans à leur goût pour le vin de
leur pays et pour leur eau de vie de prunes, dont ils tirent en ou-
tre un revenu propre à les encourager à la culture des pruniers.
Ils sont également passionnées pour les fruits acerbes, ce qui de-
vrait leur occasionner quelques maladies; et pourtant celles auxquel-
les ils sont le plus sujets sont des fièvres putrides qui se manifestent
dans les tems d'inondation, et à la suite desquelles ils perdent les on-
gles des doigts et celui du gros orteil. Ils ne sont pas difficiles pour leurs
habitations où ils demeurent quelquefois sans lit , et leur sobriété Tempérant^
fait qu'ils se contentent de peu de nourriture. Leur aspect annonce
une bonne constitution et de la vigueur. On leur trouve quelques
rapports avec les Turcs pour la constance dans l'amitié, pour l'hos-
pitalité, et pour la bravoure militaire; mais ils sont adonnés aux li-
queurs fortes, et se livrent facilement à des excès de colère qui ne
sont pas quelquefois sans danger pour les biens, et même pour la
x'm de leurs semblables. A ces défauts ils joignent cekii d'être rusés et
fourbes en affaires. Ils ont, ainsi que les Turcs, plusieurs femmes, piuraihê
et montrent, comme les autres Illyriens, dans leurs superstitions ^femmes'
une sorte de férocité, au sujet de laquelle M.r Hacquet rap-
porte que deux Esclavons s'étant mis dans la tête qu'ils pour-
raient se rendre invisibles, s'ils parvenaient à avoir les doigts d'un
44° Costume des Slaves ou Escl avons
enfant tiré du ventre de sa mère avant l'accouchement , ils firent!
tant qu'ils surprirent enfin dans un bois une femme enceinte, et exé-
cutèrent leur horrible projet, à la suite duquel ils se vinrent avec
étonnement contraints de s'enfuir sur le territoire Turc, pour se
soustraire aux poursuites de la justice.
Cause de leur On prétend qu'une des causes pour lesquelles les Eselavons sont
férocité ,,.11 ,
et objets de kur a présent moins barbares et moins enclins à la rapine qu'ils ne
l'étaient par le passé, c'est la facilité avec laquelle ils trouvent un
asile sûr hors de leur territoire, et qu'ils accordent de môme aux
malfaiteurs qui leur viennent du dehors et surtout de la Bosnie ;
facilité qui doit avoir les plus fâcheux effets pour les deux peuples.
Du reste c'est particulièrement sur le bétail que s'exercent leurs
rapines; et encore M.r Hacquet assure-t-il qu'ils en perdent insen-
siblement l'habitude, car on voit aujourd'hui errer sans gardiens,
dans les bois et dans les plaines , de nombreux troupeaux où il ne
Soin dû bétail, manque jamais aucun animal. Le bétail fesant leur principale ri-
chesse, ils ont recours à tous les moyens que leur suggère la super-
stition pour le conserver; et un de ceux qu'ils croient les plus pro-
pres à le préserver des épizooties est de couper , le jour des trois
Rois, la pointe des cornes à leurs vaches, et d'en remplir le vide
d'herbes bénies. Ils croient de même qu'en secouant les arbres , ou
en les coupant et en les brûlant à certains jours , ils font une chose
utile pour la prospérité de leurs troupeaux et pour celle de leur
famille. L'attention qu'ils donnent à ces soins ridicules leur fait
perdre de vue leurs véritables intérêts: par exemple ils laissent les
veaux leter leurs mères jusqu'à ce qu'elles soient pleines une autre
fois 3 et ils les laissent épuiser ainsi avant de les traire ; ce qui fait
qu'ils n'en tirent jamais que peu de lait et de mauvaise qualité, et
qu'ils ne font que fort peu de beurre. Dans certains cantons au con-
traire on lie avec une espèce de courroie hérissée de petites poin-
tes le museau du veau, qui venant à piquer la mère lorsqu'il veut
la teter, en est aussitôt repoussé.
Tiabuaùons. Les habitans de la plaine choisissent de préférence les bords
de la Save pour l'emplacement de leurs maisons qu'ils y bâtissent
sur pilotis, et où la malpropreté ordinaire et les vapeurs fétides
qui s'exhalent sans cesse de ce sol marécageux les exposent à des
fièvres dangereuses. Us trouvent néanmoins une sorte de compensa-
tion à cet inconvénient dans la chasse aux canards sauvages , dont
ils tirent de grands avantages, et qui se fait de la manière suivante.
ET DES RasSIENIENS. 44l
Fidèles au principe adopté par eux depuis long-tems de faire
des déserts aux confins de leur empire , les Turcs ont conservé
sur la rive de la Save qui leur appartient tous les bois dont elle
est couverte, et ces bois y sont devenus si épais, que les bate-
liers Turcs sont obligés de passer sur celle des Esclavons, en re-
tour de quoi il a été permis à ces derniers d'étendre pour la
chasse leurs immenses filets au travers des arbres sur la rive Turque.
Après les y avoir dressés les chasseurs retournent sur leur bord ,
où ils se tiennent comme à l'affût de leur proie. A. peine les ca-
nards se sont-ils abattus sur les eaux , que les chasseurs font un grand
bruit et les obligent à reprendre précipitamment leur vol, qui se
dirige naturellement vers l'endroit où est préparé le piège. Le nom-
bre qu'on en prend ainsi est évalué à plusieurs centaines de mille:
aussi les a-t-on à bon marché dans le pays, et ceux qui ne veulent
pas les vendre ont soin de les saîer , ou de les faire boucaner pour les
conserver toute l'année. Les habitaus de la montagne manquent de
cet avantage , mais en revanche ils sont exempts de maladies sé-
rieuses ; et comme ils ont moins de communications avec les Turcs,
ils ont aussi des mœurs plus douces.
Les Eiclavonnes, malgré leur honnêteté naturelle, ne laissent Occupations
pas d'avoir en partage les occupations les plus pénibles, telles que
celles de supporter tout le fardeau du ménage , de faire leurs vê-
temeus et ceux des hommes, et de travailler à la terre. Outre cela
elles préparent les peaux, et savent donner à' leurs étoffes une tein-
ture faite avec àes plantes du pays, dont elles cachent le secret.
Leur industrie se montre encore dans leurs ouvrages en broderie ,
à maille et à la navette , ainsi que dans leurs étoffes en laine du
pays , où elles sont très-recherchées à cause de leur excellente teinte.
Leur habillement se compose d'une jupe bleu-céleste , d'une robe
de dessus rouge dont les bords ont beaucoup d'éclat , et d'un tablier
à fleurs, et elles ont pour coiffure un voile plié en forme de tur-
ban attaché sur le devant avec des épingles, dont la tête est en
verre- de diverses couleurs , comme on le voit au n.° J\. H «"«'est pas
aussi facile de décrire l'habillement actuel des hommes, parce qu'é-
tant pour la plupart enrôlés dans des régimens, Us en portent l'u-
niforme. Le petit nombre de ceux qui restent ne diffèrent guères
des militaires pour le vêlement; et quant aux gens de la campagne,
ils portent comme les pâtres un manteau à la hongroise avec un
bonnet à poil et la barbe longue: on en voit même quelques-uns
Europe. Fol. I. P. III. 55
des femmen
Bains,
médicament
dans
les maladies.
les mariages ,
cl autres
usage s.
44^ Costume des Slaves ou Esclavons
avec la houlette , la doub'e flûte et portant un chevreau sur leurs
épaules.
L'avantage qu'ont les Esclavons d'avoir chez eux des eaux mi-
nérales leur rend fréquent l'usage des bains , qui s'accorde parfaite-
ment avec leur goût pour la propreté du corps. Ils n'ont guères be-
soins d'apothicaires dans leurs maladies; !e via, l'eau de vie, la
saignée s les ventouses et quelques exorcismes sont leurs princi-
paux spécifiques. Dans les fièvres de langueur ils font usage d'in-
fusions de drogues et d'herbes arriéres, et pour les maladies de leur
bétail ils suspendent dans les écuries des paquets d'ail et d'ognons ,
avec la racine desquels ils leur frottent la langue. Ils appliquent
un fer chaud sur la morsure des vipères ou autres reptiles venimeux ,
Rua dans ainsi que sur celle des taupes qu'ils jugent mortelle. Leurs ma-
riages différent de ceux des autres III y riens par les traits suivans.
L'épouse, voilée de îa tête aux pieds, et parée de guirlandes de
fleurs à son entrée dans l'église, est conduite à l'autel pour y
recevoir la bénédiction nuptiale suivant le rite grec. Dans cer-
tains cantons elle est reconduite à la maison paternelle, toujours
coux'erte de son long voile, qui ne lui est ôté par le père ou la
mère qu'au moment de s'asseoir à table. Il règne dans le festiu de
noce une telle profusion de viandes et de vin , que les pauvres s'at-
troupent à la porte, en attendant le moment d'en emporter les
restes après que Puresse a fait perdre aux convives, comme il arrive
toujours, l'usage de leurs sens. Huit jours avant le mariage 3 Pepouse
est obligée d'embrasser tous les hommes qui vont la voir, en signe de
sa bienveillance pour le sexe masculin. Le repas qui, à l'exception
de la pâtisserie que font les femmes, est préparé par des Bohémiens ,
et suisi de symphonies exécutées aussi par eux. L'usage est chez
ce peuple, comme chez les Croates, de jeter , le jour de noël } du
blé sur la tête de tous ceux qui entrent dans la maison en signe |de
fécondité. Le baptême se donne par immersion. Entr'autres amu-
semens on se fait un plaisir de s'enivrer de ralki , de se baigner
l'été dans les rivières , et de se promener sur Peau en barque s ou
sur des espèces d'auges faites de troncs d'arbres, qui menacent à cha-
que instant de couler bas. Les funérailles ressemblent à celles
des Lieaniens et des Croates , et les tombeaux sont ornés de figures
symboliques, de croix et d'épitaphes à la manière des orientaux.
L'Escîavonie comprend encore une autre population qui est
celle des Ciémeutins, laquelle tire sa dénomination , ou du petiÊ
Des
Clémenl
ET DES RaSSÏENIENS. 44'^
district de S.1 Clément en Albanie, d'où elle est originaire, on du
nom d'un certain Clément qui le donna à un établissement dont il
fut le fondateur, ou enfin d'un canton appelé Clément qui se trouve
sur les bords de la rivière Murka. Quelle que soit au rerte l'éty-
mologie de ce nom , les Cleméntins font leur séjour sur des monta-
tagnes inhabitées et presqu'inaocessibles entre l'Albanie et la Ser-
vie. Ils vinrent s'y établir en l'an 1466 au nombre de plus de
deux mille sous la conduite d'un certain Clément, et après s'y
être construit des habitations, et avoir fortifié les endroits dont
l'accès était le moins difficile,, ils s'organisèrent en république,
qui prit le nom de Clémentine, ou des compagnons de Clément,
Poursuivis dans leur émigration par les Turcs jusques sur leurs ca-
tapultes, ils se défendirent avec un courage intrépide, qui obli-
gea leurs ennemis à se retirer honteusement, et s'y maintinrent à
ce qu'il parait dans l'indépendance jusqu'en Tan i5^6 , où les Chré-
tiens ayant perdu la bataille de Mobatz , et avec elle leurs pos-
sessions dans l'illyrie, durent se soumettre à payer un tribut an- '
nuel de quatre mille ducats au gouvernement Ottoman. Depuis lors
ils mènent la vie de pasteurs; et leur population, qui va toujours
croissant, se trouve rassemblée dans deux villages considérables , où
l'on ne compte pas plus de neuf familles., dont les membres vivent
dans la plus parfaite intelligence : les jeunes gens s'y marient or-
dinairement entr'eux , et une jeune fille qui épouserait un étranger
ferait le déshonneur de sa famille. Les Clémentins sont les mieux
faits de tous les peuples qui habitent les montagnes: le goitre et le
crétinisme sont inconnus parmi eux. Les hommes y sont d'une taille
au dessus de la moyenne 3 et ont les traits de la physionomie ré-
guliers: les femmes, au rapport de Windisch et autres voyageurs,
sont, dans leur première jeunesse, d'une beauté incomparable.
Les Clémentins sont d'un bon naturel, et à l'honnêteté, à la Cnr
fidélité et à la prudence qui font aimer leur caractère, ils joignent dlTh
un esprit martial et religieux; mais ils ont le malheur d'être ja-
loux, et ils jurent à leurs rivaux une haine d'autant plus dange-
reuse, qu'ils sont naturellement vindicatifs. Dans leurs parades mi-
litaires ils portent une espèce de veste rouge ouverte sur la poitrine,
et qui se serre sur le ventre par le moyen d'un habit blanc à
revers des deux côtés, avec des paremens de couleur bleu-céleste
foncé aux manches. Ils ont pour coiffure un petit bonnet rouge
avec un gland ou avec un bouton de même couleur au milieu, eî
habillement
hommes
et des femme*
444 Costume des Slaves ou E s g l avons
leurs jambes sont enveloppées jusqu'au genou d'une espèce de guê-
tres qui semblent être enlacées alentour comme une vigne. Leurs
armes sont le sabre , le fusil , le pistolet et quelquefois la masse.
Le n.° 5 de la planche ci-dessus représente un Clémentin armé.
L'habillement des femmes est varié et des plus élégans qu'on puisse
voir dans les gens de la campagne: leur taille n'est point inférieure
à celle des hommes, et l'éclat de leurs yeux est encore relevé par
leur belle chevelure noire. Elles portent toutes, mariées et non
mariées, le rubb , espèce de voile blanc en lin ou en soie, garni
en rubans , qui retombe en arrière et laisse voir leurs cheveux en-
trelacés de fleurs et de paillettes d'argent, et partagés en deux tres-
ses qui descendent sur leurs épaules. Leur jupe, qui arrive jusqu'à
la cheville du pied, est si étroite, qu'elfe les empêche d'alonger
le pas: ce qui les oblige, quand elles veulent descendre d'un char,
de sauter à terre à pieds-joints , pour ne pas la déchirer par le
milieu. Elles se mettent par dessus cette jupe une sorte de vêtement
parsemé de petites pièces d'argent , avec un corset d'une belle étoffe
rouge orné de franges, de pelleteries ou de broderies à toutes les
extrémités j et dont les manches s qui ne passent pas le coude s sont
également décorées de trois rangs de garnitures. Elles se serrent les
reins avec une ceinture de couleur, à laquelle est attachée une
petite chaîne de cuivre avec une clef et un tablier à raies. Dans
cet _ ajustement elles vont, trouver leurs maris aux postes où ils sont
de service, et leur portent du vin dans des bouteilles de terre,
comme on le voit au n.° 6. Du reste la langue et les usages des
Ciémentins ont tant de ressemblance avec ceux des autres peuples
de l'illyriej qu'il serait superflu d'entrer à cet égard dans de plus
grands détails.
Nous n'avons que peu de, choses à dire desRassiéniens de l'illyrie ,
qui vivent dispersés dans l'ancienne Messie, laquelle fesait autrefois
partie de ia Servie orientale ou Dardanie ( Sirf-Vialick ), et qui des
montagnes voisines de l'Albanie', de la Servie et de la Bosnie, où
ils font leur séjour, s'étendent jusqu'au bord de la rivière Rasza
Existence ^'où. ils ont pris leur nom. Ils avaient ou croyaient avoir parle passé
DO LlLlCJUG . * J i, A
un état indépendant sous la direction de princes qui étaient peu sta-
bjes; mais depuis ils se sont répandus sur les territoires de l'Autri-
che et de la Turquie, et se maintiennent du mieux qu'il peuvent en
Trafic. fesant le trafic d'échanges comme les Juifs. La beauté de leurs for-
mes prévient néanmoins en leur faveur : avantage dont quelques mé-
ET DES RaSSIENIESS. ' 44^
âeeins les croient redevables au peu d'usage qu'ils font de la viande.
Et en effet, à l'exemple des Arméniens et des Grecs, ils n'en man-
gent que sobrement, et font au contraire leur principale nourri-
ture de plantes bulbeuses, de harengs saurs et salés, et autres
poissons semblables. Les deux sexes sont également passionnés pour
le café qu'ils prennent sans sucre t et en été ils font une grande
consommation de melons, de courges et autres plantes rafraîchis-
santes. Ils ne font point le commerce de détail, et les objets dont
jls trafiquent sont des moutons, des peîletteries , du riz, des fruits ,
des étoffes, de la quincaillerie et autres articles semblables qu'ils
transportent dans les pays Ottomans. L'agriculture n'a pas pour eux Agriculture.
beaucoup d'attraits; ils font usage d'une charrue avec des roues,
et qui est remarquable par la forme de son soc dont la pointe ren-
tre en dedans, et ils y attellent quatre et au besoin jusqu'à six et
hnit bœufs , qui sont conduits par trois hommes , pour empêcher qu'ils
ne s'écartent du sillon.
Les Rassiéniens soumis à l'Autriche font du vin : ceux qui ha-
bitent du coté de l'est s'occupent de la culture des arbres à fruit.
Ils n'ont encore aucune notion de sciences ni de littérature, et
manquent de livres dans leur propre langue: ceux de piété qu'ils
ont leur viennent de la Russie, d'où ils paraissent avoir reçu les
lettres de l'alphabet pour écrire. Ils ont beaucoup de respect pour
leurs prêtres et pour leurs gouverneurs militaires, mais en général
ils laissent apercevoir, tant hommes que femmes, quelque chose de
farouche dans leur caractère : les hommes surtout portent la jalou-
sie à un tel excès , qu'ils tiennent pour ainsi dire clouées les fenêtres
de leurs maisons. Ils montrent néanmoins plus de goût que les au-
tres lilyriens dans la construction de leurs habitations, et ils sont
si soigneux de leur conservation, qu'ils ont pour maxime d'en tenir
-séparés les fours pour cuire le pain , et les bains qu'ils aiment beau-
coup. Ils se soucient fort peu de nouveaux meubles , et toute leur
ambition est d'avoir des églises bien ornées et dont le clocher soit
fort élevé. Un de leurs soins les plus empressés est de recueillir les
ossemens de, leurs proches et de les renfermer dans des caisses bien
•préparées pour cela, et qui deviennent pour eux l'objet d'une dé-
votion qu'ils n'ont pas pour Dieu même.
L'austérité des Rassiéniens de rite grec-schismatique est telle,
qu'ils se font un scrupule d'entrer dans une église d'un antre
culte que le leur, et ils seraient d'une intolérance extrême s'ils en
Caractère.-
Habitations.
Religion.
Visites
aux tombeaux.
Funérailles.
Costume des Slaves ou Es cl avons
avaient le pouvoir. Les femmes qui font le trafic d'échange ne m
relâchent jamais du prix qu'elles demandent de leurs marchandi-
ses: il n'en est pas de même des hommes. Les gens du peuple ne
Amusement, varient guères leurs amusemens qui sont le jeu du bâton , et la danse
à laquelle ils se livrent au son d'une mauvaise musique: dans la
classe aisée on aime à se faire des visites, pour lesquelles on met
ses plus beaux habits. Les femmes montrent également dans ce pays
beaucoup de dévotion pour les morts, et. elles vont fréquemment
prier devant les tombeaux, qui sont entourés d'une enceinte d'une
construction analogue à son objet , ou pratiqués sous terre et mu*
rés, et devant lesquels brûle une lampe. Dans certains endroits où
les cloches sont défendues, comme sur le territoire Turc, on fait
usage à leur place du tritrac pour appeler les fidèles à l'office di-
vin. Les mariages se font ici comme en Dalrnatie. A la naissance
d'un enfant on le plonge trois fois dans l'eau froide , et l'on ea
donne aussitôt avis aux amis. On met aux morts les vêtemens et les
bottes qu'ils portaient pendant leur vie, et l'on place à côté d'eux
le couteau , la fourchette , la bourse à tabac, la pipe et tous les usten-
siles dont ils fesaient usage. La veuve demande en pleurant à son mari
pourquoi il l'a quittée, et s'il a besoin de quelque chose dans l'au-
tre monde. Après ces lamentations et autres on emporte le mort à
l'église, et de là au cimetière. Dans les familles les plus distinguées
on l'embaume le mieux qu'il est possible, et chez les autres on le
frotte avec de l'huile et du vin rouge. Les funérailles sont suivies
d'un festin, pour lequel, chez les riches on tue un bœuf, dont,
après le repas, les restes sont distribués aux pauvres: celui qui est
préparé à la mort d'une femme se fait avec moins de pompe.
Les Rassiéniens de l'Albanie et de la Servie ont à peu près le
môme habillement que les Uscoques. Ceux qui voyagent pour leur
commerce portent un long cafetan de la couleur qu'ils veulent _, ex-
cepté le vert. Ils ne laissent point croître les moustaches , et par-
tagent en tresse leurs cheveux, pour lesquels ils n'emploient jamais
ni poudre ni parfums. Ils ont pour coiffure un bonnet rond , et dans
les états autrichiens un chapeau sans aucun ornement. Les femmes
s'habillent avec plus ou moins d'élégance selon leurs moyens, et
leur cosUime est le même que celui des Esclavonnes. Les filles
portent un bonnet ronge , qui souvent est orné de broderies et de
pièces de monnaie. Celles qui sont promises en mariage attachent
à ce bonnet le voile propre aux femmes mariées, qui leur couvre
habillement.
ET DES RaSSIENIENS. ^J
presqu'entièrement le front et descend en avant vers les joues : ce
voile est bordé en rouge et orné de glands de la même couleur à
tous les coins. Deux grosses tresses de cheveux leur tombent des deux
côtés de la tête sur le cou , et au bout sont suspendus des anneaux
ou des pièces de monnaie qui tiennent lieu de collier. Le n.° 7 de
la même planche offre l'image de ce costume, que rendent encore
plus singulier la forme du panier qui lui est propre, et la couleur
des bas qui sont noirs pour les femmes mariées , et de diverses cou-
leurs pour les filles. Nous terminerons ici cette description des dif-
férens peuples de l'Illyrie, sans rien dire de leur instruction dans
les sciences et dans les lettres ni en poésie; et ceux de nos lec-
teurs qui voudraient avoir des notions plus étendues à leur égard
pourront consulter le Voyage de M.r Fortis , et les intéressantes
relations de M.r Nodier, qui ont été publiées au commencement de
1814 dans le Journal des Débats.
INDICATION DES MATIÈRES
CONTENUES
DANS LE I.« VOLUME IILe PARTIE SUR L'EUROPE.
LE COSTUME DE L'EMPIRE OTTOMAW
DÉCRIT
BAB L'ABBE CHARLES MAGNETTXL
J.NTRODUCTioîr à la description de l 'empire Ottoman , pag. 7 f Origine
des Turcs incertaine , idem , Commencemens de Mahomet , idem.
Qui succède à Mahomet, pag. 10-. Division des Mahométans en deux>
sectes^ pag- ri. Quand ils prirent le nom- d'Ottomans, pag. 12.'
Orkan et ses entreprises , idem. Amurat , pag. i3v Bajazet ï.er , pag~,
i4 , Soliman et Moussa, idem. Mahomet , pag. i5. Amurat II, pag*.
16. Mahomet II, pag. 17. Mahomet exerce plusieurs cruautés, pagl
iO/. Il meurt . pag. 20. Il est difficile de savoir quelle est la popula-
tion de la Turquie, pag. 2-4 , Climat, idem , Végétaux, idem. Ani-
maux , pag. 2Ô , Fleuves , idem , Bessarabie , idem , Villes , idem.\
Moldavie, pag. 26, Minéra-ux, idem Grains , idem , Animaux , idem.
Les Turcs plus industrieux que les Moldaves, pag. 27, Valachie »
idem. Croatie , pag. 28, Bulgarie , idem , Hospitalité exemplaire de*
quelques habitans , idem. Servie , pag. 29 , Bosnie , idem , Romanie y
idem. Constantinople , pag. 3o. L'intérieur ne répond pas à l'extérieur t
pag. 3i. Scutari , pag. 32, Andrinople , idem, Philippopoli», idem y
GallipoM , idem.
Gouvernement des Ottomans, pag. 33. De quels droits jouit le chef su-
prême des Musulmans ; idem. L'empire indivisible, pag. 34- Les lois-
n'ont pas prononcé sur la succession au trône , pag. 35 , Combien de ti-
tres prend le Sultan, idem. Cortège prodigieux , pag. 36. Sérail, pag.
3y. Officiers intérieurs du sérail, pag: 38 , Officiers extérieurs, idem„
Agas de Fétrier impérial y pag. 3g*. Bosiïadji et leurs fonctions, Pa§°
Europe Fol 1. P. 11 h Sj
45o Indication
40. Chef des Eunuques noirs et ses attributions , pag, l\i. Milice dis
Grand Seigneur, pag. 43, Basai t idem. Baltandïs , pag. ^5, Autres
gardes , idem.
Officiers de l'intérieur et Pages. Première chambrée , pag. 46 , Offi-
ciers de l'intérieur , idem. Chambrée du trésor , pag. 48. Chambre
du Kilec-Kehaya et ses fonctions , pag. 49, Muets de service , pag.
5o. D'où se tiraient les pages, et où on les instruisait, pag. Si. Di-
scipline des pages , pag. 62. Les pages vivent dans le célibat et oc-
cupent des emplois dans le gouvernement, pag. 53. Eunuques noirs
gardes du harem , pag. 54-, Eunuques blancs , pag. 55 , Leur logement
et leur avancement, idem. Harem impérial, pag. Sj. Esclaves du
harem , pag. 58. Ce que sont les Cadines , pag. 5g , Les Guedikli
deviennent Cadines , idem.. Les autres captives <,pag, 60 , Combien il y
a de femmes dans le harem , et quels y sont leurs emplois , idem. Salle
du trône, pag. 61, Habitation des Cadines , idem. Leur traitement
et celui des captives , pag. 62. Quand le Sultan visite les Cadines ,
pag. 63, Cérémonies à l'occasion de l'accouchement d'une Cadine,
idem, Visites à l'accouchée, idem. Réjouissances au harem dans cette
circonstance , pag. 64» Fin des réjouissances et réception du berceau ,
pag. 65, Les femmes du harem ne sortent pas quand il leur plait ,
pag. 66. Qui entre dans le harem, pag. 67, Esclaves du harem re-
cherchées de préférence en mariage, idem. Distinction de la Sultane
mère, pag. 68, Education des Sultanes, idem. Comment sont ,célé-
brés leurs mariages , pag. 69. Réception de l'époux , pag. jq } ^u
bout de six mois l'épouse est séparée de son époux, idem. Les
Khanim jouissent d'un meilleur sort, pag. 71. Service des Scha-
zadés , pag. 72, De quelle liberté ils jouissent, idem, Cérémonie
de la circoncision, idem. Ils vivent renfermés dans le sérail, pag.
73 , Condition des princes qui ne sont pas fils du Sultan régnant ,
idem. Comment ils finissent leur vie , pag. 74 , Où ils sont déposés
après la' mort, idem. Du Sultan, pag. 75, Avènement au trône,
idem. Il ne porte point de diadème, pag. 76^, Cérémonie de l'avé-
nement , idem. Danger de la vie pour le grand maître des cérémo-
nies , pag. jj. Différentes manières de prêter hommage, pag. 78.
Après ces réjouissances commencent les honneurs funèbres , pag. 79 ,
Quels sont ces honneurs, idem. Confirmation des magistrats dans
leurs emplois, pag. 80. Monogramme du Sultan, et h qui il est re-
mis, pag. 81. On ne donne plus de gratification aux troupes, pag.
82 , Quand le nouvel Empereur ceint l'épèe , idem. Le grand Visir
reçoit un poignard et un couteau, pag. 83. Le Sultan traité à table
par le grand Visir, pag. 84, Heure de la fête du Beyram , idem.
Second Beyram , pag. 85 , Anniversaire de la naissance de Mahomet,
idem , Quand le Sultan va à l'office , idem. Le Sultan est innacces-
DES M A T I i h es; l^Bl
sible dans d'autres tems , pag. 86, Quand le Sultan donne audience
au palais, idem. Audience extraordinaire , pag, 87 , Ce que c'est que
les Tacrlr ou Telkiss , idem. Mémoires remis au grand Visir , pag.
88, Le Sultan dans l'appartement appelé Mabeim , idem. Le Sultan
aux Kioschks , pag. 89. Jeux du Tomac et du Dfirid , pag. 90,
Audience à l'amiral, idem. Le Sullan fait des tournées en ville inco-
gnito , pag. 91, Revenus du Sultan, iV/ew. Pouvoir absolu du Sultan
sur les biens de ceux qui meurent en charge , pag. 92. Du grand
Visir , ytftfg". 93 , Ce que sont les grands Visirs , idem , A qui se con-
férait le grand Visirat , idem. Remise de l'anneau impérial au grand
Visir: ses fonctions et les honneurs dont il \omt , pag. 94. Enseignes
du grand Visir, pag. 95 , Qui remplace le Visir nouvellement élu
quand il se trouve dans quelque province , idem. Où habitent les
grands Visirs, pag. 96, Ministère du grand Visir, idem. Titres du
Sultan dans les actes publics , pag. 97. Titres que donne le Sultan
au grand Visir , au Mouphty etc. pag. 98 , Quand se perdent les titres ,
idem, Autres chefs sous le Reis-Efendi , idem. Quelles affaires traite
le troisième ministre , pag. 99. Bureaux des secrétaires d'état , pag. 100.
Adjoints du grand Visir, pag. 101. Palais du gra nd- Visir , pag. 102.
Maison du grand Visir , pag. io3. Presqu'égale à celle du Sultan
idem. Gens employés à son service, pag. 104, Visite qu'il fait au
Mouphty, idem, Revenu du grand Visir, idem. Dépenses qu'il doit faire,
pag. • io5. Revenus des autres ministres , pag. 107, Autres magistrats
dépendans du grand Visir, idem. Hommes d'épée de première classe ,
pag. 10S. Hommes d'épée de seconde classe, pag. 10g , Ils sont à la
nomination du grand Visir , idem. Quatre espèces de cafetans , pag.
110. Magistrats sujets à perdre l'emploi dans l'année, pag. m, Quel
titre on donne encore aux premiers personnages, idem, L'accès aux
premiers emplois est ouvert à tout le monde , idem. Manière dont le
Sultan termine les lettres qu'il adresse à ses ministres, pag. 112.
Fortune des employés à la discrétion du monarque, pag. n3. Du
Divan , pag. 114 , Divan, ce qu'il signifie , idem , Suppression de
ces Visirs, idem. Quand se tient le Divan , pag. n5, Divan ordi-
naire et extraordinaire, idem. Banquet après la séance, pag. 117.
Quand se tiennent les divans extraordinaires, pag. n8. Divan chez
le grand Visir, pag. 120. Le grand Visir convoque des conseils pour
les affaires d'état, pag. 1.21.
Des finances , pag. 12.$, Quels sont les revenus, idem. Quelles autres
taxes ont été imposées, pag. 124. Revenus publics affermés , pag.
125, Adjudication à l'enchère , idem. B.evenus éventuels, pag. 126,
Où se frappe la monnaie , idem. A combien se montent en tout les
revenus de l'empire Ottoman, pag. 128, L'état n'a que de faibles
ressources en tems de guerre, idem. Ministère des finances , pag.
129, Comment est réglé le ministère des finances, idem.
4^2 Indication
Pachas, pag. i3r , Terres conquises comment distribuées , idem. En.
combien de gouvernemens est divise l'empire , pag. i3a. Enseignes
du commandement pour un Pacha, pag. i33 , Par qui le Pacha
se fait ass;ster dans ses fonctions , idem. Difficulté de dévoiler les
prévarications d'un Pacha, pag. i34- Raisons pour lesquelles les
Pachas se révoltent , pag. j35 , Conduite de la Porte quand elle
veut perdre un Pacha , idem , Ruses pour j parvenir , idem. Il
n'est pas croyable que les Pachas ne fassent pas de résistance à
quiconque est envoyé pour les mettre à mort, pag. i56. Condition
des Pachas en retraite , pag. iZy , Dépenses de l'administration à
la charge des provinces, idem. Autres charges pour les provinces,
pag. i38.
De la Milice,, pag. x3g , ^Origine des Janissaires, idem. Général de
cette milice , pag. 140. Officiers., pag. 141. Autres compagnies aggré-
gées à celles des Janissaires, pag. 143. Armes des Janissaires en tems
de paix et en tems de guerre, pag. i44- Quel .est le plus grand dé-
shonneur pour les Janissaires, pag. 146 , Où ils logent, idem. Quel
est leur caractère, pag. 146, Ils sont redoutables aux grands comme
aux simples particuliers , idem. Quel serment ils prêtent , et dans
quelles circonstances 4 pag. li^j, Première organisation des Janissaires ,
idem. Organisation présente , pag. i4g , Châtimens , idem. Autres
corps nouvellement créés, pag. i5o. Sipah et Silihdar de Cavalerie,
pag. i5a. Soldats des fiefs militaires, pag. i53. Autres milices des
provinces, pag. i54- Manière de déclarer et de faire la guerre ,pag.
i55, Manière de déclarer la guerre, idem. Ce qu'est un camp Otto-
man , pag. i56. Manière de combattre des Ottomans , pag. i5j. For-
ces de mer, pag. i5g. Officiers supérieurs de la marine, pag. 160.
De quoi sont composés les équipages, pag. 161 , Autorité du grand
amiral, idem, Quand il reçoit audience du Sultan, idem. Il y a des
emplois civils dans l'amirauté, pag. 1,62, Constructeurs et autres per-
sonnes , idem.
Nature des relations de la sublime Porte avec les puissances étran-
gères , pag. iB3, Quand la Porte a eu des relations avec les puissan-
ces Européennes, idem. Titres que donnent les Sultans aux autres
Princes, pag. i65. Comment sont traités les ambassadeurs à Constan-
tinople pag. 166. Audience du grand Visir aux ambassadeurs, pag.
167. Audience du Sultan aux ambassadeurs, pag. 168. Quand la
Porte a tenu des ministres près des cours étrangères, pag. 170.
Lois civiles et pénales , pag. 171 , Lois concernant le mariage , idem.
Quand la séparation des époux a lieu, pag. 172. Condition d'une
femme veuve ou répudiée , pag, 173 , Enfans abandonnés , idem ,
Peine contre les blasphémateurs, idem , Peine contre l'apostat, idem:
Peines contre quiconque tient des propos séditieux ou autres , pag:
DÈS MATIÈRES. 4^3
174 t Diverses sortes de peine , idem. Peines contre l'homicide , pag<
176, Quelles personnes exemptes de la peine, idem, Comment elle
est compensée, idem. Contre qui s'exercent les poursuites quand l'ho-
micide est inconnu, pag. 176. Peines pour les blessures etc, pag. 177,
Peine contre l'adultéré , idem , Peine pour les injures et pour faux
témoignage, idem. Peine eontrë celui qui boit du via et qui s'enivre ,
pag. 178, Peines contre le vol, idem. Gomment sont traités les dé-
biteurs et les faillis , pag, 17g. Peines pour fraude dans la vente des
comestibles, pag. 180.
Religion , pag. 180 , Origine de la religion Mahométane , idem. Quatre livres
sacrés, pag. 181. Quatre principaux Imam, pag. 182. Imam Azam,
idem. Trois autres Imam, pag. i83. Observations sur quelques parti-
cularités de la religion Mahométane , pag. 184. Opinion sur Adam ,
pag. i85. Du prophète Khanoukh ou Enoch et autres, pag. 186.
Ce que c'est que le courann , pag. 187. Prodiges qui ont annoncé la
naissance de Mahomet , pag, 188. Prodiges de Mahomet, pag. 18g.
Quels sont les plus grands personnages de l'Islamisme après Maho-
met, pag. 190. Imam, quelle est son autorité, pag. 191. L'Imam
doit être visible et pourquoi , pag. 192. De quelle race doivent être
les Imam , idem. Condition pour être Imam, pag. iq5. VImameù
s'accorde à l'alné des enfans dans la dynastie Ottomane , pag. 104.-
Combien est sacrée la personne de l'Imam , pag, ig5 , Les Imam ne
sont nommés qu'en bien, et pour quelles raisons, idem. Les malédictions
continuent contre les Califes et les Imam , pag. 196. Mahomet a rare-
ment fulminé des anathêmes et contre qui, pag. 197. Quels sont les
Musulmans qui jouissent de la béatitude éternelle , pag. 198. Quels
sont ceux qui passent pour saints , pag. 199. Saints tutélaires dans
chaque province et dans chaque ville, pag, 200. Dévotion envers les
Derwisch, idem. Quelle récompense on croit réservée aux sainte, pag.
201. Quelle foi ils prêtent aux divinations ,pag. 2o3. Quand Mahomet
défendit de leur prêter foi , pag. 204. Malgré cette défense les Ma-
liométans croient aux devins, pag. 2o5. Songe de Mourad III expli-
qué par le devin Schudjea , pag. 206. Combien ce Sultan avait de
crédulité dans les astrologues, pag. 207, Article de foi concernant
les prières des vivans pour les morts, et autres points de religion ,
idem. Ce que c'est qu'Islamisme et à quelles pratiques il oblige ,pag.
208. Trois sortes de purifications , pag. 209. Ablution , pag. 210. Quand
l'ablution est nécessaire, pag. 211, La lotion ce qu'elle est, idem*
Quelles eaux y sont propres, pag. 212. Comment on supplée au man-
que d'eau pure, pag. 2i3. A quoi servent toutes ces purifica lions ,pag.
2i4- Fontaines aux environs des mosquées , pag. 21 5. Comment se pren-
nent les bains , pag. 216, Bains pour les femmes, idem. Anticham-
bre des bains , pag. 217. Bains publics combien ils sont fréquens , idem.
454 Indication
Manière de faire le namaz , pag. 218. Namaz du vendredi , pag. 219.
Oratoires et autels en différens lieux, pag. 220 , Heures du namaz,
idem. En quel lieu se fait le namaz , pag, 221 Ge que c'est que Yezann
ou Yikameth , pag. 222. Comment sont placés les Musulmans dans
l'assemblée, pag. 223, Dispenses du namaz, idem, Comment ils
se règlent pour les heures, idem. Les Muezzinn annoncent les heures
du namaz , pag. 224 , A la voix du Muezzin tout le monde se met
en prière , idem. Namaz diurnes dans les mosquées , et décoration
de ces édifices, pag- 22Ô , Namaz diurnes sans flambeaux: dans ceux
des nuits on allume des lampes etc. , idem. Comment se récitent les
paroles > pag. 226, Place des femmes dans les mosquées, idem. Na-
maz du vendredi, pag. 227, Fêtes du Beyram , idem. Namaz ex-
traordinaire dans le ramazan , pag. 228. Namaz pour les éclipses ,pag.
229 , Pénitence dans les tems de sécheresse , idem. Obligation de la
Circoncision , /:><2g\ 23o , Comment on en agit envers les mourans ,
idem. Envers les morts, pag. 23 1. Prières funèbres, pag. 232, Par
qui est porté le cercueil , idem. Cérémonies envers les soi-disant martyrs,
pag. 255, Comment sont ornés les cercueils, idem. Les prières funèbres
défendues dans les mosquées , pag. 254. Tombeaux simples , idem, , Quel-
ques tombeaux décorés d'une coupole , idem. Sermons* dans les mos-
quées , pag. 235. Sept nuits saintes dans l'année , pag. 256. Pratiques
dans ces nuits, pag. zSj. Respect pour les reliques, pag. 258. Qui
porte l'étendard , pag. 23g , Effets obtenus à la vue de cet étendard,
idem, Honneurs rendus à l'oriflamme sur son passage, idem. Vête-
mens de Mahomet révérés comme reliques , pag. 240. Vêtement de
Mahomet avec lequel se fait Teau bénite à distribuer, pag. 2^1 ,
Autre vêtement du Prophète gardé dans une chapelle hors du sérail ,
idem. Autres reliques, pag, 242. Où elles sont conservées, pag.
245 , Les Sultans vont souvent visiter ces reliques , diern. Manière
d'empêcher qu'on n'en débite de fausses , pag. 244 , Respect qu'on£
encore, les Musulmans pour les reliques des Chrétiens , idem , Autres
prières à certains jours, idem. Prières dans certaines nuits , pag. 245.
Fête du Mewloud ce qu'elle est, pag. 246, Comment sont réglées
les places dans les mosquées , idem. Cérémonies de cette fête , pag.
247. Par qui est portée la lettre , et où elle est déposée , pag. 248.
Fin de la fête , pag. 249 , Cortège du Sultan à son retour de la mos*
quée , idem , Quand se fait la même fête dans d'autres mosquées ,
idem , Ce que c'est que la clixme , idem. Ce qu'on entend par homme
aisé , pag. 25o , Comment se lève la dixme , idem. Autres dixmes
sur d'autres quadrupèdes, pag. 261; Dixme sur l'argent et autres cho-
ses précieuses, pag. zbz. Combien les Musulmans sont charitables,
pag. 253 , Exemples de charité parmi les Musulmans , idem. Autres
distributions aux pauvres, pag. 254, Sacrifice pascal, idem. Qui^im-
DES MATIÈRES. 4^5
mole la victime , pag. 255 , Combien on immole de victimes , idem4.
Dans combien d'autres occasions on fait des sacrifices, pag. 256,
L'islamisme a fait abolir en Egypte les sacrifices humains , idem.
Fondations de piété , pag. 2,5?. Ce que c'est que le Messcljid t et
difficultés qu'on fait à ceux qui ne sont pas Musulmans pour les y
laisser entrer , pag. 258 , Mosquées impériales , pag. 25g. Mosquées
qui ne sont point basiliques , pag. 260 , Chapelles publiques , idem ,
A quels signes on distingue la classe des mosquées , idem. Imareth ,
hospices , ou hôtelleries, pag. 261. Hôpitaux annexés aux mosquées,
pag. 262. Maisons pour les fous , pag. 263 , Ecoles pour les indi-
gens , idem. Quelles sciences sont enseignées dans les collèges , pag;
264. Quelles sont les lois canoniques , pag. 265 , Longueur des étu-
des , idem. Quelle est la principale étude des élèves, pag. 266. Peu de
goût pour certaines sciences , pag. 267 , Quels sont les princes Otto-
mans qui ont aimé les lettres, idem. Bibliothèques, pag. 268. Or-
dre qui régne dans ces bibliothèques , pag. 269 , De quoi traitent
les livres qu'on y trouve , idem. Pour quels motifs l'usage de l'im-
primerie a été retardé dans l'empire , pag. zjo. Comment l'imprime-
rie a été permise , pag. 271. Quels ouvrages sortent de l'imprimerie,
pag. 272. Turbé ou chapelles sépulcrales, pag. 273. Anciens Turbé 1
pag. 274. Grand concours de dévots au Turbé d'Eyub , pag. 275.
Costume civil , pag. 276 , Ulema etc. ce qu'ils sont , idem. Leurs études ,
pag. 277. Mouphty de Constantinople et de province, pag. 278. Hon-
neurs du Moupthy de Constantinople, pag. 279, Facilité à être dé-
pose , idem. Substituts du Mouphty , pag. 280. Cazi-Asker -, pag.
281 , Leur juridiction , pag. 282. Quel magistrat est l'Istambol-Cadissy ,
et Mollah des autres villes , pag. 283. Marques distinctives des Cazi-
Asker , pag. 284 , Nakib'ul-Eschraf chef de tous les Emirs , idem ,
Faux Emirs découverts comment ils sont punis , idem. Privilèges des
Emirs , pag. a85. Autorité du Nakib'ul-Eschraf, pag. 286 , Autres
juges dans les villes de seconde classe, idem. Les Mouphty et leurs
fonctions , pag. 287. Autres ministres de la religion , pag. 288. Orf^
gine des communautés, pag. 289. Deux premières communautés , pag;
290. Nouvelles sociétés religieuses à chaque siècle, pag. 291 , Ordres
dérivés de la congrégation d'Ebu-Bekir, idem. Fondation des Derwisch
etc. , pag. 292. Usages etc. pag. 294 , Noviciat, idem. Noviciat plus
rigoureux chez les Mewlewi , pag. 295, Règle des Bektaschi, pag. 296.
Couvens et nourriture , pag. 297 , Ils ne font point de vœux , et cepen-
dant tiennent beaucoup à l'habit , idem. Vicissitudes de ces clifférens
ordres, pag. 298. Tous se font inscrire dans un ordre religieux sans
s'obliger à vivre dans un couvent , pag. 299 , Ils sont bien reçus
partout, idem , Combien ils sont utiles dans les expéditions militaires,
idem. Scheikb qui passent pour avoir des dons miraculeux, pag. 3oo.
456 Indication
Autres vertus attribuées aux Scheikh , pag. 3oi , Quelle idée on peu!
se faire des Dervisch, idem. Ce qui fait tort à la réputation des Der-
visch , pag. 3o3. Ordre des Mevvlewi , pag. 5o4- Leur danse accompa-
gnée de divers instrumens, pag- 3o5 , Premières scènes de la danse
des Ptufay , idem. Deux dernières scènes , pag. 3o6. Danse des Kadry ,
pag. 307. Obligation du pèlerinage à la Mecque , pag. 3o8 , Habille-
ment des pèlerins, idem. Diverses pratiques dans les stations -, pag.
309. Princes Ottomans empressés à décorer la Keabé , pag. 3 10 Leurs
offrandes , pag. 3ii, Qui est ce qui fabrique le voile de la Kéabé ,
idem. L'étoffe pour le voile ordinaire se fait en Egypte , et pour l'ex-
traordinaire à Gonstantinople ,pag. 3 12. Temple autour de la Kéabé,
pag. 5i5. Comment voyagent les pèlerins , pag. 3i4- Où se fait la pre-
mière station, pag. 3i5. Par qui est approuvé le Scftérif de la Mec-
que , pag. 3-i 6 , Tombeau du prophète à Médine , idem. Substitution
de mandataires pour le pèlerinage de la Mecque , pag. 317. Les cha-
meaux du sérail ne vont pas à la Mecque, pag. 3i8, Désordres qui ar-
rivent dans le pèlerinage , pag. 3 19. De quelles viandes il est permis
aux Mahométans de faire usage, pag. 520, Chasse, idem , Chiens,
idem. Usage du vin et des liqueurs enivrantes défendu, pag. 3a 1 ,
Précepte peu observé, idem. Scherbeth, ce que c'est , pag. 322. Quel
est le diner d'un Musulman, pag. 323, Les hommes dinent séparé-
ment des femmes , idem. Le Mahométan n'a pas de chambre fixe
pour ses repas , pag. 3s4. Usage commun aux deux repas, pag. $2.5,
Pipe et café après le repas, idem. Origine du c&îkypag. 326, Quand
l'usage du café fut introduit à Gonstantinople t idem , Prohibé, idem.
Cafés fermés et rouverts à Con&tantinople , pag. 327 , Combien est
répandu l'usage du café, idem. On le prend sans danger de se
brûler les doigts , pag. 328 , Manière de le préparer , idem. Ta-
bac proscrit, puis toléré, pag. 329, Pipes et tuyaux de pipe, idem.
Combien est répandu l'usage de la pipe, pag. 35o. Opium, pag. 55i.
Madjounn , qui en fait une plus grande consommation, pag. 332
Tennsoukh , idem , Parfums , idem. De quelle étoffe est l'habille-
ment , pag. 535 , Ustensiles , de quelle matière , idem. Quand le luxe
fut introduit parmi les Ottomans, pag. 534. Variétés de turbans
dans les différens pays, pag. 355. Souliers, pag. 556/ Partout ils
tiennent le turban sur leur tête , idem , Ils se rasent les cheveux
idem. Multitude de barbiers, pag. 337, Ils portent la barbe et les
moustaches, idem. Etoffes des Indes les plus recherchées pour l'habille-
ment, pag. 358 , Luxe des fourrures , idem. Anneaux avec un cachet
qui n'est pas en or , pag. 539, Emploi actuel de l'or à d'autres objets,
idem. Indulgence à l'égard des femmes pour l'usa-ge de l'or, pag.
34o. Eventails, pag. 34 1 Uniformité, de la mode dans l'habillement de
femmes, idem. Elles portent sous leur coiffe un petit bonnet', et
DES MATIÈRES. 4^7
ont de9 caleçons , pag. 342 , Souliers , idem , Condition des Musul-
manes , idem. Condition des Chrétiennes , pag. 343. Leurs principaux
meubles, pag. 344. Construction et ameublement des chambres ,pag.
345. Manière de chauffer les chambres, pag. 346. Quels sont les
lits, pag. 347 , Les hommes ne fuat point usage de voiture, idem.
Voiture pour les femmes, pag. 348. Grand nombre de domestiques,
pag. 349. Leur salaire , pag. 35o.
,Arbs eu métiers , pag. 35o , Quels sont ceux qui se livrent au commerce ,
idem. Commerce des non Mahométans , pag. 35i , Besesstenn et au-
tres lieux de marché, idem. Règlement pour l'exercice des métiers,
pag. 062. Peines contre les contrefacteurs de certains ouvrages, pag.
353, Maisons des Ottomans, idem. De quoi en est composé le payé,
pag. 354 j Toit etc. idem.
^Divertis s emens et jeux , pag. 355, La danse défendue, et néanmoins il
y a des danseurs etc., idem , Danseuses, idem. Danse des Grecs , pag.
356. Musique prohibée , et pourtant recherchée , pag. 367. Musique ,
pag. 358,. Quels sont leurs chants, idem. Quand les danseurs et les
musiciens sont le plus recherchés , pag. 35g. Cérémonies pour les
mariages, pag. 36o. Noces, pag. 36i , Quels jeux sont permis, idem.
Jeu du mangala , pag. 36a , Amusemens des femmes , idem. Motifs
pour lesquels il n'a pas été parlé de certaines sciences et de certains
arts , pag 563.
PRÉCIS HISTORIQUE
LA DALMATIE ET L'ISTRE.
Par qui l'on croit que Flstrle a été anciennement habitée, pag. 364 ) La Dal-
matie et l'Istrie en guerre avec les Romains, idem. Ambassadeurs romains
envoyés à la cour de la Reine Teuta , pag. 565. Autres traités de paix
violés, pag. 366, Paix conclue et à quelles conditions, idem. L'Illyrie
soulevée et soumise de nouveau par les Romains, pag. 367. Soulevée
de nouveau sous Auguste , pag. 368 , Elle met Rome en alarmes } idem.
Sort d'Arduba , pag. 36g. La Dalmatie acquiert quelque renom du tems
de Dioclétien , pag. 370 , Palais de Dioclétien > idem. Temple de Ju-
piter et de Diane, pag. 371. Temple d'Esculape , idem. Peuples
étrangers transportés en Istrie et en Dalmatie , pag. Zjz. Comment
les Dalmates sont traités par Basile, idem. Vénitiens en Dalmatie.;
pag. 574. Slaves , jusqu'où ils s'étendent , pag. $yS.
Europe. Vol. I. P. 111. 58
458 INDICATION
DES SLAVES MODERNES.
Nom moderne, pàg. 376, Ils diffèrent peu des Tartares pour le costume ,
idem. Leur religion en général , pag. ^jj } Culte des Saints ? idem%
Culte des images ? pag. 378,
DES SILAUZES.
fjéur constitution physique , pag. 378, Ils sont moins superstitieux que les Es-
clavons, idem. Leurs danses, pag. 3?9 , Ils n'aiment point à se marier
avec leurs compatriotes , idem.. Ils cultivent peu la terre , pag. 58o,
Leur habillement, idem , Habillement des femmes, idem. Nourri-
ture, pag. 3,8i, Leur bierre, idem.
DES HBITANS DE LA CARNIOLE.
Leur caractère, pag. 38i. Nourriture , pag. 38a, Habitations,, idem,
Eglise, idem, La construction de toute église est à charge aux ha-
bitans , pag. 383, Quelles sont leurs fêtes , idem. Quelles sont les
occupations des femmes , pag. 384 , Célébration des mariages , idem.
Baptêmes , pag. 385 , Funérailles , idem. Soin des abeilles , et chasse ,
pag. 386 , Agriculture , métiers , sciences , idem , Caractère et moeurs ,
idem. Habillement des femmes , pag. 387. Antiquité de ce costume,
pag. 388. Nourriture , idem,
DES HABITANÊ DE L'ISTRIE.
Culture des oliviers et de la vigne , pçig. 38g. Pauvreté dés ministres
de la religion, idem. Danses, pag. 3go , Mariages, idem, Festin de
noces, idem. Superstitions,/?^. 391. Habillement des hommes , pag,
392, Habillement des femmes , idem , Sol fertile et non cultivé idem.
PES JAPIDES.
JLeurs maisons et leurs églises sont basses, pag. 3g3. Quelle est leur in-
dustrie, pag. 394, Ils broient le grain, idem. Leur caractère, pag.
395. Qualités des femmes, pag. 396.
DES DOLENZES.
Cérémonies particulières dans leurs mariages, pag. 3g6, Leurs danses du-
rant la moisson , idem. Cérémonies du baptême , pag. 397. Funérailles 7
idem, Habillement, pag, 3g8.
DES M A T I ÈE S R. 4%
DES WIPAUZES.
Habillement, pag. 3g 8 , Vin et effets qu'il produit, idem , Ce qu'ils font
dans les tems de sécheresse , idem. _. Vengeance pour cause de jalou-
sie , pag. 399.
DÉS GOSTCHÈNES.
Ils ne se familiarisent point avec les autres peuples , pag. 3qq. Objets de
leur trafic, pag. 400 , Chasse des écureuils muscardini , idem. Croyance
au sujet de ces animaux, pag. 401. Cérémonie du mariage, idem,
Maladies , pag. 402 , Calendrier particulier , idem.
DES LIBURNIENS.
En quoi leur sol abonde,, pag. 40S , Usage singulier des nouvelles man'
riées , idem, Funérailles, pag. 404, Habillement, idem,
DES M O R L A Q U E S.
D'où ils proviennent , pag. 404. Montagnards morïaques , pag. 4o5. Ils
sont hospitaliers , pag. 406 , Vindicatifs , idem. Sobriété. Toge virgi-
ginale, ce que c'est, idem. Amitié , pag. 407 , Hospitalité et défiance
envers les Italiens > idem , Quelles sont leurs maisons , idem. Comment
se fait la pêche du thon, pag. 408 , Comment les mariages sont con^
élus , idem. Usage de présenter un panier à l'épouse , pag. 409. Le
kunn ce que c'est, pag. 4 10. Compliment au gendre, idem, Com-
ment les femmes sont traitées , idem , Accouchemens, éducation des
enfans , idem: Vie des jeunes gens, pag. 4n , De quoi ils vivent,
idem. Ils vivent long-tems , pag. 412, Quelles sont leurs maladies
les plus ordinaires, idem. Funérailles ,pag. 4i3 , -Habillement., idem.
Ils croient aux fantômes et à la magie, pag. 414. Ministres du culte,
comment respecté, pag. 4*5, Leur vénération pour la Vierge , idem.
DES CROATES.
Leur caractère, pag. 416, Régie dans les familles , idem. Usages dans le©
mariages, pag. 417. Habillement, pag. 4x8,
l\Go Indication
DES USGOQUES.
Leur origine, pag. 4 r9 ? Quel est leur genre de me, idem. Leurs réjouis-
sances, pag. 420. Remèdes ordinaires, pag. 421 > Baptême, idem ,
Funérailles , idem. Habillement , pag. 422»
DE LA CROATIE MILITAIRE.
Pourquoi appelée militaire , pag. 422. Les Croates sont presque tous mili-
taires, pag. 423. Forme de gouvernement, pag. 424, Jugement des
affaires civiles, idem. Combien ils sont utiles à l'état, pag. 425,
DES LICANIENS.
Leur caractère , pag. 426, Peu sensibles aux peines infamantes, idem.
Leur constitution physique, pag. 427. Habitations , pag. 428, Fu-
nérailles, idem, Usages après les funérailles, idem. Habillement $
pag. 429.
D.ES DALMATES.
Caractère , pag. 43o , Tempérament, idem , Pestes fréquentes, idem. Ha-
bitations, nourriture, métiers, pag. 43 1. Funérailles,/?^. 432, Ce
qu'on dépose sur les tombeaux, et pourquoi, idem. Habillement
pag. 433 , Liqueurs fortes , idem. De quoi sont faites leurs toiles
idem. Habitans des Bouc]b.es de Cattaro , idem. Femmes de Sab-
bioncello , idem , Habitans de Raguse , idem. Cause de la dépopula-
tion de la Dalmatie , pag. 435. De Zara , pag. 436 , De Spaîatro et
de ses habitans , idem , Education de la jeunesse , idem , Goût des
femmes , idem. De Salone , pag 437 , Vue de la Ruecca , rivière ,
idem , Des Monténégrins , idem.
DES SLAVES OU ESCLAVONS ET DES RASSIÉNIENS.
Climat, pag. 438. Genre de vie, pag. 439, Tempérament, idem. Plura-
lité de femmes , idem. Superstition , idem , Cause de leur férocité
et objets de leur rapine, pag. 440, Soin du bétail, idem , Habita-
tions , idem , Chasse , idem. Occupations des femmes , pag. 441, Bains ,
médicamens dans les maladies , pag. 442 , Rites clans les mariages ,
et autres usages , idem , Des Clémentins, idem. Caractère, habillement
des hommes et des femmes , pag. 443. Existence politique , pag. l^l^i^ ,
Trafic, idem. Agriculture, pag. (^^ , Caractère, idem , Habitations,
idem , Religion , idem. Amusement , pag. 446 , Visites aux tombeaux,'
idem , Funérailles , idem , Habillement , idem.
/
PLANCHES
CONTENUES
DANS LE I.er VOLUME III.* PARTIE SUR L'EUROPE.
orte du sérail. . . ; l .. ï 5 ; , i * . pag. Zj
IL Porte dite de la Félicité ...... "àj
III. Chef des huissiers du sérail , capitaine des huissiers ,
huissier , sous-écuyer. , 4.0
IV. Le chef pannetier , le chef cuisinier eue. ,..;.. 42
V. Bostandji , Kasseki etc ; , . . . 44
VI. Baltadji, Kizlar-Aga. ......,.:.,.. 45
VIL Divan-Tchavousch , Alai-Tchavousc etc : " . 46
VIII. Tclaocadar-Aga , Basch-Tchocadar etc : . 46
IX. Muets au service , Tchavouscii ou musiciens etc. . . . 5o
X. Salle du bain 61
XL Maison de plaisance du Sultan ....;;.., 89
XII. Jeu du Tomac ...:.... go
XIII. Jeu du Djirid .......,...:..,. go
XIV. Audience à V Amiral ............. gr
XV. Le grand Visir , le Caim-Mecam etc, , .- . . ; g . g5
XVI. Divan chez le grand Visir . . . . . . . ... .120
XVII. Ministère des Finances - . . . i3o
XVIIL Pacha à trois queues en habit de paix: le même en
habit de guerre : un homme de sa garde et un de
ses pages i34
XIX. Aga en grand costume , Aga en costume ordinaire etc, i/+o
XX. Muhzur-Aga -, Bascli-Tchavouscli , Kehaya-Yeri etc. . . 142
XXL Bairakdar, Basch-Eshi etc • 142
XXII. Saca, Terbildji , Oda etc 143
XXIII. Habadji ; Scades , Hou-Keschann , Janissaires. .... 144
XXIV. Un pompier } officier des volontaires ; le porte-Sac de Z'Aga. 1 45
XXV. Bateleur, officier de canonniers , cqnonnier etc. . . . 162,
XXVI. Milice bes provinces . . . . . . . . . . . . . i55
46a Planches.
XXVII. Officiers de marine ...... i . * \ . i . 162
XXVIII. Salle d'audience du grand Visir . . . . , . . . .168
XXIX. Salle du trône. ............... 170
XXX. Adam eu Eve: Mahomet enlevé au ciel . ; , . 189
XXXI. Les quatre premiers Califes . . < . « . , . . . igo
XXXII. Mehhedi. . • » 192
XXXIII. Les quatre Imam ....■.-.,;.,;;.,., SOq
XXXIV. Musulman qui fait V ablution . -. . < . „ ; . „ . 2i5
XXXV. Musulman qui fait le Namaz . ; ; , . , . 4, • „ 2iq
XXXVI. Oratoire. . .... t .. i ........ 2zo
XXXVII. Muezzinn public et Muezzinn particulier ..:... 224
XXXVIII. Cérémonies dans la circoncision et dans les sacrifices . 23o
XXXIX, Cimetière ................. 254
XL. Tombeau du gran Visir Raghil-Pasca ....... 235
XLI. Célébration de la fête du Mewlod dans la mosquée du
Sultan Ahmed. .'....,.. 2AQ
XLII. Chapelle du sérail n.° 1 . Relique du Prophète n° 2 . . 243
XLIII. Extérieur de la Mosquée Sultan- Ahmed : extérieur de
la mosquée Lalely ....;«... .... 260
XLIV. Bibliothèque. dAbd 'ul-IIamid ...... . „ ; } 26q
XLV. Bibliothèque du Grand Visir Raghib-Pascha .... 26Q
XLVI. Extérieur de la chapelle sépulcrale de Moustapha III.
Chapelle sépulcrale d'Osman I. ........ 274
XL VII. Turbè d'Eyub 276
XL VIII. Schaikh-ul-Islam : Nakib-ul-Escraf s Cazi-Ascher ; Istam-
bol-Cadissy : Molla : Cady .......... 28g
XLIX. Oeuwlany : Ed-Hemy : Scheikh des Sady ; Derwisch-
Sahy : Scheikh- Bektaschy : . Derwisch-Bektaschy . . . 2ga'
L. Kalwety : Babay : Bekry ; Sunbuly : Scheikh- Gulscheny :
DerwiscIi^Gulscheny. ............. 202
LI. Dielwety : Oeuschaky : 'Niyazy : JYour-Ed-Diny ; Hou*
Keschann . . • 2g3
LU. Deux Dervisch pénitens : Bektaschy voyageur : Rufay
voyageur: Calendery voyageur: Saca des Mewlewi. . 3o3
LOI. Danse des Derwisch Mewlewi 3o5
LIV. Cinquième scène de la danse des Derwisch Rufay. . . 307
LV. Danse des Derwisch Cadry 3o8
LVI. Appartement d'un ministre ........... 325
LVII. Valet de chambre portant la pipe : un autre avec un
vase de confitures: un troisième avec le café: un
quatrième avec le brasier et V aiguière pour Veau de
rose: habitans de Constantinople 333
Planches. 463
LVIÏI. Habitans de la Syrie , de Bursa , de la Caramanie ,
d' /idana , de Bosnie et d'Albanie ; Barbier; ltsch-
Agassy .:..;.-.■ : 335
LIX. Dame en habit d'hiver ; une autre en habit de printems ;
une troisième, en. hahit. d'ét.ê .• f&mmè d'une classe in-
férieure ï 3/^2
LX. Mahométanes voilées lorsqu elles sortent de la maison :
Mahomètane de la Syrie ; Femmes Européennes dans
* les provinces Mahométanes .:.,...;.. 344
LXI. .Appartement d'une Ottomane avec le tanndour, ; . . 346
LiXlI. Veux danseurs: deux danseuses . , , . . . . •. . 355
LX1II. La danse , la Romeca :...,...:::. 356
iLXIV. Partie de la colonnade du palais de Dioclétien . . .371
LXV. Temple d'Esculape ....... a ..... . 5jz
LXVI. Trois têtes : n.° 2 un Silauze : n.° 3 une Silauze : n.° 4
une femme de la Carniole , n.° 5 une femme de l'Is-
trie , n.° 6 une Japide 377»
LXVII. -ZV.° 1 une Vipauze: n.° 2 une Gostchène: n.° 3 un Li-
burnien : nJ° 4 une Liburnienne : n:° 5 un Morlaque :
nf 6 autre Morlaque : 72.° 7 une Morlaque .... 5g8
JjXVIïI. N.° i Paysanne morlaque: n.°zune Croate: n.° 3 une
Uscoque : n.° 4 un Uscoque : n.° 5 autre femme Us-
coque : n? 6 Croate Turc • 4i4
LXIX. JV.P 1 Licanien: 11? 2 Licanienne : n. 3 JD aima te: n° 4
femme JDalmate : n.° 5 habitant de Cattaro : n.° 6
femme de Sabbioncello : n.° 7 Electeur de Roguse . . 429
JLXX. N.° 1 Monténégrin : n° 2 Monténégrine : n.° 3 femme
de Canali : n.° 4 Esclavon : n.° 5 Clémentin : n.° 6
«Clémentine : nf 7 Rassiénienne .;,.;.,. 438
FïET PU I." VOLUME; III.e PARTIE SUR ï/eUROPE»